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dDUZIÈME CAHIER DE LA DEUXIÈME SÉRIE
JEAN COSTE
OU
l'instituteur de village
CAHIERS DE LA QUINZAINE
PARIS
16, rue de Ija Sorbonne, au second
Xous mettons ce cahier dans le commerce : nous le
i'endons trois francs cinquante.
Aux instituteurs et en général à tous les membres de
renseignement primaire nous le vendons deux francs.
Par exception nous acceptons que ces deux francs
comptent sur le prix d'un abonnement; — c est-à-dire
qu'un instituteur qui nous a fjayé un exemplaire de ce
douzième cahier et qui veut souscrire un abonnem.ent de
propagande à toute la deuxième série n'a plus à nous
envoyer que six francs.
Adresser lettres et mandats à M. Andrée Bourgeois,
adm.inistrateur des cahiers, 1 6, rue de la Sorbonne, au
second. Paris.
xc
Jean Coste
DU MÊME AUTEUR
PAROLES D'AMOUR, un volume in-i8 jésus, dans
la collection des Poètes contemporains, chez-Lemerre
3 francs
DOUZIÈME CAHIER DE LA DEUXIÈME SÉRIE
JEAN COSTE
OU
l'instituteur de village
/
N3>
ÉDITIONS DES CAHIERS V \
PARIS
16, rue de la Bonbonne, au second
Dans leur troisième série les Cahiers publieront du
même auteur
TANTOUNE
roman de mœurs paysannes
PRÉFACE DE L'EDITEUR
J'étais délégué aux éditions dans une société anonyme
à capital et personnel variables quand me parvint la
copie du roman que Von va lire. Je ne connaissais pas
Vauteur. Un camarade commun lui avait donné le
nom de la librairie Georges Bellais. Maltraité par les
éditeurs bourgeois, il s'adressait à nous de confiance. Il
nous envoyait son livre et ne s'était pourvu d'aucune
recommandation.
J'em,portai la copie chez m.oi. Je la lus attentivement.
Je n'aijamxiis été de ces grands abatteurs qui expédient
cinq in-octavo dans leur matinée. Il me fallut m.a jour-
née entière du dimanche pour lire les deux cent soixante
et quelques pages m,anuscrites.
Employé fidèle je rendis compte au conseil d'adminis-
tration que ce livre m.e paraissait bien. Le conseil délé-
gua l'un de ses membres à prendre connaissance de la
copie.
L'administrateur délégué n'hésita pas : J'ai vu, dit-il,
ce roman, c'est bien long, c'est ennuyeux , et puis c'est
bien noir, il n'y a pas des gens aussi malheureux
que ça.
Je dus m'incliner devant cet arrêt. La critique litté-
raire d'un employé ne vaut pas contre la critique litté-
raire d'un patron.
Mais dès lors f espérai qu'un éditeur pauvre accueil-
lerait librement un Jour la copie d'un auteur pauvre.
Je g-ardai le manuscrit chez moi. Je suis heureux que
les cahiers le publient enfin.
Il ny a pas des gens aussi malheureux. — Je n'en veux
pas au riche administrateur qui de cette simple propo-
sition étranglait doucement une œuvre et un homme. Je
le plains. A moins d'avoir du génie, un homme riche ne
peut pas imaginer ce qu'est la pauvreté. De ce défaut
vient cette faiblesse d* esprit que nous remarquons chez
la plupart des riches. Avec cette faiblesse d'état ils mé-
connais^nt Vamertume des événements et Vâpreté des
hom.mes. Ils sont ainsi et demeurent pour la plupart des
niais, d^s puérils, des fades. On ne saurait leur en vou-
loir. Mais il est regrettable que de plus en plus ce soient
de ces riches qui, sous le nom devenu officiel de socia-
listes, fassent profession de représenter Vimmense mul-
titude pauvre. L'homme le plus talentueux du monde,
s'il n'a pas manqué de pain, ignore des cercles que nous
connaissons.
Et puis c est trop noir. — Si nos abonnés veulent bien
lire d'un esprit non prévenu, ils verront que l'auteur a
très honnêtement mis son attention à n'exagérer pas.
Son œuvre est sobre autant qu'elle est probe.
Ceux qui veulent qu'une œuvre d'art soit socialiste.
ceux qui, avant de Jeter les yeux sur le roman qu'on
leur envoie, se demandent s'il entre ou n'entre pas dans
les formules des docteurs et dans les motions des con-
grès seront ici déçus. Nous les avertissons qu'ils seront
toujours déçus par l'institution de nos cahiers. Justement
parce que nous respectons nos convictions nous éviterons
scrupuleusement de demander aux auteurs qui nous
font Vamitié d'accepter l'hospitalité de nos cahiers rien
qui ressemble à des négociations.
Je dirais que V auteur est un réaliste si ce nom de réa-
liste n'avait été usurpé par certains faux lyriques d'ima-
gination. Nous dirons plutôt que V auteur est un histo-
rien, historien de son temps, de sa région, de son pays,
de S071 entourage, de son métier. Primaire, ancien
instituteur, de culture primaire, aujourd'hui projesseur
d'école normale primaire, il connaît la vie de l'ensei-
gnem,ent prim,aire par cette expérience personnelle que
rien ne peut remplacer.
Les hommes et les institutions dont il nous présente
ici l'événement sont des plus importantes pour Vassai-
nissement de la cité. Nous traiterons ailleurs que dans
cette préface la grosse question de l'enseignement pri-
maire. Mais déjà tous les honnêtes gens sont assurés
qu'un solide rétablissement des instituteurs ferait plus
pour les fins qui nous sont communément chères que le
vain foisonnement des formules, des programmes et des
phrases.
Charles Péguy
Comme gérant des cahiers, Je prie qu'on nous par-
donne si ce cahier paraît avec assez de retard. On m'ex-
cusera sur ce qu'il est très considérable. Nous avons eu
aussi un très gros travail d'administration et de librai-
rie. En cette fin d'année scolaire nous sommes assez
fatigués. Enfin Vauteur, tout occupé à son travail uni-
versitaire, m'a laissé le soin de corriger les épreuves. Il
m'a même laissé plein pouvoir d'apporter ces légères
corrections d'écriture qui sont définitives et que Von ne
peut faire que sur la composition typogr^aphique. Si donc
on est m,écontent de quelques passages, il faut qu'on m,'en
tienne seul responsable. Mais avant de condamner un
mot, un tour, un geste, Je demande que Von examine si
ce jnot, ce tour, cette construction, cette synta.xe ne sont
pas proprement , techniquement primaii'es.
Comme gérant des cahiers Je remercie aussi Lavergne
de ce qu'il a insisté pour que nous fissions, après la fin de
son roman, une annonce détaillée de notre institution.
Nous avons ainsi assemblé à la fin de ce cahier beaucoup
de renseignements.
I
La pendule de la première classe marque dix heures.
Le directeur de l'école, M. Largue, fait im signe.
Aussitôt, un élève quitte son pupitre, sort, et va mettre
en branle la cloche fêlée, appendue tout près d'un cou-
loir, sorte de boyau étroit et sans jour, par lequel
l'école des garçons, sise derrière la mairie de Peyras,
communique avec le dehors.
A la voix cassée de la cloche répond un brouhaha
joyeux. Le bourdonnement d'une ruche en éveil court
au bas de la vétusté et branlante bâtisse dont le rez-de-
chaussée, en contre-bas du sol de la hauteur d'une
marche, comprend quatre classes en enfllade, sans
air, aux murs lépreux et écaillés par Thmiiidité ; école
bien misérable pour une petite ville de sept à huit mille
habitants, en ces temps de belles constructions sco-
laires.
De chaque salle, après un commandement bref du
maître, arrive d'abord un bruit de tables et de bancs
remués, puis un traînement confus de pieds qui bientôt,
au claquement de mains des instituteurs, retombent en
cadence. Et au rythme de la marche alors célèbre, le
Drapeau de la France, chantée par une centaine de
voix claires et aiguës, les enfants débouchent dans le
passage étroit et bordé de mûriers qui s'étend au
devant de l'école et que barre, de l'autre côté, le haut
mur entourant les dépendances de la mairie. Là, les
rangs se reforment, compacts, s'ébranlent de nouveau
au signal et, toujours en chantant, les pieds martelant
le cailloutis du sol, longent le jardin du directeur,
remontent vers la cour, en contre-haut, ombragée de
quelques pins élevés, et à laquelle on accède par un
escalier de plusieurs marches. Un dernier signal : la
troupe enfantine se disloque, se disperse dans ime cla-
meur de joie et bientôt la récréation bat son plein.
Selon son habitude, M. Largue, vieil instituteur, au
visage anguleux, d'allures militaires — à cause de sa
barbiche poivre et sel et de sa taille haute et raide,
bien prise dans une redingote de coupe désuète — mais
au regard hésitant et sournois sous le binocle, redescen-
dit dans son jardin. Un sécateur à la main, il se mit à
ai^racher les mauvaises herbes qui pointaient çà et là
et à tailler les brindilles sèches et les gourmands de ses
arbustes négligés pendant un mois et demi de vacances.
Les trois adjoints étaient demeurés ensemble dans la
cour de récréation. Quoique un seul d'entre eux fût de
service, ils continuèrent à causer, en marchant de long
en large et en surveillant du coin de l'œil les jeux
bruysmts de leurs élèves.
Bientôt, un gamin, envoyé au dehors, reparut et, tout
rouge d'avoir couru, leur tendit un journal de la région.
Bs s'arrêtèrent et, la feuille fraîchement imprimée
ouverte à la troisième page, ils parcoururent d'un regard
les colonnes de la chronique locale.
— Rien encore, — lit le plus âgé, Jean Coste, un grand
et maigre garçon, très brun, louchant légèrement, mais
de figure franche et sympathique. — Que diable se
passe-t-il?... Ce qu'il tarde, le mouvement, cette
année... Il y a de quoi exaspérer ceux qui désirent ou
«raignent un changement...
— Le fait est que nous voici rentrés des vacances
depuis plusieurs jours et qu'on ne se presse guère... II
est temps cependant qu'on sache à quoi s'en tenir...
— Bah ! — s'écria le troisième adjoint, d'un toii fron-
deur, — je sais, moi, de quoi il retourne. J'ai reçu, ce
matin, une lettre d'un de mes camarades, notre collègue
au chef-lieu... Eh bien! paraît qu'il y a de la tire, cette
fois. Le directeur de Meilhan prend sa retraite et le
poste est très couru à cause des avantages qui y sont
attachés... Comme de juste, chaque homme politique
de la région a son protégé et veut mordicus qu'il soit
préféré. Le député de l'arrondissement et le conseiller
général du canton, chacun de son côté, ont le leur et se
démènent à qui mieux mieux... Courses, démarches,
recommandations n'en finissent plus... Et c'est l'inspec-
teur d'académie, qui, dans l'occurrence, se trouve
rudement embêté pour faire ses propositions au
préfet !... Contenter tous ces gens-là, c'est difficile î On
ne sait qui l'emportera, à moins qu'un troisième larron...
De là, le retard.
— Oh ! ça ne m'étonne guère ! s'écria Coste. Ce n'est
plus du mérite, c'est du piston qu'il faut aujourd'hui...
Aussi que d'intrigants chez nous avec de pareilles
mœurs ! C'en est dégoûtant... Mais pourquoi s'obstine-
t-on à nous faire nommer par le préfet, et à nous tenir
par lui à la merci de certains politiciens de pacotille?...
Une vraie course au clocher que ces bons postes... Je
sais bien que ce n'est pas toujours la faute de nos chefs
et, tout franc, je ne voudrais pas être parfois à leur
place.
— Bah! ce qu'ils s'en fichent, au fond, nos chefs î...
Ils pensent à eux, avant tout, et cherchent à plaire... Je
ne vous croyais pas ces illusions-là... Mais suffît. Mon
camarade ajoutait qu'en cette conjoncture l'inspecteur
d'académie, excédé par toutes ces sollicitations plutôt
3
impératives, était bel et bien décidé à prier le titulaire
de garder encore son poste. Ce serait un an de gagné
et d'ici là le roi, l'âne ou moi, nous mourrons, comme
dit le charlatan de La Fontaine... Mais, à propos, Coste,
vous ne sympathisez guère avec le père Largue.
Espérez-vous toujours un déplacement?...
— Je ne sais rien de rien... mais le bonhomme file
doux avec moi depuis la rentrée... Ça ne me dit rien qui
vaille... Vous savez que le singe est faux comme un
jeton et qu'il ne m'aime guère, depuis que j'ai refusé
d'aller, tous les soirs, lui faire sa partie de piquet, ou de
trictrac... Je crois qu'il sait quelque chose... Réflexion
faite, si j'ai mon changement, ça m'est égal... Il est
temps à mon âge de débuter comme titulaire dans une
école de village. Il n'y a que ma femme qui m'ennuie
en cela. Je ne lui ai rien dit, mais je sais que ça lui
fera beaucoup de peine de quitter son pays natal...
Pourtant, si une nomination me vient, elle s'j- fera et,
quant à ses parents, ils s'y résoudront aussi.
— Moi, fit le second adjoint, je ne veux pas tâter du
village encore... on s'y moisit trop!
— Ni moi non plus, appuya le troisième, on y gagne
maigre et on y est trop ennuyé...
— Vous êtes jeunes encore, vous, dit Coste. Que
voulez-vous, on ne peut néanmoins rester adjoint toute
sa vie : me voilà proche de la trentaine. Vous savez que
finspecteur d'académie a son dada. Pour être nommé
directeur d'une école importante, il faut, avec lui, avoir
passé plusieurs années dans une école de village. Il n'a
pas tort d'ailleurs, à mon humble avis... Aussi souhaité-
je, pour mon avenir, qu'une nomination m' arrive...
A ce moment, la sonnette de la porte d'entrée tmta.
— Le facteur ! — fit Coste en regardant par dessus le
parapet de la cour.
4
Déjà, M. Largue, son sécateur à la main, rejoignait
le facteur. Gravement, il posa son binocle sur son grand
nez recourbé et parcourut les suscriptions des lettres.
Puis, avec un sourire faux et malicieux, il se dirigea
vers la cour, tout en humant une prise avec un air de
satisfaction.
— Tenez, monsieur Coste — dit-il, après avoir fourré
la tabatière dans la poche de son gilet, — tenez, un pli
de l'inspection académique pour vous.
L'adjoint s'en saisit et arracha les bandes, un peu
fiévreusement.
— Ça y est, lit-il. On m'envoie à Maleval... Ma foi,
tant mieux.
— Oh ! s'empressa d'ajouter M. Largue, — vous serez
très bien pour votre début... Maleval n'est pas très loin
d'ici et, en outre, il est à deux pas du chef-lieu du
département... à peme trois ou quatre lieues... surtout
qu'on va construire mi chemin de fer d'intérêt local qui
y passera et vous transportera à Montclapiers en une
demi-heure.
— Quelle population ? interrogea le deuxième adjoint.
— Trois cents habitants environ, répondit le direc-
teur, — peut-être plus, peut-être moins... Je connais
mal ce poste et ne suis guère renseigné sur les avantages
qu'on y a... Mais sûrement M. Coste aura le secrétariat
de la mairie.
— Ma foi, s'écria Coste, là ou ailleurs, ça me laisse
froid ; il faut bien débuter !
— Alors, on peut vous féliciter, dirent ses collègues.
— Si vous voulez.
— Ne désirez-vous pas prévenir sur le champ ma-
dame Coste ? — susurra le directeur d'un air bonhomme
et complaisant qui jurait avec le regard faux de son
œil pétillant de joie satisfaite.
5
Il avait craint d'abord que l'adjoint ne se montrât
mécontent de son déplacement et la tranquillité de Coste
le rendait plein d'égards, contrairement à son habitude.
M. Largue était enchanté de se débarrasser de lui, sans
récriminations et sans fâcheries.
— Ces messieurs et moi, reprit-il, nous surveillerons
vos élèves en votre absence...
Puis, après avoir fait quelques pas pour s'éloigner, il
se retoiu'na et, aimable et prévenant :
— Mais faites mieux, monsieur Coste, dit-il. Passez
chez monsieur l'inspecteur primaire — il prononça ces
mots en s' inclinant avee déférence et en faisant rouler
les r — et demandez-lui de vous laisser préparer votre
déménagement. Vos élèves sont encore peu nombreux.
En attendant l'arrivée de votre remplaçant, chacim de
nous va être obligé d'en prendre une partie. Or, que
ce soit dès aujourd'hui ou demain, peu importe... Vous
pourrez donc dire à môssieu l'Inspecteur que le service
est assuré et que je ne vois aucun inconvénient à ce
que vous vous occupiez de votre départ sans avoir à
revenir en classe.
Coste remercia.
— Est-il aimable aujourd'hui, le singe î — dit-il à voix
basse à ses collègues, en leur serrant la main, pendant
que le directeur s'éloignait. — On voit bien que je fiche
le camp. Sûr, qu'il était renseigné; avez-vous remarqué
ses airs et ses prévenances gouailleuses?... Ah ! l'ani-
mal î s'il a hâte de me sentir loin, je le regrette peu, le
père Largue... Je vous souhaite ses bonnes grâces...
Les adjoints sourirent.
— Oui, à condition de faire son piquet, le soir, dit
l'un... Merci, ce qu'on s'en liche du bonhonune et de ses
paroles melliflues et pédantes... Il peut nous attendre...
Coste se retira.
6
Plusieurs de ses élèves l'arrêtèrent, l'un demandai
— Est-ce vrai, m'sieu, que vous partez?
— Oui, mes aniis.
En un instant, la nouvelle se répandit dans les groupes
d'enfants. Mais avec l'indifférence de leur âge et une fois
leur curiosité satisfaite, ils reprirent vite leurs ébats^
sans laisser même apercevoir sur leurs roses figures,
animées par le jeu, un regard furtif pour ce maître qui
s'en allait et qui, pourtant, depuis plus de six ans, les
avait eus, à peu près tous, dans sa classe, et n'avait
épargné ni ses soins, ni ses peines pour les instruire.
— Sont-ils ingrats tout de même!... pas un adieu ni
un merci, de la curiosité seulement, — murmura l'ad-
joint, non sans un léger serrement de cœur.
II
Coste prit dans sa classe quelques livres et menus
objets, en bourra sa serviette et enfila le couloir. D'up
pas rapide, il traversa la cour de la mairie. Mais
une fois dans la rue, son empressement tomba. Certes,
pour sa part, il était heureux de s'en aller. N'échappait-
il pas ainsi à la quasi-servitude où l'avait tenu l'autorité
tatillonne de M. Largue, avec lequel il n'avait jamais
bien vécu? Oui, mais sa femme, quel accueil allait-elle
faire à l'annonce d'un départ immédiat ? En même
temps, le regret ténu et presque inconscient de quitter
cette ville qu'il aimait et où il avait tant de relations et
de bons amis se levait au fond de lui, tandis qu'H
arpentait ces rues souvent parcourues en tous sens el
dont les moindres recoins lui étaient familiers.
Déjà, il voyait Louise tout en larmes, à l'idée qu'ils
allaient abandonner cette ch^'^re ville où elle était né€.
cette petite patrie à laquelle son âme de grisette, ses
habitudes peuple, ses amitiés d'enfance l'attachaient
par mille liens insensibles, mais fortement résistants,
A cette pensée, ime légère tristesse plissa le front de
Coste. Distraitement, il répondait aux saluts des bonnes
gens qu'il rencontrait dans les rues égayées de soleil,
mais presque désertes à cette heure. Songeur, il modéra
le pas et se représenta, avec la netteté qu'on a des
choses lorsqu'on est sur le point de les quitter, les
années paisibles, quoique un peu difficiles, qu'il avait
vécu à Pe\Tas, avant et depuis son mariage.
Sept ans auparavant, il débarquait, par un tiède et
pareil jour d'autonme, dans cette cité déchue et calme,
mais qui garde un certain grand air de son passé histo-
rique et du temps où les états de la province y sié-
geaient, où un prince du sang y résidait.
Puis un petit café devant lequel il passait lui rappela
les relations, rapidement établies, qu'il eut, le lende-
main même de son arrivée, avec une bande de jeunes
gens, camarades du fils du patron, et qui, chaque soir,
se réunissaient là, avant de partir pour des randonnées
nocturnes tapageuses, à travers les quartiers tranquil-
lement endormis de la villette. C'est en la compagnie de
Marcel, le fils du cafetier, un jeune homme âgé alors de
vingt ans et mort l'année dernière, qu'il avait connu
Louise, sa femme aujourd'hui. Il était à PejTas depuis
une quinzaine de jours. L'après-midi d'un dimanche, il
accompagnait son nouveau camarade, dans une prome-
nade sur les bords du fleuve. Là, rencontre prévoie et
peut-être arrangée par Marcel, ils avaient trouvé deux
jeunes filles, l'une Rosette, déjà la bonne amie de Mar-
cel, l'autre Louise, Presque aussitôt. Rosette et Marcel
s'enlaçaient et se perdaient entre les roseaux chanteurs
8
et les saules dorés du rivage, les laissant, Louise et lui,
en tète à tète. D'abord gênés et ne sachant que se dire,
ils avaient vite surmonté leur timidité réciproque et pris
gaiement leur parti de la situation. Cinq minutes après,
assis sur l'herbe roussie d'un talus, à l'ombre d'un
frêne, vêtu d'or clair, ils causaient comme de bons
amis. Lui remarquait que Louise était bien jolie, malgré
sa taille menue. Son pâle visage d'anémique, sa peau
fine, réticulée de veines bleues autour des tempes et sur
le front, son nez droit, aux narines roses et frémis-
santes, ses dents superbes et surtout ses yeux bruns,
mi-clos et si souriants, en faisaient une créaturette char-
mante. Elle, de son côté, ne le trouvait pas trop désa-
gréable, — car elle le regardait du coin de ses yeux
rieurs et avec une gaucherie adorable. Louise avait
alors dix-sept ans et on ne lui connaissait pas encore
d'amoureux. Aussi se montrait-elle flattée des atten-
tions et des prévenances polies de ce grand garçon, un
monsieur aux mains blanches, un « professeur », tant
désiré comme bon ami par toutes lesgrisettes de Peyras,
alléchées depuis son arrivée, car, quelques années
auparavant, elles avaient vu l'une d'entre elles devenu'
une dame, en se faisant épouser par un instituteur.
Elle très fière de plaire et de se croire déjà distin-
guée, lui très galant auprès de cette belle enfant, ils
avaient gentiment babillé et avaient fini par se regarder
tendrement. Tant il y a, qu'au retour des deux amou-
reux, Marcel et Rosette, égarés sous les saules, ils se
sentaient d'accord et commençaient même à fleureter
ensemble. A le voir si vite épris de sa joliesse, Louise
en oubliait qu'il était un peu bigle. Quand ils se sépa-
rèrent, à l'entrée de la ville, ils se serrèrent fortement
la main, échangèrent un long regard d'intelligence et se
promirent de se retrouver encore le dimanche d'après,
9 I.
aux berges du fleuve, rendez-vous habituel des amou-
reux de Peyras....
Ces lointains souvenirs, rapidement évoqués, étaient
très doux au cœur de Coste et l'attendrissaient encore.
Souriant à ce cher passé, Tinsti tuteur leva les yeux. Il
était, en ce moment, devant le magasin de mercerie où
Louise travaillait autrefois. Et, de nouveau, les trem-
blantes images du passé se précisèrent devant ses
yeux.
Il revécut alors les soirs d'hiver qui suivirent les
blondes après-midi d'autonme où Louise et lui arri-
vèrent, peu à peu, à tant s'aimer, sous les ombrages
jaunis et cois de la plaine ou parmi les roseaux bruis-
sants de la rivière. Que de joies pieusement cueillies
et déposées, telles des fleurs entre les pages d'im livre,
dans les replis secrets de l'âme où elles embaumaient
encore, pleines d'un charme ancien, mais toujours trou-
blant! Tous les soirs, Marcel et lui, devenus amis insé-
parables, s'en venaient, à la tombée de la nuit, guetter,
à la porte du magasin de mercerie, la sortie de Rosette
et de Louise. Bras dessus bras dessous, riches de vie
et d'amour, ils prenaient, pour reconduire leurs amou-
reuses chez elles, le chemin des écoliers, malgré le froid
qui piquait ou l'obscurité de certaines ruelles ; de gaieté
de cœur, les jeunes filles risquaient les gronderies ma-
ternelles, afin de passer ensemble une demi-heure, une
heure de plus. Et dans les recoins obscurs, dans les
venelles solitaires, c'étaient des rires fous, des confi-
dences puériles, des baisers pris à la dérobée ou fol-
lement rendus, lèvre contre lè^-re, puis des étreintes
longues et passionnées avant de se séparer.
Enfin, après quelques mois de ces gentils manèges,
Coste se décidait — car il adorait maintenant Louise —
à la demander en mariage Les parents, qui connais-
10
saient les amours de leur fille et s'en flattaient même,
n'avaient pas attendu, flairant un bon coup, les premièreg
démarches du jeune instituteur pour lui ouvrir leur
maison deux ou trois fois par semaine, comme cela se
pratique dans la classe ouvrière de Peyras. D'ailleurs.,
le père de Louise, simple menuisier, s'était aussitôt lié
d'amitié avec Coste, dès qu'il avait vu sa fille courtisée
par ce monsieur, fonctionnaire de l'État , d'une conditioa
si supérieure à la sienne; le dimanche, il le suivait au
café où l'instituteur et ses amis fréquentaient. Même,
après des libations prolongées, toujours payées par
Coste, le menuisier, chatouillé dans son amour-propre
de père, ne se gênait pas, encore qu'aucune parole n'eût
été échangée, pour traiter publiquement l'instituteur de
gendre, à bouche que veux-tu : ce dont Coste riait
volontiers, car il aimait déjà trop Louise pour songer
à l'abandonner tôt ou tard.
La demande, faite entre un bock et un apéritif, fut
acceptée d'enthousiasme. Le menuisier, tant soit pe»
éméché, en pleura de joie et d'orgueil. Mais les diffi-
cultés vinrent des parents du jeune instituteur, lesquels,
apprenant que leur future belle-fille n'avait pour dot
que ses belles dents et sa gentillesse, trouvèrent le
choix de leur fils par trop ridicule et d'emblée refu-
sèrent leur consentement à semblable folie. Cette oppo-
sition, brutalement signifiée par lettre, ne siu'prit nî
ne troubla guère Coste, car il s'attendait à une certaine
résistance et en connaissait les raisons. Aux vacances
précédentes n'avait-il pas osé, peu calculateur et insou-
ciant, dédaigner la femme qu'ils lui avaient dénichée?
Un superbe parti, certes, c'est-à-dire une grosse pay-
sanne, mi-demoiselle après deux années de couvent, et
dont l'apport consistait en six mille francs de beaux
écus, presque autant en terres, et des espérances qui
II
plus est! Ils ne pardonnaient guère à leur fils de ne
pas les avoir docilement écoutés. Un mariage qu'ils
avaient si bien manigancé, pateline, mijoté, depuis
belle lurette, et tant caressé dans leurs rêves! Car ils
espéraient que leur enfant, pour lequel ils avaient peiné
dur, dépensé, disaient-ils, des sommes folles et même
grevé leurs vignes, déjà menacées du phylloxéra, leur
en tiendrait compte, une fois bien marié. Aussi, désil-
lusionnés, s'opposèrent-ils tout de go à pareille sottise.
Goste, pourtant, laissa passer les jours et continua à
fréquenter chez Louise, sa fiancée, puisqu'il avait donné
sa parole, jusqu'au moment où il réussit à arracher à
ses parents leur consentement, en les menaçant de
partir pour les colonies, s'ils s'obstinaient plus long-
temps à empêcher la réalisation de ses chers désirs.
Les vieux cédèrent alors, mais ils ne voulurent point
assister à ce mariage qu'ils déploraient et qui ruinait
leurs espérances. Ils signifièrent même à leur fils qu'ils
ne rece\Taient jamais sa femme dans leur maison et
tinrent rigueur plus de deux ans. La naissance de Paul
— âgé aujourd'hui de cinq ans — les ébranla : leur
cœur de grands-parents s'attendrit à la longue et tout
parut oublié.
Cependant Jean et Louise étaient heureux et sans am-
bition : lui gagnant près de 1.700 francs, — y compris les
indemnités et suppléments payés par la ville, — elle
continuant à aller à son magasin, ils possédaient une
certaine aisance. Quelles fêtes, quand ils se retrouvaient,
le soir, la journée finie, dans le petit appartement qu'ils
avaient loué à l'extrémité du faubourg et dont les fenê-
tres donnaient sur la campagne où ils s'étaient connus
et aimés ! Jean adorait de plus en plus cette exquise et
brune enfant, frêle comme une poupée, qui était main-
tenant sa femme et qui le ravissait par ses mouvements
12
d'oiselle. Quelle gentille et inexpérimentée ménagère
que sa Louisette I Que de' rôtis brûlés, que de sauces
tournées, que de ragoûts manques et à peine man-
geables ! Mais était-ce bien sa faute, puisqu'on passait
son temps à se baisotter et à gaminer, dès qu'on était
ensemble ? Et leur amour grandissait dans cette xie à
deux, si délicieusement égoïste et si pleine.
Après la naissance de Paul, qui fut mis en nourrice
dans un village voisin, c'étaient, chaque dimanche, de
joyeuses promenades pour aller embrasser le cher pet i-
tou. Puis Rose vint au monde, et Louise, très anémique,
resta longtemps souffrante. Coste alors l'avait obligée
à abandonner sa place de demoiselle de magasin. Depuis
longtemps, il rêvait d'avoir sa femme chez lui et toute à
lui. Aussi prit-il gaiement cette détermination dictée par
la nécessité de laisser Louise se rétablir en paix mais
un peu aussi par son amour jaloux. Il savait, en effet,
combien les grisettes, à la sortie des magasins, sont,
mariées ou non, courues des mirliflores à gants frais,
jeunes boucs puant le musc, et, ce qui est pire, des
vieux messieurs libidineux de Peyras. Or, malgré les
fatigues de ses maternités et sa pâleur de chlorose,
Louise était encore une des plus affriolantes et avait dû,
maintes fois, subir des propositions honteuses quoique
aussitôt vertement repoussées.
Si frêle et si mignonnette, elle aurait, désormais, assez
de soucis, rien qu'à s'occuper du ménage et des enfan-
çons. Par ailleurs, dans son égoïsme d'amoureux, Jean
tenait à trouver, en rentrant, sa femme fraîche, reposée,
respirant le calme et la joie, prête à lui faire un doux
et chaud intérieur, sans qu'aucun ennui du dehors la
tourmentât. Tout cela valait bien les quelques centaines
d'écus que Louise gagnait si péniblement, par an, dans
sa mercerie, à rester debout, du matin au soir, derrière
ï3
un comptoir. Cet argent, en outre, aurait à peine suffi à
payer les gages et les inévitables gaspillages d'une
bonne prodigue et revêche qu'auraient nécessitée dé-
sormais les menus soins à donner aux enfants. Doué
d'un caractère insouciant, préférant sa tranquillité com-
plète à tout supplément de gain, Coste ne pensait guère
aux charges de l'avenir et se croyait suffisamment
riche avec ses dix-sept cents francs.
Dès lors, réduits au traitement de Jean pour uniques
ressources, ils vécurent assez petitement, joignant juste
les deux bouts, car les enfants coûtaient gros, sans
qu'il y parût. Cependant Louise, qui conservait un brin
de coquetterie, trouvait moyen d'être bien frisottée et
requinquée, le dimanche, pour se promener, pimpante
et triomphante, au bras de son mari en redingote et
haut de forme, devant ses anciennes compagnes, appa-
riées, elles, à des artisans, et qui la jalousaient beau-
coup.
III
Tout en cheminant, Coste, de plus en plus attendri,
se remémorait ainsi ou plutôt, grâce aux prestiges de
son imagination, voyait, par scènes incohérentes mais
lumineuses, se dérouler en lui tout ce passé si cher. Il
s'attristait, souffrait presque maintenant à l'idée de
laisser derrière lui une partie — la meilleure peut-être —
de son existence, en quittant, si brusquement et pour
l'inconnu, cette ville paisible et aimée. A chaque pas,
à chaque tournant de rue, ne lui rappelait-elle pas tant
de doux souvenirs qu'y avait semés son amour et dont
elle semblait s'embellir, se parfumer, plus souriante,
plus familière, plus parlante, ce matin-là, comme pour
se mieux faire regretter ?
i4
Et Jean se sentit très triste tout d'un coup. 11 est vrai
que sa tristesse s'évapora, tandis qu'il causait avec
l'inspecteur primaire chez qui il venait de monter et qui
ne fit aucune difficulté pour lui octroyer une liberté en-
tière.
De là, il traversa obliquement la place Gambetta, si
vaste et si nue sous la coruscation du soleil; il longea,
un moment, la promenade avec ses quatre rangées
hautes et profondes de platanes, où il se rappela les
rendez-vous qu'il y donnait jadis à Louise, par les soirs
sans lune et si mystérieux d'automne. Il franchit le pont
jeté sur le ruisseau presque à sec qui baigne PejTas et
arriva enfin devant la maison dont il occupait le second
étage, loué deux cents francs.
Avant de grimper, deux à deux, les marches usées de
l'escalier, il eut une minute d'hésitation. Il se promit
d'annoncersansbrusquerieson changement à sa femme.
Louise avait besoin de ménagements, car elle était de
nouveau enceinte de sept mois et très fatiguée par une
grossesse pénil^le.
Au bruit de ce pas bien connu, Paul et sa petite sœur
Rose, bébé de trois ans et demi, parurent sur le palier.
Ils passèrent leurs têtes ébouriffées et mutines entre les
barreaux de la rampe, et s'écrièrent joyeusement ;
— Y'ià p'pa... Bonjour, bonjour, pérotte !
Jean mit un gros baiser sur les joues offertes. 11
trouva sa femme affalée sur une chaise basse, et se
plaignant de mal au cœur. Il l'embrassa et la regarda
avec tendresse. Malgré la pâleur plus accentuée de ses
joues tirées, malgré le cerne de ses yeux, malgré ses
lè\Tes décolorées, elle lui paraissait toujours la chère
et adorable créature d'antan.
Sous ce chaud regard d'amour qui l'enveloppait toute,
la figure souffrante de Louise s'épanouit : elle sourit et
i5
ses gencives apparurent presque aussi blanches que ses
dents.
— Mais, — remarqua-t-elle, — '■ il est donc déjà midi
que tu sois là... Je ne croyais pas qu'il fût si tard.
— A peine onze heures, chérie... C'est une surprise...
je viens de chez l'inspecteur et, en passant, j'ai voulu
t'embrasser.
— Mon bon Jean, murmura-t-elle en souriant.
— Tu sais, fit-il, il y a du nouveau... Devine.
— Quoi donc ?... je ne sais pas.
— Oui, du nouveau, devine, — répéta-t-il, embar-
rassé.
— Une augmentation de traitement ?
— Non, malheureusement; je crois que j'attendrai
encore.
— Alors?... alors?...
Louise réfléchit, puis comme une enfant gâtée :
— Est-ce que ça me fera plaisir ?
— Euh! euh! je n'en sais trop rien... couci-couci...
Non, plutôt, car tu aimes trop ton PejTas...
Elle n'osa comprendre.
— Mais parle donc, — s'écria-t-elle, impatiente.
— Eh bien !... eh bien ! ma chérie, c'est qu'il va falloir
emballer tout ça et... partir pour Maleval où je suis
nommé.
Il sortit de sa poche sa nomination, la déplia et la lui
tendit.
Louise la parcourut. Ses yeux se rempUrent de larmes
et un profond soupir s'exhala de sa poitrine oppres-
sée.
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !... quitter Peyras et mes
parents!... mais non, non... je ne veux pas, je ne veux
pas... tu vas refuser tout de suite...
Elle sanglotait.
iG
Les enfants, voyant pleui^er leur mère, s'étaient blot-
tis contre elle, les yeux pleins de larmes aussi.
Jean se fit câlin et tendre pour tous.
— Allons, ma Louison, mon aimée, du courage, sois
raisonnable!... Ne t'ai-je pas dit, bien souvent, que je
ne pouvais rester adjoint toute ma vie?... Le mieux est
d'accepter ce poste de village ; d'ailleurs je ne puis faire
autrement... impossible de refuser; on ne m'écouterait
pas... Puis, n'est-ce pas le sur, le seul moyen de reve-
nir plus tard... dans quelques années, comme direc-
teur à Peyras ?
Louise pleurait silencieusement.
Paul et Rose lui grimpèrent sur les genoux, la cares-
sant de leurs menottes en lui disant :
— Pleure pas, p'tite mère, pleure pas, mérette ché-
rie...
— Hou ! hou ! le -sdlain papa, — s'écria soudain Paul,
tapant du pied et avec ime grimace si drôle que Louise
et Jean sourirent aussitôt.
— Mes anges ! — fit Louise, en les serrant contre
elle, passionnément. — Est-ce loin Maleval ? — interro-
ge a-t-elle, plus calme.
— Non, à trois lieues de Montclapiers... Si tu y lan-
guis trop, tu pourras de temps à autre revenir à Pey-
ras.
— Est-ce grand ?
— Trois cents habitants, je crois ; tu verras comme
nous y vivrons tranquilles... Et puis, s'empressa-t-il
d'ajouter avec volubilité, voyant Louise prête à pleurer
de nouveau, — et puis, tu sais, je serai enfin débar-
rassé des ennuis que j'ai avec le père Largue, depuis
notre refroidissement... Il devenait par trop embêtant,
l'animal; je l'avais constamment sur le dos... Si tu
l'avais vu tout à l'heure, et comme il était aimable et
sucré, le bonhomme I... Pas de regrets entre nous; aussi
on va se quitter le cœur content et, pour une fois,
comme les meilleurs amis du monde.
Louise restait triste; cependant, puisque son mari
qu elle aimait était satisfait, elle s'efforça de sourire ;
mais, malgré elle, ses larmes crevèrent.
Jean, un peu énervé, ne savait plus que faire ni que dire.
H devenait gauche ; il eut un signe d'agacement sur le
visage et se dandina fébrilement sm* sa chaise.
Louise s'en aperçut.
— Oh ! mon ami, je voudrais être contente ; mais
cela me brise le cœur de falloir quitter Peyras...
J'étais si heureuse ici. Ah! — ajouta-t-elle avec ce
dédain cju'ont, pour le village et ses habitants, les
artisans des petites A-illes, — que ferai-je au milieu de
ces paysans méfiants et inconnus avec lesquels nous
allons vivre.
— Ne te tourmente pas... Au contraire, tu y seras
plus considérée qu'ici... Toi qui es coquette, — fit-il
en la tacjuinant, — tu seras, là-bas, madame gros
comme le bras. Et puis, c'est im poste de début.
On y restera deux ou trois ans au plus et, je te le
répète, on tâchera après de se rapprocher de Peyras...
M. Largue prend sa retraite dans six ans... d'ici là,
pourquoi ne viendrais-je pas le remplacer comme direc-
teur?
Louise sembla un peu réconfortée par les assurances
de son mari; elle fut sensible aux paroles de Jean, elle
était femme et sa vanité, mise en jeu, y trouvait déjà
à glaner.
— !Mais, — demanda-t-elle, inquiète encore, — vas-tu
gagner là-bas comme ici ?...
— A peu près... oui, ça reviendra au même. J'aurai
mon traitement fixe de mille francs... J'espère, avec
i8
mes dix ans de services, que l'on me donnera bientôt
ma quatrième classe, ce qui fera deux cents francs de
plus. — Il disait cela pour rassurer sa femme bien qu'il
n'y comptât pas trop, tant on est avare de promotions
aujourd'hui. — En outre, le secrétariat de la mairie me
rapportera bien trois ou quatre cents francs. Avec ça,
on peut vi^Te dans un village. Tout y est bon marché.
Ensuite, tu sais, il y a le tour du bâton : les cadeaux
aftluent, avec ces gens-là, lorsqu'ils tuent leur cochon,
entrent leurs récoltes, etc., etc.. Va, Louison, nous y
serons aussi bien si ce n'est mieux qu'ici où tout est
horriblement cher...
Louise parut rassérénée. Elle souriait maintenant
aux paroles de son mari.
— Mais, objecta-t-elle, ça va nous coûter beaucoup,
le déménagement, et tu sais qu'il ne nous reste pas grand
chose, ce mois-ci î...
— Bah î affirma-t-il, pas plus d'une soixantaine de
francs... Mes collègues sont garçons... je me ferai
prêter cinquante francs par l'un d'eux... Une fois à
Maie val, je demanderai une indemnité et on rendra
l'argent... Tu vois bien que tu avais tort de désespérer,
puisque tout peut s'arranger admirablement...
N'ayant jamais été déplacé, depuis son mariage, et
insouciant, du reste, Goste ignorait réellement que
l'instituteur, pour si modique que soit sa bourse, ne
reçoit aucune indemnité de déplacement, ce qui est
injuste et ce qui cause bien des tracas à la plupart
d'entre eux. Son ignorance, d'ailleurs, était d'autant
plus explicable que le Conseil général avait, pendant
les années précédentes, voté une somme à cet effet,
crédit supprimé justement cette année-là pour raisons
d'économie, car c'est toujours sur l'argent des petits
qu'on économise d'abord.
19
Bien que le regret de partir persistât encore chez
elle, Louise, rassurée, fit taire son chagrin.
— Le mieux est de se préparer vite, fît Jean. Tu
n'auras pas ainsi le temps de te manger les sangs,
coimiie tu dis... Une fois là-bas, tu t'acclimateras
promptement et tu seras heureuse... Je cours prévenir
tes parents et les prier de nous aider à emballer, ne
serait-ce que ce soir, à la veillée. Notre mobilier est
mince... ce sera fait en un tour de main... Le chemin de
fer ne va pas jusqu'à Maleval... Ça nous coûterait les
yeux de la tète d'expédier nos meubles àMontclapiers,
puis de les faire charroyer de là à Maleval... Je vais
donc louer une voiture de déménagement... Allons, les
amom's, au revoir et faites risette à père... Courage,
chérie...
Et il redescendit, en sifflotant ; Louise souriait de la
gaieté bon enfant de son «petit homme» et de la mobilité
de ses impressions.
Jean revint une heure après.
— C'est entendu ; ta mère va venir et ton père sera là
aussi, la journée faite.
— Qu'ont-ils dit ?
— Mais rien : ils ont fort bien compris les choses.
Ton père est content même ; il se promet d'aller nous
voir souvent, en se rendant au marché de Montcla-
piers.
— Oh! mon père, fit Louise, je le connais. Voilà au
moins dix ans qu'il parle de fréquenter le marché de
Montclapiers... mais l'argent, s'il sait bien le gagner, ne
s'arrête pas longtemps dans sa poche et alors...
Jean se mit à l'œuvre après le déjeuner. Quelques
voisins et amis vinrent l'aider.
Le surlendemam, ils débarquaient à la gare de Mont-
clapiers.
20
IV
A la descente du train, ils s'informèrent. On leur
indiqua le bureau de la diligence qui va de Montclapiers
à Lansac et qui, en passant, devait les déposer à
Maleval. Pour quelques sous, un gamin dépenaillé
s'ofifrit à les y conduire. Piteux et crottés, des paniers et
des paquets sous le bras, lui remorquant Paul, elle tirant
Rose, ils suivirent les boulevards, cherchant à main-
tenir en équilibre le parapluie qui les protégeait mal.
Du ciel bas tombait une de ces pluies d'automne^
fines et glaçantes, que les rafales du vent vous épar-
pillent à la face et qui s'insinuent dans le cou et dans
les poignets. Le long des trottoirs poisseux ils allaient,
sur les pas de leur guide, lamentables, bousculés par
les passants affairés et courbant le dos, éborgnés par
des baleines de parapluie qui gouttelaient.
Louise, énervée à la suite du déménagement et par
sa grossesse, était d'une humeur massacrante; son
ventre lui pesait comme un boulet.
Les enfants, aveuglés par la pluie, les mains gourdes,
traînaillaient dans la boue liquide, en pleurnichant; ils^
se plaignaient de leurs petites jambes ankylosées par
une station de plusieurs heures dans la cage étroite
d'un compartiment de troisième classe, bondé de
voyageurs.
Le regard mauvais, Louise bougonnait sans cesse.
— Mon Dieul est-il possible I... Va, tu aurais dû
m'écouter et rester là-bas, chez nous, — sifllait-elle, les
dents serrées. — Surtout dans le bel état où je suis... Il
y a de quoi prendre le mal de la mort dans cette sale
boue... Ah! nous étions trop heureux à Peyras....
Pauvres petits... ils sont éreintés...
21
Mais, malgré ces paroles de pitié, elle ne put, tant
étaient grands son énervement et son impatience, s'em-
pêcher aussitôt de rudoyer Rose qui se faisait de plus
en plus tirer, et qui se mit, sur le coup, à pleurer à
chaudes larmes et refusa d'avancer.
— Ahl oui... en voilà du propre... Veux-tu te taire,
petite sotte!... Et dire que nous pourrions être encore
là-bas, et si tranquilles... oui, si tranquilles, seigneur
Jésus î
A ces giries, Jean haussa les épaules, agacé à son
tour; mais il mordit ses lèvres minces et ne répondit
rien.
... Les voici enfin au bureau de la diligence. Mais ils
ne parviennent pas à se caser dans la patache qui va
partir. Le conducteur, grognon et ruisselant sous la
pluie, accueille d'abord avec b^usquerie la demande
polie de Coste.
— Arrangez-vous comme vous pourrez. Je m'en
moque... Est-ce que je savais que vous deviez prendre
la voiture, moi ? Au moins, on retient sa place dans la
journée...
Mais se ravisant tout à coup, de peur que ces
voyageurs inconnus ne se rendissent chez le concurrent
en face :
— Où allez-vous donc, monsieur? dit-il plus aimable.
— A Maleval... Je suis le nouvel instituteur.
La figure du conducteur se fit plus avenante.
— Ah!... je connaissais celui d'avant vous, la crème
des hommes. Il prenait toujours ma voiture, quand il
s'en venait à Montclapiers... Un bon client de moins...
mais non, car vous le remplacerez, j'espère, insinua-t-il,
très prévenant. — Enfin, montez, mon bon monsieur,
avec votre petite dame... je vas arranger ça.
Il regarda sa montre.
22
— Dieu me damne! Trois heures et demie... nous
de\Tions être en route... Allons, vous autres, un peu de
place, s'il vous plaît!...
Dans la voituie déjà bondée, personne ne remue.
Enfin, sur rinsistance du conducteur jurant et sacrant,
Jean et Louise arrivent à se glisser parmi toutes ces
jambes récalcitrantes; mais, tout au plus assis sur le
bord de la banquette, ils sont obligés de prendre les
enfants entre leurs genoux, tandis que les voyageurs
qu'ils dérangent les regardent comme des intrus et
marronnent.
— Jésus ! si c'est permis, — grommelle une grosse
mère qui disparaissait derrière un échafaudage de
paniers et de paquets entassés sur son large giron. —
Il y a place pour huit et nous voilà douze avec les
mioches. On est encaqué comme des harengs...
— Ah î oui, soupira un vieux monsieur, quel purga-
toire! Il est temps que nous ayons notre chemin de fer...
Oh! ce gouvernement !... c'est triste...
Tous opinèrent de la voix et du geste.
La diligence s'ébranlait, durement secouée sur les
pavés. Le silence se lit.
Jean et Louise, confus, n'avaient rien dit. Mal assis,
ils étaient au supplice, les enfants collés contre eux.
On sortit de la ville. La voiture roula doucement sur
une belle route, bordée de platanes.
Les conversations reprirent ; les yeux s'humanisèrent.
Jean et Louise sentirent fondre l'hostilité des regards.
Inconnus, on les examinait curieusement. On les
interrogea. Jean répondit poliment. On admira les
enfants, vraiment beaux sous leur chevelure bouclée.
Louise sourit alors, Hattée de ces louanges.
Le crépuscule vint; on courait dans une plaine de
vignes où traînait un reste de jour sale, qui se mourait.
23
La pluie redoubla. Elle crépitait aux vitres des
vasistas, rayant la campagne rétrécie et déjà confuse.
La nuit se ût tout à coup dans la voiture où se dégageait
peu à peu une odeur d'haleine viciée, d'étoffes et de
cuir mouillé. Louise se sentit le cœur soulevé; on dut
ouvrir un moment pour lui donner de l'air pur. Les
voix se turent ; bientôt mi ronflement arriva d'un coin,
dominant le bruit trépidant de la diligence.
Gênés dans leurs mouvements, n'en pouvant plus de
fatigue, Paul et Rose se soutenaient avec peine sur
lem's petites jambes moulues. Ils reconunencèrent à se
plaindre, dans ce noir. Sur ime injonction sèche de leur
mère, ils se reprirent à pleurnicher.
Jean entendit Louise bougonner à nouveau. Il se
dépita à son tour. D'un geste brusque, il secoua Paul
et lui ordonna, à voix basse, de se taire. L'enfant
sanglota doucement, puis s'endormit contre l'épaule de
son père. Rose devait dormir aussi. Dans le silence et
l'obscurité, on n'entendit bientôt plus que grincer les
essieux de la voiture, la pluie s'écraser, en larges
gouttes, contre les vitres, et sonner, par saccades, les
grelots des chevaux, dans le roulement sourd de la
diligence sur la route détrempée.
Il était près de six heures, lorsqu'ils descendirent à
Maleval. Il faisait nuit close; heureusement, il y eut une
éclaircie au ciel; entre une percée de nuages, comme
au fond d'un étang bleu, ourlé d'argent, rayonna la
lune. Elle éclaira une grande rue de village, trouée de
flaques d'eau miroitantes et flanquée de maisons basses
et sombres.
Jean pria la patronne du café devant lequel la dili-
gence s'arrête pour relayer, de lui indiquer un hôtel.
A ce mot, la bonne femme ouATit de grands yeux et
garda le silence.
24
— Je siiis le nouvel instituteur, — dit Coste en réité-
rant sa demande.
— Ah! mon brave monsieur, une auberge ?... Mais
il vous faut aller à l'extrémité du village ; tenez, là-bas.
Elle tendit l'index vers le trou noir de la rue, car la
lune venait de se cacher.
— Attendez, reprit-elle, le petiot va vous y mener...
Elle appela :
— Pierrou, Pierrou !
Un petit bonhomme de huit ans, les cheveux embrous-
saillés, apparut dans la lueur rouge des lanternes,
suçant ses doigts à pleine bouche.
Coste lui tapota la joue, amicalement. Quelques pas
plus loin, il interrogea en vain le marmot. De nouveau,
dans le silence de la rue, Louise et lui traînèrent les
enfants, mal réveillés, dormant debout, trébuchant dans
l'obscurité ; ils pataugeaient dans des flaques, s'écla-
boussant les uns les autres.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu I — répétait Louise
excédée, d'une voix lasse.
Enlin, la lune reparut et la route s'éclaira.
— Est-ce loin encore, mon ami ? demanda Jean.
Le gamin secoua la tète et, de plus belle, continua à
se sucer les doigts. Après quelques pas, il s'arrêta
devant la porte d'une remise; sur un écriteau, on lisait^
en lettres boiteuses :
AUBERGE
On loge à pied et à cheval
Pour chambre, ils eurent une espèce de galetas sor-
dide, avec deux lits. Exténués, le ventre vide, ils s'assi-
rent. Jean essaya de plaisanter. Louise boudait. On
dévora en silence les victuailles apportées dans un
25
panier. Rose et Paul furent ensuite couchés et s'endor-
mirent aussitôt d'un sonuneil lourd.
A peine au lit, Jean voulut embrasser Louise. Celle-ci
le regarda d'un œil morne, plein de reproche, et ne lui
rendit pas son baiser. La chandelle soufflée, elle lui
tourna subitement le dos, le visage vers, la ruelle. Bien-
tôt, à son corps secoué, il comprit qu'elle pleurait. Il
voulut la consoler. Elle le repoussa.
Jean se sentit malheureux : c'était la première fois
que Louise boudait si longtemps ; la première fois
^ju'elle ne lui rendait pas le baiser du soir.
C'est pourquoi, en dépit de ses membres courbatus,
il ne put s'endormir qu'avec peine, lorsqu'à la respira-
tion calme de sa femme, il fut assuré qu'elle dormait
enfin. Mais avant de clore les yeux, il baisa doucement
les cheveux de la chère et faible créature.
Le lendemain, de bonne heure, Coste était éveillé.
Sous la fenêtre de la chambre, les coqs chantaient, les
poules caquetaient, les canards canquetaient et tous ces
bruits de basse-cour bercèrent un instant la paresse et
les idées vagues de Jean. Il se leva ensuite avec pré-
<:aution, afin de ne pas troubler le repos de Louise.
Mais celle-ci avait le sommeil si léger qu'elle entr' ou-
vrit les yeux, dès qu'elle n'eut plus la sensation con-
fuse que le corps de son mciri était étendu près d'elle.
Elle s'étira et souleva la tête. Ses beaux cheveux
bruns ruisselèrent sur ses épaules et encadrèrent sa
figiu'e pâle.
Une bande de soleil, aux atomes dansants, égayait
la chambre et la coupait de guingois.
26
Louise regarda son mari et lui sourit. Du coup, Jean
oublia les maussaderies de la veille. Il se sentit gai,
réconforté et repris par son insouciance coutumière.
— Quelle heure est-il? dit Louise en bâillant.
— Bientôt sept heures.
Il s'approcha du lit et donna à sa femme le baiser du
réveil. Elle le lui rendit affectueusement et lui noua les
bras autour du cou, comme pour solliciter le pardon de
sa bouderie.
— Tiens, il ne pleut plus ?
— Heureusement ; regarde, il fait un temps superbe.
Il écarta les rideaux effilochés et d'un blanc jaunâtre
qui masquaient les vitres. En face de la fenêtre, un mur,
fraîchement badigeonné au lait de chaux, éclatait de
soleil.
Louise sourit encore. Jean, de la clarté dans l'âme, se
mit à fredonner.
— Mais tais-toi, étourdi... tu vas réveiller les enfants.
— C'est vrai... suis-je bête !
Il s'arrêta de se débarbouiller pour contempler Rose
et Paul qui dormaient presque enlacés.
— Sont-ils mignons ! murmura-t-il. On dirait deux
anges.
— Tu vas à l'école? dit Louise. Je me lève, attends-
moi.
— Mais non, repose-toi... tu es trop fatiguée... Je vien-
drai vous prendre tout à l'heure, toi et les petits.
— Non, j'ai hâte de voir notre nouveau logis... Tu ne
vas pas faire classe, aujourd'hui?...
— Oh î l'école est fermée; on ignore mon arrivée...
personne ne viendra. Demain étant dimanche, ça nous
fait deux jours pleins pour nous installer. C'est pour-
quoi tu ferais mieux de rester couchée. La voiture de
déménagement n'arrivera pas avant dix heures...
27
— Mais non, je viens... Il faudra ouvrir, donner un
coup de balai, tout nettoyer, tout préparer... Les enfants
dérangeraient... Nous les confierons à la bonne, quia
l'air d'une brave fille... Tu as vu comme elle s'est offerte,
hier, pour les déshabiller...
Elle enveloppa les enfants endormis d'un regard de
tendresse.
— Ils sont si gentils, si beaux I — reprit-elle avec un
éclair d'orgueil dans les yeux. — Nous en a-t-on fait
des compliments, hier, dans la diligence... Petits chéris,
sûr qu'ils dormiront jusqu'à midi.
En bas, ils trouvèrent la bonne à l'ouvrage.
— Soyez tranquille, madame, leur dit-elle, je m'oc-
cuperai de vos angelets... Je les lèverai et ils s'amuse-
ront dans la cour par ce beau soleil.
Ils se firent indiquer l'école. Au dehors, le ciel était
léger, l'air limpide et tiède, la rue toute lumineuse, dans
la pureté rose et enfantine de ce matin ensoleillé, après
une nuit de pluie. Les toits, les flaques de boue, les
vitres des lucarnes et des fenêtres étincelaient, tout
éclaboussées de clartés frisantes, dans le rayonnement
du jour triomphal.
— On dirait que le ciel nous fait fête, remarqua
Coste. Tout est gai pour notre bienvenue.
Et il ajouta d'un air grave et avec une émotion sou-
daine :
— Puissions-nous avoir des jours heureux, ici !
Ils suivirent la grand route, le long de laquelle s'éche-
lonnent les maisons grises et vieilles, c{uelques-unes
flanquées au dehors d'un escalier sous auvent, qui com-
posent Maleval. De loin en loin des ruelles, montantes
à gauche, descendantes à droite, avec tout au plus deux
ou trois maisons de chaque côté, s'ouvraient perpendi-
culairement sur la campagne et laissaient à découvert
28
les montagnes pierreuses, parsemées de chênes-verts,
entre lesquelles s'étend la vallée sans eau où est bâti
le village.
Ils prirent l'une de ces ruelles, la contournèrent au
fond et arrivèrent devant la mairie-école qui fait face
aux montagnes et en est séparée par une placette et quel-
ques jardinets, champs et vignes. L'église et le presbytère
sont à gauche, très rapprochés. Un chemin s'en va vers
la montagne et passe au-dessus de la promenade, close
de murs bas, où l'on se réunit le dimanche pour deviser
ou prendre l'absinthe autour du bassin alimenté par une
source fraîche, sous un dôme de robustes platanes.
Un perron, orné d'une balustrade en fer, précède la
mairie. Au coup de marteau, une vieille dame vint
ouvrir.
— Pardon, madame, — dit Coste en saluant. — Je
suis le nouvel instituteur et je venais...
— Mais entrez donc, mon cher collègue, — s'écria
gracieusement la vieille dame. J'ai les clefs de votre
logement et je vais vous les remettre.
Petite, maigre et frétillante, elle s'effaça dans le ves-
tibule. De chaque côté, un escalier tournant conduisait
au premier étage.
— Voilà votre escalier et voici le mien.
Elle s'empara d'im trousseau de clefs, accroché au
mur, et, très aimable, les invita à monter.
Sur le palier, elle ouvrit une porte.
— La salle de la mairie, lit-elle, qui vous appartient
un peu... C'est là que travaillait votre prédécesseur
connue secrétaire de mairie...
Une grande table ronde, des chaises en paille, une
bibliothèque contenant les archives et quelques livres,
deux ou trois gravures encadrées et le buste delà Répu-
blique composaient tout l'ameublement de la salle.
29 n.
— Combien aurai-je pour ce travail ? s'informa Coste.
— Deux cent cinquante francs... Oh! ce n'est pas
bien pénible...
Louise et son mari se regardèrent, un peu déçus par
ce nombre. Ils comptaient sur quatre cents ou au moins
sur trois cents francs.
— Et les parents? demanda Jean.
— Vous ne serez g-uère ennuyé par eux, répondit l'in-
stitutrice. Ils sont toute la journée à leur travail, dans
les bois ou les vignes, jusqu'à la nuit close. Le dimanche,
ils songent plutôt à se reposer qu'à venir nous tra-
casser... Même, je trouve qu'ils se désintéressent trop
de ce que leurs enfants font à l'école.
— Certes, dit Coste, il est préférable qu'ils ne nous
ennuient pas trop de plaintes ou récriminations
absurdes; mais il serait bon, d'un autre côté, de pou-
voir compter sur eux et, dans certains cas, de voir leur
autorité et leur surveillance appuyer nos efforts.
— Et, — hasarda timidement Louise — sont-ils gentils
et reconnaissants ?
L'institutrice comprit et sourit.
— Pas trop... Voilà plus de vingt ans que j'habite
Maleval et la circulaire ministérielle qui défend aux
instituteurs d'accepter des cadeaux, comme s'ils étaient
trop bien payés, hélas î cette circulaire n'a rien changé
pour nous. Cependant, entre temps, pendant les ven-
danges, par exemple, il y a toujours quelqu'un pour
nous faire notre provision de raisins.
Louise eut une moue de désappointement.
— Voyez, le beau coup d'oeil, fit l'institutrice. Elle
venait d'ouvrir la fenêtre qui donne de plain pied sur
un large balcon de pierre.
Le spectacle était, en effet, pittoresque. De tous côtés,
s'enlevaient, sur le ciel bleu, des monts rocheux,
3o
calcaires, ayant pour seule végétation des touffes de
chênes-verts clairsemées et des plantes saxatiles. L'un
d'eux, presque chauve, semblait à peine, tant l'air était
limpide, à une portée de fusil. Il rayonnait sous les
clartés crues du soleil ; ses flancs tourmenté» se
découpaient nettement, comme historiés par les jeux
d'ombre et de lumière dans les anfractuosités des rocs.
Entre ces monts et l'école, un terrain plat comprenant
le jardin encore vert du presbytère, des champs aux
sillons rougeàtres, des vig^nes aux feuilles j amies ou
carminées. Au fond les platanes de la promenade, dont
les cimes étaient bronzées par l'automne commençante,
ressemblaient à un bouquet d'or brun entouré d'une
collerette verte par les branches basses. Ce petit coin,
contrastant avec l'aridité des montagnes environnantes,
offrait un aspect paisible et souriant et reposait la vue.
Pour logement, une cuisine, une salle à manger et
une chambre ; en bas, le bûcher, un jardinet oblong et,
auprès de l'escalier, la salle de classe étroite et nue.
— Y a-t-il beaucoup d'élèves ?
— Vingt-cinq environ, aux bonnes époques; mais la
plupart s'absentent lors des récoltes ou suivent leurs
parents au bois, pour couper des buis et des bruyères,
durant les beaux jours.
La demie de sept heures sonna. L'institutrice, made-
moiselle Bonniol, s'excusa, car ses petites filles ne tar-
deraient pas à arriver. Elle offrit ses services et, alerte,
disparut, après leur avoir prêté un balai et quelques
ustensiles. Coste et Louise commencèrent le nettoyage.
En somme, ils étaient presque satisfaits et gaiement
arrangeaient leur nouvelle vie.
— Le logement me plaît, dit Louise, mais il nous
faudrait une chambre de plus... Nous serons à l'étroit,
après mon accouchement.
3i
— Bah lia salle à manger est inutile; nous n'avons
pas de quoi la meubler... Nous en ferons la chambre de
Rose et de Paul et nous mangerons dans la cuisine.
Louise s'appuya bientôt au mur, hors d'haleine mais
toujours souriante. Jean la supplia de se reposer et,
joyeusement, un fredon aux lèvres, continua seul la
besogne.
Quelques cris d'enfants qui s'amusaient sur la place,
devant l'école, frappèrent les oreilles de Coste. Il ne
s'en préoccupa guère. Mais au second coup de huit
heures, il entendit heurter à la porte d'entrée; il
descendit.
Sur les marches du perron se tenaient à la queue leu
leu une dizaine d'enfants. Les parents, ayant appris, la
vedle, l'arrivée du nouveau maître, s'étaient empressés,
pour s'en débarrasser, de les envoyer en classe.
Le plus osé, un garçon de douze ans, demanda :
— Est-ce qu'on fait l'école aujourd'hui, m'sieu?
Coste hésita d'abord et ne sut que répondre. Du haut
de l'escalier, la voix de Louise aux écoutes lui cria
aussitôt :
— Mais non. renvoie-les.
Il n'osa, tant l'idée du devoir coûte que coûte était
profonde en son cœur.
— Attendez quelques minutes... je reviens, — dit-
il, et il remonta. Les enfants s'éparpillèrent comme un
vol de chardonnerets gazouillants.
— Tu les as renvoyés, n'est-ce pas ? fit Louise.
— Le puis-je vraiment? Si je les renvoie, ils traîne-
ront toute la journée dans la rue ou iront marauder.
Louise devint maussade et, s'énervant brusquement :
— C'est ça, grogna-t-elle, je vais être propre... Est-
ce que je puis emménager toute seule, moi ? Je me sens
si peu de courage... Je suis brisée déjà... Non, tu es trop
32
bête de les garder, ces enfants ; s'ils vont marauder que
t'importe !
Des pleurs inondèrent ses joues. Jean se fit très doux
et, la câlinant, il murmura :
— Non, ma bonne Louise, je ne le puis... Cela pro-
duirait un mauvais effet et il faut tâcher que la première
impression des parents nous soit favorable. Ces gamins-
là sont déjà sans maître depuis quelques jours. Je com-
prends que les parents, occupés du matin au soir, soient
impatients de les savoir à l'école et non à vagabonder
dans le village ou par les champs. Sois raisonnable,
chère enfant gâtée.
— Oui, répondit-elle égoïstement, pour ne pas gêner
les autres, gênons-nous... nous ne serons jamais instal-
lés... et il me tarde tant de me reposer.
— Mais si... ils sont une dizaine. Je leur donnerai des
devoirs à faire sous la surveillance du plus grand et je
remonterai tout de suite, quitte à descendre de temps
en temps pour m'assurer s'ils travaillent.
Louise s'apaisa. Jean sécha ses larmes sous un bai-
ser ; il dégringola l'escalier, resta absent un quart
d'heure et vint reprendre son travail de nettoyage.
Il était en train d'éponger les vitres, lorsqu'à dix
heures, on l'avertit que ses meubles arrivaient. Jusqu'à
midi, il aida le conducteur à décharger et à mettre en
place son mobilier. Il renvoya ensuite ses élèves et cou-
rut à l'auberge chercher Rose et Paul.
Il les trouva qui s'amusaient dans la cour à pour-
suivre les coqs et les poules et qui riaient aux éclats
des coincoins apeurés des canards en émoi.
L'agacement qu'il éprouvait, par suite des fatigues
de la matinée, tomba soudain. Les caresses reposantes
des petits lui rendirent le calme et son cœur se dilata à
leurs interrogations naïves.
33
— Dis, papa, c'est des poules à gros bec, les canards,
aflSrma Paul.
— Bien bon, le canard, les poulettes, bégaya Rose,
déjà gourmande et alléchée.
Ils babillèrent à qui mieux mieux jusqu'à l'école.
Louise couvrit ses enfants de baisers, reprise par son
énervement de la veille, au milieu de tous ces meubles
en désordre, et retenant une forte envie de pleurer.
Ils déjeunèrent de leurs dernières provisions et firent
leurs comptes. Tous frais payés, il leur restait douze
francs et quelque menue monnaie. Or, on n'était qu'au
i3 octobre.
Louise se désola. Gomment feraient-ils jusqu'à la fin
du mois ?
— Pardi ! repartit Jean, plein d'insouciance, on nous
fera crédit ce mois-ci. Dès demain je vais demander
une indemnité de déplacement et nous payerons alors
notre arriéré.
Jean, mal aidé par Louise incapable d'un effort quel-
conque, dressa péniblement les lits dans l'après-midi.
Le soir, ses élèves partis, il fit un brin de toilette,
enfila des gants et se rendit chez le maire qui, lui avait-
on dit, ne rentrait de son mas qu'à la nuit tombante.
M. Rastel, commis principal des contributions indi-
rectes, ayant pris sa retraite cinq ans auparavant,
vivait depuis lors dans son village natal et en était de-
venu le maire. Il passait son temps à la chasse.
C'était un homme tout grisonnant, lourd et courtaud.
Il portait binocle ; mais comme il avait lui nez camard
et minuscule, le satané lorgnon glissait à tout moment
sur le menton rubicond et luisant de son propriétaire.
C'est pourquoi le geste familier de M. Rastel consistait
à repousser de ses deux doigts écartés l'indocile pince-
nez, entêté à ne pas vouloir rester une minute en place.
Le maire reçut l'instituteur dans sa cuisine. Il l'ac-
cueillit avec des protestations d'amitié et ime exubérance
de gestes qui rendirent plus fréquentes et désordonnées
les descentes du glissant et capricieux binocle.
— Excusez-moi, dit M. Rastel, si je ne vous inAdte
pas à dîner à la fortune du pot; ma femme est absente
pour quelques joiu's. Mais ce sera pour plus tard... Vous
savez, je suis ancien fonctionnaire, moi, et des vôtres,
par conséquent. Comptez donc entièrement sur moi.
Et conmie l'instituteur remerciait :
— Ah ! ajouta le maire, nous avons regretté votre
prédécesseur... Un bon maître et tout dévoué à nos
institutions... Il mérite bien l'avancement que nous lui
avons fait avoir... Car parmi nos institutem-s, il y en a
encore, savez-vous, qui au fond sont hésitants, sinon
cléricaux... C'est absurde, c'est de la folie, certes, mais
c'est ainsi... Nous comptons sur vous, mon cher mon-
sieur Costa. Le pays est très divisé : les réactionnaires
veulent à tout prix nous débuscjuer de la mairie... Ils
sont enragés ces gaillards-là, et il nous donnent du fil à
retordre, je vous assure. Voici les élections dans quel-
ques mois et nous avons besoin de tous les concoiu's,
du vôtre surtout.
Coste protesta de son entier dévouement; mais, à
part soi, il se promit de ne pas se fourrer dans ce
guêpier.
Il allait se retirer, lorsque M. Rastel lui donna fami-
lièrement une tape sur l'épaule.
— Chassez-vous, monsieur Coste? demanda-t-il.
— Non, monsieur le maire.
— Tant pis... c'est dommage, je vous aurais invité à
mon mas ; il y a en ce moment un superbe passage de
tourdes; ils viennent se régaler des grappillons de ma
vigne et de mes olives hâtivement mûres, et je vous les
35
canarde î... J'en ai fait une douzaine et demie aujour-
d'hui... et gras, des boules de graisse I... Vous n'aurez
guère de distractions ici, alors... Tenez, un bon con-
seil, prenez votre permis et nous chasserons ensemble :
les perdrix rouges, les lièvres et les lapins foisonnent
dans nos bois... Allons, vous vous déciderez...
— Mon permis î se dit Coste en regagnant la maison,
pas en tout cas avec les douze francs qui me restent.
Mais, loin de s'attrister, il sourit de sa réflexion.
\l
Pourtant, dès le lendemain, disparut son insouciance,
lorsqu'il lui fallut affronter les fournisseurs, sans argent
dans la main. Coste tenait à leur parler lui-même;
d'ailleurs, il ne pouvait guère songer à y envoyer sa
fenmie, très abattue, ce matin-là. D'autre part, depuis
sa grossesse, Louise, fatiguée, se désintéressait du
ménage. Jean, très bon pour elle, la suppléait tant bien
que mal et, dans ces derniers temps, il avait pris l'ha-
bitude d'aller lui-même, tous les jours, avant de partir
pour sa classe, quérir certaines provisions au marché
ou chez les fournisseurs.
Or, se présenter pour la première fois chez un mar-
chand et lui demander crédit, lui sembla chose insolite
et quelque peu honteuse. 11 eut besoin de tout son cou-
rage pour s'y résoudre et ce ne fut pas sans hésitation
que, poussé par la nécessité, il franchit le seuil des
boutiques. Ce qu'il redoutait — et non sans raison —
jusqu'à en avoir d'avance la chair de poule, c'était de
se voir mal jugé, de prime abord, par des gens qui
envient trop le fonctionnaire pour ne pas saisir toute
occasion de l'humilier. Le boutiquier de village et le
36
paysan en blouse n'ont guère de considération pour
l'homme en veston, pour le monsieur gêné qui va ache-
ter les aliments de première nécessité sans la pièce de
cent sous au bout des doigts. C'est pourquoi ils ne se
font pas faute d'en gloser le cas échéant. Car ce qui se
pratique couramment à la ville est pour ces ruraux
cupides et méfiants un signe de déchéance. Le paysan,
s'il a du bien au soleil et quelques écus dans son bas de
laine, n'achète pas à crédit, méprise les miséreux et
surtout les fonctionnaires pauvres.
Costc, qui était né et avait passé son enfance dans
un village, savait tout cela. De là la confusion qu'il
éprouva chez le boucher, chez l'épicier, chez le mar-
chand de bois même que, d'ordinaire, à la campagne,
on paie argent sec. Porté à s'exagérer les choses, il
souffrit en croyant remarquer la mine étonnée de ces
petits commerçants, des regrattiers plutôt, qui, sans con-
currents, allaient chaque jour de grand matin sur leur
char-à-bancs, acheter eux-mêmes, à Montclapiers, au
comptant et au fur et à mesure de leurs besoins, les den-
rées qu'ils détaillaient ensuite aux paysans de Maleval
«Bien sur, se disait Coste, ils ne s'attendaient pas à
entendre le seul fonctionnaire de Maleval parler ainsi
de crédit, dès sa première visite. »
Celte pensée le faisait paraître gauche, emprunté...
« Je vous paierai à la lin du mois », ces mots lui sem-
blaient durs à prononcer et raclaient son gosier comme
les crins d'une brosse.
Dès en entrant, il s'empressait de décliner sa qualité
d'instituteur; sur le champ, le boutiquier devenait obsé-
quieux et prévenant pour «monsieur le maître». Mais
dans le sourire aussitôt contraint des lèvres pincées,
dans la figure épanouie du revendeur se manifestait de
la surprise et parfois même un éclair de méfiance dans
III
le regard, lorsque Coste, le rouge au front, la bouche
sèche, prononçait le mot de crédit, si mal compris et si
mal accueilli, en général, du paysan hostile. Il est vrai
que cela durait peu et que les marchands, leur étonne-
ment passé et réflexion faite, se hâtaient d'ajouter,
d'une voix aimable, mais avec une pointe de condes-
cendance et de gouaillerie pour ce client pauvre, deve-
nant leur obligé :
— A votre service..- connue il vous plaira, monsieur.
Coste fut plus à Taise chez le boulanger, qui, tout de
suite et de lui-même, lui remit mie taille. Cependant, à
passer ainsi d'un fournisseur à l'autre, sa timidité aug-
mentait et son attitude humble, embarrassée, contri-
buait à donner de lui une impression peu avantageuse.
Si bien que, sa tournée finie, il revint à l'école le
cœur plein d'une tristesse vague, se croyant atteint
dans sa dignité, avec le pressentiment de sombres
jours à vi\Te dans ce village et la peur furtive de
l'avenir, sentiments qui plissaient son front morose.
Jusqu'ici, cette gi^ne et cette honte, songeait-il, lui
avaient été épargnées. A Peyras, son traitement suf-
fisait aux besoms des siens. Louise avait l'excellente
habitude de payer comptant les fournisseurs quotidiens.
Si, depuis la venue des enfants, elle et son mari n'avaient
pas fait un sou d'économie, du moins ils n'avaient
jamais eu que les dettes courantes du tailleur et du
cordonnier. Louise n'était pas dépensière et gouvernait
bien son maigre budget. Sa coquetterie se contentait de
peu : un bout de ruban, une fleur, un rien la parait ;
elle taillait elle-même de ses doigts de fée ses robes peu
coûteuses et chifl'omiait ses chapeaux avec l'art et le
goût d'mie modiste experte.
Certes, comme le menu fretin des fonctionnaires, ils
connaissaient ces terribles fins de mois où dans le porte-
38
monnaie, flasque ou gonflé de vent comme un soufflet»
tintent quelques piécettes blanches qu'on dépense par-
cimonieusement à l'achat de pommes de terre, de légu-
mes à bon marché, quitte, le temps des sept vaches
maigres écoulé, à prendre sa revanche et à faire chère
lie au retour de chez le percepteur. Mais c'était la pre-
mière fois qu'ils se trouvaient dans un tel dénuement.
Des réflexions grises assaillirent Coste : il se surprit
à regretter son départ de Peyras et l'argent dépensé
pour le déménagement. Il fut obsédé par la pensée des
cinquante francs prêtés par son collègue et d'une note,
montant à cent vingt-cinq francs, laissée en soitSrance
chez son tailleur à Peyras, et qu'avant de partir il avait
promis d'acquitter par mensualités.
-Cependant cet accès de découragement se dissipa A-ite.
Au seuil de sa maison, la vue du paysage montagneux,
resplendissant de soleil, quelques coups de chapeau
donnés, en passant, par des villageois endimanchés,
réunis sur la place, les cris joyeux de Rose et de Paul,
s' ébattant dans le jardinet, chassèrent toute mélancoUe.
Coste retrouva sa gaieté. D'ailleurs pourquoi se déses-
pérer ? l'indemnité qu'il allait demander le remettrait à
Ilot et l'on vivrait comme jadis à Pe;>Tas.
— Tiens, — dil-il aussitôt à Louise, — j'oubliais...
Avant de m'occuper d'autre chose, je vais faire ma
demande d'indemnité... mais d'abord que je t'embrasse,
chiérie.
Louise, en train de ranger la batterie de cuisine,
tendit ses lèvres. Jean s'aperçut alors qu'elle avait les
yeux rougis.
— Tu as pleuré, vilaine ? Qu'as-tu donc petite fem-
mette, — s'écria-t-il d'une voix caressante et en s" em-
pressant auprès d'elle. — Quoi ! voilà cpe tu pleures
encore!... Pourquoi donc, chérie?...
39
— Je languis Peyras... Toute la matinée, pendant
ton absence, je n'ai fait que penser à mes parents... à
là-bas... Yois-tu, — ajouta-t-elle, cependant que des
larmes glissaient sur ses joues, couleur de cire, — vois-
tu, je ne puis m'habituer à cette idée que c'est fini d'y
demeurer, de s'y promener le dimanche, que nous n'y
retournerons qu'un mois par an, aux vacances, comme
des étrangers, qu'enfin toute notre vie s'écoulera ici,
dans ce trou ou dans tout autre pareil, Dieu sait où, au
milieu des figures inconnues... Ah ! tu es heureux, toi,
de te trouver bien partout et de te consoler si vite !
Elle eut un geste de souffrance, joignit ses mains et
soupira fortement.
— Toujours tes papillons noirs, folle adorée î... Tu
m'envies, dis-tu, mais c'est que je suis philosophe, moi...
Le fonctionnaire, c'est l'oiseau sur la branche ; ça va
au gré du vent ; ça n'a plus de pays, quoi !...
Il s'interrompit, car Louise sanglotait. Il comprit com-
bien sa réponse maladroite l'avait fait souffrir. Il l'attira
sur ses genoux et, la berçant presque, il murmura :
— Allons, ma Louise, ne pleure plus... Je t'ai fait de
la peine, malgré moi... Pardonne-moi... c'est mon carac-
tère. Mais si je suis étourdi, je t'aime bien, va... Pour-
quoi te désoler ?... n'as-tu pas avec toi tes enfants, nos
beaux enfants, et ton mari ?... cela ne vaut-il pas nneux
que ton pays?...
— Oh! si, si, mon Jean, mais je me sens si triste, si
triste...
— Bah ! on y reviendra plus tard, à Peyras, et comme
directeur, jeté le...
Rose, suivie de Paul qui riait sournoisement, entra
en coup de vent, porte claquante, et fit diversion.
— Papa, papa, — s'écria la fillette en zézayant, —
Paulou qui me dit que ces montagnes, c'est en sucre.
4o
Est-ce vrai, qu'il y a du bonbon, beaucoup, beaucoup,
et qu'on ira en cercer ?
Jean et Louise se déridèrent et, par la fenêtre ouverte,
regardèrent la montagne qui ruisselait de lumière au
soleil de midi. Certains pans de calcaire, éblouissants
de blancheur, avaient des apparences cristallines qui
expliquaient les paroles de Rose. Paul riait maintenant
aux éclats. La petite Rose, ne comprenant pas ces rires,
ouvrait ses grands yeux bleus, le doigt toujours tendu
vers la montagne, blanjche comme un énorme pain de
sucre aux cassures pailletées d'argent. Elle était jolie à
croquer, avec ses cheveux emmêlés, l'étonnement naïf
de son minois rose et son air très sérieux, un peu piqué.
Louise la prit follement entre ses bras. Toute souriante
aux questions répétées de la fillette, elle oublia son
chagrin. Sa tranquillité persista durant la journée.
Même, dans l'après-midi, entendant Jean chantonner
une romance qu'ils fredonnaient ensemble au temps de
leurs fiançailles, elle se sentit heureuse et joignit sa
voix grêle et che^T0tante de faiblesse à la voix pro-
fonde de son mari.
Mais, malgré qu'elle en eût, les jours suivants elle
fut reprise de langiiitude, tourmentée par le mal du
pays. Gela lui venait surtout le matin, dans son lit, où,
leur installation terminée, elle s'oubliait à paresser,
fatiguée par sa grossesse diflicile, pendant que Jean
s'occupait de ses élèves et surveillait Rose et Paul,
jouant dans le jardin.
Son état souffrant la prédisposait à ces accès de
nostalgie. Essayait-elle de se lever pour se débar-
rasser, en agissant, de la mélancolie qui la prenait ?
Elle se sentait les jambes molles, incapable d'aucun
effort, de jour en jour moins vaillante ; des étouffements
l'oppressaient ; elle avait des battements de cœur et des
4i
étoui'dissements causés par ranéinie de son corps
épuisé. Et telle était bientôt sa grande lassitude qu'elle
se rejetait incontinent sur son lit. à demi vêtue. Alors,
les yeux au plafond, elle rêvassait des heures entières.
Son imagination lui évoquait le doux pays natal, les
amis et connaissances qu elle y avait laissés, parmi des
souvenii's d'heures paisibles et heureuses. Elle regret-
tait ces promenades dominicales où elle passait, dans
les groupes, au bras de son mari, sous le frais ombrage
des platanes, suivie d'un regard d'envie par ses ancien-
nes compagnes de magasin. Et, tout à coup, dans ime
détresse affreuse d'àme, accrue par la solitude et le
silence de la chambre, elle enfouissait sa tète au creux
de l'oreiller et, secouée de gros sanglots, pleurait amè-
rement le passé.
Jean la surprenait souvent au milieu de ces crises de
larmes, alors qu'il venait, entre temps, s'assurer de son
état. Il la grondait avec des câlineries,mais, maladroit,
ne réussissait pas toujoiu's à l'apaiser, à la consoler.
Tendrement, il lui conseillait de sortir, de promener
les enfants autour de Maleval, de profiter pour se
distraire de ce beau temps d'automne.
Elle y consentit. Une après-midi, se sentant mieux,
elle emmena Rose et Paul, joyeux de ciette sortie ines-
pérée. Mais lorsqu'en traversant le village, elle se vit
le point de mire de tous les regards, ne put accrocher
le sien à des aspects coutumiers, l'arrêter, le reposer
sur une figure connue ou amie, elle n'y résista point.
Les yeux pleins de larmes, entraînant vers la maison
ses enfants étonnés de ce brusque retour, elle revint
précipitamment chez elle, rêver au pays natal, énervée
aux paroles consolantes de son mari.
Cependant Jean s'entêta, inquiet. A tout prix, il
voulut l'arracher à ces songeries déprimantes, coupées
42
de plaintes puériles. Le dimanche et le jeudi, jours de
congé, il réussit à l'entraîner hors de la maison où elle
se consumait en nostalgiques regrets. D'abord, ils
s'écartèrent du village, loin des regards curieux, qui
étaient une soutFrance pour Louise. La paix automnale
des champs qui, sous les splendeurs roses des crépus-
cules, semblaient déjà plongés au grand rêve si proche
des hivers, le recueillement des combes, dont les échos
endormis s'éveillaient aux appels des enfants amusés,
l'isolement des blanches routes, bordées de platanes
roux, les haltes dans les taillis de chênes-verts d'où, à
leur approche, les merles s'enfuyaient avec des cris
apeurés, resserrèrent leur intimité et îamenèrent lente-
ment im peu de quiétude et d'oubli dans l'àme frisson-
nante et endolorie de Louise. Les gaietés turbulentes de
Rose et de Paul, leurs gaml^ades et leur babil l'inté-
ressèrent. Devant les aspects et les étrangetés de ce
pays si neuf pour eux, nés dans les plaines, la surprise
des enfants se manifestait fréquemment par des inter-
rogations drôles, des rapprochements impré^^ls, des
réflexions d'une bizarrerie telle que Louise, distraite et
réjouie, en oubliait son mal et s'habituait à sa nouvelle
vie.
Souvent, assise à l'ombre, pom* se reposer, elle
retrouvait son sourire à voir son mari redevenir gamin,
s'ébattre autour d'elle avec Rose et Paul. Même leurs
éclats de rire la gagnaient, lorsque Jean feignait de
poursui\Te Rose fuyant devant lui conmie un oiselet
aux allures hésitantes, les bras étendus et battant l'air,
comme de faibles ailes, poussant de légers cris, ou lors-
qu'il se dissimulait prestement derrière un arbre, un
buisson, un rocher pour s'en élancer brusquement, en
criant : « Coucou ! Coucou I » à la joie délirante des petits.
Jean, s'apercevant que Louise était plus gaie, moins
4'3
rêveuse, après ces sorties, prétexta que ses occupations
professionnelles l'absorbaient et insista, maintenant
qu'elle connaissait un peu le pays et les gens, pour
qu'elle fréquentât elle-même chez les fournisseurs.
Louise y rencontra quelques femmes avec lesquelles
elle s'arrêta à causer. Les attentions, les flatteries qu'on
eut pour elle, un certain respect qu'elle remarqua chez
ces paysannes, enchantées de lier conversation avec
une si gentille « damette » et de cancaner sur les
affaires d'autrui, lui furent autant de distractions qui
lui rendirent le séjour de Malev^l moins antipathique.
Ses abattements journaliers, sans disparaître tout à
fait, devinrent plus rares, moins profonds. Elle se plut
à rapporter à Jean, par le menu, les causeries qu'elle
avait soit avec l'une soit avec l'autre. Des relations
même se nouèrent ; elle alla chez des voisines qui, à leur
tour, vinrent coudre, auprès d'elle, dans la salle de la
mairie, qui servait peu et appartenait, en réalité, à
l'instituteur.
— Allons, la voilà acclimatée, se disait Jean. Il remar-
quait avec satisfaction le changement qui s'opérait.
Cependant, Louise aurait voulu se lier avec l'institu-
trice ; mais mademoiselle Bonniol, très discrète, restait
à l'écart. La vieille demoiselle se montrait toujours
aimable et souriante dans leurs rencontres. Mais un peu
maniaque, adorant son chez soi, elle sortait rarement.
Sa classe faite, elle se claquemurait dans son logement,
où on l'entendait tout le temps causer puérilement avec
son bel aiigora tout blanc ou avec ses canaris en cage.
Dévote, mais sans air revêche, elle allait prier à l'église
tous les soirs, ou tricoter avec la sœur du curé, son
amie, une vieille fille de son âge. Pourtant de temps en
temps, elle se glissait timidement chez Coste, apportait
des sucreries à Rose et à Paul et les emmenait chez
44
elle; ce qui ravissait surtout Rose, qui aimait tant le
« moumou blanc et les zoizeaux zaunes » de made-
moiselle.
Si Louise parlait de moins en moins de Peyras, elle
donnait à Jean d'autres soucis. L'époque de sa déli-
ATance approchant, sa fatigue augmentait. A cause de
sa faiblesse croissante, elle n'était plus d'aucune utilité
dans la maison. Tout le dernier mois, elle le passa sans
remuer de sa chaise basse. Heureusement les propos
médisants des voisins, empressés autour d'elle, la
distrayaient. Jean, en dehors des heures de classe, ne
la quittait plus, la baisottant sur les yeux, lui prodi-
guant ses tendresses inépuisables. Attentif à ses gestes,
soumis à tous ses caprices, il corrigeait à ses côtés les
devoirs d'élèves ou grossoyait les arrêtés du maire ou
les pièces du secrétariat.
Certes, le pauvre garçon aurait eu besoin, lui aussi,
de repos, de vie calme. Il ne le sentait souvent que
trop. Faute de temps pour la préparation des leçons,
il se trouvait parfois embarrassé, hésitant devant ses
élèves. Mais, tout en se le reprochant, il s'avouait
l'impossibilité de faire autrement.
L'argent manquait ; on ne prenait une femme que
rarement, pour la lessive et encore ! Aussi, outre son
labeur professionnel, l'instituteur profitait-il de ses
loisirs pour mettre tout en ordre dans la maison ; il net-
toyait, balayait, cuisinait tant bien que mal; c'était lui
qui lavait, couchait et soignait les enfants ; lui que le
soir, une fois tout son petit monde au lit, on aurait pu
voir, si les volets n'eussent été clos, un tablier de cuisine
ceignant les reins, essanger du linge ou laver la vais-
selle. Après quoi, il se couchait, harassé; mais, malgré
sa maigreur, il avait reçu de ses ancêtres paysans une
robuste constitution et dormait les poings fermés jusqu'à
45 III.
l'aube, à moins que Louise ne réclamât quelques menus
soins pendant la nuit. Le matin, il se réveillait dispos,
plein de courage, et s'attelait aussitôt à sa rude besogne,
sans se plaindre, gardant, pourvu que sa Louise lui
sourît et ses enfants aussi, sa gaieté inaltérable et sa
précieuse insouciance.
Pourtant, la situation ne s'améliorait guère. La
vie était aussi chère à Maie val qu'à PejTas. Les cinq
cents francs qu'il avait en moins lui eussent été
bien nécessaii'es. Pouvait-on nom^rir Louise si débile
avec des pommes de terre ou des légumes secs? Déjà,
aux premiers jours de novembre, il avait payé le
retard; mais, comme par le passé, il s'était trouvé sans
avance pour le mois à courir, car, fidèle à ses engage-
ments, il avait envoyé vingt francs — presque tout ce
qui lui restait les fournissem\s payés — à son tailleur de
Peyras.
— Est-ce que lu recevras bientôt de l'argent? —
demandait Louise, inquiète.
Et Jean répondait, plein d'assurance, ne fût-ce que
pour la tranquilliser :
— Oh! tu sais, ils ne se pressent guère d'habitude...
Ces bureaux, il leur faut des mois el des mois... mais
ils se décideront à la fin; tiens, quelque chose me dit
qu" avant quinze jours nous palperons quelques beaux
louis jaunes.
Rien ne vint pom^tant. Si, un pli timbré de Tinspection
académique, lequel fit battre le cœur de Coste. Pris de
peur à l'idée d'un simple refus de secours, il se cacha
dans sa classe, avant d'en déchirer les bandes. Un
voile — peut-être ime larme — passa devant ses yeux :
le papier ne contenait que ces mots :
Aucun crédit n'étant depuis deux aiis inscrit au
budget départemental pour frais de déplacement, on ne
46
pouvait ni accueillir ni même s'expliquer la demande
de secours faite par M, V instituteur de Maleval.
Jean pâlit, songeant à l'avenir.
— Que va dire Louise?
Dans l'état où se trouvait sa femme, il décida de lui
cacher sa déconvenue ; il éluderait toute question ou
répondrait évasivement.
Néanmoins, il se refusait à croire l'avenir compromis;
il se livra à des calculs, à des projets que son cœur
excellent faisait naître et approuvait, mais qui n'étaient
que le fruit incertain de ses illusions indéracinables, de
son ignorance de la vie matérielle. Si bien qu'il se
promettait d'économiser, de rogner sur ses maigres
dépenses, de dénicher des travaux rémunérateurs mais
chiméricjues, de passer ses veillées, ses nuits, s'il le
fallait, à faire des écritures, des copies productives,
tout cela sans se rendre compte du peu de ressources
qu'offre Maleval et des refus qui accueilleraient ses
tentatives chez les huissiers, avoués ou notaires du
chef-lieu ou des environs.
Coste ne pensait, en effet, qu'à ime chose : c'est qu'il
lui faudrait plus d'argent maintenant; ses charges
allaient augmenter; Louise serait incapable d'allaiter
l'enfant qui naîtrait; alors, c'était son devoir à lui de
se débrouiller, de travailler double; et il s'illusionnait,
espérant encore cpi'aA^ec du courage et de la persévé-
rance il finirait bien par sortir de ce mauvais pas.
Pour comble de malechance et au prix de quelles
souffrances, qui la laissèrent à moitié morte, Louise
accoucha, en décembre, de deux jumelles. Elle se
rétabUt lentement; malgré sa faiblesse extrême, elle
avait l'âme chevillée au corps ; mais qu'elle était pâle
et chétive !
Le médecin prescrivit un régime réconfortant, partant
4:
très coûteux, et un repos complet. Aussi, à la fin du mois,
Jean s'aperçut-il que son traitement de cent francs
ne lui suffirait pas à se liquider. Un monceau de notes
s'étaient entassées chez lui. Pour ne pas rester entière-
ment sans le sou, il paya les dettes criardes et îittendit
pour les autres, forcément. Son bon cœur l'empêcha de
récriminer contre le sort. Il se mit à aimer et à bercer
les deux bessonnes, cherchant un moyen de sortir
d'embarras.
Il écrivit à des amis, sollicitant un emprunt. Tous
alléguèrent divers prétextes pour refuser de lui venir
en aide. Nouvelles désillusions ! Mais son dévouement
et ses espoirs tenaces lui donnèrent le courage d'insister
auprès de l'un d'eux qui, depuis l'enfance, lui était cher
et qu'il savait dans l'aisance. Celui-ci se fâcha presque
et répondit, non sans humeur, par un second refus,
sèchement motivé. De la rancune s'amassait au cœur
de Goste.
En ces circonstances, il n'eut cependant qu'à se louer
de ses voisins et des parents de ses élèves. On lui rendit
maints services et on envoya des douceurs à Louise.
Mademoiselle Bonniol surtout se montra très serviable.
Souvent, elle vint s'asseoir au chevet de Louise. On la
voyait apparaître chaque lin d'après-midi, le visage
souriant, avec son tricot et son angora blanc. Rose
s'emparait aussitôt du « moumou » et en jouait comme
d'une poupée. Volontiers, le chat très familier se lais-
sait, en ronronnant, caresser par les menottes potelées
de l'enfant et fermait ses beaux yeux pers, aux
paroles zézayantes de la mignonne qui le berçait et
l'embrassait sans cesse.
Toutefois, par des indiscrétions et des plaintes échap-
pées à Louise devant les voisines et aussitôt colportées
par elles, on devina la gêne croissante de l'instituteur
48
et on en glosa, ce qui produisit un détestable effet
chez la plupart des paysans, peu enclins là-dessus à
la pitié. Moins préoccupé, Coste eût pu remarquer cer-
tains sourires moins que charitables, quand il croisait
certaines gens, dans les rues du village.
Le premier jour de l'an, il eut une bonne surprise.
Une tante de sa femme envoya pour les enfants im louis
de vingt francs qui fut fêté.
— Tiens, dit-il joyeusement. Ce sera pour le baptême.
VII
Ce baptême, fixé pour le second dimanche de janvier,
rendait Coste fort soucieux. Il redoutait, depuis l'accou-
chement de Louise, que ses beaux-parents ne vinssent
s'installer, plusieurs jours, dans sa maison. Louise
exprimait le désir d'avoir sa mère auprès d'elle. Il
n'osa la contrarier ni lui avouer tout à fait les embarras
d'argent de plus en plus graves où il se débattait.
Il avait donc écrit et attendait impatiemment une
réponse. Passe encore sa belle-mère. Elle pourrait
lui être une aide précieuse. Mais il connaissait son
beau-père et appréhendait son arrivée. Une fois à
Maleval, il n'en partirait que difficilement. C'était pres-
que avec effroi que Jean, qui à cause de sa chère Louise
aimait pourtant ses beaux-parents, supputait les nou-
velles dépenses que nécessiterait la visite du menuisier.
Celui-ci, fier de son gendre l'instituteur, serait heureux
de jouer au monsieur et de dépouiller son bourgeron
parmi des paysans ébaubis de ses allures et de son
bagou. Il s'acoquinerait volontiers à Maleval, mangeant
et buvant sans compter, payant des bocks à l'un et à
l'autre en bon prince et faisant ainsi au café des dettes
49
au nom de son gendre, à qui il laisserait sûrement le
soin de régler ses fantaisies et ses beuveries coûteuses.
Oui, un réel tojirment pour Coste qui, néanmoins, n'en
soufïlait mot à sa femme, trop aveugle pour ses parents
qui l'avaient gâtée et qu'elle adorait. S'ils venaient, il
leur ferait, quelque dépit qu'il en eût, bon accueil et
bon visage comme un fils. Jamais Jean n'aurait avoué,
d'ailleurs, sa gêne à son beau-père et à sa belle-mère.
Ils lui en auraient voulu et lui auraient amèrement
reproché sa misère, inexplicable pour eux, comme une
tromperie odieuse.
Et il sentait son cœur se serrer jusqu'à lui faire mal.
Une lettre, timbrée de Pe^Tas, lui parvint enfin. Jean
poussa un soupir de soulagement après l'avoir lue.
Sous prétexte que le travail pressait, son beau-père lui
mandait l'impossibilité où ils se trouvaient de s'absenter
un seul jour. Ils étaient heureux, ajoutait-il, de savoir
Louise délivrée et hors de danger. Il ne fallait donc pas
compter sur eux pour le baptême des bessonnes ; mais
le beau temps venu, ils espéraient que Louise et les
enfants iraient passer quelques jours chez eux, à Pey-
ras.
Si Jean respira d'aise, il ne se trompa pas sur la
valeur du prétexte invoqué par son beau-père. 11 con-
naissait les habitudes dépensières du menuisier, ouvrier
excellent, mais joueur enragé,
— Heureusement pour moi qu'ils n'ont pas eu le sou
pour le voyage, murmura-t-il. Sans doute, la dame de
pique a nettoyé le gousset du beau-père...
Louise pleura en apprenant la résolution de ses pa-
rents. Elle aussi, sans en rien dire, en comprit la véri-
table cause et elle regretta fort de ne point pouvoir leur
envoyer l'argent nécessaire. Mais elle n'insista pas :
Jean endormit son chagrm par la promesse de les en-
5o
voyer, elle et les petits, passer quinze jours à Peyras,
au printemps prochain.
— Vois-tu, — lui dit-il pour répondi-e à l'éternelle
objection du manque d'argent, — ce sera un moyen
d'économiser. Le voyage payé, vous n'aurez rien à dé-
penser, là-bas... Et moi, je m'arrangerai tout seul ici
pour vivre de peu... Tu iras donc sûrement.
Le baptême se célébra simplement. M. et madame
Rastel acceptèrent d'être les parrain et marraine d'une
bessonne. L'autre dut se contenter d'un voisin obligeant
et de mademoiselle Bonniol.
Une bouteille de vin blanc et quelques gâteaux secs
parèrent à la dépense. Le maire et sa fenmie offrirent à
leur filleule un hochet d'ivoire aux grelots d'argent —
une inutilité. Mademoiselle Bonniol donna, elle, une
brassière en laine qu'elle avait confectionnée elle-même ;
le voisin, un paysan, trouva que c'était bien assez d'avoir
payé le cierge du baptême pour se dispenser de tout
cadeau et ne donna rien.
Dans le village on déclara, après la cérémonie, que
l'instituteur, pour être un monsieur, a ne faisait guère
l)ien les choses » : ni fête, ni dîner, une simple collation,
et encore ! c'était maigre ! Et on se moqua, entre soi,
de la gêne de ce fonctionnaire en redingote, de cet
étranger.
Quinze jours plus tard, Coste reçut une seconde lettre :
elle était de sa mère, veuve depuis deux ans et qui
vivait seule dans son village. Par la main d'un voisin
complaisant, elle lui annonçait que, devenue aveugle
tout d'un coup, elle n'avait désormais qu'à compter sur
le fils, pour lequel, elle et son mari, avaient « mangé
tout leur saint-frusquin ». Depuis la mort de son honmie,
tué par le chagrin de voir ses quatre coins de vigne
ruinés par le phylloxéra, puis vendus pour payer leurs
5i
dettes, elle avait besogné tant qu'elle avait pu et, vaille
que vaille, gagné sa pauvre vie ; maintenant, si son lils
ne l'hébergeait pas, elle n'avait pour recours que la cha-
rité publique, à moins « d'aller crever comme une men-
diante dans un hôpital ».
Jean fut atterré par cette nouvelle — un coup de mas-
sue fait pour lachever. Trop bon fils, il n'hésita pas
une minute ; mais il eut une révolte contre le mauvais
sort qui l'accablait. Louise, à qui il communiqua aussi-
tôt la lettre, fondit en larmes.
— Et moi qui croyais, — fit-elle tout d'un coup, — que
ta mère avait de l'argent.
Ces mots donnèrent quelque espoir à Coste ; sa mère,
qui sait ? l'aiderait peut-être.
— Je le crois aussi, répondit-il ; mais ce n'est pas cer-
tain. Elle s'en est toujours défendu depuis leur saisie...
mais elle est si économe...
— N'avait-elle pas, prétendais-tu, gardé une terre?...
Eh bien î on lui dira de la vendre, si elle n'a pas d'argent.
— La vendre ! elle n'y consentira jamais. C'est tout
ce qui lui reste et ce qu'elle a eu pour dot... Je connais
ma mère : elle a l'orgueil du paysan. Déjà, elle a souffert
de voir le bien de mon père mis à l'encan et dispersé
au hasard des enchères... On lui arracherait plutôt le
cœur que de la décider à se défaire du champ qu'elle
tient de sa famille... Enfin qui sait? elle aura peut-être
une centaine de francs de côté et nous les cédera, quand
elle s'apercevra de notre dénuement...
Le jeudi suivant, Jean partit. Il ramena sa mère que
l'on appelait Caussette, diminutif de Causse, son nom
de famille. Les frais du voyage allégèrent encore la
pauvre bourse de l'instituteur. Pour grande que fût son
envie, il n'osa, dès la revoir, questionner sa mère sur
les ressources qu'elle pouvait avoir.
5a
Il serait temps plus tard, dans cpielques jours, alors
que la vieille femme, transplantée hors de son village,
aurait fait connaissance avec son nouveau foyer et se
serait réchauffée à l'affection des siens du froid de sa
solitude de deux ans. Oui, il lui parlerait le mois pro-
chain et il se raccrochait éperdument à cet espoir, sou-
lagé, par peur d'être déçu, à la pensée d'avoir encore
quelques semaines de trêve avant d'interroger sa mère.
Il prévoyait, en eflet, qu" elle résisterait, ne lâcherait pas
facilement ses quelques sous, mais il espérait bien l'at-
tendrir. Et, confiant, il attendit, travaillant du matin au
soir, sans une seconde de repos, sans prendre haleine,
car non seulement la table de famille s'était augmentée
d'une place, mais la présence de l'aveugle était un sur-
croît de besogne et de tracas pour le courageux garçon.
Caussette ne pouvait se consoler d'avoir perdu la vue.
Ce que l'homme a de plus précieux, n'est-ce pas loii sens
et labista? (la raison et la vue), répétait-elle souvent
comme l'avaient répété avant elle tant d'ancêtres, deve-
nus vieux et aveugles.
C'était une petite vieille, maigrichonne, toute hàlée et
parcheminée par les travaux des champs et qui, jadis,
avait été très active et très remuante. Les douleiu^s aux
jambes et un labeur de près d'un demi-siècle, au vent,
au soleil, aux gels et à la pluie, l'avaient ratatinée et
courbée comme un de ces noueux ceps de vigne qu'elle
avait tant travaillés de ses mains. Tout le long du jour,
elle traînaillait de chaise en chaise, ne pouvant aller, à
cause du froid, s'acagnarder au soleil, ou bien tournait
et retournait sans relâche dans la cuisine et dans sa
chambre. Parfois elle s'asseyait au coin du fou et là,
s'apitoyant sur elle-même, marmottait des prières à la
Vierge, à tous les saints, des paroles où pleurait le
regret du clair soleil, de la douce lumière. Peu à peu, sa
53
voix s'élevait et, distincte, se répandait en plaintes
infinies.
— Mon Dieu ! vierge Marie ! geignait-elle, c'est-il pos-
sible que je sois ainsi... Mon pauvre homme, tu es heu-
reux, toi, àe fumer les mauves... Oh I cette nuit ! et ça
sera toujours conmie ça, brave Jésus I... Dire que je ne
vous verrai plus jamais, jamais, mes mignons.
Et elle promenait ses mains sèches, dont le hàle ter-
reux s'écaillait de blanc à la longue, sur les cheveux
bouclés de Paul et de Rose qui la regardaient étonnés
et un peu effrayés par ces yeux blanchâtres et fixes qui,
grands ouverts, ne voyaient pas.
Les lamentations continuelles et monotones de
l'aveugle agaçaient Louise, très nerveuse et irritable
depuis ses couches. La jeune femme commençait à se
lever, après avoir gardé un mois le lit. Mais, pâle con-
valescente, elle souffrait atrocement d'étouffements et
de fortes palpitations de cœur, au moindre effort. La
présence de sa belle-mèré ne lui plaisait que médiocre-
ment. Jamais elle n'avait aimé les parents de son mari,
la vieille surtout. Toujours ils l'avaient regardée
comme une intruse, ne lui pardonnant pas tout à fait
d'avoir usurpé, au foyer de leur fils, la place d'une
autre plus riche et dont les écus les auraient sauvés de
la ruine. Jadis, durant les cpielques jours de vacances
qu'elle et son mari, après le raccommodement, passaient
auprès d'eux, ils affectaient de la traiter cordialement
pour tromper Jean, mais, le cas échéant, une sourde
rancune apparaissait, montait à leurs visages durs,
presque haineux, et, peu sincères, ils ne lui ménageaient
guère les allusions blessantes. Et Louise se les rappe-
lait encore, avec amertume, ces heures écoulées auprès
de ces deux vieux sans affection pour elle.
C'est pourquoi ce tête à tête journalier, au coin du feu.
avec Caussette, à quoi l'hiver l'obligeait, l'iniportuiiait
et l'aigrissait même. Car, à part soi, elle reprochait à
l'aveugle de ne pas leur avoir spontanément offert ses
économies. Puisqu'on la nourrissait, qu'avait-elle à gar-
der ainsi son argent, cet argent qui eût tant fait plaisir
à Jean et aurait chassé de son front les soucis qui l'as-
sombrissaient ? Par manque d'affection et de confiance
commune, de longs silences régnaient entre les deux
femmes. Et bien souvent, Louise se mordait la langue
pour retenir le mot impatient qu'attiraient siu' ses
lèvres les paroles pleurnicheuses de sa belle-mère. Elle
tenait à ne pas l'irriter, afin que la vieille femme se
montrât pitoyable, lors de l'explication décisive que
Jean retardait de jour en jour.
— Qui nous dit qu'elle a quelque chose ? murmurait-
il parfois pour excuser ses hésitations grandissantes.
Mais Louise se refusait à croire que Caussette n'eût
pas d'argent et ne le conservât jalousement, par ava-
rice de vieux. Elle avait remarqué que, chaque fois
qu'elle pénétrait dans la chambre des enfants, où cou-
chait aussi l'aveugle, celle-ci la suivait, méfiante, prê-
tant l'oreille et ne la quittant pas d'une semelle.
— Sûrement, elle a son magot dans la malle, pensait
Louise. Elle a peur que je fouille dans ses frusques et
que je déniche ses écus... La preuve, c'est qu'elle ne
l'ouvre jamais devant nous, cette malle... Et dire que
nous pâlissons, que nous avons juste du pain à man-
ger... Oh I la vieille avare î
En des heures troubles où grouillent tous les mauvais
instincts tapis dans les replis de l'âme, Louise en vint
parfois à souhaiter la mort de Caussette. Au moins, si
on ne trouvait pas d'argent, on pourrait vendre la terre
et se délivrer de cet arriéré si lourd à traîner et qui
pesait sur l'existence de Jean.
55
Louise poussait journellement son mari à faire appel
à la bourse de Caussette. Mais Jean hésitait, peu ras-
suré, se demandant comment sa mère répondrait à sa
démarche. Puisqu'elle se taisait cliaque fois qu on fai-
sait allusion au chapitre des dépenses, c'est ou qu elle
ne possédait rien ou qu'elle voulait garder son argent.
Et il tergiversait, bien que Louise le pressât ardemment
de se décider.
Pourtant il était, lui. le plus malheureux de tous, car
il assumait tous les soucis et toutes les fatigues. Après
sa tâche déjà pénD)le de la journée, il continuait à s'oc-
cuper du ménage. Louise étant tout juste capable d'al-
laiter au biberon les deux bessonnes et de veiller sur
elles. Aussi les épaules voûtées, les mains gercées de
Jean disaient ses travaux si rudes et ses yeux se cer-
naient de ses veilles et de ses nuits sans sommeil.
Chaque matin, avant la rentrée des élèves, il se ren-
dait chez les fournisseurs qui, irrégulièrement ou mal
payés, n'avaient plus guère de considération pour un si
pauvre hère et ne lui épargnaient ni les airs grognons
ni les rebuffades. Que de fois il rentrait abattu, ayant
perdu sa belle insouciance de naguère, à ruminer sans
cesse les mêmes pensées sombres d'angoisse. Et, à
peine dans sa maison, au lieu de calme, au lieu du pai-
sible intérieur qu'il rêvait, il retrouvait les giries de sa
mère aveugle et les grands yeux si tristes de sa femme
maladive et si pâle. Il ne recou\Tait un peu de tran-
quillité que dans sa classe, où, ses élèves en allés, il
se retirait parfois, pour y pleurer en paix.
Louise devinait les tortures de son mari et, oubliant
par moment ses propres souffrances physiques, se
montrait touchée du dévouement silencieux de Jean.
Alors, elle se faisait à son tour aimante et câline, le
plaignait de sa vie si remplie de luttes et de peines et
56
s'accusait d'être une malade, « une propre à rien ». Leurs
baisers et leurs caresses n'en étaient que meilleurs et
versaient dans leurs cœurs cjuelques minutes d'oubli.
Puis, unis dans leur tendresse douloureuse, ils regar-
daient ensemble l'avenir si noir et tâchaient à trouver
un moyen de sortir de l'impasse. Car, chaque mois,
c'était la même chose : le traitement de Coste s'éva-
nouissait comme une fumée, sans laisser de trace dans
leurs doigts et les dettes, éteintes d'un côté, s'accrois-
saient d'autant de l'autre.
— Mais aussi pourquoi ne parles-tu pas à ta mère ? —
insistait Louise avec douceur. — Je suis sûre qu'elle a
de l'argent... Pourquoi ne vendrait-elle pas sa terre?...
Ça nous permettrait de nous libérer, d'avoir même
quelques avances et, une fois le retard payé, la mau-
vaise chance conjurée, on vivrait petitement mais on
s'arrangerait pour joindre les deux bouts.
— Non, je n'ose pas... ce sera peine perdue... car
plus j'y réfléchis, plus je crois que nous espé-
rons inutilement... Je connais ma mère... Me croira-t-
elle même et ne me fera-t-elle pas d'amers reproches ?...
Elle est si malheureuse, la pauvre femme, d'avoir encore
perdu la vue, qu'elle en est tout aigrie... Et alors ?...
— Raison de plus... puisqu'elle est malheureuse, elle
s'apitoiera plus facilement. En outre, elle sent bien
comme tu la soignes et elle comprendra qu'avec toutes
nos charges, nous ne pouvons pas faire autrement.
— Tu as raison ; mais dans l'état où elle est...
— Ah I dans l'état où elle est, — ne put s'empêcher de
dire Louise, — il vaudrait mieux...
Elle n'acheva pas devant le regard épouvanté et si
triste de son mari.
— Oh ! ma Louise, — murmura-t-il douloureusement,
faut-il donc que tu soulfres, toi aussi... Oh! c'est
5:
affreux, la misère!... Oui — et sa voix sanglotait, —
nous sommes bien malheureux, mais elle est ma mère
et je me souviens combien elle m'a aimé, lorsque j'étais
enfant...
— Pardon, mon Jean, pardon... Vois-tu, ma tète
s'égare... je me sens mauvaise... Je suis si faible et puis
si triste de te savoir si malheureux.
Elle se précipita, toute pleurante. 11 la consola.
— Cependant, reprit-elle, il faut en finir ; nos tracas
augmentent. Rien ne t'empêche d'essayer... Elle t'aime
et qui sait ? quand elle apprendra ce que tu souffres, toi
et nos enfants, son cœur de mère s'attendrira et lui don-
nera la force de faire un sacrifice...
— Puisses-tu dire vrai, ma Louise ! — et il promit
d'agir dès le lendemain.
YIII
Plusieurs jours s'écoulèrent et Jean hésitait encore.
— J'attends mi moment propice, disait-il à sa femme.
Va, j'agirai...
Mais, en présence de l'aA'eugle, son indécision le
paralysait et il se sentait faible comme un enfant.
Un soir, pourtant, comme il rentrait d'une course où
il avait eu à subir, de la part du boucher, le rap-
pel brutal d'une note laissée en souffrance, et la
menace de suspendre tout crédit, il se dit, presque en
pleurant, qu'il ne pouvait supporter plus longtemps
pareilles avanies, si dures pour son amour-propre, et qui
compromettaient son métier.
Vers la fin du dîner, il fit un signe à Louise qui se
retira dans sa chambre. Lui-môme coucha Piose et Paul,
le cœur serré, pâle, mais résolu.
58
— Ma mère, j'ai à vous parler, — dit-il à l'aveugle qui
se disposait à gagner son lit.
Caussette tressaillit à la voix brève de son fils et
maugréa.
Elle et Jean restèrent seuls en présence, dans la cui-
sine. Le feu du fourneau, alimenté au bois, s'éteignait.
Une chandelle de suif jaune achevait de se consumer
en charbonnant. Au dehors le vent grondait entre les
rocs des montagnes, sifflait sur les toits qui palpi-
taient, et, se glissant sous la porte d'entrée, remplis-
sait le vestibule de la maison de bruits aigus et déchi-
rants, pareils aux cris d'àmes en peine, errantes dans
les ténèbres.
Jean ne savait par quoi commencer. L'esprit flottant
il se leva, tisonna le feu, y jeta une bûche et rapprocha
sa chaise, le dos gelé, le cœur battant à grands
coups.
Un silence pénible plana, tandis que les clameurs des
rafales hurlaient dans la vallée et dans les combes voi-
sines, telle l'approche d'mie foule de géants en marche.
Tout tremblait.
— Eh bien ! — exclama Caussette, — quoi veux-tu
me dire?... On serait mieux dans son lit qu'à se geler
le dos dans ta cuisine.
— Mère, fit Jean avec efi'ort, nous sommes sept à
manger maintenant... Je gagne à peine cent francs par
mois... Louise est malade et ses couches...
Sans réfléchir à l'énorme disproportion de situation et
dliabitudes, à la grande différence de la vie paysanne
et de celle de son fils, égoïstcment la vieille l'interrom-
pit et s'écria, émerveillée par ce nombre qui représen-
tait pour elle une grosse somme :
— Té ! pourquoi te plains-tu ? Je vous entends, toi et
ta femme, vous plaindre sans cesse, dex)uis que je suis
59
ici... Cent francs, nous n'en avions pas tant avec ton
pauvre père, à peine la moitié... Et pas moins, nous au-
rions vécu à l'aise, si tu ne nous avais pas tant coûté
pour faire de toi un monsieur... Cent francs! — ajoutâ-
t-elle en employant une expression locale imagée qui,
chez les paysans, sert à peindre le comble de la richesse,
— avec cent francs, nous aurions eu des chevilles d'or !
Jean courba la tète sous le flux de ces paroles qui
lui faisaient prévoir une défaite certaine ; mais le sou-
venir des hontes endurées fouetta son courage.
— Écoutez-moi, mère, supplia-t-il, et soyez bonne
comme quand j'étais petit... Cent francs, c'est beaucoup,
il est vrai, pour vous... Mais songez que nous ne récol-
tons ni blé, ni huile, ni vin, comme vous, que nous autres,
nous achetons tout, excepté l'eau... et puis j'ai eu tant
de contre-temps... Comme vous l'avez fait jadis pour
moi, j'ai dû m'endetter pour que mes enfants et ma
femme malade ne souffrent pas, pour venir à Male-
val...
Caussette sursauta et ouvrit la bouche poiu* l'inter-
rompre.
— Ne protestez pas, — s'écria Jean d'une voix ferme,
en voyant combien peu ses paroles attendrissaient sa
mère. — Je sais ce que vous allez me dire... Je devais
demeurer là-bas, à Peyras?... Mais ce qui est fait est
fait et linstituteur est obligé d'aller où ses chefs l'en-
voient... on ne consulte pas ses goûts... En tout cas, ce
n'est ni le café, ni la mauvaise conduite qui ont été la
cause de mes dettes... D'ailleurs, tout peut s'arranger...
Que je paie mon retard et on pourra vivre tranquilles.
— Eh bien! alors quoi? repartit la vieille, méfiante
et un peu goguenarde.
— Eh bien ! je compte sur vous, mère ; vous avez
quelque argent et...
60
— Tout ça, c'est des menteries, — cria l'aveugle en
éclatant; — tout ça, c'est pour m'escroquer mes sous...
C'est pas vrai que tu as des dettes... non, non !
Et, mauvaise, avec de la haine sur son visage tout
ridé ;
— C'est encore ta femme qui te pousse, pour avoir de
quoi se fignoler et se mettre de beaux affîquets sur ses
épaules et sur son tant joli museau!... D'ailleurs, c'est
pas vrai que j'ai de l'argent... Tout y a passé, entre les
mains des huissiers... Tes écoles, tes livres nous ont
ruinés; nous t'avons nourri jusqu'à vingt ans sans rien
faire; jamais tu ne nous a gagné un sou... Vois-tu, si
ton pauvre père est mort, c'est du chagrin d'avoir trimé,
de s'être esquinté pour en arriver à voir nos terres ven-
dues comme à des feignants...
Elle pleurait. Jean aurait voulu mettre fin à cette
pénible scène ; mais, malgré tout, im faible espoir d'at-
tendrir sa mère lui restait.
— Non, mère, je ne vous mens pas... Vous pourrez
vous informer auprès des fournisseurs et ils vous diront
ce que je leur dois...
— Oui, après t'ètre entendu avec eux pour me
dépouiller, brigand.
— Mère, je vous en prie, — supplia-t-il, avec des lar-
mes dans la voix ; — je suis si malheureux et si vous y
vojdez...
— Si j'y voyais ! je ne t'embêterais pas longtemps,
va î Je m'en irais chez nous, gagner ma vie, ingrat... Oh I
je sais que ta femme ne m'aime pas... je le sens bien
que je lui suis à charge, depuis mon arrivée... Pourvu
qu'elle s'attife, se dorlote, fasse sa mijaurée, elle se
soucie peu de ta pauvre mère qui est assez malheureuse
de ne plus y voir sans être ainsi tourmentée...
, Ce haineux parti-pris contre sa femme faillit faire
6i
IV
perdre à Jean patience et respect ; il se contint et, très
humble :
— Mère, vous êtes injuste... Louise est malade et ne
dépense rien pour sa toilette... J'ai quatre enfants; le
malheur nous en veut et si nous sommes gênés...
— Si tu es gêné, est-ce ma faute? — interrompit dure-
ment l'aveugle. — Tu as quatre enfants? puisque tu les
as faits, nourris-les maintenant ; ils n'ont pas demandé
à venir, eux... Et puis, etpuistu cherches à me gourer...
Si ce que tu dis est vrai, tant pis pour toi... tu Tas
voulu... Tu aurais dû nous écouter, ton pauvre père et
moi... Au lieu de ta sans-le-sou, tu aurais épousé
Léocadie, une fille bellasse et qui t'apporlait du bien
liquide et des écus... Ça t'aurait permis de nous sou-
lager et d'empêcher qu'on vende nos vignes, comme à
des flibustiers... Oui, tant pis pour toi... je te répète
que je n'ai pas d'argent.
Jean écoutait sans colère, comme hébété. Une lassi-
tude immense l'accablait. Cette rancune persistante
qu'il croyait disparue depuis des années, ces reproches
haineux à l'adresse de Louise, cette avarice égoïste qui
transparaissait hideusement sur la face de sa mère,
tout cela le blessait au profond de son amour filial.
Mais il a tout à coup une lueur d'espoir. Caussette,
comme épouvantée par ce silence que rendent plus
sinistre les bruits effrayants du dehors, vient de parler
et il semble à Jean qu'une émotion tremble dans la voix
de la vieille femme.
— Ah! si j'avais de l'argent, — concède-t-elle adroi-
tement et comme prise de pitié, — je ne dis pas non...
on pourrait voir si ce que tu dis est vrai.
Jean est tombé aux genoux de l'aveugle.
— Mère, sanglote-t-il, vous m'avez toujours bien
aimé... Croyez-moi et soyez bonne à votre fils malheu-
62
reux, à votre Jean... Puisque vous n'avez pas d'argent,
eh bien!...
— Eh quoi? — dit Caussette, tournant vers lui son
masque brun, sillonné de grosses rides, et c[ue trouent
ses yeux blancs où un reflet s'allume comme un regard.
A ce moment, un coup de vent secoue la porte et la
chandelle s'éteint brusquement. L'obscurité envahit la
pièce; une bande de clarté rouge sort du fourneau et
frappe en plein la figure de la paysaime dont mi rictus
semble contracter les lèvres. Jean s'est levé pour allu-
mer une autre chandelle ; son regard tombe sur le visage
de sa mère et, à le voir si dur, si fermé à toute pitié,
presque hideux dans cette lueur rouge, il se détourne,
il se sent de nouveau vaincu et un sanglot déchire sa
poitrine. A tâtons, il cherche une allumette sur le rebord
de la cheminée pleine d'ombre.
— Tu ne dis plus rien I — s'écrie Caussette qui ne se
rend pas compte de l'obscurité qui règne dans la
cuisine. — Tu fais semblant de pleurer I... Que remues-
tu?... Pourquoi marches-tu?... Mais réponds-moi, Jean.
Ces mots sortent d'une gorge serrée. Le silence de son
fils rempHt Caussette d'épouvante. Elle se rappelle
ces enfants qui tuent leurs vieux parents pour hériter.
Instinctivement, elle recule sa chaise, les mains en
avant, pour repousser et se défendre.
— J'allume une autre chandelle, l'autre venant de
s'éteindre, — répond enfin Jean qui, heureusement,
tourne le dos à sa mère et ne remarque pas le trouble
ni l'épouvantable geste par lequel se trahit l'horrible
pensée de l'aveugle.
— Ah ! — soupire Caussette, soulagée.
Jean s'est rassis. Méfiante, l'aveugle pose sur lui ses
regards blancs et fixes qui semblent voir. La dureté de
SCS traits, éclairés de nouveau, paraît s'accroître. Une
63
souffrance vive fouille, comme une pointe acérée, le
cœur de Coste. Et, dans la déroute de ses espoirs, le
cerveau vide, il se prend la tète entre les mains et fond
en larmes. Alors, des mots entrecoupés, des paroles de
supplication ardente, jaillissent de son être vaincu,
comme une prière, comme une plainte éperdue d'enfanl:
— Mère, mère... je vous en prie... soyez bonne... se-
courez-moi... tirez-moi de là... si vous saviez tout ce que
j'ai souffert... tout ce que je souffre... Mère, vous le pou-
vez... soyez pitoyable...
Et il joint les mains vers elle comme si elle pouvait le
voir.
— Mais je n"ai pas d'argent, entends-tu... pas un sou.
Que puis-je faire?... hélas I rien...
On dirait qu'elle s'attendrit, enfin, que l'appel sincère
et désespéré de son fds la touche.
— Mais, — murmure Jean palpitant d'espoir, — si
vous vendiez votre terre...
Caussette l'interrompt. Comme une furie, elle se lève;
les mains sur la tète, elle invoque tous les saints et,
d'une voix sifflante, comme pour maudire, elle crie :
— Vendre ma terre I... tout ce qui me reste des
Causse, des miens!... Ce n'est donc pas assez que les
vignes de ton père soient à Pierre et à Paul... tu vou-
drais que j'en fasse autant pour ma terre I... O fils in-
grat! elle t'a donc bien changé ta méchante femme...
Vendre ma terre! me dépouiller tout à fait!... Attends
au moins que je sois crevée... Après, tu boufferas tout
avec ta sans-le-sou, si tu veux... Ah! tes pauvres enfants î
vous ne leur laisserez pas seulement une chemise pour
se cou^Tir... oui, vous leur mangerez le vert et le sec,
dépensiers, sans-soucis... Je n'ai rien et je ne vendrai
rien... Non, non, non!
Précipitamment, au risque de se cogner aux meubles,
64
elle regagne sa chambre et, la porte fermée, on l'entend
qui crie encore :
— Mon Dieu ! sainte Vierge I ils me feront mourir à
petit feu... Vendre ma terre I oui, pour m* envoyer à
l'hôpital ensuite... Cette vilaine femme, conmie elle me
l'a changé, mon enfant! Jean lui qui était si doux et si
bon autrefois... Ah ! il l'a connue pour notre malheur à
tous !...
Jean était resté auprès du feu, tète basse, l'œil sec.
Il se leva enfin.
— Elle a refusé, n'est-ce pas ? — dit Louise, en le
voyant entrer.
— Tu nous a entendus ? — demanda Jean anxieux et
très pâle.
— J'ai entendu crier, mais avec ce vent... Que t'a-t-elle
donc dit ?
— Ah! Louise, elle ne me croit pas, — répondit-il
avec un grand découragement.
— Pourtant, elle en a de l'argent ; elle rôde assez
autour de moi, quand je rentre dans sa chambre... Si
je puis y mettre la main dessus, elle criera, mais tant
pis...
— Non, Louise, tu ne feras pas cela... Ne parle pas
ainsi, j'en souffre trop... D'ailleurs, elle ne peut pas
avoir une grosse somme... Seule, la vente de la terre
nous tirerait d'affaire et elle ne veut pas, elle ne voudra
jamais...
— Alors, que ferons-nous? — sanglota Louise. Jean
eut un geste vague de désespérance et souflla la
lumière.
Dans la chambre voisine, l'aveugle couchée continuait
à se lamenter ; mais sa voix était couverte par les mille
voix géantes du vent s'engouffrant aux cavités des rues
qui grondaient et sifïlaient, ébranlant les toits qui
65 IV.
râlaient, affolant les girouettes qui grinçaient, s' aigui-
sant aux fentes des portes et des fenêtres qui pantelaient
et craquaient, concert d'épouvante, bruits lugubres,
sonorités étranges, hurlements de bêtes invisibles et
démuselées.
IX
Du temps passa. Toujours mêmes ennuis, toujours
mêmes soucis.
Chaque premier jeudi du mois, Coste, pour écono-
miser les trente sous que coûtait la dihgence, se rendait
maintenant à pied chez le percepteur du canton, faisant
ainsi douze kilomètres à l'aller et autant au retour. 11
partait de bon matin et, évitant la grand route, prenait
des sentiers détournés à travers bois, ce qui allongeait
son chemin. Il espérait ainsi cacher son départ qu'il
eroyait humiliant, et ne pas s'exposer à des rencontres
•ennuyeuses. Voyait-il quelqu'im apparaître au loin, il
se dissimulait promptemetot dans un fossé, derrière un
fourré de chênes, de peur d'être connu, interrogé, d'avoir
à rougir en donnant un prétexte sur ses promenades
matinales. Cette crainte ne le quittait pas même après
son arrivée au chef-lieu de canton. Comme c'était le
jour du marché, il redoutait toujours de se trouver face
à face avec un paj^san de Maleval, lequel aurait té-
moigné un certain étonnement de voh' M. l'instituteur
si poussiéreux, et venu au marché « avec la voiture de
M. Soulier », comme on dit là-bas. Aussi suivait-il les
ruelles désertes jusqu'à l'habitation du percepteur, sise
dans un faubourg de la petite ville.
A peine avait-il touché son traitement mensuel qu'il
courait chez le pharmacien acheter les médicaments de
Louise et écorner l'unique « fafiot bleu » qu'il serrait
66
dans sa main. Il repartait alors à la hâte, fuyant les
abords des cafés et du marché, heureux de s'éloigner
avant l'arrivée de la dihgence et des paysans de
^laleval, de s'enfoncer sous bois, à l'abri des regards,
en des sentes pierreuses et rarement fréquentées, si ce
n'est par les chèvres, les pâtres et les « bosquetiers ».
Car il avait de sa misère comme une pudeur maladive,
très susceptible, qui lui faisait prendre mille précautions,
mettre du mystère dans les actes les plus naturels
pourtant, dissimulant tout par crainte d'attirer l'atten-
tion, d'être remarqué et critiqué, d'avoir honte enfin.
Puis, à Maleval, c'étaient des calculs infmis pour par-
venir à satisfaire les créanciers. Il s'ingéniait à cela,
consultait ses carnets, additionnait, soustrayait, noir-
cissant des bouts de papier pour en arriver toujours à
celte constatation désespérante, que les ressources dont
il disposait ne lui suffiraient pas. Alors il se décidait à
payer là une note trop en retard, à donner ici un
acompte, après quoi il restait comme auparavant les
mains vides et était obligé de se rendetter.de rouvrir les
« trous » qu'il venait de combler.
Car, faute d'avances, il se remettait à acheter tout à
crédit, payait plus cher, n'osait marchander ni refuser
telle marchandise trop coûteuse ou surfaite ou même
de qualité douteuse, à la merci de certains boutiquiers,
peu scrupuleux, qui profitaient de son dénuement pour
l'humilier et l'exploiter. Et tandis que le mois s'écou-
lait, il passait son temps à rêver des économies impos-
sibles, se reprochant les quelques cigarettes qu'il fumait
encore, cherchant en vain un moyen d'augmenter ses
insuffisantes ressources. Mais quelle que fût sa bonne
volonté, en dépit de son travail acharné dans la maison,
ses charges étaient trop nombreuses, trop lourdes, et
ses dépenses, hélas î ne diminuaient point.
6-
A cause de Louise éternellement souffrante, de sa
mère aveugle et encombrante, des deux bessonnes sur-
tout, il était forcé de recourir, au moins deux ou trois
fois par semaine, aux services d'une femme de ménage,
qui, ces jours-là, lui prenait la moitié des trois francs
qu'il gagnait lui-même.
Rose et Paul portaient des vêtements déchirés, des
souliers éculés ; ses pantalons et ses vestons à lui mon-
traient la corde, tenant par miracle, s'en allant au
moindre accroc. Alors, le soir, quand tout le monde
était couché, bâillant de fatigue, les yeux picotants et
brouillés de sommeil, il s'installait pour veiller dans la
cuisine. Là, sous la lueur fumeuse d'une chandelle de
suif, après avoir tracassé longtemps, tout lavé, tout
balayé, machinalement il enfilait une aiguille, reprisant
et rapetassant toutes les loques entassées sur une
chaise, rafistolant maladroitement les chaussures ava-
chies. Souvent les douze coups de minuit vibraient
dans le nocturne silence qu'il était encore là, embesogné
à ces ravaudages, le regard papillotant, ne pensant
plus, sans qu'une larme vint humecter sa paupière
rouge. Et les jours coulaient semblables.
Il ne sortait plus que rarement, toujours à la nuit
close, rasant les murs, à cause de ses vêtements mina-
bles et aussi pour fuir la rencontre de certains fournis-
seurs, chez lesquels il envoyait maintenant la femme de
ménage, qui, on le devine, ne se faisait pas faute de
conmiérer aux dépens de l'instituteur.
Pour comble, Louise, ébranlée dans son frêle orga-
nisme par ses maternités successives, ne se rétablissait
pas, avec les jours sans fin coulant. Toujours faible
et anémiée, elle ne semblait \i\Te que par l'éclat anor-
mal de son regard, si brillant de fièvre, dans la matité
spectrale de son visage maigre, pas plus gros que le
68
poing, sous la masse de la chevelure en désordre. A la
suite de plusieurs malaises et syncopes, Goste dut faire
appeler le médecin d'un village voisin. Le médecin
diagnostiqua une grande faiblesse, ne présentant aucun
danger immédiat, mais nécessitant beaucoup de soins,
une nourriture choisie, tant les forces de la jeune
femme étaient épuisées par son accouchement. Même,
au cours d'une visite, conmie Louise se plaignait
de fréquents étoufîements, il conseilla d'amener la
malade à un docteur célèbre de Montclapiers, pour le
consulter sur ces palpitations de cœur très douloureuses.
Jean se désespérait; trop soucieux de celer à sa femme
ses préoccupations constantes, il affectait de ne lui en
parler jamais; il n'avait personne à qui s'épancher et
vivait seul à seul avec ses mortels soucis d'argent.
D'ailleurs Louise, malade et partant égoïste, ne l'inter-
rogeait plus guère et se reprenait dans son isolement à
regretter et Pej-ras et ses parents.
D'un autre côté, Caussette, tout en continuant à se
lamenter sur la perte de ses yeux, boudait son fils et
encore plus sa belle-fille qu'elle s'obstinait à ne pas
croire malade. Depuis la scène de la nuit, elle s'imagi-
nait que Jean et Louise étaient de connivence pour la dé-
pouiller et ne parlaient parfois de leur misère que pour
mieux la tromper. A part soi, elle bougonnait contre
Louise, qu'elle se représentait comme la seule cause de
sa ruine passée et de ses crainles présentes.
— Ah! la feignante! — grognait-elle, toujours hai-
neuse. — Avoir le courage de laisser son homme lui
laver sa vaisselle! C'est douillet, ça... oui, pour
fainéanter dans son lit, se faire servir de bonnes tran-
ches, des côtelettes, du filet, des cervelles, pendant
que nous mangeons, nous, des haricots ou des pois
chiches... Ça n'a pas eu un sou vaillant et ça veut jouer
69
à la dame... Pauvre Jean, s'est-il assez Uchu dans
îe sac... Voilà, les enfants, ça ne respecte plus les
parents, ça ne les écoule plus... Tant pis pour lui si, au
lieu d'avoir une femme robuste, travailleuse, de l'ar-
gent dans son armoire et des vignes au soleil, il n'a que
«ette poupée-là et ses puces... Le bon Dieu le punit !...
Son aversion pour Louise, l'idée qu'elle seule avait
poussé son fils à lui demander son argent et sa terre, la
rendaient de jour en jour plus méfiante. Elle redoutait
d'être volée, surtout par sa bru « capable, pensait-elle,
de toutes les coquLneries ». Louise faisait-elle quelques
pas dans la cuisine, Caussette se levait aussitôt,
se rapprochait de sa chambre et s'y enfermait,
Foreille aux écoutes, tressaillant au moindre craque-
ment du parquet ou des meubles. Elle portait tou-
jours les clefs de sa malle dans une poche dissi-
mulée sous sa jupe, tàtant souA-ent d'un geste macliinal
si elles étaient là, avec la peur tenace de les égarer.
La nuit, elle les plaçait, enveloppées dans des mou-
ehoirs, sous son traversin, les enfouissait dans un coin
de la paillasse, toujours la tète en travail jjour imagmer
des cachettes introuvables.
Il arrivait que Louise eût de bons jom's et, pour
soulager Jean, vaquât aux soins du ménage. Caussette
3'efifrayait alors des allées et venues de sa belle-fiUe
dans la maison. Malgré le froid, elle se cantonnait dans
sa chambre et obstmément refusait de la quitter. Dès
que Louise s'asseyait, l'aveugle s'approchait du four-
neau, présentait ses mains séchas et racornies à la
flamme, dans un silence gros de haine réciproque, où
Ton entendait en bas la voix monotone de Jean faisant
sa classe ou celles des enfants ànonnant une lecture.
Mais, avant que Louise se fût levée, Caussette s'em-
pressait de regagner la chambre à tâtons, afin de veiller
70
sur ses misérables cens. Et tandis cpe la jeune femme,
agacée par de pareilles allures et par l'attitude haineuse
de sa belle-mère, murmurait avec colère : a Oh! la sale
avare, la mauvaise ! » Caussette, assise sur sa malle,
la porte fermée, marmonnait de son côté, tout aheurtée
à son idée fixe : « Elle veut me voler, elle me volera,
cette péronnelle ! »
Aussi, le soleil avait beau resplendir dans un ciel
bleu, faire succéder, à des joiu's pluvieux ou glacials,
des jours attiédis, lumineux, charriant des promessesE
printanières, comme en ont souvent les hivers méri-
dionaux, Caussette se gardait bien de descendre
l'escalier, d'aller s'asseoir en un de ces cagnards,
abrités du vent, où les vieilles gens du Midi se plaisent
à lézarder, les yeux clos, les mains jointes, hmnanl
délicieusement la douce chaleur vivifiante.
Parfois Jean, apparaissant tout d'un coup, lui disait
avec le ton humble de l'enfant coupable ;
— Mère, il fait si bon au soleil ; pourquoi ne descen-
dez-vous pas?... Vous seriez si bien, assise sur le
l^erron.
Caussette répondait d'une voix pateline à dessein el
en grimaçant un sourire :
— Non, mon enfant; les jambes me font mal de mes
douleurs... je préfère rester auprès du feu.
Jean redescendait. Alors l'aveugle rej^renait son air
sombre et méchant :
« Oui, pensait-elle, pour que ta mangeuse de femme
en profite pour me voler. »
Rose et Paul, par contre-coup, supportaient la mau-
vaise humeur de Caussette. Elle les caressait moins
qu'autrefois, se méfiant même d'eux, se figurant que sa
bru la faisait espionner par ses petits-enfants. Si bien
que lorsqu'elle se trouvait dans sa chambre, manigan-
çant on ne sait quoi, elle criait après eux, les repoussait
durement dès que, curieux, ils entrebâillaient la porte.
Les pauvres mignons, éperdus, semblaient ahuris de
la brusquerie de leur grand mère.
— Mamette est méçante, — philosophait Rose, —
depuis qu'elle a les yeux blancs, n'est-ce pas, papa.
— Oh! oui! — assurait Paul, — elle crie toujours.
Jean, les yeux pleins de larmes, car il ne devinait
que trop la pensée de sa mère, embrassait sa fillette,
et, tristement, répondait :
— Chut! Rosette... ce n'est pas beau de parler comme
ça... Mamette est bonne toujours... mais elle a de gros
chagrins et du bobo, depuis qu'elle ne peut plus y voir.
— Et qui lui a mis ce blanc dans les yeux ? — deman-
dait Paul.
— C'est parce qu'elle est vieille,. bien vieille, et qu'elle
a beaucoup travaillé...
— Alors, toi et mérette, quand vous serez vieux, vous
aurez du blanc aux yeux? vous serez méchants?
— Mais oui, Paulou... Chut, il ne faut pas dire cela...
ce n'est pas gentil...
Songeurs, les enfants contemplaient le mascjue dur et
terreux de la grand mère, dès qu'elle réapparaissait, et,
dans leurs silences brusques, on sentait passer comme
un effroi de choses mauvaises et imprécises.
Un autre crève-cœur pour Jean, c'était d'entendre
Paul lui dire, d'autres fois :
— Dis, papa, pourquoi ne m'achètes-tu plus de belles
bottines?... Yjois, mes souliers et ceux de sœurette sont
laids et troués comme ceux des petits pauvres ; les
engelures me démangent.
Jean, dévorant un sanglot, se détournait.
— Le mois prochain, — répondait-il évasivement, —
bientôt, si vous êtes bien sages, mes chéris.
72
Hélas ! il ne savait que trop que le mois prochain
viendrait et que l'argent fondrait encore entre ses doigts ;
derechef, la question de Paul serait accueillie par les
mêmes paroles évasives et les petons douloureux des
enfants, au lieu des chaussons fourrés dont il aurait
voulu les couvrir, traîneraient encore les vieux sou-
liers, péniblement raccommodés durant ses veilles.
Vers cette époque, deux lettres parvinrent à Coste.
L'une, de son tailleur de Peyras, auquel une soixantaine
de francs restaient dus et qui, n'ayant reçu aucun
mandat le mois dernier, priait Jean « de ne pas l'oublier^
fin courant, à cause d'une grosse échéance ». La seconde
lettre venait également de PejTas, et était écrite par
l'adjoint qui avait prêté cinquante francs à Coste, lors
du déménagement. Celui-là aussi demandait à être
remboursé. Puis, comme Jean, très embarrassé, tardait
àrépondre, son ancien collègue lui adressa ime deuxième
missive, conçue en termes secs et durs, où il se mon-
trait presque irrité qu'on eût gardé, près de six mois, la
sonune prêtée pour quelques semaines et allait même
jusqu'à parler de mauvaise foi.
Coste répondit aussitôt. Très humblement, en phrases
simples et douloureuses, il demanda du temps, s'excu-
sant de son manque de parole bien involontaire, car la
maladie de sa femme et la venue des deux jumelles
avaient occasionné des dépenses imprévues. !Mais
au fond, tout ce qu'il endurait conmiençait à l'irriter,
il ne voyait aucun moyen de sortir de son dénuement.
Des rancunes lui vinrent, en son être fermentèrent des
révoltes, et des pensées mauvaises, bêtes inmiondes,
grouillèrent dans les vases de son àme. Ah ! si sa
mère avait voulu , voulait encore ! et il se sm*-
prit à détester cet égoïsme d'avare. Comme un éclair
l'idée d'une mort possible, prochaine, désirable presque,
73
traversa son esprit ; mais il en fut aussitôt épouvanté
et, dans un accablement immense, il en pleura de honte.
Et tandis qu'assis dans sa classe solitaire, il pantelait
d'angoisse à envisager cette situation sans issue et sen-
tait des chocs de folie marteler ses tempes, là-haut, sur
sa tête, dans la cuisine, Caussette, méfiante, rôdait, le
pas lourd, poussant ses éternelles plaintes; Louise,
elle, souffrait de son cœur qui bondissait parfois dans
sa poitrine comme s'il allait éclater, et s'énervait d'en-
tendre geindre ainsi sa belle-mère. Jean s'empressait
alors de remonter auprès d'elles ; il craignait qu'en son
absence Louise n'eût une de ces syncopes qui, depuis
quelque temps, la laissaient froide et comme morte,
après des crises d'étouffement, et qui, pour l'aveugle
grognant dans son coin, n'étaient que « les attaques de
nerfs d'une femmelette qui veut se faire plaindre ».
Ainsi sa xie coulait, sans repos, sans bonheur, entre
ces deux femmes qui se détestaient, que, seule, sa pré-
sence apaisait, car, à charge l'une à l'autre, elles en
venaient peu à peu sinon à se chamailler, du moins
à se renvoyer d'une voix basse, mais intelligible, plus
d'une réflexion désobligeante, prélude d'un éclat pro-
chain. Jean prévoyait, redoutait enti'e sa mère et sa
femme quelque scène pénible, de jour en jour inévitable,
imminente.
X
Aux premiers jours de mars, Jean, inquiet pour Louise,
la conduisit chez un docteur de Montclapiers. Pour
parer à la dépense, il avait prélevé trente francs sur son
traitement mensuel, avant de payer les fournisseurs.
Le médecin déclara que Louise avait une maladie de
cœur. Il prescrivit, lui aussi, beaucoup de ménage-
ments, un repos complet, une alimentation choisie, bref
tout im traitement dispendieux.
Coste laissa dix francs pour la consultation et autant
chez un pharmacien pour le prix des médicaments
ordonnés.
Pendant que Louise l'attendait au bureau de la dili-
ence, Jean s'en alla faire quelques petits achats en
ille. Comme il revenait soucieux, supputant l'argent
dépensé ce jour-là et se livrant à ses éternels calculs,
1 fut abordé par un jeune homme qui descendait le
boulevard.
— Pardon, je ne me trompe pas... monsieur Coste?
— Tiens, c'est vous, Darbel !
Jean venait de reconnaître un de ses anciens élèves
lePeyras. La mise soignée, presque élégante du jeune
lomme lui rappela aussitôt son pantalon élimé par le
)as, sa redingote luisante aux coudes et aux omo-
lates. Ses pommettes se colorèrent d'une rougeur de
onte.
— Et madame Coste et les enfants?... ils vont bien?...
— Les enfants, oui... mais non ma femme. Nous
enons de chez le médecin.
— Ahî Tant pis!...
Coste détourna la conversation.
— Et vous, Darbel, que faites-vous ici?... Je vous
royais encore à Peyras.
— Non, j'fii eu de l'avancement ; je suis ici commis
u télégraplie, depuis quelques mois.
— Mes félicitations... Et êtes-vous bien payé?
— Couci-couci, quinze cents francs actuellement;
^, chaque trois ans, j'aurai trois cents francs d'aug-
ientation -jusqu'à deux mille sept cents...
Quand ils se séparèrent, Coste songea mélancolique-
lent à cet ancien élève, non certes des plus intelligents,
•:5
qui, à l'âge de vingt-cinq ans, gagnerait dix-huit cents
francs, pendant que lui, instituteur depuis dix ans, avait
mille francs comme traitement fixe. Pour la première
fois, Coste se laissa aller à un mouvement de révolte.
Aprement et non sans haine, il se mit à envier le
sort des plus heureux que lui, de ces riches qui, dans
la douceur de cette après-midi, avant-courrière du
printemps, se pavanaient dans leurs voitures et frô-
laient sa misère, de ces riches, indifférents à la pau-
vreté de tant de milliers d'êtres, leurs semblables, de
ces favorisés, dont une seule prodigalité aurait suffi
pour lui assurer la tranquillité, qu'il avait perdue.
XI
A la suite de ce voyage à Montclapiers, Coste eut à
subir de plus belle les allusions de certains fournisseurs,,
peu satisfaits de la petite somme qu'il leur avait en-
voyée par la femme de ménage, aux premiers jours du
mois.
Bien souvent, la pensée d'un emprunt quelconque —
de quoi faire taire ces gens-là — le hantait. Prompt à
s'illusionner, malgré ses déboires, il s'imaginait que,
s'il pouvait jamais se débarrasser de l'arriéré — son
boulet, connue il disait, — il lui serait possible, en dépit
de ses charges accablantes, de vIatc humblement mais
sans s'endetter. Louise ne serait pas toujom*s malade;
un bon traitement, des soins empressés la remettraient
vite; du jour où plus ingambe elle s'occuperait de la
direction du ménage, lui, Coste, se remuerait, trouve-
rait, pour employer ses heures de loisir, d'autres be-
sognes, des copies, par exemple, pour notaires et huis-
siers. Gagnant ainsi quelque argent de plus, lui et les
:6
siens vivoteraient tranquillement en attendant un poste
plus rémunérateur ou une promotion.
— Oui, ces maudites dettes causent seules tout l'en-
nui,— soupirait-il souvent; — que je trouve une avance
pour quelques années et, une fois le passé liquidé, tout
s'arrangera.
De nouveau, il passa en revue la liste des amis et
connaissances à qui il pourrait s'adresser. Il écrivit à
l'un de ses camarades d'école, marié depuis peu avec
une femme à jolie dot. Ce fut encore un refus à essuyer.
Alors, il ouvrit les yeux, comprit l'inutilité de ses ten-
tatives; ne possédant rien qui pût répondre de sa dette,
on réconduisait poliment et avec des excuses et des
regrets mensongers. Et Coste s'aigrissait d'heure en
heure, à réfléchir ainsi : l'avarice de sa mère, la
dureté de ses amis, l'hostilité sourde ou le dédain qu'il
devinait autour de lui à Maleval , tout cela tuait
peu à peu ses bons sentiments. Chacun ici-bas ne
songe qu'à soi, pensait-il; et son amertume se chan-
geait en révolte contre la destinée et contre les hommes.
Or, un jour, en jetant distraitement les yeux sur les
annonces d'un journal, il tressaillit, hypnotisé par ces
[uots en petites capitales :
PRÊTS SUR SIGNATURE
mis cette explication :
iisci'étion, intérêt légal. A long terme : on accorde
liisieurs années ou on accepte le remboursement par
mensualités, au choix. Écrire : M. A'***, numéro***,
\'ue*^*, à Paris. Timbre pour réponse. On traite de pré»
érence avec MM. les officiers et fonctionnaires.
Coste avait plusieurs fois entendu dire, par des
ollègues besoigneux, que les banquiers et hommes
d'affaires consentent volontiers à avancer des fonds
aux fonctionnaires, dont le traitement est pour eux
une sûre garantie. C'est pourquoi il s'imagina qu'il
n'avait qu'à écrire pour recevoir sur-le-champ la somme
d'argent dont il avait besoin. Ce projet fut commu-
niqué à Louise qui l'api^rouva.
Le soir même, une lettre partait pour Paris. Coste
demandait un prêt de cinq cents francs pour deux ans
et se recoiimiandait de sa qualité d'instituteur.
Les leçons de la vie n'avaient pas encore flétri en
son cœur cette fleur de l'espérance quand même. Aussi,
tout en allant jeter sa lettre à la poste, il respirait plus
à l'aise, plein d'alacrité, croyant voir enfin l'avenir
aplani. Il était sauvé.
Deux jours passent. Le cœur dilaté d'espoir, il attend
patiemment une réponse. Assis auprès de Louise, que
son assurance gagne, ils se concertent, font des plans,
règlent d'avance l'emploi de la somme. Quatre cents
francs suffiront largement pour éteindre toutes les dettes
et renouveler vêtements et chaussures. Le reliquat
constituera une réserve précieuse de cent francs pour
l'achat du vin de quinquina, des ferrugineux, et d'un
tas de douceurs et de nourritures choisies qui remettront
Louise sur pied. Après quoi, on aviserait, et, le redou-
table cap franclii, vogue eniîn la galère, sans nul
doute vers des mers bleues et éternellement calmes î
Ges-coUoques, tenus à voix basse dans un coin de la
cuisine, n'étaient pas sans inquiéter la vieille Caussette.
Que complotaient-ils donc, en se cachant d'elle ainsi ?
Elle se promettait de veiller, la nuit surtout. Sa main
sèche et crispée serrait plus fortement les clefs
enfouies dans sa poche, et derrière ses prunelles
blanches, tournées vers son fils et opiniâtrement fixes,
on sentait comme la tension d'un regard aigu, inquiet.
intérieur, qiii voulait voir et en vain faisait effort pour
percer le voile opaque s'étendant sur les yeux. Jean ne
s'en apercevait point ; tout en chantonnant maintenant,
il souriait à Louise qui lui souriait.
La réponse arriva au bout de trois jours. Afin de ne
pas être dupé par des gens peu délicats, disait le
prêteur, sa maison avait l'habitude de s'entourer
de garanties avant d'expédier la somme demandée. De
là, nécessité d'une enquête, faite avec toute la discré-
tion possible d'ailleurs, pour s'assurer que le demandeur
était bien instituteur et jouissait intégralement de son
traitement. Pour parer à ces frais obligatoires et que la
maison ne pouvait prendre à sa charge, un envoi de
dix francs était exigé. Si les renseignements étaient
bons, le prêt serait consenti volontiers, auquel cas, en
outre, on rembourserait au débiteur les dix francs
avancés par lui.
Jean sauta de joie et courut prévenir Louise. Il
remit au facteur, le matin même, dix francs pour un
mandat-poste. Cette somme, c'était à peu près tout ce
qu'il possédait en ce moment.
— Vois-tu, — dit-il à Louise, — rien d'étonnant à
cela. Il faut bien que ce banquier s'assure de mon
identité. Je trouve excellentes ces précautions... Sans
cela, les escrocs, sous un nom d'emprunt, auraient beau
jeu avec ces maisons-là.
Jean, sûr de l'avenir, changea d'attitude. Il sortit plus
souvent, la tête haute, des fiertés dans les yeux. Les
regards de ses créanciers ne le gênaient plus.
— Attendez, mes bonshommes, quelques jours, —
murmurait-il joyeusement, — et on vous paiera recta
désormais., et on saura vous mettre à votre place.
Si grande même était sa confiance, qu'il promit de
vive voix à l'un des fournisseurs de le désintéresser
79
sous peu et lui ordonna, par conséquent, d'envoyer au
plus tôt la note.
— J'attends de l'argent ! — conclut -il fièrement et
avec une pointe de dédain pour l'homme.
Du coup, le boutiquier se montra très obséquieux.
Jean eut alors une minute de joie énorme : dans la rue,
il s'arrêta à causer avec l'un et l'autre, trouvant les
srens charmants, la vie adorable, le ciel d'une pureté
douce au regard, les arbres qui verdoyaient pleins d'un
charme attendrissant. En entrant dans la maison, il
embrassa Louise, il embrassa Rose et Paul, il embrassa
les bessonnes, il embrassa sur les deux joues sa vieille
mère, laquelle se montra étonnée de cette soudaine
accolade et de la joie extraordinaire de Jean. Quant
à lui, descendu maintenant dans sa classe vide
d'élèves à cette heure, il y chantait à tue-tête comme un
cantique de délivrance.
Huit jours, quinze jours s'écoulèrent. Rien. Pourtant
le ravissement et la belle confiance de Jean persistèrent.
— Bah ! disait-il, ça viendra. Une enquête discrète,
oa demande du temps.
Et, ranimés par cet espoir, ils s'en leurrèrent, ils en
vécurent jalousement. Qui a le rêve, a le bonheur. Jean
n'avait jamais été aussi heureux que ces jours-là.
Une autre semaine encore. Une crainte vague ne tarde
pas à naître, Jean attend fiévreusement le passage du
piéton. Va-t-il lui apporter la bienheureuse lettre aux
cinq cachets rouges, le message porteur de tran-
quillité? Et, à chaque déconvenue, la crainte aug-
mente, se précise et c'est dans le cœur de l'insti-
tuteur un à-coup douloureux, après la constriction de
l'attente.
Enfin, il s'impatiente. Il écrit. Pas de réponse. L'idée
qull a été dupé lui vient ; il la chasse ; elle l'obsède ;
80
mais il n'ose se plaindre, il affecte, devant Louise, une
gaieté qu'il n'a plus.
Puis, un jour, il trouve dans le même journal un
entrefilet qui confirme ses soupçons et ruine ses
espoirs. A la suite de plaintes nombreuses, M. X***,
un filou, venait d'être arrêté. Bénévolement, le journal
prévenait ses lecteurs de se méfier de certaines
annonces, et, pour dégager sa responsabilité, citait
les célèbres paroles : « La quatrième page est un mur,
y afliche qui veut. » Il le prouvait uniment en insérant
d'autres annonces de même sens à cette quatrième
page, véritable nasse où vont se prendre tant de pau-
vres gens.
XII
A la certitude que son dernier espoir s'effondrait,
Taccablement de Jean fut inmiense. Pourtant, il n'eut
pas une révolte, se sentant coupable d'aveuglement,
traitant sa sotte confiance d'imbécillité. Oui, imbécile
que de s'obstiner à espérer l'irréalisable I Prendre pour
un banquier le filou qui l'avait si bien grugé î Comme
si l'on avait jamais vu des banquiers cousus d'or faire
des avances, offrir de l'argent à de pauvres hères comme
lui! Vraiment, la misère rend stupide et son insou-
ciance lui paraissait coupable. Avec ces dix francs,
les bonnes chaussures qu'il pouvait acheter à Rose et
à Paul I Et cette pensée lui fut si cruelle, qu'il se mit à
verser de silencieuses grosses larmes.
Coste aurait voulu entretenir Louise dans ses illu-
sions ; mais le pourrait-il longtemps encore ? Aussi il
préféra lui tout raconter. Ce fut une nouvelle scène dé-
chirante ; mais son cœur repentant, plein d'amour et de
pitié pour la faible créature, dut trouver des paroles si
8i T.
douces, des consolations et des caresses si tendres que
Louise, pleurante sur l'épaule de son mari, finit par lui
sourire et murmura, en se blottissant plus avant dans
ses bras, pour tout reproche :
— Oh! mon ami que tu es bon... oh! mon Jean que
nous sommes malheureux !
Ces simples mots firent du bien à Coste. De nouveau
il courba la tète sous le joug pesant, heureux dans son
malheur d'aimer ardenmient et d'être aimé. Et néan-
moins plus que jamais l'argent manquait dans la mai-
son où errait l'aveugle, toujours méfiante, car elle'
cherchait en vain à s'expliquer les silences de son fils et
de sa bru, après leurs éclats de gaieté et leurs expan-
sions des semaines précédentes.
Pour arriver à la lin du mois sans avoir à les renou-
veler, Louise ménagea ses médicaments qui coûtaient
si cher et qui représentaient pour elle la santé. Jean se
consumait de regret.
— C'est ma faute, pensait-il. Je n'aurais pas dû être
si bête.
Oui, pas ça dans la maison et cependant il allait lui
falloir de l'argent. N'était-il pas convoqué pour une
conférence pédagogique qui devait réunir au chet-lieu
tous les instituteurs du canton, le 28 mars, c'est-à-dire,
le lundi suivant ? Certes, il se promettait de s'y rendre
à pied et d'y dépenser le moins possible. Mais, décem-
ment, il ne pouvait partir sans un sou dans ses poches;
sait-on jamais ce qui peut advenir?
Il fallait de l'argent. Pour s'en procurer, Jean prit la
diligence et alla engager au mont-de-piété sa montre et
quelques bijoux de sa femme. Il en coûta, certes, beau-
coup à Louise de se séparer de ses bagues et de son
bracelet d'argent, humbles cadeaux de Jean au temps
82
des fiançailles, riens précieux et seuls restes visibles
d'un cher passé d'amour.
Dès son arrivée à Montclapiers, Coste fila vers un
quartier éloigné du faubourg où s'arrête la diligence, et
là discrètement se renseigna. Une fois l'adresse connue,
il se dirigea furtivement vers le mont-de-piété, choisis-
sant les rues peu fréquentées de peur de se trouver sou-
dain en face de quelque connaissance. Il lui semblait que
tous ces gens qu'il rencontrait devinaient son projet, le
regardaient avec dédain, et le rouge de la honte em-
pourprait alors son visage. Plusieurs fois, il passa et
repassa devant la porte du mont-de-piété , n'osant
entrer, le cœur aussi serré d'angoisse et de honte que
s'il allait tenter une démarche infamante. Comme il
enviait l'indifférence résignée d'une chétive femme,
apportant le paquet de linge qui lui permettrait de don-
ner une bouchée de pain aux siens ou les allures désin-
voltes, gouailleuses, de deux étudiants en dèche qui, un
rire aux lè^Tes, allaient mettre au clou la montre contre
laquelle « la tante » leur céderait le louis indispensable
pour nocer gaiement, le soir, avec des filles. Enfin,
après avoir longtemps hésité, Jean profita d'mi moment
où la maison semblait déserte, regarda d'un œil égaré
autour de lui et se gUssa dans le corridor, ne sachant ni
où s'adresser ni que dire.
Dans le bureau, l'employé leva les yeux sur le nouvel
arrivant avec une complète indifférence. Néanmoins,
Jean crut voir de la moquerie dans ce froid regard et
vite, en balbutiant, étala ses bijoux. D'une main trem-
blante, il saisit les quelques écus qu'on lui remit en
échange et s'enfuit précipitamment de ce mauvais lieu
où il croyait être resté un siècle. Accablé de honte, les
joues en feu, titubant comme un homme ivre, il hâta le
pas pour sortir de cette rue épouvantable et compro-
83
mettante. Son regard trouble ne distinguait plus rien.
Soudain, au tournant de la rue, un vieux monsieur se
dressa devant lui et l'interpella :
— Tiens, c'est vous, monsieur Costeî Comment ça
va-t-ilàMaleval?
Jean eut un afflux de sang à la tète, puis il pâlit
affreusement. Comme à travers un voile, il reconnaît le
père Largue, son ancien directeur de Peyras. Horrible-
ment gêné, il craint d'être deviné. *
— Mais, d"où venez-vous donc?... Vous paraissez
malade.
Jean eut la force de mentir.
— Je me suis buté contre un caillou, dit-il, et le pied
me fait très mal... oui, très mal.
— Quelque cor douloureux, hé ! hé !....
M. Largue riota. Cette attitude, sembla-t-il à Jean,
était odieuse et méchante. Sur que le directeur avait
compris, Jean aurait voulu s'engloutir dans le sol.
M. Largue s'informa de madame Coste et des enfants.
— Oh! merci, merci... ils vont très bien, — murmura
Coste, éperdu, ne sachant plus ce qu'il disait.
— Alors, peut-on vous offrir un bock?...
Jean s'excusa, prompt à s'échapper. Si bien que
M. Largue le voyant s'éloigner si vite ronchonna :
— Mais quelle mouche le pique, ce sot personnage?...
On dirait que je lui fais peur... Cependant, je croyais
que nous nous étions quittés bons amis !...
Jean courait presque dans les rues, sans but, sans
direction, pour fuir. Affolé, les tempes battantes, il ré-
pétait douloureusement :
— Oh ! oui, il a compris, il m'a vu sortir... Il ricanait
en regardant mon pantalon usé, mes souliers éculés. Il
dira à tous, là-bas, àPe\Tas, qu'il m'a vu aller au mont-
de-piété... Il le dira à l'inspecteur... tous mes chefs sau-
84
ront que je suis misérable... mon Dieu! mon Dieu I
quelle honte !... quelle honte !...
Avec ses idées étroites, son amour-propre de petit
fonctionnaire, il croyait sa dignité perdue à jamais,
s'exagérait les conséquences, au cas où M. Largue —
qui d'ailleurs ignorait que le mont-de-piété fût dans
cette rue — parlerait du dénuement de son ancien ad-
joint. Ses chefs avertis, Coste s'imaginait sa situation
compromise, l'avenir barré, les mauvaises notes pleu-
vant dru comme grêle sur son pauvre dos.
Les yeux lui piquaient; il s'arrêta, prêt à pleurer. Une
haine farouche lui vint contre cet homme apparu sur
son chemin, pour son malheur. Il se dit que sans
M. Largue, il n'aurait pas été déplacé, qu'il serait
encore là-bas, à PejTas, tranquille comme jadis, pauvre
mais ne devant rien à personne et ignorant l'àpreté de
toutes les hontes bues.
Mais au souvenir des siens, sa rage tomba. Un grand
abattement succéda. Mélancolique, Jean erra plusieurs
heures dans les ruelles solitaires d'un faubourg s'ou-
vrant sur la rase campagne, toute verdoyante au soleil,
où il était parvenu sans savoir comment.
Le cadran d'une horloge marquant deux heures lui
rappela que le moment du départ approchait. Il rentra
dans la ville, se hâta de faire ses achats. Sur les boule-
vards, où circulait une foule animée, il acheta, pour son
déjeuner, — car il était à jeun — un croissant de deux
sous et une tablette de chocolat. Il cassait son pain et
son chocolat dans sa poche, par menus morceaux
qu'il avalait presque sans mâcher, la main devant
la bouche.
Un clair soleil printanier jouait parmi les graciles
verdures des marronniers, des acacias et des platanes.
Les voitures sillonnaient le boulevard. La même envie
85
qu'il avait éprouvée lors de son dernier voyage, étrei-
gnit tout d'un coup le cœur de Coste, encore plus âpre-
ment. Le triomphe insolent des parvenus qui défilaient
sous ses yeux, jouissant de la vie et de la lumière,
souflletait sa misère.
XIII
Par discrétion et par goût, l'institutrice, mademoiselle
Bonniol, continuait de vivre à l'écart et fréquentait peu
chez les Coste. Ceux-ci, d'ailleurs, de crainte qu'elle ne
soupçonnât leur complet dénuement, ne lui faisaient
guère plus d'avances.
Les rares fois que la vieille demoiselle avait pénétré
dans leur logis, l'attitude embarrassée , le trouble
visible , l'accueil hésitant de Coste et de Louise ,
malhabiles à dissimuler, avaient frappé mademoiselle
Bonniol. Elle crut comprendre qu'on désirait vivre en
bons voisins, mais pas plus. Dans son égoïsme de vieille
fille, douce et un peu timide, elle aimait trop son isole-
ment et son quant-à-soi pour se formaliser de la rareté
de ces rapports stricts et, au fond, elle en était raivie.
Dès qu'elle se retrouvait dans son intérieur, soit à bavar-
der d'une voix fluette et mignarde auprès de ses bètes
chéries, à qui elle s'adressait comme on s'adresse à de
petits enfants, soit, le soir, quand sonne l'angélus, à
prier longuement en mémoire de ses parents, morts
depuis bien des années, mademoiselle Bonniol ne rêvait
rien de meilleur que cette \ie monotone, effacée, sans
grandes joies, mais aussi sans heurts et sans cha-
grins.
Parfois, en bonne collègue et par amabilité, si elle
rencontrait Rose et Paul jouant dans le vestibule, elle
86
les emmenait chez elle et alors les caressait et les bour-
rait de confitures, de gâteaux et de bonbons, dont elle
et ses bêtes étaient très friandes. C'étaient de beaux
jours pour Rose et Paul peu habitués à ces douceurs.
Pourtant, la turbulence des deux enfants ne lui plaisait
qu'à demi, non que leur présence lui fût jamais impor-
tune ou insupportable, mais parce qu'elle adorait avant
tout sa tranquillité égoïste. Après qu'elle avait passé sa
journée entière au milieu de ses élèves, fillettes bavardes
et remuantes, l'institutrice avait soif de calme et elle
éprouvait un charme puéril, toujours renouvelé, à rega-
gner son étroit logis.
C'est pourquoi, tout en s'attachant de part et d'autre
à vi\Te en bons termes, ni Coste ni mademoiselle Bon-
niol ne faisaient rien pour resserrer leurs rapports et
encore moins pour les multiplier et les rendre intimes.
L'instituteur et l'institutrice se croisaient-ils dans le
vestibule ? D'ordinaire, ils échangeaient quelques mots
aimables ou banals, s'arrêtaient parfois à causer de
leurs élèves ou des choses de leur métier. Cela arrivait
assez souvent, le soir, à l'heure de la sortie de classe.
Mais depuis quelques mois, on se contentait la plupart
du temps de se saluer amicalement et c'était tout.
Cependant les deux collègues s'estimaient fort : lui,
à cause des manières et de la figure avenante de cette
vieille demoiselle si discrète et si proprette ; elle, par
pitié pour ce grand garçon très doux, chargé de famille,
sans cesse besognant après sa classe aux soins du mé-
nage et remplaçant sa femme malade, sans jamais se
plaindre.
Mademoiselle Bonniol ne se doutait pas de la misère
profonde où se débattait Coste. Elle le croyait seulement
gêné, ce qui, d'ailleurs, ne la surprenait guère, car si
son traitement lui suffisait largement, à elle seule, elle
87
comprenait quels miracles d'économie il fallait réaliser
quand on avait les charges de Coste.
Cependant, quelques jours avant la conférence péda-
gogique, elle crut bien faire en lui proposant de partir
ensemble avec la diligence et de descendre dans le
même hôtel du canton.
— C'est au Cheval Blanc que nous allions avec votre
prédécesseur, — se hàta-t-elle d'ajouter en remarquant
qu'une légère contrariété plissait le front de Coste.
A quoi celui-ci lui fit observer, en balbutiant :
— C'est que j'avais projeté de faire la route à pied...
Nous sommes si sédentaires... J'aime tant marcher...
Mais il se reprit vite, car il crut apercevoir un certain
étonnement dans le regard de l'institutrice. Plus à l'aise,
il se serait certainement tenu à son idée, y aurait donné
suite, sans s'occuper d'autrui ; rtiais très pauvre, c'est-
à-dire très susceptible, il s'effarait d'un rien, craintif au
dernier point de laisser entrevoir l'étendue de sa mi-
sère. C'est pourquoi son amour-propre ombrageux lui
fit ajouter aussitôt, avec empressement :
— Mais non, réflexion faite, c'est trop loin... tant
vaut-il que je prenne la diligence avec vous. Donc,
entendu, mademoiselle, nous ferons lundi comme vous
faisiez avec mon prédécesseur.
Seul, il en souffrit. Ses projets d'économie s'en allaient
à vau-l'eau. Coûte que coûte, par lui sot respect
humain, il lui faudrait dépenser ce qui restait de l'ar-
gent prêté*par le mont-de-piété. Et dire que sa Louise
avait répandu tant de larmes, en lui remettant ses hum-
bles et chers bijoux I que pour l'avoir cet argent, il
avait enduré tant d'humiliantes tortures dans les rues
de Montclapiers ! La veille encore, il se flattait d'é\'iter
tout frais d'hôtel, car il se proposait d'emporter dans
ses poches quelques menues provisions qu'il s'en irait
manger, en se cachant, aux environs de la petite ville ;
il se disait qu'il trouverait facilement im prétexte pour
s'écarter de ses collègues, à l'hem-e du repas, sans que
ceux-ci pussent s'en étonner. Et voilà que, pris au
dépourvu, il devrait, après la conférence, faire comme
les autres, se payer un bon repas dispendieux, pendant
que les siens manquaient de tout.
— Au diable leurs conférences î bougonnait-il. Nous
sommes si riches, les instituteurs de village, pour qu'on
nous impose de pareils frais... Est-ce qu'on ne devrait
pas nous indemniser, alors... Il ne me manquerait plus
maintenant que d'être chargé de faire la leçon... Il
faudra que j'y jette un coup d'œil, pourtant... Maudites
conférences... pour ce que cela sert.
La conférence pédagogique varie, dans les détails de
son organisation, selon les départements. Mais d'ordi-
naire elle dure un jour et comprend deux séances.
L'une est consacrée à la lecture des mémoires faits par
des instituteurs et institutrices sur telle ou telle ques-
tion de méthode ou de discipline qu'a choisie, long-
temps à l'avance, l'inspecteur d'académie et qui est
portée à la connaissance des intéressés par l'intermé-
diaire du bulletin départemental. Ces sortes de travaux
en principe sont facultatifs, mais ils tendent, presque
partout, à devenir obligatoires. Ils donnent lieu à des
discussions au moins intéressantes, à des échanges
d'idées toujours fructueux.
L'autre séance est remplie par une leçon pratique
que fait devant ses collègues l'instituteur ou l'insti-
tutrice désigné par le sort, leçon dont le sujet, connu
aussi à l'avance, est préparé par tous. II y a là aussi
matière à des observations réciproques, à des compa-
raisons précieuses pour tous, à des critiques courtoises
89
dont profitent surtout les débutants. En outre Tinspec-
teur primaire, qui dirige et résume les débats, donne, au
cours de la réunion, des conseils généraux à ses subor-
donnés, leur fournit des indications sur la marche et le
résultat des études, leur fait part des rapprochements
qu'il a pu faire, des remarques qu'il a pu recueillir
durant ses inspections dans les diverses écoles de sa
circonscription, toutes choses excellentes en soi. Mais
ce n'est pas tout. Ces instituteurs qui vivent isolés au
fond de leurs villages se trouvant en contact deux
ou trois fois par an, il naît entre eux de bons rapports.
Se connaissant mieux, ils s'estiment, ils s'apprécient
mieux et se sentent solidaires. Enfin, on comprend
combien ces conférences, bien dirigées, peuvent éveiller
et agiter d'idées; elles excitent les instituteurs au tra-
vail, empochent certains maîtres de se laisser aller à la
routine et à l'indifférence où ils finiraient par sombrer
irrémédiablement, s'ils n'étaient tenus en haleine et
arrachés, de temps à autre, à l'isolement pernicieux et
déprimant du village où ils n'ont pour toute société que
des paysans ignorants et rudes. C'est pourquoi ces con-
férences, désormais entrées dans les mœurs des insti-
tuteurs, ne soulèveraient aucune contestation s'ils pou-
vaient s'y rendre sans arrière-pensée, ni souci d'argent.
Le dimanche soir, Jean brossa kii-même ses pauvres
habits, passa de l'encre aux rebords blanchis de son
chapeau et aux coudes de sa redingote. Un malencon-
treux coup de brosse fit craquer la couture du pantalon
dont le fond, usé à force de se frotter aux chaises et aux
bancs de la classe, avait à la lumière de la chandelle
l'épaisseur d'une toile d'araignée. Louise, qui avait eu
une mauvaise journée, était endormie. Jean n'osa la
réveiller. Maladroitement, il raccommoda la déchirure,
90
travail diiPicile et délicat. Cela lui prit un temps infmi
et le fit suer à grosses gouttes. Il vint à bout de cette
reprise, mais on en devine l'aspect et la solidité.
— Bah I fit-il, ça ne se verra pas ; les basques de la
redingote le cacheront.
Onze heures sonnèrent au clocher de l'église.
— Ça m'a pris du temps... je ne croyais pas qu'il était
si tard... Pourtant, il faut bien que je revoie un peu la
leçon de demain.
Brisé de fatigue, les yeux gros de sommeil, il parcou-
rut rapidement un manuel, sans réfléchir, sans prendre
de notes. Nul doute que le sort ne lui fût favorable ; il
comi^tait bien que ce serait un autre que lui qui ferait
la leçon pratique devant ses collègues et l'inspecteur.
XIV
Le lendemain, à neuf heures, la diligence s'arrêtait au
chef-lieu de canton, aux claquements de fouet du pos-
tillon qui, les joues enflées, sonne éperdument d'un
clairon bosselé et vert-de-grisé. Goste et mademoiselle
Bonniol en descendirent et se dirigèrent vers l'école
communale. Une vingtaine d'instituteurs et d'institu-
trices y étaient réunis déjà, causant en groupe dans la
cour de récréation.
Tous les regards convergent vers les nouveaux arri-
vants. Coste en est gêné. Grâce à ses rafistolages de la
veille, il croyait passer inaperçu. Mais en voyant cer-
tains de ses collègues si cossus et qui le fixent par
curiosité, il perd de son assurance.
Mademoiselle Bonniol le présente; on l'accueille cor-
dialement ; cependant son trouble augmente. On va
sûrement remarquer ses vêtements minables. Les pieds
91
joints, il s'attache à dissimuler le bas de son pan-
talon, qui s'effiloche aux chevilles. Puis, il s'aperçoit que
les détails de leur mise n'indiquent pas l'aisance chez
quelques-uns de ses collègues. Certes, même ceux-là lui
paraissent moins misérables d'aspect qu'il ne Test lui-
même. Il se complaît, une fois l'attention détournée de
lui, à rechercher les marques visibles de leur pauvreté,
à relever les traces d'usure, les tares des vêtements
désuets, des chaussures longtemps portées et, à les
examiner ainsi, il éprouve une vague joie, il retrouve
un peu d'assurance. Il voudrait les savoir tous aussi
dénués que lui. Au cours de ses investigations, ses
yeux s'arrêtent sur les bottines éculées d'un stagiaire.
Celui-ci paraît d'ailleurs n'en avoir cure. Petit, pâle,
assez joli garçon, l'air et la voix d'un gavroche, il pérore
dans les groupes. Il est instituteur-adjoint à l'école du
canton et répond au nom de Bertrand.
Comme de juste, on parle de la modicité des traite-
ments. Tous et toutes se plaignent amèrement.
— Le bon billet que leur loi de iS8f)I — dit un insti-
tuteur, des mieux vêtus cependant. — On nous a fichus
dans le sac. Il faut une éternité pour avoir une promo-
tion de deux cents francs. On ne met plus les vieux à
la retraite ou rarement, et les jeunes piétinent sur place.
Je vais avoir douze ans de services et je gagne mille
francs. Pendant un certain temps, on a jeté l'argent à
pleines poignées, il est vrai, pour de belles constructions
scolaires. Certes, nos aînés en ont profité un peu. J'en
connais qui ont eu leur traitement garanti en 1881, en y
comprenant tous les suppléments et indemnités qu'ils
recevaient des communes... D'aucuns, ceux des villes,
gagnent gros ainsi... Puis, tout a changé; les temps
difficiles sont venus; on ne parle que d'économie, après
avoir gaspillé, après nous avoir promis le Pactole. Pas
92
de crédits, le budget est en déficit; plus de retraites, et
partant de rares promotions... Les Chambres ne veulent
rien voter, faute de recettes suffisantes, voilà ce qu'on
nous corne aux oreilles quand nous réclamons... Oui
trop d'inégalité... L'administration n'a plus le sou et
parcimonieusement nous mesure l'avancement. Se
plaindre? Va-t-en voir s'ils viennent, JeanI Des paroles
en l'air, ça ne manque pas... Douze ans de services et
me voilà encore à la cinquième classe. Heureusement
que ma femme avait quelcpie bien. Sans cela la misère
noire, 79 francs 16 par mois, soit 2 francs 63 par jour,
un peu moins que ne gagne un journalier chez nous...
Ça ne fait-il pas pitié?... Et si l'on avait des charges
de famille I
— Et nous donc, les stagiaires, — s'écria impétueuse-
ment Bertrand, — n'est-ce pas pire que vous?... J'ai
débuté ici comme adjoint ; la commune endettée nous
refuse tout su^^plément. J'ai donc 900 francs par an,
plus 25 francs d'indemnité de résidence I Mon directeur
est garçon, il mange à l'hôtel et ne peut nourrir ses
adjoints dans les prix doux, comme certains le font.
D'un côté, je ne m'en plains pas trop, je suis plus libre.
Mais il faut que je paye dans une « turne » pas très
ragoûtante 60 francs, oui 60 francs, messieurs, de pen-
sion. Et je vous assure qu'on ne nous fiche pas dans
le bec des poulets sautés ni des cailles. Avec les menus
frais, c'est 62 ou 63 francs par mois à débourser, dès
qu'on sort de chez le percepteur. Or, retenue faite,
je touche 73 francs 23, pas un radis de plus. Reste
10 francs 23 pour mes autres dépenses. Hein ! voilà le
triomphe, voilà l'éloquence des chifi'res î... 10 francs 23!...
Aussi pigez-moi ça, je suis vêtu comme un prince. Je
vais chez le tailleur, quand il me tombe un œil. C'est pas
nous qui enrichiront les cafetiers! L'année prochaine,
93
je suis soldat, oui, sac au dos, et je vous assure que
n'étaient les frais d'école normale qu'on m'obligerait à
rembourser, je repiquerais sans hésiter, d'enthou-
siasme, et j'enverrais le métier et mes gamins morveux
à tous les cinq cents diables î
On rit. Bertrand était un faubom-ien de Montclapiers,
et, en bon enfant d'une assez grande ville, il avait la
langue bien pendue.
— Le secrétariat de la mairie, disait d'ailleurs un
titulaire, pas toujours; il y a aujourd'hui dans les
villages des bonshommes, fils, frères, cousins du maire,
qui nous l'enlèvent et prennent poiu* eux les deux ou
trois cents francs qui ser^'iraient à mieux l'aire bouillir
nos pots. C'est mon cas ; le maire a pour secrétaire son
oncle, une vieille baderne qui n'a jamais su son ortho-
graphe... D'ailleurs, ce n'est pas ime ressource sûre,
car si vous déplaisez au maire, il vous casse aux gages...
Et les cadeaux, autre misère!... Oui, comptez là-dessus
et vous verrez plus tard, les jeunes... De belles pro-
messes, oui; puis, entre temps, quelque morceau de
lard rance, des couennes, une douzaine d'œufs parfois
couvés, dont on se débarrasse, ou bien une panerée
d'amandes ou de raisins... Et la circulaire ministé-
rielle! —
— Oh! les circulaires, — riposta Bertrand avec un
geste de gavroche, — si jamais j'échoue dans un village,
pourvu qu'on apporte, j'accepterai des deux mains, et
avec un grand merci : cheval donné, on ne regarde pas
à la bride.
— Cependant, à écouter tous les fabricants de beaux
discours, — reprit un autre instituteur, — nous n'avons
plus rien à désirer... on a tant et tant fait pour nous !...
— Ah! zut, — s*écria Bertrand, — la jolie position
que la nôtre... Oui, je sais qu'il y a encore quelques
9Î .
bons postes, avec des suppléments communaux. Mais
ça c'est pour ceux qui ont du piston et l'échiné souple...
Mes parents, des ouvriers, se sont saignés aux quatre
veines pour me tenir à l'école supérieure de Montcla-
piers, jusqu'à seize ans, puis pour payer mon trousseau,
mes livres et mes menues dépenses à Fécole normale...
J'en suis sorti avec le brevet supérieur et de belles
phrases sur le rôle admirable de l'instituteur !.., J'aime-
rais mieux un peu plus de galette. . . On m'a envoyé ici,
où je gagne neuf cents francs. Notez que j'ai quatre
frères ou sœurs plus jeunes que moi. Avec cette nichée,
plus moyen de compter sur les vieux ; c'est à peine s'ils
ont assez pour eux... Que voulez-vous que je fasse?
A trente ans, j'aurai mille francs comme titulaire de
cinquième classe... Et pour arriver à cette mirifique
situation, j'ai devant moi cinq ou six ans conmie sta-
giaire à quarante-neuf sous par jour, oui, 2 francs 44
pas plus!... Ahl malheur I ils mériteraient que nous
fissions la classe en savates et en veston troué aux
coudes I...
Cette boutade souleva un long éclat de rire. Coste,
lui, écoutait, intéressé, quoique n'osant rien dire, pour
ne pas attirer sur soi l'attention de ses collègues ; mais,
au fond, dans le caquet faubourien de Bertrand et dans
les paroles découragées des autres, il reconnaissait la
plupart de ses préoccupations constantes, il approuvait
delà tète, et, songeant à son dénuement, il se disait que
de tous ceux qui se plaignaient là, il était, lui le silen-
cieux, le plus misérable.
Bertrand recommençait de plus belle à gouailler. Sa
voix aigrelette semblait pétiller ; il se grisait de pa-
roles et de gestes, sa verve fouettée par les rires
que ses réflexions faciles et comiques amorçaient et qui
fusaient de groupe en groupe.
95
— Bah I — s'écria-t-il, avec le cynisme de la jeunesse,
ne s'attachant nullement à le déguiser, l'aflichant,
l'exagérant au contraire, — bah I je m'en fiche au fond...
Ça changera peut-être. En attendant, je fais gaiement
des dettes...
— Oui, mais il faudra les payer, ces dettes, ou gare
la saisie-arrèt. Et puis, les mauvaises notes, les obser-
vations moroses des chefs...
— Peuh ! les mauvaises notes — un emplâtre sur une
jambe de bois... Quant aux dettes, flûte I on les paiera,
à la longue. Que diable î on saura bien se mettre en
chasse, le moment venu, battre les buissons et lever
quelque bon gibier parmi les demoiselles du village...
Pourquoi ne pas dénicher quelque paysanne qui,
pour être madame, car je suis, moi, un monsieur, m'ap-
portera et ses biaux écus et ses vignes... On bou-
chera les trous avec.
Et comme tous autour de lui se tordaient, il s'exci-
tait, blaguant de plus en plus fort. Maintenant, avec le
ton d'un charlatan dégoisant son boniment, avec les
grimaces d'im clown de foire paradant à l'entrée de sa
baraque pour l'émerveillement des badauds, il pour-
suivait :
— Si quelqu'un parmi vous connaît ce phénix, cet
oiseau rare, qu'on me l'adresse. Je ne suis pas regar-
dant. Que la future soit bancale, borgne, tordue,
bossue, vieille à n'avoir plus de dents, même le
chef branlant, peu m'en chaut. Le magot, c'est l'es-
sentiel.
Les rires redoublèrent. Bertrand triomphait, redres-
sant sa jolie tête à l'évent. Cependant, les institutrices
commençaient à trouver le cynisme du jeune homme
odieux en pareille et si sérieuse matière : quelques-unes
s'éloignèrent, mécontentes de ce verbiage continu.
♦ 96
Mais sous ces exagérations voulues, à travers ce
bagou de faubourien cherchant à épater, les jeunes gens
retrouvaient traduit, par trop crûment il est vrai, l'un
de leurs plus chers désirs : faire un bon mariage.
Eux aussi, pour la plupart, étaient contaminés par la
lèpre de notre temps : l'amour exclusif, la possession
de l'argent. Plusieurs étaient entrés à l'école normale
primaire sortant pour la première fois de leur village,
mal dégrossis physiquement et intellectuellement, maiî>
déjà l'miagination en travail et rêvant un avenir splen-
dide, assuré de monsieur instruit et élégant. Leurs
études finies, ils se voyaient déçus dès leurs premiers-
pas dans la vie, dont les exigences matérielles les
tourmentaient aussitôt ; besoigneux , ils avaient vite
déchanté, surtout ceux, et ils étaient les plus nombreux,
dont les parents, ouvriers ou paysans, ne pouvaient
soutenir les débuts. Cet argent, qu'on leur mesm-ait
parcimonieusement, devenait, dans la banqueroute de
leurs espoirSj le but à atteindre. Par ailleurs, ils consta-
taient que des camarades d'enfance, entrés dans d'autres
administrations, jouissaient vers vingt-cinq ans, après
un stage moins long que le leur, d'un traitement qu'ils
n'atteindraient, eux, qu'à l'âge de quarante ans et plus.
Que faire alors. Ce qui leur apportait une compensation,
c'était de savoir, de se dire que l'inslituleur, estimé et
envié des paysans, fait souvent un bon mariage.
Légende vraie jadis, mais qui s'en va, car les riches
campagnards ne veulent plus guère de l'institu-
teur, ce sans-le-sou, pour gendre. Mais ils y croyaient
encore et pour eux tout tendait à cela : trouver la fenmie
dont la dot leur donnerait la sécurité matérielle.
Avec cette hantise, ils devenaient très ulihtaires et se
gardaient de leur âge, de la divine et désintéressée
passion d'aimer pour aimer.
97
VI
Quelques-uns épousaient des institutrices et leur
double traitement suffisait alors largement. Mais c'était
lexception. beaucoup hésitaient devant les risques :
maladies, venue des enfants nécessitant parfois la
démission ou les congés non rétribués de la femme.
C'est aussi pourquoi beaucoup d'institutrices coiffaient
sainte Catherine. Il est vrai que leur existence
était moins précaire que celle des instituteurs et que,
malgré la modicité de leur traitement, elles arrivaient
facilement à vivre, car elles faisaient elles-mêmes leur
« popote » et pouvaient mieux gouverner leur budget.
Leur mise, en tout cas, ne décelait pas la gène; par des
miracles d'économie, possibles à mie fenmie seule, on
voyait même les simples stagiaires à huit cents francs
dans une toilette soignée, coquette même chez celles
qui avaient du goût. Elles ne se plaignaient presque
pas, se contentaient d'écouter et d'approuver du sourire
les doléances de ces messieurs.
On riait encore des saillies de Bertrand, que le direc-
teur de récole parut sur le seuil de la porte.
— Monsieur l'Inspecteur est là, dit-il.
XV
On s'empressa aussitôt de pénétrer dans la classe où
se tiennent les conférences. Les instituteurs s'assirent
aux tables des élèves, les institutrices sur des chaises
alignées de chaque côté, le long des murs.
Coste se glissa aux derniers rangs, avec les adjoints.
Il se faisait petit, tout petit, heureux maintenant de se
sentir à l'abri des regards indiscrets. Le silence se fît
dans la salle, car l'inspecteur était craint et, à tort ou
à raison, ne passait pas pour être des plus commodes.
98
Pour le moment, raide sur l'estrade, il compulsait
quelques papiers étalés sur la chaude. C'était un bel
homme de trente-cinq à cpiarante ans, la barbe très
noire et taillée en pointe, le teint brun, le front large et
découvert, le regard di^oit mais un peu dur. Brusque-
ment, il redressa la tète et, d'un coup d'œil circulaire.
— le regard du chef — il s'assura que personne ne
manquait. Très élégant, il cambrait sa taille bien prise
dans une redingote aux revers de soie, la boutonnière
décorée d'un discret ruban violet. Tout à l'importance
de ses fonctions, le masque sévère, il se gourmait dans
une attitude quasi-officielle, dominatrice, pontifiant et
très poseur même, de l'avis de ses subordonnés. Dis-
traitement, sa main une et ornée d'une bague promenait
dans la moustache et dans la barbe im peigne en écaille
blonde.
Enfin il laissa, d'un air satisfait, tomber de sa bouche
très rouge, bien meublée de dents blanches, ces simples
mots :
— Messieurs, je déclare la séance ouverte.
On élut, à mains levées, un vice-président et un secré-
taire. Après les préliminaires habituels, l'inspectear,
ayant consulté sa montre, ajouta :
— A cause de leur éloignement et des communica-
tions difficiles, plusieurs d'entre vous n'ont pu se ren-
dre assez lot pour que la conférence eût lieu de meil-
leure heure. La matinée est déjà avancée. Nous remet-
trons donc à la séance de ce soir la lectiu'e et la
discussion des mémoires traitant le sujet proposé. Pour
employer le temps qui nous reste jusqu'à midi, nous
allons commencer par la leçon pratique.
Sur-le-cliamp, on procède au tirage au sort. Une
courte émotion fait légèrement pâlir les institutrices,
qui, pour la plupart, appréhendent d'avoir à parler
99
devant leurs collègues barbus et d'être exposées à leurs
critiques et à celTes de leur chef.
Là-bas, dans son coin, Coste n'est pas le moins ému.
Comme pour conjurer le sort, il baisse la tète davan-
tage. Tout d'un coup, il frissonne des pieds à la nuque,
puis blêmit affreusement, sentant un coup sourd au
cœur et son sang s'arrêter. Son nom vient d'être appelé.
Autour de lui, les plus craintifs poussent comme un
soupir de soulagement. Tranquillisées et ravies, les
institutrices chuchotent entre elles.
— Je suis heureux, dit l'inspecteur, que le sort ait
désigné un nouveau venu parmi nous. Je prie monsieur
Coste de s'avancer.
Tous les regards sont tournés vers l'instituteur de
Maleval. Celui-ci tremble de tous ses membres; ses
oreilles bourdonnent, son cœur tressaute dans la poi-
trine; il n'entend plus et, l'air égaré, demeure à sa place
immobile, ne comprenant pas. Les collègues prennent
cela pour de l'émotion; on lui parle, on l'encourage. Lui
ne pense qu'à une chose ; c'est qu'il n'a vraiment pas
de chance, c'est qu'il est pris au dépourvu et qu'il va
èlre pitoyable et ridicule. Non, c'était trop jouer de
malheur! lui, qui tâchait à passer inaperçu, il est obligé
d'afii'onter les feux croisés de ces regards qui lui font
mal, de ces regards qui vont l'examiner des pieds à la
tète, contempler et détailler à loisir sa mine piteuse et
sa tenue de misérable, de pauvre hère. Pendant une
mortelle demi-heure, il lui faut parler, dans cet espace
découvert, devant ce tableau noir qui l'épouvante, sous
les yeux de son chef qui va le mal juger !
— Allons, monsieiu* Coste, veuillez avancer, dit
l'inspecteur qui sourît mais se sent flatté et ému du
trouble violent de son subordonné.
A celte invite nouvelle, Coste se dresse ; sa tête se
loo
vide, ses jambes flageolent, se dérobent sous lui ; il se
sent prêt à défaillir. Enfin, il avance, en titubant. Son
visage amaigri par les privations et les fatigues est
d'une pâleur terreuse.
D'un regard sévère, l'inspecteur, devant qui il se
trouve maintenant, l'enveloppe, l'examine. Le front du
chef se plisse : est-ce de l'impatience, est-ce du mécon-
tentement? Le pauvre homme blêmit encore plus; peu
s'en faut qu'il ne s'enfuie, apeuré, trop malheiu*eux.
— Allons, monsieur Coste, veuillez commencer... Vous
avez à faire une leçon de morale au cours moyen sur
nos devoirs de justice et de charité... Nous vous écou-
tons.
Dérision ! parler de justice et de charité, quand on
est soi-même si misérable ! sa gorge se serre, sa bouche
manque de salive. Gomme dans un éclair, il pense aux
siens et alors, dans un effort prodigieux, il essaie d'as-
sembler les quelques idées qui tourbillonnent, insaisis-
sables, dans son cerveau, telles des feuilles dans un
vent d'ouragan.
Il parle enfin, il bafouille plutôt, ce pendant que
l'inspecteur, impatienté à la longue, et ignorant la vie
de ce brave garçon, se penche sur son carnet, et rapide-
ment y crayonne (Juelque chose, une appréciation sévère
sans doute.
Coste s'en est aperçu et son désarroi augmente. II
parle à tort et à travers, la voix chevrotante, s'arrè-
tant, se répétant, sans suite, sans plan, en proie à une
terreur incoercible. Il songe à son délabrement, à l'as-
pect piteux de ses vêtements. Pour le dissimuler autant
que possible, il reste les pieds joints, raide, n'osant
lever les bras ni faire un mouvement, de peur de laisser
entrevoir la déchirure mal reprisée de son pantalon.
Cette craînle l'obsède et ce sont des phrases de manuel
loi vr.
qu'il débite à la hâte, des plirases froides, sans préci-
sion, sans ordre. Et cependant, sans être un brillant
instituteur, il sait se tirer d'affaire dans sa classe et
intéresser les élèves à ses leçons. Mais là, sous tous ces
regards qui convergent vers lui, quelques-uns moqueurs
peut-être ou plutôt gais d'avoir escp^ùvé ime coi'A-ée tou-
jours désagréable, il sue sang et eau, bégaye, impuis-
sant parfois à trouver le mot propre ; ses yeux navrés
ne se détachent pas du tableau noh', car il n'ose se tour-
ner vers ses collègues ni vers l'inspecteur, dans l'appré-
hension angoissante de Ui^e sa confusion en leurs
regards. Moins faible, il aurait pu puiser, dans l'âpreté
de ses souffrances passées et présentes, de quoi parler
éloquemment et de justice et de charité, mettre son
cœur douloureux dans cette simple leçon d'école pri-
maire ; mais il ne le peut, il ne le sait et c'est à sa mé-
moire, à ce qu'il a lu dans les livres scolaires qu'il fait
toujours appel, avec des lacunes et de brusques ar-
rêts.
A le voh' si malheureux, l'inspecteur a cependant des
paroles de pitié, d'encouragement.
— ^'oyons, mon ami, — dit-il avec bienveillance. —
vous manquez d'assurance et vous oubliez que nous ne
sommes pas ici des juges, mais des collègues réunis
pour mettre en commun nos observations, notre expé-
rience et les résultats de nos travaux. Possédez-vous
davantage et continuez sans crainte.
Ces bonnes paroles pourraient faire du bien à tout
autre. Mais Coste n'entend rien et continue, par sac-
, cades, à réciter des mots et des mots qu'il ne comprend
plus lui-même; c'est que, seule, l'obsède la pensée de
son pantalon déchiré, qu'un geste trop vif, écartant
les pans de sa redingote, peut découvrir aux yeux
de tous ; c'est que les pieds toujours joints, il s'applique
I02
à cacher l'état lamentable de sa chaussure. Soudam, au
milieu de cette angoisse, une faiblesse le prend. Il a
envie de se jeter à genoux et de crier, donnant lil^re
cours aux sanglots contenus qui l'oppressent :
— J'ai quatre petits enfants, une mère aveugle, ma
femme malade... Je travaille conmie un nègre après ma
classe, sans une heure de loisir et de calme étude...
Je meiu's de honte ! Que voulez-vous donc que je
fasse!...
Il poursuit cependant, car le mieux est de dévorer sa
souffrance. L'àme veule, il cherche à citer des exemples
de justice et de charité, mêle tout, confond tout, s'em-
barrasse de plus en plus. En un mot, une leçon bien
piteuse, bien peu intéressante, sans valeur aucune ;
pourtant, persomie ne souriait; la majeure partie des
instituteurs, les institutrices surtout, soulïraient de la
confusion de leur collègue. Certes, ils en avaient vu
d'autres échouer en pareil cas et, domptés par l'émo-
tion, rester incapables de prononcer un mot ; mais ils
pressentaient, cette fois-ci, plus qu'un embarras, plus
qu'une timidité ordinaire et, sans savoir pourquoi,
presque tous en avaient le cœur serré.
Chacun respira librement, comme soulagé, quand le
pauvre hère, ayant achevé sa leçon vaille que vaille en
un quart d'heure, regagna sa place, où il s'écroida,
cachant sa tète dans ses mains, écrasé par son insuffi-
sance et par la honte publique qui rejaillissait sur lui
et obscurcissait davantage son avenir déjà si sombre.
Son doigt essuya une larme rebelle ; dans un découra-
gement affreux, il n'éprouvait plus que le besoin d'être
loin, très loin, le besoin de pleurer, de pleurer sans
cesse pour décharger son cœur appesanti de douleur,
pour panser avec le baume des larmes la blessure sai-
gnante faite à son amour-propre.
io3
Non sans quelque compassion, l'inspecteur résuma
l'opinion générale en disant :
— M. Coste a été trop ému de se trouver pour la
première fois au milieu de nous. C'est pourquoi il a
droit à toute notre indulgence. Cependant j'ai le devoir
de vous dii'e que l'instituteur doit s'efforcer de surmon-
ter ces faiblesses bien explicables et bien excusables
parfois, mais qui peuvent, en se renouvelant, lui porter
préjudice.
Aucun instituteur n'eut le courage de faire la critique
trop facile d'une pareille leçon. A voir Coste si humble,
si effacé et si abattu, tous étaient encore émus et ils
comprirent peut-être. Sur l'invitation de l'inspecteur,
quelques-uns se bornèrent à présenter des observations
générales sur la manière dont mie leçon de morale doit
être faite aux enfants. Ils dirent que c'était l'enseigne-
ment qui demande le plus de soin, de préparation et de
conviction de la part de chaque maître. L'inspecteur
renchérit, mais avec beaucoup de tact.
— Vous avez grandement raison, dit-il; il faut vous
mettre tout entiers dans ces sortes de leçons. Qu'elles
soient animées, vivantes, basées sur des exemples pris
dans la vie ordinaire ou dans la vie de vos élèves, afin
(fu'ils sentent plutôt qu'ils ne comprennent. Certes, il ne
faut pas choisir ces exemples au hasard et vous devez
éviter de froisser, d'humilier l'enfant dont la faute peut
servir de point de départ à une leçon de morale pra-
tique. Mais ne l'oubliez pas, ici ce n'est point la mé-
moire qui doit retenir quelques préceptes plus ou moins
significatifs, mais c'est au cœur qu'il faut frapper et
arriver. Vous n'aurez rien fait, si le cœur de l'enfant n'a
pas tressailli, s'il ne s'est pas senti ému...
Suivirent d'autres conseils, devenus banals à force
d'être répétés par les pédagogues, et qui ne valent
io4
vraiment que s'ils sont niis en œuvre, sous les yeux de
l'instituteur, non par de vaines paroles, mais par un
éducateur de talent qui agit. ïàche diflîcile et délicate
entre toutes, car elle demande au maître un peu de son
àme.
— La séance est levée, messieurs, dit l'inspecteur.
Comme il est à peine onze heures, je vous prie d'être là
à une Iieure précise. Vous pourrez ainsi partir plus tôt
ou consacrer à vos affaires la fm de l'après-midi.
On sortit. Devant l'air pitoyable et navré du malheu-
reux Coste qui s'en allait, le dernier, l'inspecteur le
retint et eut encore quelques bonnes paroles pour lui.
— Oui, monsieur l'inspecteur, avoua-t-il à demi,
l'émotion m'a coupé bras et jambes. Je ne savais plus
ce que je disais.
Son amour-propre l'empêcha de donner d'autres
excuses.
— Vous tâcherez de faire mieux, une autre fois...
Allons, du courage... Avant peu, j'irai vous voû* dans
votre classe, — conclut l'inspecteur.
Cependant, Coste parti, il crut de son devoir de
consigner ainsi sur son carnet l'impression produite :
Parait être un instituteur des plus médiocres. A voir
prochainement. Tenue négligée.
Et comme le directeur de l'école du canton raccom-
pagnait, il lui demanda des renseignements siu* Coste.
— C'est la première fois, — répondit le directeur, —
que je vois M. Coste. 11 est à Maleval depuis six mois
et jamais il ne s'est présenté ici.
Au dehors, l'inspecteur n'osa appeler mademoiselle
Bonniol qui causait avec Coste et semblait le consoler.
Il craignit d'éveiller les susceptibilités de l'instituteur
de Maleval, lequel aurait sûrement deviné de quoi il
s'agissait et n'en aurait que plus souffert.
io5
Coste et mademoiselle Bonniol rejoignkent les insti-
tuteurs et les institutrices, qui, par groupes, se diri-
geaient vers l'hôtel. Tous à Tenvi essayèrent alors fra-
ternellement d'encourager lem^ collègue dont l'attitude
humiliée les touchait.
— Voyons, vous n'allez pas vous désoler pour ça?
dirent-ils. Quoique poseur, l'mspecteur est au fond un
excellent garçon, comme vous avez pu vous en assurer...
Votre cas n'est pas désespéré... D'ailleurs ça arrive à
tout le monde et plus fréquemment qu'on ne le croit...
Gomplaisamment, ils lui citèrent les noms d'autres
collègues timides qui, dans un cas analogue au sien^
avaient été impuissants à faire sortir une seule parole
de leur bouche sèche. Lui, Coste, avait du moins parlé.
Mais Jean les entendait à peme; ime humilité secrète,
profonde, amollissait son être déjà tant ballotté par les
remous de la vie. A cette heure, il souffrait moins dans
son amour-propre que dans son cœur. Quelles pires
choses sortirait-il encore de cette matinée néfaste?
Toute espérance lui ferait-elle faillite dans l'avemi? Et
il se voyait mal noté, confiné sa vie entière dans de
petits postes, sans avancement et, à cause de ses dettes
criardes et de son traitement insuffisant, toujours en
proie à cette éternelle misère dont pâtissaient les siens.
Pau\Te loque humaine, il ruminait ces décom^ageantes
pensées et suivait machinalement ses collègues, sans
plus songer à son pantalon éhmé ni à ses souliers
avacliis.
XVI
La séance du soir fut très courte. Peu d'instituteurs
avaient traité le sujet proposé, ce dont se fâcha presque
l'inspecteur, qui les menaça de rendre obligatoire pour
io6
tous ce travail jusqu'alors facultatif. Après quoi, avant
de lever la séance, il leur adressa cette dernière recom-
mandation.
— Vous savez, messieurs, cju'on se plaint partout du
recrutement de plus en plus difficile des écoles norma-
les. Chaque année, le nombre des candidats diminue.
Aussi, M. rinspecteur d'académie, qui déplore cet état
de choses, et qui craint qu'il ne nuise dans im avenir
prochain au bon renom et aux intérêts du corps ensei-
gnant, m'a chargé de faii-e mi pressant appel à votre
incontestable dévouement. Vous pouvez dans vos écoles
et autour de vous rechercher des vocations, les susciter
même, et, en tout cas, faire ime active propagande. Vous
y êtes intéressés, d'ailleurs ; car ceux d'entre vous qui
dirigent ou sont appelés à diriger des écoles à plusieurs
classes seront bien aises, le cas échéant, de trouver en
leurs adjoints des collaborateurs intelligents et à la
hauteur de leur mission. Or, cela n'est possible que si
le nombre des candidats à l'école normale est assez
grand pour qu'on puisse faire un choix qui s'impose si
l'on tient à avoir plus tard de bons instituteurs... Nous
comptons donc sur vous, messieurs.
La conférence prit lin sur ces mots, accueillis d'ail-
leiu*s sans enthousiasme, plutôt même très froidement.
Il était tout au pUis trois heures de relevée. Dans les
rues rayonnait un tiède soleil printanier. Le ciel était
d'une sérénité exquise, aussi doux qu'un regard d'en-
fant.
La plupart des institutrices se répandirent sur les pro-
menades et aux environs de la petite ville. Les arbres
parés de la soie tendre des jeunes feuillées commen-
çaient à donner une ombre légère que brodaient de per-
les et de lamelles d'or les rayons filtrant au travers des
branches comme à travers les jours de dentelles vertes.
107
Et dans ce fouillis délicat de verdures naissantes,
jQeurantbon le printemps, s'abritaient et disparaissaient,
vues de loin, les vieilles maisons du bourg tout réjoui
et ceint d'une couronne de platanes dont les cimes se
balançaient au-dessus des toits noirs.
Les instituteurs se dirig-èrent vers un café. Jean les
suivit à la remorque, ne pensant plus et sans se préoc-
cuper de la dépense qu'il allait faire. Dans un grand
besoin d'affection, il aurait voulu être là-bas, à Male-
val, afin d'embrasser les siens et de pleurer avec eux
pour se soulager dans sa détresse.
Sur le seuil du café, Bertrand, escorté d'autres sta-
giaires, s'arrêta et serra les mains à ses collègues.
— Au revoir, dit-il, on se va ballader et humer le
soleil comme des vieux.
Et comme on l'invitait à entrer :
— Ah ben oui I il y a belle lurette que le boni a
fichu le camp. On est à la fin du mois, n'est-ce pas
ma vieille ? Aussi, on ne se paie plus qu'une consom-
mation d'air pur... C'est meilleur pour la santé. Bon-
jour à tous, nous allons tricoter des guibolles, vers
là-bas.
Il s'éloigna, tandis qu'on riait.
Au café, comme tout à l'heure pendant le déjeuner, les
mêmes causeries et plaintes recommencèrent, tant
le mécontentement était général. La communication
faite par l'inspecteur à propos de la pénurie de candi-
dats à l'école normale servait de thème.
— Si les écoles normales sont désertées, disait l'mi,
tant pis ou plutôt tant mieux. Pourquoi avoir fait naître
tant d'espérances irrëaUsées? On nous a promis monts
et merveilles et on ne fait rien... El dire qu'en haut lieu
on feint de se casser la tête pom' trouver les causes du
dédain que l'on montre pour la profession d'instituteur.
. io8
De causes, il n'y en a qu'une : l'insuffisance criante des
traitements. Autrefois, il y avait pléthore : alléchés par
les promesses et les coups de tamtam, les jeunes gens
désiraient tous entrer dans l'enseignement... Il y a dix
ans, quand je me suis présenté au concours de l'école
normale, nous étions cent quarante candidats pour treize
bourses. Mais on s'est aperçu depuis cjue notre métier
est un métier de crève-faim. Aussi bonsoir! plus per-
sonne. A part dans quelques départements pauvres, les
écoles normales se recrutent à grand peine. L'inspecteur
a beau prêcher; qu'il cherche lui-même des candidats,
s'il en veut. Pour moi, je m'en lave les mains.
— Bien sur, renchérissait un second, qui dit candidat
aux écoles normales dit candidat à la misère... C'est
une rude responsabilité à assumer que d'engager mi
père de famille, un paysan toujours pas riche, à faire
de son fils un instituteur. Trois ans à l'école normale,
six ans pour le moins conmie stagiaire à neuf cents
francs, quinze à vingt ans au moins avant de gagner
quinze cents francs, que voulez-vous que fasse celui dont
la famille est besoigneuse? S'il n'y a pas de candidats,
c'est qu'il ne peut pas y en avoir !
— Oui, le courant est bel et bien tari ou s'est dé-
tourné!... Je me suis laissé dire par un de mes anciens
professeurs que les écoles normales, à part quelques
sujets d'élite de plus en plus rares, n'ont plus que le
rebut, les ratés des autres examens. Tous les fruits
secs, en mal d'emploi, sont sûrs aujourd'hui de réussir
là. Aussi ça fait pitié. Dans certaines écoles normales,
les candidats sont moins nomljreux que les bourses à
donner. Mais comment voulez-vous qu'un garçon intel-
ligent consente à accepter une situation de mille francs
vers trente ans seulement, alors qu'il en aura le double
autre part? Ce serait par trop bête. Non, mieux vaudrait
109
aller casser les cailloux sur les routes!... Et que de
servilités!... Ah si j'avais su!...
— C'est vrai, mais le vin est tiré, il faut le boire...
Qui sait? ça peut changer... En tout cas, dites-vous
bien ceci : moins on aura de candidats aux écoles
normales, mieux ça vaudra pour nous. Le jour où les
écoles normales seront presque entièrement délaissées,
on sera bien obligé de penser à nous, d'améliorer nos
traitements.
— En attendant, tant pis pour nous qui y sommes...
On nous paie de mots et on nous prie de patienter...
Non, nous n'avons rien gagné, quoi qu'on en dise, à
toutes ces prétendues améliorations.
— Mais, — objecta l'un d'eux, — nous sommes du
moins fonctionnaires de l'État maintenant et c'est
quelque chose.
— La belle jambe que ça nous fait! Comment vous
coupez dans ces ponts-là, vous ? En êtes-vous moins
que par le passé soumis au maire, aux conseillers
municipaux, aux délégués cantonaux et tutti quanti!...
En outre, sous prétexte que nous sommes payés par
l'État, la plupart des communes ne donnent aujourd'hui
aucun supplément à leurs instituteurs. Combien d'entre
nous n'ont-ils pas perdu à cela ! Ou bien savez-vous ce
qu'on vous dit dans certaines villes : Soit, nous
allons voter des suppléments, mais vous ferez double
tâche. — Et alors ce sont des surveillances à n'en plus
finir, des besognes écrasantes avec juste le temps pour
prendre vos repas. Dans telle sous-préfecture, on ira
jusqu'à demander aux instituteurs de faire trois ,
quatre heures de plus par jour, sans compter les mati-
nées du jeudi et du dimanche consacrées à une sur-
veillance. Alors, pas un jour complet de repos. Et les
devoirs à corriger, et les leçons à préparer après la
IIO
classe!... une vie de forçat, cfuoi!... Rien d'étonnant
si ceux qui ont la poitrine faible s'en vont téter les
racines de cyprès bien avant l'àg-e de la retraite...
Tous se rangèrent à cette opinion et bientôt chacun
dit son mot. On se complut à étaler, à exagérer, avec
im découragement profond, avec une amertume crois-
sante, les plaies secrètes, la misère morale et maté-
rielle de l'instituteur. Oui, c'était à se demander
si on ne les bernait pas sciemment, si tous les ater-
moiements dont on use pour les faire patienter n'étaient
pas pure comédie. Et le mécontentement de ces humbles
augmentait avec le récit des souffrances endurées en
silence par chacun d'eux, se traduisait par des plaintes
communes où l'on sentait passer comme ime rumeur
sourde de révolte. Tout ce qu'ils osaient à peine se
murmurer à eux-mêmes, dans l'isolement de la vie villa-
geoise, s'exaspérait, grondait dans cette salle de café
où ils se trouvaient réunis.
Cette lièvre de révolte commune réyeilla Coste de son
atonie et son âme se troubla sous la montée des
angoisses et des rancunes accumulées durant son
séjour à Maleval. A son tour, il parla, et les réflexions
qui à son insu lui étaient venues maintes fois firent
bouillonner son cerveau. L'œil en feu, maintenant,
le geste haut, le timbre clair, il se plaignait à
son tour, laissait crever l'orage de ses détresses et
de ses hontes, longtemps couvées. Et soit qu'une
grande amertume donnât à ses paroles im pro-
fond accent de sincérité, soit que ses collègues qui
l'avaient vu, le matin, à la conférence, si gauche et si
peu disert, fussent étonnés de l'entendre s'exprimer
avec tant de chaleur et d'aisance, il vint un moment où
dans le frais silence accueillant de la salle ouverte sur
un jardinet plein du gazouillement d'un jet d'eau et des
III
bruissements d'acacias aux odeurs naissantes, la voix
de Coste résonna seule, vibrante et passionnée :
— Oui, s'écria-t-il, l'instituteur a raison de se plaindre
devant la banqueroute des espoirs dont on l'a bercé.
Certes, il a longtemps attendu, patient, confiant,
dévoué, en serviteur modeste et obéissant. Mais est-ce
sa faute, s'il se lasse enfin d'être toujours payé de
paroles vaines, de plu'ases à eff'et, si, sous prétexte de
nécessités budgétaires, on recule, d'année en année, les
améliorations auxquelles il a droit. Faute de donner
satisfaction à des désirs et à des espérances légitimes,
un sourd malaise gagne de jour en jour les rangs
compacts des instituteurs. Car ce n'est pas la soif des
jouissances, l'amour de l'argent pour l'argent qui les
pousse : non, ils ne demandent que de quoi pouvoir
subvenir à leurs besoins et sauvegarder leur dignité
compromise par l'insécurité de leur situation morale et
surtout matérielle. Les temps sont durs et on ne peut
exiger du maître d'école un désintéressement qui a
pour lui les pires conséquences auprès des paysans si
méprisants pour l'instituteiu" besoigneux...
— C'est la pure vérité, — s'exclama-t-on autour de
Coste. — Nous sommes de moins en moins considérés
dans les villages ; c'est pire qu'autrefois.
— Oui, c'est pire qu'autrefois, vous l'avez dit, con-
tinua Coste. A tout moment on fait luire à nos yeux,
dans de belles phrases, les prétendus avantages que
nous avons acquis. Des blagues que tout cela. Jadis
l'instituteur avait plusieurs cordes à son arc et était
autant sinon plus heureux que nous. Moins surveillé,
moins embêté qu'aujourd'hui, plus libre dans sa vie
et dans sa classe, il vivait presque en paysan. Son-
neur de cloches, chantre à l'église, fossoyeur même,
quêtant de porte en porte des cadeaux, sorte de dîme
112
volontaire, quelle dignité pouvait-il avoir, nous objecte-
t-on ? Soit ; mais du moins tout cela augmentait son
mince traitement, faisait bouillir son pot et il était sans
souci du lendemain, paysan, je le répète, vivant au
milieu des paysans et comme eux. Est-ce notre cas ? On
prétend qu'on a fait beaucoup pour nous et on a tout dit
quand on nous montre l'instituteur d'autrefois gagnant
au plus trois ou quatre cents francs. En réalité, avons-
nous davantage? Que l'on compare. En ce temps-là tout
était moins cher, la vie plus facile, et, balance établie,
nous sommes plus pauvres aujourd'hui avec nos mille
francs — sans compter un tas d'embêtements en plus
— que l'instituteur d'il y a cinquante ans ne l'était avec
ses trois cents francs, ses menus profits et les cadeaux
qui le nourrissaient une bonne partie de l'année.
On nous dit encore : Comparez le budget actuel de
l'instruction publique avec celui d'autrefois. — Et après?
On n'avait pas cent mille instituteurs alors. Vous avez
augmenté le nombre des écoles, diffusé l'instruction,
bâti des monuments, mais, franchement, payez-vous les
instituteurs comme il faudrait, comme l'exigent les
besoins de leur famille, le rang qu'ils doivent tenir?
Jadis, le maître d'école s'habillait comme il voulait et
nul ne trouvait à redire à sa blouse et à ses sabots.
N'était-il pas un paysan comme les autres? Aujourd'hui,
non. Il doit vivre autrement; on lui demande de la
tenue; il est devenu une sorte de petit bourgeois, en
apparence, n'ayant qu'un traitement fixe de plus en
plus insullisant, car tout renchérit même dans les vil-
lages les plus reculés, car, à part le secrétariat de la
mairie parfois, il n'a point d'autres ressources que ses
mille francs, car, ollicicUement , il ne peut accepter
aucun cadeau. S'il est sans ressources du côté de ses
parents, si sa femme n'a point eu de dot, si des charges
ii3
de famille l'écrasent, que fera-t-il? Et pourtant, il a
eu vingt ans, il a aimé une jeune fille, pauvre comme
lui, et, insouciant de l'avenir, il s'est dit simplement :
Pom'quoin'épouserais-je pas celle que j'aime? Pourquoi
n'aurais-je pas de beaux enfants? Est-il juste qu'il
souffre de ne pas avoir su calculer, d'avoir écouté son
cœur, et méprisé l'argent qui prend plus tard sur lui sa
terrible revanche ?
Coste s'arrêta. Sa voix, en prononçant ces derniers
mots, tremblait douloureusement comme fêlée par le
sanglot que faisait monter la pensée amère des souf-
frances dont il saignait actuellement. Autour de lui, ses
collègues se taisaient toujours, de plus en plus gagnés
par cette plainte sincère ; un élan de sympathie frater-
nelle les portait vers ce maigre et grand garçon dont
quelques paroles de mademoiselle Bonniol leur avaient
révélé la vie dure, difficile et si méritoire. Ce n'était
plus le timide dont l'embarras les avait si péniblement
affectés dans la matinée, mais un homme criant sa souf-
france, exprimant son amertume et trouvant les mots
où se répandait le trop plein de son cœur misérable.
Sans geste, à voix lente et basse, Coste recommença :
— L'instituteur est un demi bourgeois, mais s'il est
encore envié de ce chef par le paysan, il lui est aussi
indifférent, pour ne pas dire davantage. Sous prétexte
de dignité à garder, d'effet moral à produire, il vit pres-
que à l'écart, solitaire et étranger, ne se mêle à la vie
du paysan que de moins en moms ou lorsque — par
exemple en temps d'élection — il n'a que des antipa-
thies à glaner au contact des passions hostiles. De là
des méfiances, des inimitiés qui ne désarment guère, et,
si l'instituteur est gêné, des moqueries, des mépris dont
pâtit le peu de considération qui lui reste. Dominé par
la pensée de son avancement, d'un poste plus avan-
tag-eux, il ne se fixe plus dans un village. Rares sont
ceux qui, au bout de trois, quatre ans au plus, pour
une cause ou poui* une autre, soit qu'ils le demandent,
soit qu'ils aient déplu, ne subissent pas un dépla-
cement onéreux. Aussi l'instituteur devient-il pour le
paysan l'étranger qui passe, qu'on n'aime pas, dont on
ignore les origines, celui dont on dit seulement : Il n'a
pas à craindre les gelées ni la grêle, celui-là ; tous les
mois, il va récolter chez le percepteur, et, avec ça, des
vacances pour se promener aux frais du gouverne-
ment...
— Bien heureux — conclut un collègue de Coste —
quand ils ne nous traitent pas de fainéants aux
mains blanches.
Un découragement immense se lisait dans l'attitude
de Coste, assourdissait sa voix tout à l'heure vibrante
et qui désormais arrivait lointaine. 11 se tut et un silence
pénible s'abattit. Tous étaient songeurs maintenant;
aucime lueur de révolte ne brillait dans les yeux, et
les dos courbés semblaient ployer sous le poids.
L'heure du départ approchait pour la plupart d'entre
eux. Ils se levèrent tristes et dans les rues qu'empour-
prait le soleil couchant ils se séparèrent avec des au
revoir mélancoliques. La poignée de main qu'ils don-
nèrent tour à tour à Coste lui prouva que ses plaintes
avaient éveillé un écho, qu'il avait parmi eux des amis.
XVII
Le printemps, qui avait si bien commencé et, en dépit
de quelques journées de vent souillant du nord-ouest,
avait égayé de glorieux matins et d'après-midi ensoleil-
lées et tièdes le mois de mars et hàlé l'essor des con-
fiantes verdures, se prit tout à coup à bouder. De
gros nuages noirs fuyaient dans le ciel et crevaient
sur le village et les champs en giboulées froides. Le
temps se rafraîchit tout d'un coup; on aurait dit
d'un retour vers l'hiver. Les dos, vêtus déjà d'étoffes
plus légères, se courbèrent frileux sous les averses cin-
glantes et les jeunes feuillées frissonnèrent sous les
rafales du tarral,
Caussette se mit à tousser dans les premiers jours
d'avril. Elle frissonnait même au coin du feu, lors-
qu'elle se décidait à quitter sa chambre glaciale. Ses
plaintes s'éternisèrent ; plus acariâtre de jour en jour,
elle bougonnait sans cesse contre le temps et contre les
enfants. Louise, très irritable de son côté, se fâcha à la
longue ; la mésintelligence des deux femmes s'accrut,
s'afïirma. Coup sur coup, des scènes violentes éclatèrent
entre elles. Réciproquement, elles se jetaient à la tête
les plus grossières insultes, se menaçant presque de la
voix et du geste. A leurs cris Jean, abandonnant ses
élèves, accourait, éperdu, se placer entre elles, s'eflbr-
çant en vain de les apaiser, accusé de partialité outra-
geante par l'une et par l'autre dont les reproches tom-
baient ensemble sur lui.
Les tristes journées et les heures encore plus tristes
qu'il passait après sa classe entre ces créatures qui lui
étaient chères toutes les deux, mais dont les visages
froids et haineux ne se déridaient jamais ! Il n'avait
même plus la consolation de pouvoir se li\Ter seul à
ses sombres pensées, dans sa classe, après la sortie de
ses élèves. Non, il devait être toujours là : quand il
était au milieu d'elles, du moins elles se taisaient.
Mais son travail le retenait en bas six heures par
jour. Le matin, il était moins inquiet, car Louise demeu-
rait au lit jusqu'à onze heures, autre prétexte pour
ii6
Caussette de grommeler, à part soi, dans sa chambre,
contre la paresse de sa bru. Pendant l'après-midi, il
était toujours sur le qui-vive. Tout en expliquant une
leçon ou en corrigeant un devoir, il prêtait l'oreille à ce
qui se passait au-dessus de lui, dans la cuisine où les
deux femmes étaient en présence. A part les Irottine-
ments et les éclats de rire de Rose et de Paul, souvent
un grand silence régnait, car Louise et Caussette, sauf
pour se chamailler, ne s'adressaient presque plus la
parole. Puis c'était parfois, brusquement, un murmure
de voix âpres qui s'enflaient et il se hâtait de tout aban-
donner pour aller calmer les deux femmes querellantes.
— Mon Dieu ! mon Dieu I — soupirait-il, — pour^'u
que mes élèves ne finissent pas par comprendre et
par raconter tout cela à leurs parents.
Et, très malheureux, il en oubliait ses soucis d'argent
et se jetait aux genoux de sa femme et de sa mère, les
suppliant de se réconcilier, de s'aimer pour lui, de lui
épargner ces douloureuses disputes qui pouvaient lui
faire tort dans Maleval...
L'après-midi d'un Jeudi, Jean était sorti avec les en-
fants pour faire une promenade aux environs. Il avait
voulu profiter d'une éclaircie qui avait refoulé aux bords
de l'horizon les nuées errantes. Rose et Paul marchaient
auprès de lui et il poussait dans une voiture d'enfant les
deux bessonnes. Il était presque tranquille, car depuis
plusieurs jours Caussette et Louise ne s'étaient point
chamaillées et il les avait laissées, calmes en apparence
dans la cuisine. Même Caussette, importunée par ses
instances et pour avoir la paix, lui avait promis de des-
cendre un moment sur le perron chauffé par les rayons
clairs du soleil.
Une demi-heure s'écoula après le départ de Jean et
des petits. Louise ravaudait des bas près de la fenêtre,
au soleil. Caussette, immobile, était assise non loin du
feu presque éteint, près de la porte de sa chambre, en
sentinelle.
Le silence régnait ; on n'entendait que le tic-tac du
réveil posé sur un coin de la cheminée et au dehors les
guilleris des moineaux et la voix grave d'un paysan qui
labourait son champ et qui, par intervalles, gourman-
dait les deux mules de son attelage.
Louise, à travers la vitre, le regarde faire ; les allées
et venues du laboureur l'intéressent. La charrue lui-
sante s'enfonce dans la terre grasse et humide, ouvrant
un large sillon rougeàtre qui fume au soleil. Au fond sur
le ciel bleu s'enlèvent les montagnes que piquent d'un
bouquet de verdure les platanes de la promenade. Deux
ou trois vieillards adossés à un mur de pierres sèches,
en face de l'école, causent entre eux, les yeux mi-clos,
comme près de sommeiller, la tète appuyée sur leur
bâton. Ce sim^^le et paisible tableau charme le regard
de Louise. Elle regrette de ne pas être sortie avec Jean :
il doit faire si bon au dehors. Elle se sent mieux. Le
silence lui pèse. Sans colère, miséricordieuse même
sous l'influence de ce temps rayonnant, elle regarde
l'aveugle. Celle-ci, toujours immobile, les paupières
baissées, paraît dormir. Mais à un mouvement de
Louise, ses prunelles blanches luisent au fond des or-
bites caves ; cependant ses traits sont détendus, moins
durs que d'habitude.
— La belle journée ! — murmura Louise comme pour
entrer en conversation.
Caussette ne répond pas. Louise reprend d'une voix
calme, conciliante, s'adressant à sa belle-mère :
— N'aviez-vous pas dit à Jean que vous descendriez
sur le perron ? Il doit y faire si bon.
ii8
Même mutisme chez l'aveugle qui clôt ses paupières,
dédaigneuse à ces avances.
Louise insiste. Brusquement, avec son air hargneux,
Caussette riposte :
— Non, je n'ai pas envie de descendre. Ça ne me
plaît pas.
— Comme vous le voudrez ; ça m" est fort égal, —
répond Louise, dépitée de voir ses prévenances ainsi
accueillies.
Dans son coin, l'aveugle grommelle. Louise comprend
pourquoi sa belle-mère s obstine à demeurer là ; elle
s'impatiente et, l'air mauvais à son tour, elle grogne. *"
De nouveau, un grand silence se fait.
Une quinte de toux secoue soudain le corps de Çaus-
^ette.
— Voulez-vous de la tisane ? dit Louise derechef apai-
sée. Il y en a de faite.
— Non, merci, je n'en ai pas besoin.
— Conmie il vous plaira.
Caussette tousse encore, puis se plaint et frissonne
— Ah ! geint-elle, quel malheiu- d'être ^'ieille et de ne
plus y voir. Jésus, mon Dieu.'... Ma pauvre gorge î
ajoute-t-elle d'une voix saccadée, et reprise par une toux
sèche.
— Si c'est possible de pleurnicher ainsi pour un sim-
ple rhume, murmure Louise, agacée et s'agitant sur sa
chaise qui craqueté.
— Pardi! — riposte l'aveugle qui a entendu, — mi
rhume ce n'est rien. En tout cas, j'en connais de plus
<Iouillettes que moi et qui aiment à se faire dorloter
comme de belles madames.
— Vous êtes une mauvaise ! — s'écrie Louise blessée
et toute à ses rancunes. — Vous n'avez jamais su dire
-et faire que des méchancetés.
119
— Si je les dis, d'autres les pensent. Ah î je n'ai qu'un
simple rhume î Pardi, vous préféreriez me clouer entre
quatre planches, je le sais bien... Mais je ne suis pas
prête à partir encore. Il y en a qui seraient trop heureux
de me voir crever là.
— C'est trop, c'est trop, — s'écrie Louise, hors d'elle-
même. — Vous n'êtes qu'une vilaine femme et puis...
et puis... tant pis, si vous mourez, on ne mettra pas,
bien sûr, le crêpe à Vâne. Une fameuse avare de moins.
Caussette s'est levée et, le bras tendu comme pour
une malédiction, elle clame, haletante :
— Avare, moi !... Ah î je le sais bien que tu veux me
faire dépouiller par mon lils... C'est toi, toi qui le pous-
ses... Tu me fais espionner par les enfants... Ce n'est
pas vrai que j'aie de l'argent.
— Alors, pourquoi faites-vous si bonne garde? Vous
êtes toujours fourrée dans votre chambre et ce n'est pas
étonnant, si vous avez pris mal... Est-il permis de se
métier ainsi, d'être si avare et de laisser son lils dans la
misère plutôt que de toucher à son magot... Mauvaise
mèrel mauvaise mère!
— Non, non... Oh ! la vilaine femme qui m'a gâté mon
lils.
— Menteuse, ce n'est pas vrai...
— Si, si, tu veux me voler... tu veux qu'il m'envoie
à l'hôpital... Mangeuse, sans-le-souî... Non, je ne la
vendrai pas ma terre... Ah! il te faut de l'argent pour
soigner ton joli museau... On travaille alors, feignante ;
on ne fait pas la malade pour se payer de bonnes tran-
ches de gigot. Tu nous as ruinés, tu nous mines, pares-
seuse, paresseuse î propre à rien !...
— Oh î mon Dieu î — s'exclame Louise vibrante de
colère. — Être traitée ainsi!... ma mère! ma mère! je
veux m'en aller, je veux m'en aller.
120
— C'est ce que tu pourrais faire de mieux... Quel
débarras pour mon pauvre enfant qui se tue pour toi!...
Ces mots exaspèrent Louise ; elle s'avance vers
l'aveugle qui semble la défier. Pâle comme une morte,
la voix sifllante, elle lui crie, à mots entrecoupés ;
— Non, je ne m'en irai pas... je suis ici chez moi...
Ahî vous m'accusez de vouloir vous voler... Eh bien!
oui, je le ferai... je briserai votre malle... je prendrai
tout, tout... et je le jetterai dans la rue, mauvaise
mère...
Caussette a peur ; elle recule les bras en avant dans
un geste de défense ; puis tout à coup, à tâtons, renver-
sant sa chaise, elle s'enfuit dans sa chambre, s'y enferme
d'un tour de clef, terrifiée par la voix furieuse et égarée
de sa belle-fille qui la menace encore :
— Oui, vieille sorcière, méchante avare... je te vole-
rai, je te volerai...
Louise n'en peut plus ; sa surexcitation tombe et elle
s'afl'ale tout d'un coup sur une chaise, sanglotant éper-
dument, le cœur battant à se rompre, presque défail-
lante. Dans sa chambre, Caussette ne remue point;
assise sur sa malle, les dents claquant de peur et de
froid, elle redoute que sa belle-fille ne mette sa menace
à exécution.
— Seigneur Jésus I soupire-t-elle ; elle en est capable,
elle me volera, elle me volera!
Elle écoute ; elle entend pleurer Louise. Sa crainte
disparaît aussitôt et, le visage haineux, elle ajoute :
— Qu'elle essaie, d'ailleurs, et nous verrons bien...
Mais voici qu'au milieu du silence où vient de retom-
ber la maison, des voix d'enfants résonnent :
— Petite mère ! petite mère ! des fleurs jolies pour
toi.
Jean rentre, joyeux de la bonne promenade qu'on a
121
faite, joyeux de la gaieté des enfants et de retrouver le
logis calme comme il l'avait laissé.
Mais en entrant dans la cuisine, il voit la chaise ren-
versée, Louise seule toute en pleurs, les traits tirés et
si pâle, si pâle.
— Ah I mon Dieu î gémit-il.
Son cœur se serre. Lui qui arrivait avec de la joie I
îl s'approche de sa femme. Louise le repousse d'abord,
puis, très malheureuse, éclate en sanglots et enfin lui
raconte la scène qui vient d'avoir lieu.
Jean sent une atroce souffrance le poindre au cœur.
— C'est trop, c'est trop ! — fait-il dans un sanglot.
Rose et Paul, leur bouquet de fraîches fleurs des
champs à la main, étonnés par ce changement brusque,
regardent effarés, avec une envie de pleurer eux aussi.
Dans leur berceau, où Jean les a déposées, les besson-
nes gazouillent, agitant drôlement leurs petits bras.
La chambre de Gaussette demeure silencieuse.
L'heure du dîner approche.
— Paul, dit Jean, va prier grand mère de venir à
table.
La porte est fermée. Le garçonnet frappe de son
petit poing.
— Grand mère, viens dîner, je te prie I...
— Je ne veux pas dîner... j'ai pas faim... va-t-eni —
s'écrie Gaussette en entr'ouvrant sa porte.
Jean se décide à aller chercher lui-même sa mère. Il
la trouve assise de nouveau sur sa malle, dans une atti-
tude hostile. En vam il la supplie ; elle refuse, s'entê-
tant, par ces mots :
— Non, non, je n'ai pas faim.
Et comme Jean insiste doucement, elle lui dit, les
dents serrées :
— Laisse-moi tranquille à la fin des fins... je ne veux
123
pas... ïa lenime, tu cle^Tais la fouetter^ car elle ne res-
pecte pas ta mère... va-t-en, va-t-en, ingrat... tu t'en-
tends avec elle.
Puis, c'est le tour de Louise :
— Bah ! dit-elle, si elle ne veut pas venir, tant pis !
elle n'en mourra pas.
— Oh ! Louise, Louise ! sois bonne I — fait Jean sur
im ton de reproche.
— Je vois bien que tu la soutiens, que tu ne m'aimes
pasi — répond celle-ci dans une crise de larmes. — Ohl
ma mère, ma mère !...
Et, après le dîner silencieux, quand tous enfin sont
couchés, Jean reste seul dans la cuisine. En vain, il
voudrait se livrer à ses occupations habituelles. Effon-
dré sur une chaise, la tète entre les mains, il songe à
sa vie de misère et de douleur. Et tandis que les heures
tintent une à une au clocher de l'église enveloppée de
nuit, tandis que des averses soudaines crépitent de
quart d'heure en quart d'heure, sur les tuiles du toit et
sur les carreaux de la fenêtre, avec un bruit de galets
agités par la mer montante, il sent une détresse affreuse
lui submerger le cœur. Et il s'attarde là.
XVIII
Le lendemain, la vie reprit comme de coutume. Cepen-
dant, ce ne fut qu'à l'heure du déjeuner que Caussette
quitta sa chambre. Elle paraissait très lasse, traînant
plus qu'à l'ordinaire ses pieds chaussés de gros sabots.
En s'asseyant à table, elle eut une crispation de souf-
france sur sa ligure ridée et ne put retenir im léger cri.
Jean qui l'observait l'interrogea doucement. Elle se
123^
plaigfnit d'une forte courbature et d'une extrême fatigue
dans tous les membres.
— Si vous souffrez beaucoup, dit Jean, nous ferons
venir le médecin.
— Mais non, ça passera... les médecins, il vaut mieux
les laisser chez eux... ils ne guérissent personne et ne
sont bons qu'à manger l'argent du pauvre monde.
Dans l'après-midi, elle reconmiença de geindre et,
quoique près du feu, elle prétendit avoir grand froid.
Tout d'un coup, un frisson très intense la saisit ; son
corps se mit à trembler ; on entendait ses dents claquer.
Puis, un moment après, la fièvre s'alluma et, reculant
sa chaise, Caussette se déclara très incommodée par la
chaleur qui, disait-elle, lui montait à la gorge par bouf-
fées. Jean qui se trouvait là s'empressa auprès d'elle ;
il lui prit la main, elle était brûlante ; inquiet, il con-
stata que le pouls battait très fort. Sur les instances de
son fils, Caussette consentit, non sans peine, à se mettre
au lit. Jean, très prévenant, la borda, cala sa tête
d'oreillers, lui apporta de la tisane. A soigner Louise et
les enfants, il avait peu à peu pris le tour de main d'une
garde-malade. Aussi Caussette, touchée à la fin par les
soins qu'il lui prodiguait, céda à un bon mouvement et
lui dit dans un élan de tendresse :
— Merci, mon brave enfant I
Ces mots firent du bien à Coste ; ils lui parurent aussi
doux qu'à un blessé le baume qu'on étend sur sa plaie
vive. Pourtant, Jean ne put obtenir de sa mère qu'elle
reçût la visite du médecin. Comme la plupart des
paysans, Caussette redoutait la venue du docteur; pour
eux, le médecin a tout intérêt à ne pas guérir trop vite
les malades, afin d'augmenter ses honoraires ; aussi ne
l'appelle-t-on qu'après que tout est désespéré ; si bien
que l'arrivée du médecin coïncidant trop souvent avec
124
le dénouement fatal de la maladie, on finit par douter
de sa science et par le considérer comme une sorte
de précurseur, d'annonciateur de la mort.
Le jour suivant, la lièvre persista; déjà Caussette
commençait de ressentir un point de côté et de la
dyspnée. Jean, lorsqu'il vit sa mère respirer si difficile-
ment, imposa sa volonté à la malade et courut chercher
le médecin. Celui-ci diagnostiqua une fluxion de poi-
trine. La température du corps s'élevait à quarante
degrés et ime toux sèche secouait, par intervalles, la
poitrine de la vieille femme. Aux questions de Coste, le
médecin hocha gravement la tête :
— C'est très sérieux, dit-il, surtout à cet âge ; mais
cpii sait? malgré sa maigreur, votre mère est très
robuste encore et elle peut se tirer d'afl'aire.
Dans son lit, Caussette semblait derechef très inquiète.
Toutes ces allées et venues autour d'elle lui étaient
importunes. Dès que la femme de ménage, son lils ou
sa bru pénétrait dans sa chambre, l'aveugle se soule-
vait sur son coude et d'une voix brusque et rauque
demandait ce qu'on lui voulait. Haletante, elle gardait
cette attitude méfiante, écarquillant ses yeux blancs
toujours comme dans un elTort pour y voir, tendant
l'oreille comme pour surprendre le moindre mouve-
ment. Puis une quinte de toux l'abattait sur son traversin,
et dans sa poitrine oppressée on entendait crépiter un
rûle de mauvais augure.
Tant de méfiance et tant de rudesse attristaient Jean
et blessaient son cœur au vif. Il se sentait impuissant à
rassurer sa mère que hantait la pensée aflreuse d'un
vol, dont il était, certes, incapable, mais qu'elle s'obsti-
nerait toujours à croire possible. Quelquefois l'idée
sombre, depuis longtemps venue à Louise, que la
mort de Caussette aurait pour conséquence inmiédiate
125
<le mettre fin à leurs soucis d'argent, sïnsinuait soudain
traîtreusement en lui. Il se hâtait de la repousser avec
horreur, se croyant coupable d'avoir pu seulement
l'accueillir, ne fût-ce qu'une seconde. Et dans ce cruel
désarroi de tous ses sentiments d'affection et d'honnêteté,
il se retirait à l'écart pour cacher des larmes de honte.
— Oh ! cet argent, ce maudit argent qui rend ma mère
-si dure pour moi et qui, par ses hantises, vient salir
mon réel amour pour elle I
Hélas ! qu'aurait dit, qu'eût pensé Coste. s'il s'était
4outé que la maladie de Caussette n'avait pas d'autre
cause que celle-là. Depuis le soir où son lils s'était
adressé à elle, l'avait suppliée de l'arracher à la
misère, la vieille femme avait perdu tout repos et toute
<*oniiance. Que de fois, au milieu de la nuit, éveillée en
sursaut, elle s'était jetée en bas de son lit et, tâtant les
murs, pieds nus sur le carreau glacé, était allée
s'assurer que le coffre demeurait intact. C'est ainsi que,
pendant la nuit froide et humide qui avait suivi sa
querelle avec Louise, Caussette, sous le coup des
menaces de sa bru, n'avait pas fermé l'œil jusqu'au
iuatin, se relevant à tout moment, quoique déjà fort
enrhumée, et avait contracté la fluxion de poitrine qui
la clouait au lit.
C'est pourquoi, durant les jours suivants, tandis que
le mal empirait, l'aveugle en arriva à ne pouvoir plus
supporter la présence de sa belle-fille dans sa chambre.
Elle n'avait pour la jeune femme que de dures paroles,
criant, en l'absence de Jean occupé dans sa classe,
qu'elle voulait qu'on la laissât seule.
— La gueuse! — se disait Caussette, — si mon fils
ne fait pas le coup, elle est capable de profiter de ma
maladie... Elle aime trop à fainéanter et à s'attifer...
Ne m'en a-t-elle pas menacée, mon Dieul...
. 12G
Elle en oubliait ses souia-ances, tressaillait au bruit
d'une porte, au craquement d'un meuble, dressée sur
son séant, prête, à la première alerte, à s'élancer de
son lit...
Ce jour-là. Caussette paraissait plus abattue. Ses
yeux blancs brillaient comme des éclats de miroir. La
langue sèche, elle articulait difficilement ses plaintes
monotones qu'accompagnait le râle sibilant qui chan-
tait dans sa poitrine, sans cesse, et produisait
une fréquente expectoration rougeàtre. La dyspnée
augmentait; à chaque inspiration les narines se dila-
taient; on percevait comme un glougloutement d'air
s'échappant d'un liquide. Les pommettes de la malade
étaient rouges et brûlantes; la face injectée laissait
transparaître une teinte rouge sombre sous la peau
hàlée par les soleils et les vents de tant d'années de
labem\ Le médecin, venu dans l'après-midi, trouva le
pouls petit, irrégulier; la température du corps couvert
de sueurs abondantes restait au-dessus de quarante
degrés, autant de fort mauvais signes, déclara-t-il. Et
même il demanda si la malade n'avait pas commencé à
délirer et sur la réponse négative de Jean, il ajouta :
— Ça ne tardera guère; c'est grave, très grave.
Le soir, Jean était seul à veiller dans la cuisine. Dix
heures venaient de sonner au clocher de l'église et les
vibrations du métal s'éteignaient à peine au fond du
grand silence nocturne.
Soudain, Coste entend le choc d'un bol sur le carreau
de la pièce voisine. Étonné, il se lève et doucement,
avec précaution, pénètre dans la chambre. La porte à
peine poussée s'ouvre sans bruit.
A la lueur de la chandelle qu'il tient dans sa main,
il voit un spectacle terrible. L'aveugle a quitté son lit.
127
En chemise, laissant voir la nudité flétrie de son sein
et de ses jambes maigres, elle est quasi allongée
sur sa malle, les bras étendus comme pour la protéger.
Les dents claquent de froid et de fièvre, la ligure est
toute décomposée par la maladie et par une atroce
épouvante.
— Mais vous êtes folle, — s'écrie Jean à cette vue.
— ô ma mère ! ma mère I
— Ahl brigand, voleur î — siffle la vieille d'une voix
hoquetante. — Je ne m'étais pas trompée... tu l'écoutés,
ta coquine de femme... Tu étais là, pour me prendre
mon argent... je t'ai entendu venir doucement... Mange-
tout, gueux, tu ne peux donc pas attendre que je sois
morte... Mais tu me tueras plutôt que de l'avoir...
soyez maudits, maudits, maudits...
Rose et Paul, couchés dans la chambre voisine,
s'éveillent aux cris de la grand mère et, à leur tour,
poussent des cris perçants. Louise, pâle, accourt, à
peine vêtue. Elle demande d'une voix angoissée :
— Qu'y a-t-il, qu'y a-t-il?... ô mon Dieul
— Ah ! elle aussi î rugit l'aveugle qui délire et se
cramponne plus étroitement au bois de la malle, de ses
ongles qui crissent. — Elle aussi, la gueuse I... Tous les
deux ils étaient là... Ils veulent me voler mes derniers
sous... Sortez, sortez î... Allez-vous-en î... allez-vous-en!...
mauvais, mauvais, mauvais...
Caussette écume ; heureusement sa voix s'affaiblit»
s'étrangle el ne peut s'entendre du logement de l'insti-
tutrice. A bout de souffle, la vieille femme se tait enfin
et s'étale de tout son long, dans une syncope. Vite, Jean
la recouche : elle est glacée et un tremblement convul-
sif l'agite des pieds à la tête.
Toute la nuit, Caussette délira, elle insultait son fils,
sa bra, ses petits-enfants, les maudissant tous; ou bien
128
d'une voix faible et dolente, elle les suppliait de lui
laisser son argent, ces chers écus qu'elle avait gagnés
avec tant de peine depuis qu'avant la mort de son mari
on l'avait dépouillée de son bien.
Le lendemain, elle mourut. Elle n'avait pas repris
connaissance. Jusqu'à son dernier soulTle, toujours
délirante, elle vomit des blasphèmes et des malédic-
tions sur tous les siens, poursuivie même dans son
agonie par la torturante vision de son fils lui arra-
chant son argent. Enfin le mouvement de ses lèvres
convulsées et frangées d'écume sanguinolente s'arrêta
et le silence de la mort enveloppa et la rigidité de la
mort étreignit ce corps tordu de souffrance.
Jean qui, à cause du délire affreux de sa mère, avait
refusé tout secours des voisins, se hâta de clore les pau-
pières rebelles de la morte et de jeter un coin de drap
sur ce masque terreux, encore si grimaçant d'épouvante
et de haine qu'il ne put le regarder une dernière fois
sans éclater en sanglots...
La nuit suivante, Louise et Jean, après le départ des
voisines, restèrent seuls dans la chambre mortuaire.
La fin terrible de Gaussette les avait laissés éperdus
de honte et d'eff'roi. Ils n'osaient rien dire, ni tourner les
yeux vers le cadavre, rigide sous la blancheur du suaire
qui le recou\Tait entièrement. Deux bougies brûlaient
sur la commode, auprès d'une assiette pleine d'eau
bénite où trempait un rameau d'olivier.
Cependant à la fin Jean tressaillit, et s'arracha à
son rêve douloureux; il regarda sa femme et mur-
mura:
— A quoi bon rester là, Louise?... tu te fatigues en
vain... Va te coucher, je veillerai seul et je dormirai
sur cette chaise.
Louise obéit ; mais avant de se retirer elle embrassa
129
nerveusement son mari ; puis, après une hésitation, lui
dit d'une voix blanche :
— Dis, pourquoi ne regarderais-tu pas dans la malle
maintenant ?...
Jean sursauta et se dressa d'un bond. Il devint tout
blême :
— Non, non, pas encore, dit-il... Attends qu'on l'ait
emportée... Demain, demain...
Il frissoima comme s'il semblait craindre que la
morte ne se levât, au premier pas fait vers la malle
qui reposait, noire, au pied du lit funéraire.
Pourtant, quand Louise se fut éloignée, il ne put
s'empêcher de se dire, au fond de lui, que sa situation
allait enfm changer et s'améliorer; mais il aurait
souffert, dans sa piété filiale, de s'en réjouir, surtout
dans la terreur que lui laissait la mort de sa mère. Aussi
pour chasser ces mauvaises idées d'argent, il contempla
le drap, plaqué d'ombres, où s'accusaient les formes
grêles du cada\Te. Il se reporta au temps lointain de
son enfance et se recorda les soins de sa mère alors que,
non aigrie par le malheur, elle était la femme douce
et bonne qui souriante se penche sur le berceau.
Accablé de désespoir et de regret, il eut une révolte
contre cet argent qui, seul, aux derniers jours les
avait séparés. Tout à sa douleur, il passa la nuit à
sangloter et à rêver du passé dans l'isolement et le
silence de cette veillée funèbre, le cœur plein de recon-
naissance et de pardon.
XIX
Le jour de l'enterrement, Jean pleura sincèrement sa
vieille mère. Au cimetière comme à l'église, il ne voulut
.i3o
se rappeler que la vie misérable de la brave femm(^
d'autrefois. Au moment où le cercueil disparaissait
dans la fosse, il envoya du fond du cœur un dernier
adieu à sa mère. Ce fut avec une grande tristesse
qu'après avoir reçu la poignée de main banale et les
condoléances gauches des paysans, H reprit le chemin
de sa maison.
Mais à peine eut-il pénétré dans le vestibule et fermé
la porte derrière lui, Jean se sentit tout à coup débar-
rassé d'un poids énorme. Une joie, imprécise d'abord,
submergea toutes ses tristesses. Impérieuse, l'idée de
l'argent que lui laissait sa mère s'empara de son esprit.
Puis, il en eut honte, car la vision nette de Caussette
agonisante et accroupie sur sa malle lui apparut brus-
quement. En montant l'escalier, il décida qu'il attendrait
encore, pour se punir du désir impatient qu'il avait eu
de comir à la chambre de sa mère. Les quelques mar-
ches qu'il avait déjà enjambées, il les redescendit et
rentra dans la salle de classe. Il s'assit devant son
pupitre, sur son estrade, atteignit im cahier d'élève et
essaya de corriger un devoir. Mais, malgré ses eiîorts,
il lisait sans comprendre, ne tenant plus en place. En
pensée, il supputait la somme qu'il allait trouver dans
la malle et qui suffirait sans nul doute pour le tirer de
sa misère honteuse. Soudain, il se surprit à calculer sur
un bout de papier le montant de ses dettes.
— Pourquoi hésiter? — (it-il alors à haute voix, —
n'est-ce pas la vie !... Cette préoccupation cpii m'obsède
n'est-elle pas naturelle?... Non, elle ne peut avoir rien
de coupable désormais.
lise leva, grimpa prestement l'escalier, et pénétra,
non sans émotion, dans la chambre où se trouvait tout
à l'heure le cercueil de Caussette.
Louise y était déjà. Malgré sa fatigue, elle avait
i3i
fureté partout et son visage semblait soucieux d'impa-
tience.
— Jean, — dit-elle en voyant entrer son mari, — la
malle est fermée... j'ai beau chercher partout et je ne
sais où sont fourrées les clefs.
Les mains fébriles, il se joignit aux recherches de sa
femme. Il tourna et retourna tous les objets, regarda
tous les meubles, les déplaça même, sondant les murs
et le pavé. A la longue, une impatience lui vint, ainsi
qu'à Louise :
— Où diable les a-t-elle donc fichues? — iit-il d'un
ton brusque en fouillant de nouveau les poches de la
dernière robe portée par la morte.
— Fais sauter la serrure, — s'écria Louise, nerveu-
sement; — on n'a pas besoin de clefs, après tout.
— Pourtant, elle ne les a pas emportées ! — répondit-
il en rôdant dans la chambre.
Il lui répugnait de suivre le conseil de Louise. Forcer
la serrure, faire sauter le couvercle de la malle, cela lui
produisait à l'avance l'effet d'une profanation; ne serait-
ce pas le simulacre ou plutôt la réalisation posthume
du vol dont sa mère lui prêtait la pensée et qu'elle avait
tant redouté sa Aie durant ?
Jean secoua la tète.
— Non, pas cela, — murmura-t-il avec un petit fris-
son; — ce serait une mauvaise action... je ne pourrais
pas, je le sens.
— Que tu es bêteî... je vais le faire moi-même alors...
Va me chercher un marteau au lieu de rester là, les bras
pendants et l'air idiot.
— Non, Louise, je t'en prie ; sois patiente. J'en aurais
trop de peine... Nous avons bien le temps... Fouillons
encore...
Ils s'acharnèrent en recherches vaines.
l32
— C'est si simple pourtant... Es-tu nigaud pourtant!
— répétait sans cesse Louise.
Jean était entré maintenant dans la cuisine et met-
tait sens dessus dessous les objets enfermés dans les
placards de la cheminée.
— Mais non, — lui cria Louise, agacée; — qu'as-tu à
farfouiller, là-bas?... Tu sais bien qu'elle ne sortait
presque jamais de sa chambre... elles ne peuvent être
qu'ici, dans quelque trou.
Jean revint. Ses yeux se portèrent aussitôt sur le lit
qui,- creusé au milieu, gardait encore l'empreinte du
cadavre. Il n'y songea même pas.
— Sommes-nous b^tes ! — s'exclama-t-il presque
joyeusement. — Je parie qu'elles sont dans la paillasse.
Il courut vers le lit ; d'un geste prompt, il rejeta les
draps, bouscula le matelas et découATit la paillasse qui
s'était tout affaissée et aplatie pendant la maladie de
Caussette. Avidement il y plongea les mains, les pro-
mena en tous sens dans la paille de maïs qui bruissait
et qu'il retirait à pleines poignées aussitôt éparpillées
sur le sol.
Rose et Paul, qui venaient d'entrer, regardaient fort
intéressés mais ne comprenant pas.
Paul dit :
— Papa, pourquoi cpie tu fais le lit de mamette. puis-
qu'on l'a emportée dans la grande boîte?
Et la petite Rose ajouta, comme en écho :
— Dodo, mamette... partie dans la grosse boîte.
— Pardi, — fit Jean tout à coup avec un sourire
d'aise, — j'en étais sûr... les voilà.
Sa main élevait un petit paquet qu'il secoua en riant,
ce qui produisit un très léger cliquetis de fer. Le paquet
était fait d'un mouchoir lié par plusieurs nœuds si ser-
rés qu'il fallait avoir comme Caussette les doigts
i33
VIII
maigres et aussi crochus que des pinces pour les dé-
faire. Dans son empressement, Jean se cassa un
ongle.
— Sapristi! — s'écria-t-il en suçant son doigt dou-
loureux, — en voilà des précautions !...
Enfin, Louise plus adroite y réussit et défit le dernier
nœud. Enveloppées dans des morceaux de chiffon, deux
petites clés, luisant comme les objets en fer d'un usage
journalier, tombèrent sur le pavé.
Sous les doigts enfiévrés de Coste, la serrure vieille et
rouillée résista un moment.
— Nom de Dieu î — cria durement Jean impatienté —
nous uy arriverons donc jamais... Ils n'étaient pas
faciles à voler, ses écus I...
La malle ouverte, Louise et lui firent voler dans la
chambre les vieilles hardes de Caussette. Rose et Paul
s'emparèrent de ces pauvres défroques et s'en amu-
sèrent.
Enfin, dans un coin, sous une pile de mouchoirs rayés
de jaune et de bleu, un second paquet, assez volimii-
neux, apparut. Il contenait un sachet de toile grise —
de ceux où l'on met le plomb de chasse — noué d'une
ficelle. Son tintement clair résonna à leurs oreilles tel
qu'une musique délicieuse.
Jean et Louise le soupesaient et le secouaient tour à
tour, jouissant naïvement de ce carillon argentin. Main-
tenant, ils n'osaient s'assurer de la somme qu'il conte-
nait, se plaisant à en évaluer à peu près le nombre.
— Il y a pour le moins cmq cents francs, — dit Jean
tout à sa joie.
Ses yeux brillaient de convoitise et il riait doucement,
Louise aussi, ravis. Ils respiraient avec délices comme
si du bonheur coulait dans leurs veines.
Brusquement, Coste défia la ficeUe, se baissa et rcn-
134
versa le contenu du sac sur un mouchoir étalé. Des
pièces d'or de cinq, de dix et de vingt francs, mêlées à des
écus, à de menues pièces d'argent et à pas mal de gros
et de petits sous — les économies des paysans — ruis-
selèrent, roulèrent, rayonnèrent dans la chambre.
Rose et Paul s'étaient accroupis autour du tas de
ïuonnaie et criaient en tapant dans leurs menottes, les
yeux écarquillés...
— Que de sous, pérotte I... que de sous, mérotte !
Tous y plongeaient les mains avec ravissement,
croyant avoir ime fortune devant eux. Après avoir épar-
pillé le tas sur le mouchoir et s"ètre assez délecté les
yeux, Jean se mit à compter le tout, par piles.
— Diable ! pas possible I — dit-il enlîn, le front plissé
de déconvenue, — j'aurais cru qu'il y avait davantage...
Rien que deux cent cinquante-deux francs et quelques
misérables sous.
— Ne t'es-tu pas trompé ?
— Voyons...
Non, c'était bien le compte exact. Ils eurent une moue
de désappointement.
Mais aussitôt Jean eut honte de sa cupidité. Il pensa
à toutes les privations que représentait cet argent, à
toutes les économies que sa mère avait dû faire, sou
par sou, après la mort du père Coste, sur le mince sa-
laire de ses pénibles travaux champêtres.
— La pauvre clière vieille I — murmura-t-il tout triste
et attendri ; — a-t-elle dû s'en donner du mal pour amas-
ser tout cela, avec le peu qu'elle gagnait... Ce n'est pas
étonnant qu'elle y tînt tant... C'était là le fruit de bien
des peines, l'épargne de bien des repas faits avec un
morceau de pain bis et quelques figues ou amandes
sèches... Pauvre mère, combien peu de joie elle a eu
dans sa vie misérable... Et elle est morte, en croyant
i35
que nous voulions la dépouiller, et que nous lui men-
tions I...
Deux grosses larmes roulèrent de ses yeux. Sa pro-
fonde émotion gagna Louise. Ils s'embrassèrent en pleu-
rant.
Ils remirent l'argent dans le sac.
— Deux cent cinquante-deux francs I dit Jean, c'est
une fort jolie somme pour nous. . Avec ce que je reti-
rerai de la vente de la terre, nous voilà bien remis à
flot... Si nous ne sommes pas riches, au moins nous ne
devrons plus rien et nous aurons désormais la tranquil-
lité. — Et il déclama :
Qui vit content de peu possède toute chose î
De nouveau, à manier cet argent qu'il avait hier
encore tant maudit, il oubliait, malgré lui, son atten-
drissement de tout à l'heure. La joie aux jeux, la poi-
trine dilatée, il respirait à Taise et même il dut faire
effort pour ne pas fredonner ainsi qu'il en avait l'habi-
tude quand il était heureux.
Pendant que Louise reflcelait le sac, Coste prit son
carnet et, compulsant les factures étalées siu* la com-
mode, fît le relevé de toutes ses dettes. Tant au tailleur
de Pe\Tas, tant au boucher, tant à celui-ci, tant à
ceux-là, il n'en finissait plus d'aligner des chiffres. Tout
en additionnant, il trouvait que ces sommes parfois si
petites faisaient peu à peu un bien gros total.
— ... et 3, dit-il enfin, font.42. Soit plus de quatre
cents francs à payer, bien entendu avec les frais du
médecin et de l'enterrement, que j'ai évalués approxima-
tivement... C'est énorme!
Son front se rembrunit. Crainte d'erreur, il recom-
mença l'addition.
— Ma foi 1 ajouta-t-il, je croyais que nous devions
i36
beaucoup moins... Bahl la terre vaut bien au bas mot
cinq à six cents francs ; une fois tout liquidé, il nous
restera une assez jolie avance...
Il crayonna d'autres calculs..
— C'est ça... j'avais tort de me plaindre. Nous aurons
encore de quoi voir venir, enfin. Et il poussa un soupir
de soulagement. Alors, ii embrassa sa Louison qui lui
souriait, heureuse, et caressa Rose et Paul qui, en
jouant, continuaient à s'affubler des vieilles nippes de
Caussette, puis les empilaient en désordre dans la
malle grande ouverte et sans secret désormais.
XX
Le jeudi d'après, Coste partit pour son village nataL
La veille, avec une partie des économies de sa mère, il
avait payé rubis sur l'ongle ses fournisseurs de Male-
val. Aussi, ce jour-là, il alla sur la route attendre la
diligence, glorieux et fier pour la première fois, mar-
chant au grand soleil et, la tète haute, regardant en
face et sans honte les gens qu'il rencontrait et à qui il
rendait gaiement et dune voix claire leur salut. Il ne se
sentait pas de joie de pouvoir se dire qu'il ne devait
plus un sou dans Maleval.
Dès cju'il fut arrivé dans son village, il s'aboucha
avec le notaire. Celui-ci lui dit que les temps étaient
mauvais et la propriété foncière à bas prix ; aussi,
quoique le champ en question valût certes les six cents
francs auxquels Jean l'estimait et qu'il demandait,
c'était le tout si l'on en tirait de trois cent cinquante à
quatre cents francs, à le vendre tout de suite et inculte
depuis un an comme il était.
13; VIII.
— A moins que vous vouliez attendre ? En ce cas, on
pourrait, en patientant, le raisonner davantage.
— Non, je préfère m'en débarrasser au plus tôt,
repartit Goste impatient de ne rien devoir à personne
et d'avoir un peu d'argent à lui.
Le notaire promit que, avant quinze jours, il aurait
trouvé acheteur.
De retour à Maleval, Jean s'en fut chez le curé afin de
l'avertir qu'il ne pourrait acquitter le prix des funé-
railles de sa mère avant quelques semaines.
L'abbé Clozel était un de ces vieux prêtres de campa-
gne, pleins de dévouement et riches de vertus. De taille
moyenne, mais large d'épaules, et d'une robustesse de
chêne malgré ses cheveux blancs, il avait une figure
sévère, que tempérait la douceur évangélique de son
sourire et l'indulgente et naïve bonté de ses yeux bleus,
purs comme des yeux d'enfant. Desservant de Maleval
depuis plus de vingt années, il était très aimé de ses
paroissiens à cause de sa fine bonhomie et de sa cha-
rité discrète, qui allait jusqu'au complet oubli de soi-
même. On le voyait volontiers causer et rire avec le
paysan. A l'occasion, dans le temps des récoltes par
exemple, il savait donner en passant un coup de main
aux gens dans l'embarras, ici poussant à la roue, là
aidant à décharger les bottes de foin ou les compos-
tes de raisins. De là sa popularité de bon aloi parmi
les villageois, à quelque parti qu'ils appartinssent.
Jusqu'alors l'abbé Clozel n'avait eu presque aucun
rapport avec l'instituteur, malgré le voisinage du pres-
bytère et de l'école* Non que Coste se tînt systémati-
quement à l'écart et obéît à ces préoccupations politi-
ques qui, la plupart du temps, dans chaque village,
font, de nos jours, de l'instituteur et du curé, représen-
tant des idées hostiles, deux adversaires qui se boudent
i38
sinon deux ennemis irréconciliables, — bien que la partie
ne soit pas égale du côté de l'instituteur plus faible.
Certes, Coste n'avait aucime conviction religieuse ;
mais s'il était en matière de croyance d'une indiffé-
rence très grande, il n'avait pas non plus de prévention.
Par ailleurs, le prêtre, homme de paix et de bonne
volonté, n'épousait guère les querelles qui divisaient
ses paroissiens et ne s'occupait que de son église, ce
qui expliquait le respect et l'affection dont on l'entou-
rait^ Ce n'était donc pas en cela que résidait la cause
de l'abstention que l'instituteur avait gardée vis-à-vis du
curé, mais en ce que, trop surchargé de travail et trop
misérable, il quittait peu son chez soi et ne désirait,
par amour-propre, nouer aucune relation suivie avec
qui que ce fût. Il se bornait, comme tout le monde d'ail-
leurs sans exception, à saluer poliment l'abbé Clozel,
lorsque le hasard le plaçait sur sa route. De son côté,
le vieux prêtre respectait le quant-à-soi et l'isolement
volontaire de Coste, dont il connaissait, par mademoi-
selle Bonniol, familière de la cure, le dévouement silen-
cieux et la vie humble et difTicile, tous mérites qui
n'étaient pas faits pour aliéner à l'instituteur la SATnpa-
thie secrète du simple et charitable curé.
C'est pourquoi l'entrevue des deux hommes fut, dès
l'abord, très cordiale. Dès en entrant, Coste exposa le
but de sa visite.
La main tendue et avec un bon sourire qui atté-
nuait la franchise brusque de ses paroles, Tabbé
répondit :
— Oh! cane presse guère, mon ami... Prenez, je vous
prie, un siège... Vous me payerez quand il vous plaira,
je sais attendre... Les instituteurs de même que les
prêtres de campagne doivent se contenter de peu et ne
disposent guère de grosses sommes... Allez, je ne suis
i39
pas bien riclie moi-même et c'est pour cela que je com-
prends les embarras de mes ouailles et que je compatis
mieuxà leurs souffrances... Entre pauvres, on s'entend...
Je n'ignore pas que vous avez de lourdes charges de
famille et...
Coste l'interrompit, non sans un certain orgueil :
— Mais, fit-il, ce n'est pas, monsieur le curé, que je
sois précisément gêné en ce moment... J'attends l'argent
d'une terre que m" a laissée ma pauvre mère et je n'ai
besoin que d'un crédit de quelques semaines.
— Je n'ai donc aucun mérite à vous satisfaire, — dit
le prêtre avec bonhomie. — Même les plus à l'aise de
mes paroissiens ne me gâtent pas sous ce rapport et
savent fort bien que je n'use jamais du ministère de
l'huissier.
Coste sourit. Tout en causant, il examinait à la
dérobée l'humble salle où ils se trouvaient et que meu-
blaient quelques chaises de paille, avec, suspendues
aux murs, des images de piété, et, sur la cheminée,
près d'une glace ternie, deux flambeaux de cuivre et
, une statuette de la Vierge, en plâtre blanc. Tout y
respirait la simplicité ou plutôt la pauvreté digne du
bon pasteur toujours prêt à se dépouiller pour les
ouailles souffrantes de son petit troupeau.
L'instituteur se sentit à l'aise dans ce milieu qui lui
rappelait son intérieur et auprès de ce brave homme.
Le curé se lit apporter une bouteille de bière par sa
sœur qui était sa servante. Celle-ci, après avoir échangé
quelques paroles de bon accueil avec Coste, se retira
discrètement.
— Elle est très liée avec votre collègue, mademoiselle
Bonniol, — dit l'abbé Clozel quand sa sœur se fut
éloignée.
— En effet, c'est ce que m'a souvent dit mademoiselle
i4o
Bonniol,.-- une excellente personne et une bonne
collègue.
— Bien sûr... une sainte fille... elle a bien ses petites
manies et aime à vivre seule avec ses bêtes... mais,
vous l'avez dit, elle a un cœur excellent... Souvent elle
nous a parlé de vous... et de votre mérite. Aussi, nous
partagions l'estime qu'elle a pour vous et pour madame
Coste...
Jean rougit et détourna la conversation. Ils causèrent
alors de leur situation, de leurs maigres ressources, de
leur vie humble et diflicile, ainsi que de Maleval et de
ses habitants. Peu à peu, ils devenaient plus confiants,
plus amis et jouissaient de l'intimité qu'avait pris leur
entretien.
Coste resta plus d'une heure. Quand il sortit, curé et
instituteur, sans avoir touché un mot des cpiestions
capables de les diviser momentanément, unirent leur
misère et leur humilité communes dans une cordiale
poignée de main.
En le reconduisant, l'abbé Clozel lui dit avec un mali-
cieux sourire :
— Quoique très proches voisins, je ne vous demande
pas de venir souvent me voir au presbytère... Ce qui ne
tire pas à conséquence pour mademoiselle Bonniol, une
femme, qui, de plus, est depuis longtemps à Maleval,
pourrait vous desservir vous, nouveau venu et électeur
influent... Nous avons, ici, quelques esprits intransi-
geants et pointilleux... Ils sont rares, mais enfin le
mieux est de vous abstenir... Comme on l'a dit, le
prèlre à l'église, l'instituteur à l'école... Mais on est des
hommes malgré tout et ça n'empêche pas de s'estimer...
Enfin quand on se rencontrera, je crois que personne
ne verra du mal à ce que nous causions en bons amis...
— Mais certainement, monsieur le curé, — répondit
141
Coste en riant de cette rondeur aimable que le prêtre
mettait dans ses propos.
Dès lors, en effet, les deux hommes s'arrêtèrent par-
fois à bavarder, l'après-midi surtout, au moment où Coste
surveillait la sortie de ses élèves et où le curé rentrait
à son presbji:ère, après sa promenade coutumière. Et
personne n'eut l'air de désapprouver ces rencontres et
de faire un crime à Coste de vivre en excellents termes
de voisinage avec le respectable prêtre.
Huit jours après, une lettre du notaire prévenait
Coste que son champ avait trouvé acquéreur au prix de
trois cent quatre-vingt-quinze francs. Il ne s'arrêta pas
à calculer la perte qu'il subissait par le fait de cette
vente précipitée. Jamais pareilles sommes n'avaient été
à sa disposition et, dans la joie de sa dignité recon-
quise, il n'était pas loin de s'imaginer qu'il serait main-
tenant presque riche et que tous les tracas d'avenir
étaient bel et bien conjurés. De nouveau, il se reprenait
à espérer un sort tranquille.
Pourtant, lorsque toutes les dépenses et les dettes
anciennes furent payées, les bijoux retirés du mont-de-
piété, les vêtements et chaussures renouvelés, c'est à
peine s'il lui resta un peu plus d'une centaine de francs,
li est ATai que Jean avait profité d'une occasion avant
tageuse pour acheter une chèvre, facile à nourrir puîs-
q\ie Paul était assez grand pour la conduire chaque jour
paître les fossés herbeux de la route, à proximité de
l'école. Le jeudi, ils iraient tous emmi les bois où la
chèvre trouverait pâture abondante et parfumée. Les
bessonnes se délecteraient à boire son lait chaud "Ct
crémeux. En un mot, conmie disait Jean, l'argent qu'elle
avait coûté ne serait qu'une précieuse avance.
Mais voici que, dans sa préoccupation, Coste avait
oublié de rembourser les cinquante francs dus depuis le
142
déménagement à son collègue de Pevras. Il advint que
celui-ci le rappela dans une lettre quasi insolente où
entre autres aménités il lui disait ceci : « qu'il aurait
cru trouver dans un collègue plus de respect de la
parole donnée, etc., etc. »
Le matin où pareille lettre lui fut remise, Jean en
parut très vexé. Son front s'assombrit ; il eut envie, en
envoyant l'argent, de répondre très sèchement ; mais il
n'en fît rien, craintif que son collègue, piqué au vif, ne
parlât de sa dette, à Pevras. Par amour-propre, il se
contenta d'envoyer un mandat-poste avec même un mot
d'excuse.
Louise n'en revenait pas de voir filer si vite cet argent
qu'elle avait cru inépuisable. Comme Jean, plein d'as-
surance et d'insouciance, prétendait qu'il fallait garder
le peu qui restait comme une avance, elle lui demanda :
— Mais alors, tu vas de nouveau prendre à crédit chez
les fournisseurs ?
— Tiens, pourquoi pas, repartit Jean. On ne leur doit
maintenant plus rien, à eux ni à personne. Je ne tiens
pas à demeurer désormais sans argent dans la maison.
C'est prudent. Sait-on jamais ce qui peut arriver! Cette
réserve sera pour toi, pour te mieux soigner... D'ail-
leurs qu'est-ce que ça peut leur faire aux boutiquiers...
tous les fonctionnaires n'agissent-ils pas ainsi?... et
puis, maintenant que nous n'avons plus d'arriéré, mais
bien des avances dans l'armoire , les factures seront
payées recta tous les mois.
Louise paraissait convaincue. Jean msista pourtant :
— Après tout, — ajouta-t-il fièrement, — les fournis-
seurs savent désormais que nous sommes solvables.
Ils nous croient même riches et s'imaginent que j'ai
hérité de plus de trois mille francs... L'un d'eux me l'a
dit hier... D'ailleurs, depuis que je ne leur dois rien, ils
143
sont si aimables, si préA'enants : ils m'offrent lem* bouti-
que entière et ils m'ont prié même de ne pas me gêner,
d'envoyer chaque jour les enfants ou la femme de
ménage et de passer à la fin du mois pour régler. Nous
garderons donc cette réserve... Toi, tu vas te soigner,
tu guériras et nous pourrons ainsi congédier la femme
de ménage. Alors mon traitement suffira, sois sans
crainte.
Que répondre à cela? Louise d'ailleurs s'était peu à
peu désintéressée du ménage : elle laissait, par suite
de sa santé chancelante, Jean s'occuper de tout et
diriger tout. Elle ne fit plus aucune objection.
Vers ce temps, Coste eut la visite de son inspec-
teur. Ayant plus d'assurance et s'adressant à des élèves
qu'il connaissait bien, il produisit une meilleiu'e impres-
sion sur son chef, qui s'en retourna en exprimant sa
satisfaction et non sans avoir fait allusion à l'échec de
l'institutem', lors de la conférence pédagogique.
Jean, sans dire toute la vérité, lui répondit alors :
— Aboyez-vous, monsieur l'inspecteur, je suis très
timide en présence de mes collègues. Outre que j'étais
fort ému, j'avais ma pau\Te mère et ma femme malades
et j'étais trop occupé et trop soucieux pour songer la
A-eille à préparer ma leçon. Aussi, fus-je pris tout à fait
au dépourvu.
— Je comprends, je comprends, — fit l'inspecteur en
souriant; — mais débarrassez-vous de cette timidité qui
aurait pu vous être préjudiciable. Allons, bon courage
et au revoir.
Il serra la main de Coste. D'ailleurs, il s'était informé
et, sachant maintenant quelles étaient les charges de
ce garçon courageux, il ne l'en estimait que plus et
comprenait fort bien la cause de la mauvaise tenue
<:pi'il avait remarquée le jour de la conférence.
Coste, ayant reconduit l'inspecteur au passage de la
diligence, rentra chez lui en sifflotant. Il se frotta les
mains de contentement, et dit à Louise :
— En voilà un qui s'en va satisfait. Allons , ma
Louise, tout s'arrangera, tout s'arrangera au gré de nos
désirs.
Et dans l'exubérance de sa joie, il prit les deux jumel-
les qui gazouillaient dans leur berceau, les baisota tour
à tour, puis, une sur chaque genou, il s'amusa à les
faire sauter en leur disant d'une voix puérile :
— Allons, les mignonnettes, risette à votre papanou.
Mais tout à coup il s'arrêta, devenu grave. Le souve-
nir de sa mère, disparue à jamais, venait de s'éveiller
en lui, évoqué par le bâton de cornouiller, posé contre
le chambranle de la porte, avec lequel se guidait Caus-
sette. Il se dit qu'en somme c'était à elle, à ses écono-
mies péniblement amassées et jalousement conservées,
qu'il devait sa tranquillité. Puisque tout ici-bas, le bien
comme le mal, a sa rançon, la mort de sa mère n'était-
elle pas comme la rançon de son bonheur actuel? Alors
il eut vers celle qui dormait là-bas, dans le petit cime-
tière visible par la fenêtre ouverte, un vif élan de ten-
dresse et de reconnaissance qui lui remplit le cœur et
appela à ses lèvres comme mie prière. En même temps
une mélancolie douce, un regret rapide lui humecta les
yeux dans un attendrissement de tout son être.
— A quoi rêves-tu donc ? demanda Louise.
Jean n'eut pas le temps de répondre.
Rose et Paul, qui depuis un moment discutaient sur
le palier, venaient d'entrer. La fUlette, que son frère se
plaisait à mystilier, s'approcha de Jean et dans un lan-
gage zézayant elle demanda, levant ses beaux yeux
de candeur vers son père :
— Paulou qui me dit que si ze mangeais de l'her-
145
IX
bette, alors z aurais du bon téton comme la cè\Te?
Est-ce vrai, dis, pérotte?
Gosteetsa femme sourirent de la naïveté adorable de
la mignonne.
Décidément, avec un inspecteur satisfait, quelques
sous dans l'armoire, plus de dettes, un intérieur où
babillent de beaux enfants, avec la tranquillité du corps
et de l'esprit, la vie devenait belle et bonne.
XXI
Par une blanche après-midi de ra\'ril finissant, Coste,
qui, du seuil de la porte, surveillait la sortie de ses
élèves, fut surpris de voir le maire apparaître au tour-
nant de la ruelle puis gravir lentement le perron de la
mairie-école. A ^quelle cause attribuer cette survenue
insolite? Depuis la belle saison, M. Rastel vivait toute
la journée dans son maset et ne «descendait» plus à
Maleval, car l'instituteur avait soin de lui envoyer par
un élève les rares pièces exigeant une signature.
— Tiens ! quel bon vent vous amène ici, monsieur le
maire ?
M. Rastel, tout en souftlant comme un phoque, s'in-
forma de la santé de sa filleule, bonhomme comme à
l'accoutumée, mais pourtant avec une autre préoccu-
pation sur sa large face d'où ruisselait la sueur.
Dans la salle de la mairie, le gros homme, à bout de
souffle d'avoir monté l'escalier, s'écroula lourdement
sur une chaise dont il fit craquer les barreaux. Puis, avec
un ample mouchoir à carreaux rouges, il s'épongea les
tempes et le front
— Vous savez, dit-il enfin, ça va mal.
— Eh! quoi donc ? — demanda Coste surpris.
i46
— Pardi I les élections... Nos adversaires se remuent
dans l'ombre... coûte que coûte, ils veulent revenir à la
mairie... nous balayer, quoi !
— Mais puisque le pays est républicain ?
— Euh I euh ! on voit bien que vous vous occupez peu
de ce qui se passe... Trop peu même... Cependant, il
faudrait vous grouiller, que diable ! et agir... vous y êtes
intéressé autant que nous... Un mois encore et Ton
vote... donc, pas de temps à perdre.
Et comme Jean le contemplait, ébaubi :
— Vous savez, — poursuivit le maire en continuant à
s'éponger le front, — ils ne vous aiment guère, les culs-
blancs... Ils prétendent que quoique vous vous agitiez
moins que votre communard de prédécesseur, vous ne
valez pas plus que lui. . . certains d'entre eux assurent
même cpie vous avez peur.
— Peur! et de quoi? — s'exclama Finstituteur n'y
comprenant rien.
— D'eux !... et parce que vous faites la cour au curé.
Coste ouvrait déjà la bouche pour protester. M. Ras-
tel reprit aussitôt :
— Oh ! je n'attache aucune importance à cela, moi...
Je sais fort bien que vous êtes des nôtres. Je ne suis
pas un mangeur de prêtres, moi, quoique bon républi-
cain... Et puis après tout, l'abbé Clozel est un digne
homme que j'estime fort et qui sait se tenir à sa place...
A Dieu plaise que tous les curés fussent comme lui !...
Mais je ne vous dis ça que dans votre intérêt. Vous
n'êtes pas riche, n'est-ce pas ? eh bien !...
— Eh bien ? — répéta Jean ennuyé par cette interro-
gation qu'il trouvait trop sans-façon et même un peu
blessante pour son amour-propre.
— Eh bien ! s'ils sont élus contre nous, les réacs ont
décidé de vous enlever le secrétariat de la mairie.
147
Coste pâlit.
— Pas possible î s'écria-t-il. Mais à qui donc le don-
neraient-ils ?
— Té ! à Gustou. le cousin germain de Piochou...
vous savez, de M. Pioch, celui qui guigne mon écharpe,
le chef des conservateurs, des cids-blancs enfin, vous
savez bien... Gustou, le grand Gustou est un blanc-bec,
un bélître presque... mais il a appris chez les frères
ignorantins de la ville à faire de beaux paraphes et des
lettres moulées... Il prétend mieux écrire que vous en
ronde et en bâtarde I... Encore qu'il ait du bien, il a les
dents longues, comme un bonréac, et il trouve que deux
cent cinquante francs par an, surtout pour si peu de
besogne, c'est bon à prendre... Et voilà ce qui vous pend
à l'oreille, hein I...
Coste resta bouche bée. C'était grave, cela. Vingt
francs de moins par mois, plus moyen d'équilibrer son
maigre budget ; derechef, ce serait la misère, sans espoir
cette fois. En dépit de sa belle confiance, il se rappela
subitement que l'avance gardée dans l'armoire s'écornait
chaque jour, se fondait en de menues dépenses impré-
\Ties et en achats de coûteux médicaments pour Louise.
Espérant toutefois que M. Rastel se jouait de lui,
voulait lui faire peur pom' échauffer son zèle, il objecta :
— Mais, je croyais que nous avions près de vingt
voix de majorité.
— Nous les avons eues, c'est vrai... mais on s'est
aidé, que diable I je l'avoue... suflit I... Alors, vous
savez, il est temps de veiller au grain, de se secouer,
bref!...
Coste connaissait mal cette cuisine toujours un peu
sale d'élections. Il respira. Tout n'était donc pas déses-
péré. Du moment qu'il s'agissait de défendre le pain
des siens, il ne marchanderait pas son dévouement.
i48
Aussi promit-il, sans hésiter, son concours pour une
active propagande auprès de ceux qui, parmi les pa-
rents de ses élèves, passaient pour tièdes ou indifie-
rents.
M. Rastel lui donna quelques indications ; les têtes
commençaient à s'échauffer, depuis quelques jours; les
conservateurs étaient prêts à tout, car ils prétendaient
avoir été « volés » jusqu'ici.
Coste ne s'arrêta pas à ce mot souligné pourtant par
le maire et dans lequel il ne vit qu'une de ces exagéra-
tions dictées par l'esprit hostile des partis.
De ce jour, il plongea, tète baissée, au milieu de la
lutte naissante. Lui qui, après avoir fini sa classe,
ne sortait jamais que pour conduire les siens à des
promenades champêtres, il quitta tous les soirs sa mai-
son. 11 causait avec l'un et l'autre, de préférence avec
les pères de ses élèves et s'efforçait d'amener la con-
versation sur le terrain des élections prochaines. Cela,
non sans maladresse et sans gaucheries, car il ne con-
naissait guère ni les gens, ni l'état d'esprit du pays. Il
agrippait surtout ceux que le maire lui avait désignés
comme indécis, s'évertuait à les convaincre, n'ayant
pas de cesse qu'il ne crût les avoir gagnés à ses idées.
Tant il fit qu'il s'attira, encore plus que par le passé,
la haine des conservateurs qui se mirent à le dévisager
de fort mauvais œil.
— Attends, mon bonhomme, disaient-ils... Ce que
nous ferons sauter tes deux cent cinquante francs ! Tu
n'en tireras que mieux la langue après... Ça t'appren-
dra à te mêler de ce qui ne te regarde pas...
Ces menaces fidèlement rapportées à Coste ne ser-
vaient qu'à le rendre plus ardent et il se jeta à corps
perdu dans la bataille qui s'engageait et qui devait être
décisive pour sa tranquiUité future...
■49
Chaque fin de jour, les paysans se réunissaient devant
les deux cafés, situés sur la grand route, en face des-
quels les diligences s'arrêtaient pour relayer.
Ce passage des voitures publiques, que la construction
d'une voie ferrée allait incessamment supprimer, était
alors, plusieurs fois dans la journée, mais particu-
lièrement le soir, le seul mouvement, l'animation
bruyante qui, pendant cpielques minutes, rompait la
solitude et le silence monotones de l'espèce de vallon
où est bâti Maleval. Vers les six heures, un roulement
sourd et lointain arrivait de la route blanche qui,
comme un ruban d'argent, moiré de soleil, se déroule
en ligne droite quatre kilomètres avant Maleval et y
pénètre ensuite après avoir contomuié un monticule
entre les hauts talus duquel elle s'encaisse un temps.
Bientôt des claquements de fouet retentissaient aux-
quels se mêlaient le tintement clair des grelots et l'aigre
et discordante fanfare de la trompette ou du clairon
dont sonnait éperdument, à pleins poumons, chacmi
des postillons, pour annoncer leur triomphale arrivée.
Puis, au tournant de la route, une diligence peinte de
jaune, réchampie de rouge criard, le tout atténué par le
gris^ sale de la boue ou le gris blanc de la poussière,
apparaissait tout à coup dans le poudroiement du so-
leil ; puis une autre, ime autre encore, jusqu'à cinq ou
six parfois, à peu d'intervalle. Traînées par des che-
vaux éreintés et si maigres que, pareilles aux cercles
d'un tonneau, leurs côtes transparaissaient, saillantes,
sous la peau tendue, elles roulaient lourdement sur la
route très belle, soulevant des tourbillons de poussière,
dans un bruit saccadé de ferrailles et de bois creux,
avec les allures dégingandées de canards apeurés. Le
village qui somnolait entre ses montagnes semblait se
ré'A'eiller à tout ce tintamarre que répercutaient les
i5o
échos. En un clin d'œil, la rue déserte s'aniniait. Pen-
dant que chaque voiturier allait quérii' dans l'écurie des
chevaux frais pour remplacer ceux qui, dételés, y en-
traient, la tête pendante et en boitillant, les voyageurs
à l'étroit dans l'intérieiu* de la diligence sautaient à
terre. Ils s'ébrouaient aussitôt, s'étiraient en bâillant,
marchaient ou tapaient du pied pour se dégoiu-dir les
janiljes qui leur fourmillaient ou bien de lem* mouchoir
essuyaient la fine cendre qui couvrait leurs vêtements
et poudrait leurs cheveux, ainsi que les poils des
moustaches et les sourcils. Quelques femmes descen-
daient aussi, l'air las, les traits tirés, les robes toutes
fripées ; mais les plus âgées restaient patienunent dans
la voiture, se contentant de s'y mouvoù" plus à l'aise.
C'étaient alors des allées et des venues du café à la
diligence et inversement. On parlait haut, on gesti-
culait beaucoup et avec impatience, car tous à la fois
demandaient à boire. Le cafetier et sa femme se multi-
pliaient, très complaisants, car ce passage des voitures
qui, quatre fois par jour, faisaientla navette entreMont-
clapiers et les riches cantons de la plaine, donnait à
ces limonadiers d'un si petit village le plus clair de
leurs bénéfices.
Enfin, les chevaux attelés, on se tassait de nouveau
dans les diligences qui dérapaient et, faisant sur leur
passage trépider le sol et trembler les vitres, filaient là-
bas vers la côte où elles disparaissaient.
Et jusqu'au lendemam matin, le village retombait
dans sa morne apathie.
Intéressés par ce passage, des groupes de paysans se
formaient là, chaque soir, puis, leiu" curiosité satisfaite
à regarder les visages nouveaux des voyageurs, y de-
mem-aient en attendant Iheiu-e du dîner. Ils reprenaient
leurs causeries 6u leurs discussions au grand air tout
loi
parfumé des senteurs de la montagne ou bien s'as-
seyaient autour des tables du café. A cette époque
d'élection, ils s'y réunissaient plus nombreux.
Coste ne manquait jamais plus de se trouver à cet
endroit. Il allait de groupe en groupe et se dépensait
fort en paroles. Mais comme il ne s'était jamais occupé
de politique militante à Peyras, où la lutte des partis
n'existait plus, il se montrait peu retors et faisait force
impairs. Peu s'en fallut aussi qu'il ne se disputât avec
certains conservateurs, qu'exaspérait le zèle naïf et un
peu brouillon de l'instituteur.
Maintes fois, Coste, en revenant de ces réunions en
plein air, rencontrait l'abbé Clozel, lisant son bréviaire
devant l'église, aux dernières lueurs du soleil couchant.
Très indifférent à ce qui se passait, car républicains et
conservateurs fréquentaient également les offices tous
les dimanches, le curé affectait de parler à Coste de
choses en dehors des prochaines élections.
Cependant, un soir, il crut bon de lui dire :
— Mon ami, vous êtes imprudent... Vous devriez
comme moi rester à l'écart. . . Voyez-vous, toutes ces
luttes ne valent rien pour nous. Nous y perdons notre
considération et l'estime de bien des gens.
— Coste s'excusa, rappela les menaces qu'on lui
avait faites.
— Vous comprenez, monsieur le curé, que j'ai tout
intérêt à ce que M. Rastel continue à être maire de
Maie val.
— Oui, oui, je comprends... et je vous plains. Mais
croyez-en mon expérience, soyez moins ardent, plus
rassis. En somme, il n'y a pas de question de principe
engagée à Maleval, mais plutôt une question de per-
sonnes, comme d'ailleurs en beaucoup d'endroits...
Chacun se sert de mots différents, s'affuble d'un nom de
l52
républicain ou de conservateur, voilà tout. C'est pour-
quoi aussi il y a plus d'aigreur, plus de passion dans
toutes ces compétitions-là, fondées sur l'égoïsme, le
besoin d'être le maître. Si vous vous découvrez trop,
vous vous ferez des ennemis irréconciliables qui, s'ils
sont un jour à la mairie, ne vous ménageront pas, mon
pauvre enfant.
Ces derniers mots avaient été prononcés d'une voix
émue et paternelle. Coste en fut touché. Le curé con-
tinua :
— Tenez, il faut avoir vécu pour considérer ces
choses avec le plus complet détachement. Hélas ! nos
jeunes prêtres, je le sais , font comme vous en ce
moment. Ils oublient leiu» mission toute de paix et
d'amour. Aussi leur zèle intempérant ne sert qu'à les
faire détester et, par contre-coup, qu'à envenimer la
querelle, augmenter et éterniser les malentendus, pous-
ser à la haine de notre sainte religion... Pour moi, je
me dis que royauté ou république importe peu, que
toujours il y aiu-a des âmes à consoler, à apaiser et à
soutenir et que personne ne m'empêchera de remplir
mon saint ministère de douceur et de pardon.
Ce calme scepticisme politique fait d'amour et de
l'oubli total des petitesses humaines frappa l'institu-
teur. Aussi, plein de respect pour le prêtre, il murmura :
— Oh ! vous, vous êtes un saint homme et tous ici
vous vénèrent.
— Pas de flatterie, mon ami... Je ne suis qu'un pauvre
homme comme vous... Allons, soyez prudent et au
revoir.
Ils se quittèrent, le curé avec son bon sourire et la
douceur inaltérable de ses yeux bleus, Coste saluant
avec une respectueuse sympa tliie cet homme de bien,
mais se disant :
i53 IX.
«Non, je ne peux pas faire autrement. Le pain de mes
enfants est en jeu et je dois n'avoir rien à me repro-
cher. »
XXII
Plus le jour de l'élection approchait, plus M. Rastel
se démenait de son côté. Nonobstant le détachement
dédaigneux qu'il affectait parfois pour des fonctions
qui, professait-il, l'empêchaient de goûter entièrement
les douceurs de la retraite, le fait est qu'il tenait, en
vérité, à son écharpe autant qu'à la prunelle de ses
yeux. N'était-ce pas pour lui comme une revanche de
sa vie passée? Ancien fonctionnaire subalterne, il avait,
sa carrière durant, connu toutes les servilités et baissé
la tête sous la morgue, les caprices et les fantaisies de
ses chefs hiérarchiques. C'est pourquoi il n'était pas
fâché, à son tour, d'être enfin le maître et de se dédom-
mager de son infériorité passée par l'exercice d'une
autorité presque sans contrôle, mais qu'à cause de sa
bonté réelle, il ne savait pas rendre lourde aux autres,
heureux des quelques satisfactions de vanité qu'il en
retirait.
M. Rastel avait déserté son mas. A tous moments, il
accourait à la mairie et prodiguait conseils et encoura-
gements à Coste. Bientôt il y eut entre le maire, l'insti-
tuteur, et les gros bonnets du parti, des conciliabules
qui se prolongeaient fort avant dans la nuit et qui se
tenaient dans la salle de la mairie, aux fenêtres herméti-
quement closes, malgré la douceur des bleues soirées
de mai. Ces réunions fréquentes intriguaient fort les
conservateurs : Le gros Rastel nous manigance quelque
sale tour de sa façon, -- se disaient -ils. Eux-mêmes
i54
d'ailleurs se réunissaient assidûment chez Pîochou, leur
chef; et il arrivait parfois cju'entre onze heures et
minuit, en sortant de leurs parlotes respectives, les
deux groupes adverses, causant bas enti'e eux. s'arrè-
tant de loin en loin pour se communiquer mystérieuse-
ment une idée, tels des conspirateurs, se croisaient
dans la grande rue du village, plongé dans un profond
sommeil et baigné des clartés douces de la lime rose.
On se déliait du regard, puis les groupes s'égrenaient
après mie dernière recommandation et une poignée de
main et chacun s'allait coucher se disant fièrement :
« Tout dort, mais nous, nous veillons ! »
Coste au cours de ces réunions avait à la fin compris
bien des choses dont il ne se doutait guère. Mais il
feignait l'ignorance car M. Rastel n'osait ouvertement
aborder le sujet brûlant dont on causait fréquemment
avec des sous-entendus faciles pourtant à percer. Le
mah'e se dépitait de voir que Tinstitutem' , tout en
payant bravement de sa personne, quand il s'agissait
de propagande active, ne savait pas comprendre à demi-
mot ce dont on s'entretenait et, le regard vague, ne
disait, ne proposait rien lorsque certaines allusions
étaient faites par l'un ou l'autre des assistants.
Toutefois l'ingénuité de Coste n'était qu'apparente,
mais il était nettement décidé à ne prêter les mains à
aucun moyen détourné, à aucime fraude. Sa profonde
honnêteté répugnait à tout tripotage, à tout acte
blâmable quel qu'il fût et quelles que dussent en être les
avantages poiu? lui. Il avait, ancré en lui, le respect
du suffrage universel, dont il vantait les beautés à ses
élèves, avec beaucoup de conviction, dans ses leçons
d'instruction civique. Il ne pouvait admettre qu'on
altérât sciemment la vérité du vote. Convaincre, oui,
tant qu'on voudrait; recourir à des manœuvres illégales,
i5o
jamais. D'ailleurs, Coste avait foi dans le succès. Il se
fiait aux promesses que lui faisaient les paysans qu'il
catéchisait et qui promettaient volontiers à l'instituteur
ce qu'ils promettaient tout aussi bien à d'autres, se
réservant de faire à leur tête et de voter comme il leur
plairait le moment venu. Coste était même étonné de
voir avec quelle promptitude se rangeaient à son avis
ceux qu'on lui avait donnés comme douteux ou comme
tièdes et, ingénument, s'attribuait le mérite de leur
conversion. Ne s'étant jamais mêlé à tous ces manèges
d'élection, il croyait fermement au respect de la parole
donnée et ce qu'on appelle «les surprises du scrutin»
n'avait aucun sens pour lui.
A la longue, M. Rastel s'impatienta de la réserve ou
plutôt, comme il disait, de la bêtise de l'instituteur. Un
soir, il parla à dessein de certains villages voisins dont
les municipalités réactionnaires se maintenaient adroi-
tement à la mairie malgré les progrès incontestables des
républicains qui, jadis, formaient la minorité, mais
possédaient à cette heure une majorité de plusieurs
voix comme l'avaient démontré un pointage impartial
et les élections législatives qui avaient suivi.
D'un ton sans réplique, le maire dit à Coste :
— Vous voyez donc comment s'y prennent nos adver-
saires.
— Us ont tort, — répondit l'instituteur directement
interpellé.
— Mais, vous savez, c'est de bonne guerre, cela... On
serait bien bête de ménager les culs-blancs... D'ailleurs,
rappelez-vous l'empire et le seize mai ; est-ce qu'ils se
gênaient eux, alors ? Puisque vous apprenez l'histoire à
nos mioches, vous ne direz pas que c'est de la légende,
hein ?
— D'accord, mais la république est assez forte pour
i56
ne point se modeler sur l'empire et le seize-mai... Pour
moi, d'ailleurs, notre succès est certain...
— Possible, mais c'est à savoir... A ce que je vois,
vous tenez à vos illusions, cristi... Ça s'est toujours fait
et nous n'en ferons jamais autant que nous en ont fait
les réacs, qu'ils en font encore et qu'ils en feront, là où
ils sont les maîtres... Ahl ils en ont des tours dans leur
bissac, ces bougres-là. Mieux que nous ils s'entendent
à escamoter la muscade. Tenez, interrogez ces messieurs
et ils vous raconteront comment nos adversaires
agissaient ici, quand ils détenaient le pouvoir.
— Bien sûr que c'est vrai ! — repartit mi bonliomme
aux cheveux presque blancs. — Aujourd'hui qu'ils
veulent nous remplacer, ils ont la bouche pleine de
grands mots. Autrefois, ils tripotaient à qui mieux
mieux. A cause de la presque égalité des voix, et des
hésitations d'im certain nombre, qui ne sont ni chair ni
poisson, on a eu de la peine à les déloger d'ici... Oui,
monsieur le maître, nous les avons pris la main dans le
sac, il y a six ans, et c'est grâce à cela que nous
sommes ici...
— Et s'ils y reviennent, — appuya M. Rastel, — ils
ne s'en iront pas facilement. Par conséquent, on ne leur
rendra que la monnaie de leur pièce. Qu'en dites-vous,
voyons ?
— Je dis, je dis, — répondit Coste, hésitant, — que
vous avez sûrement raison; mais la république doit
être un gouvernement d'honnêteté, de liberté et de
franchise.
— Des phrases ! — répliqua le maire mécontent de la
résistance de l'instituteur et haussant les épaules. —
Enfin, n'en parlons plus ; en tout cas, sachez vous taire
sur ce qui vient d'être dit... Allez, vous serez toujours
de ceux qu'on tond...
15;
— Que voulez-vous; pourvu que ma conscience...
— Oui, oui, on voit bien que vous êtes tout neuf en
ces matières. Vous agissez et parlez comme un enfant.
Sûr que si l'on vous pressait le nez, il en sortirait encore
du lait. Enfin tant pis pour vous; en cas d'échec, vous
en pâtirez plus que moi...
A cette mercuriale, Goste ne répondit pas, car
M. Rastel l'avait faite avec tant de bonhomie qu'on ne
pouvait s'en formaliser. Après tout, on n'avait nul
besoin de l'instituteur, on parla donc d'autre chose et
on se sépara vite, ce soir-là.
Dès lors, les réunions se tinrent au domicile du maire
et l'instituteur n'y fut plus convoqué que très rarement.
Cela ne lui déplut pas ; il ne voulait d'aucune compli-
cité ; mais au fond il se rendait si bien compte de la
gravité qu'avait pour lui cette élection dont l'issue pou-
vait de nouveau le jeter en pleine misère qu'il se pro-
digua davantage et fit tant et tant que le mécon-
tentement assez vif de M. Rastel dura peu. Mais si le
maire ne tint 4)as rigueur longtemps, cependant, sa
froideur tombée, il ne souffla jamais mot de ce qvÀ
s'était passé et encore moins de ce qui se mijotait à
cette heure. Aussi, les élections approchant, Coste, qui
n'était plus tenu au courant des événements et des déci-
sions prises en petit comité, commença-t-il à concevoir
des craintes devant les alliu-es mystérieuses du maire
et les réponses évasives qu'il en obtenait pour tous
renseignements. A tel point que sans rien regretter de
sa première résolution, il en arriva à se dire égoïs-
tement que, pourvu qu'on ne le mèiàt à aucun tripa-
touillage, M. Rastel aurait raison après tout de parer à
toutes les éventualités possibles, et que l'animosité
menaçante et tapageuse des réactionnaires excluait
toute courtoisie et excusait bien des choses. Cette
i58
pensée ne laissa pas de le tranquilliser sur le résultat
final de la lutte et il envisagea l'avenir avec confiance.
M. Rastel ne restait pas inactif. Toute la journée on
le voyait déambuler sur la grand route, grimpant chez
l'un ou l'autre de ses partisans, tel un général avant la
bataille, et ne s'arrêtant que pour respirer et éponger
son front en sueur avec le mouchoir à carreaux rouges
qu'il brandissait constamment dans sa main. Même il
n'allait plus désormais passer la matinée, pas une heure
seulement, à son mas, où il eût été si bon de flànoter
en fumant la pipe, au lieu de courir dans le grand soleil
cjui éclairait crûment les rues de Maleval.
Les chaleurs commençaient, en effet. On était à la
mi-mai. Les verdures graciles de l'avril s'étaient déve-
loppées et s'étalaient en végétations luxuriantes. Le
feuillage clairsemé des arbres s'était arrondi en masse
touffue et verte, aux fraîches épaisseurs, et projetait
sur le sol une ombre compacte où quelques rayons de
soleil tremblotaient à peine en larges palets d'or. Les
furies amoureuses des oiseaux, voletant autour des
nids éclos, éclataient en chants éperdus, parmi les
branches. Sous les herbes et les mousses, on sentait
tressaillir et s'aimer une foule de vies minuscules, dont
les mille voix confuses emplissaient les calmes noc-
turnes d'une rumeur assourdissante. Le matin et le soir
des brises souillaient et apportaient des lointains et des
champs lumineux les senteurs capiteuses d'un monde
de tleurettes se pâmant au soleil. Dans le val, les
vignes verdoyantes enchevêtraient déjà leurs pampres
vigoureux, dont les grappes fleuries exhalaient un
arôme indéfinissable. Les montagnes, sous les coulées
de rayons, semblaient s'animer aussi d'une vie intense
et le vêtement sombre des grandes yeuses se brodait
des dessins bizarres et vert tendre des jeunes pousses.
169
Et dans ce débordement de vie, de soleil et d'amour,
l'homme retombait aux langueurs du rêve.
La veille de Télection, le village, d'ordinaire si calme,
est en ébullition. Chacun prend ses mesures ; on se
surveille, afin de prévenir toute surprise.
Voici le grand jour.
L'aube nacrée et frissonnante blanchit à peine les
cimes que déjà des jeimes gens résolus font queue sur
le perron de la mairie. Le scrutin ne doit s'ouvrir qu'à
huit heures. Mais les conservateurs tiennent à être là
des premiers, afin que quelques-uns d'entre eux au
moins fassent partie du bureau et surveillent l'urne.
Le désappointement est grand, lorsqu'à huit heures
sonnant les portes s'ouvrent et qu'en entrant dans la
salle, ils trouvent le bureau qui vient d'être formé,
composé seulement de leurs adversaires narquois.
M. Rastel a eu la précaution, en efl'et, de faire coucher
dans la mairie les plus jeunes et les plus âgés de ses
partisans. Des matelas sont encore dans un coin près
de l'entrée, à peine roulés. Un murmure de colère court
dans les rangs des conservateurs déçus et on sent déjà
les poings se serrer.
Dans l'après-midi, le mécontentement s'accroît, car
deux gendarmes, qu'en prévision de troubles le maire a
fait venir du chef-lieu de canton paraissent sur la place
vers trois heures de relevée.
— On veut nous voler, — hurle-t-on dans les groupes;
— mais nous ne nous laisserons pas faire.
On continue à voter, chaque parti mobilise les siens,
même les invalides ; des vieillards malades, impotents,
quelques-uns en enfance, la bouche baveuse, sont
apportés dans la salle de la mairie où, ceint de son
écharpe, trône M. Rastel, en nage, suant par tous les
160
pores et couvrant d'un regard protecteur l'urne posée
devant lui.
Au-dehors, le soleil chauffe ; l'après-midi devient ora-
geuse; de gros nuages blancs s'étagent à l'horizon. Sous
les effluves électriques, la foule s'agite devant la mairie,
les gestes se précipitent, les paroles se croisent, mena-
çantes parfois. Dégroupe à groupe, on s'interpelle, on se
chamaille; des altercations se produisent; déjà plusieurs
jeunes gens en sont venus aux mains. D'autres scènes
de pugilat se préparent; les poings se ferment, se lèvent
çà et là, prêts à frapper. Des bruits courent que le
maire et ses amis ont subtilisé des bulletins, en ont
substitué d'autres. D'aucuns citent le fait, assurent sans
raison qu'ils en ont été témoins ; un électeur réaction-
naire jure que le maire a pris son bulletin avec des
doigts tachés d'encre exprès pour le faire annuler au
dépouillement; à vouloir persuader leurs amis, ils finis-
sent par le croire eux-mêmes et, au moindre signe de
doute, deviennent plus affirmatifs, précisent les circon-
stances, vont jusqu'à de solennels serments, coupés de
menaces et d'injures grossières. Leurs adversaires les
contredisent, les provoquent. Les esprits fermentent.
Des protestations s'élèvent, gagnent les groupes qui
s'invectivent, grondent jusque dans la salle du vote,
malgré les chut énergiques du maire.
Six heures sonnent. A peine le roulement du tam-
bour annonce-t-il que le scrutin est clos que les discus-
sions et disputes commencent autour de l'urne. Des
injures sont proférées contre le maire. Sans hésiter,
M. Rastel donne l'ordre aux gendarmes de faire évacuer
la salle. Les scrutateurs restent seuls autour de la table
où l'on compte les bulletins. Parmi eux, un conser-
vateur — le seul — gesticule très irrité. C'est Gustou,
maigre et long comme un jour sans pain, celui qui
i6i
aspire à remplacer Coste comme secrétaire de la
mairie.
Les autres se massent, au fond, sur le palier, où l'on
vient de les refouler non sans peine et non sans protes-
tations indignées. Les vantaux de la porte sont restés
grands ouverts ; de chaque côté un gendarme, le sabre
au poing. On entend les dents grincer de colère. La cha-
leur est suffocante ; par intervalles, un roulement sourd
de tonnerre se mêle au brouhaha du dehors, où Ton
paraît se chamailler ferme.
Dans la salle, on discute âprement chaque bulletin
taché, mal rayé ou douteux.
La voix de Gustou clame tout à coup :
— C'est trop fort, il n'y a que nos bulletins qui soient
tachés ou annulés.
Et tandis que son poing martelle la table, il se tourne
vers la porte et hurle :
— On nous vole, camarades !
Une clameur lui répond ; un remous se produit sur le
palier; des bras se tendent, des poings menacent. Les
boiseries de la porte craquent sous la poussée. Les
gendarmes ont peine à empêcher l'invasion de la salle.
Puis une reculade, mais les cris redoublent dans l'esca-
lier où l'on entend glapir des voix de fenmies et s'inju-
rier des voix d'hommes.
M. Rastel, cramoisi, s'éponge de plus belle, mais digne
il ne cesse de répéter :
— Du silence et du calme, messieurs ; respect à la loi
et à l'autorité.
Soudain il est apostrophé par Gustou qui crie :
— Monsieur le maire, on a escamoté nos bulletins...
c'est scandaleux.
— Fous la boîte par la fenêtre... Zou, Gustou! —
clame une voix venant du palier.
162
Coste qui est debout près de la fenêtre du fond croit
devoir dire en s' avançant :
— Vous donnez là un fort mauvais conseil à votre
aiui... Il risque la prison.
— Toi, tais ton bec, — lui riposte-t-on. — Tu es de la
clique et tu es aussi voleur qu'eux !
Fouetté par ces mots, il ouvre la bouche pour répon-
dre vertement à l'insulteur. Mais un bruit s'élève dans
la salle, derrière lui. En même temps, les hoimaies
dégringolent l'escalier, les uns furieux, les autres
criant :
— Bravo, Gustou, bravo I
Coste s'est retourné ; il a tout au plus le temps de
voir Gustou se jeter sur l'urne ouverte et contenant
encore la moitié des bulletins, s'en emparer, avant
qu'on pût s'interposer, courir vers le balcon et flanquer
le tout au dehors.
Ahurissement. M. Rastel se frotte les yeux, comme
s'il rêvait. Les gendarmes ont saisi au collet Gustou qui
se débat et cherche à s'enfuir.
En bas, des clameurs retentissent. Aux clartés du
soleil rouge que couvrent déjà les nuées orageuses qui
montent et envahissent le ciel, l'urne vole de main en
main, tombe et rebondit sur le sol, mise en pièces à
coups de talon. Les bulletins s'éparpillent çà et là, pié-
tines, déchirés en un rien de temps. Les femmes sont les
plus enragées. On se bouscule, on échange des coups de
poing.
Dans la salle de la mairie, M. Rastel, les bras en l'air,
se lamente :
— Oh ! les brigands ! les canailles ! une élection qui
s'aimonçait si bien.
Mais on l'abandonne pour courir au dehors au secours
des amis. Ayant seulement Coste auprès de lui, il
i63
s'avance sur le balcon et crie à la foule qui hurle et se
menace en bas :
— Misérables, votre affaire est claire... c'est de la
prison pour vous... oui, de la prison, sacripants !
— Descends un peu, gros enflé et nous t'en ferons
autant, — vocifèrent quelques conservateurs furieux.
Partagés en deux camps exaspérés et à peu près
d'égale force, hommes, femmes, enfants même se pro-
voquent sur la place, semblent à tout moment près de
se déchirer dans une mêlée générale. Les gendarmes
ont fort à faire pour maintenir Tordre. A part quelques
pugilats isolés, on s'invective surtout, mais gare bien-
tôt à la bataille générale, car les femmes poussent les
hommes, les encouragent de la voix.
Mais voici qu'un éclair brille et semble fendre le ciel
bas. Puis un violent coup de tonnerre ébranle la vallée
et la décharge électrique roule de nuée en nuée et
d'écho en écho. Un court silence et l'orage crève, s'abat
en pluie diluvienne sur le village. En un instant, la
foule féroce se disperse et fuit de toutes parts au fond
des maisons. Pendant plus d'une heure, tonnerre et
pluie font rage ; la nuit s'est faite brusquement, mais
de larges éclairs ouvrent les ténèbres épaisses, illumi-
nent une seconde les choses cpii semblent frissonner ;
puis la lueur s'éteint, tandis que la grande voix du ciel
en courroux résonne et s'enfle de nouveau.
Enfin l'orage s'éloigne ; tout cri humain a cessé dans
le village et aux alentours ; pourtant du ciel moms
noir la pluie tombe encore. Mais vers dix heures, les
nuages s'écartent ; des parcelles d'azur brillent au fond
des. trouées blanches ; peu à peu le ciel se dépouille, se
rassérène et une nuit calme et lumineuse commmence.
Là-haut dans la splendeur profonde des abîmes bleus,
la lune silencieuse monte, au dessus du village endormi
164
dont les toits et les feuillages resplendissent, glacés
d'argent — et se balance au milieu d'un cortège d'étoiles
vives qui pâlissent une à une à son approche. Et des mon-
tagnes, argentées aussi, que les chênes tachent de gri-
sailles, de la vallée caressée par des souffles frais qui
font chantonner les feuilles des vignes et des arbres, de
partout enfin, arrivent par milliers des cris stridents
et prolongés d'insectes, tandis que, là-bas, à l'ouverture
noire d'une combe, dans une ruine, deux miaulements
de chouette se répondent.
XXIII
La nuit souffla sur toutes ces colères d'électeurs,
colères fugaces comme les flammes du marais. Lorsque
le jour radieux fit étinceler la vallée lavée par la pluie,
et scintiller les gouttelettes des buissons et des arbres
encore mouillés, la passion était bel et bien tombée et
plus d'un s'éveilla peu rassuré, songeant aux frasques
de la veille.
Ceux qui se croyaient tant soit peu compromis n'en
menaient pas large ; quelques-uns se cachèrent même,
durant plusieurs jours.
Gustou, que les gendarmes avaient relâché après lui
avoir dressé procès-verbal, Gustou faisait de tristes
réfiexions. Non, il n'y échapperait pas, lui ! Et le nez
allongé d'une aune, il craignait à tout moment d'être
arrfité et conduit en prison, menottes au poignet, comme
un chenapan.
L'enquête et les poursuites suivirent leur cours habi-
tuel ; toutefois Gustou s'en tira à bon compte. On le
condamna à une forte amende et à quelques jours de
i6o
prison. Coste figura comme témoin dans le procès ; le
pamTe homme avait si peur de l'avenir qu'il était plus
pâle et plus malheureux, en déposant, que les accusés
eux-mêmes.
Entre temps, de nouvelles élections eurent lieu sous
la présidence d'un conseiller de préfecture délégué afin
d'éviter de nouveaux troubles.
Découragé, M. Rastel s'en désintéressa tout à fait. Il
est vrai que plusieurs énergumènes l'avaient menacé de
coups et le bonhomme, pem^eux pour sa peau, avait
préféré, après réflexion, sa tranquillité aux satisfactions
de vanité que lui donnait son écharpe. Il prévoyait
d'ailleurs que le coup de force de ses adversaires leur
aurait rallié les voix des timides et des hésitants et il
ne se souciait guère de recommencer la lutte. C'est
pourquoi il vint voter dès l'ouverture du scrutin et s'em-
pressa de se retirer et de se cloîtrer dans son mas,
croyant la partie i^erdue et se i^romettant de goûter
désormais les charmes de la retraite et la fraîcheur des
cois ombrages. Cela n'était-il pas, après tout, d'un prix
inestimable ?
Cette désertion imprévue enchanta les conservateurs;
ils exultaient. Pour eux, il n'y eut plus aucun doute que,
sans le coup de tête de Gustou, ils auraient été volés à
la première élection. Aussi s'attendaient-ils à un triomphe
éclatant. Cependant ils furent obligés de déchanter
quelque peu. Le résultat ne leur fut pas .si brillant qu'ils
l'espéraient et prouva que M. Rastel s'était trop tôt
retiré sous sa tente et qu'il aurait pu lutter avec des
chances de succès, s'il avait soutenu les efforts de ses
partisans qui. eux, disputèrent le terrain pied à pied,
jusqu'au bout. En eftet, les réactionnaires élus en majo-
rité ne le furent que de cinq à six voix. Même M. Rastel
et deux autres candidats de la liste républicaine étaient
.t6G
au nombre des dix conseillers municipaux élus, au
dernier rang-, il Qst vrai, et allaient représenter l'oppo-
sition dans le nouveau conseil.
Aussi lorsqu'on vint lui apprendre le résultat de l'é-
lection, le maire en éprouva-t-il un regret immense et
quelque peu tragique.
— Oui, c'est ma faute, c'est ma très grande faute î
— s'écria-t-il, répondant aux reproches amers de ses
amis. — Je leur ai laissé la partie trop belle... J'ai
déserté lâchement le champ de bataille... Mais si diable
j'eusse cru le succès possible, dans ces conditions î
De dépit, il se prenait à détester son mas, regrettant
douloureusement cette écharpe qu'il n'avait pas su con-
server. Et, en proie à im grand découragement :
— Ah ! soupirait-il, c'est trop tard. Regrets superllusî
Maintenant qu'ils y sont, les brigands, ils s'arrangeront,
eux, pour ne plus s'en aller î
C'est bien, en effet, ce que se promettaient les vain-
queurs qui, leur étonnement passé envoyant leur faible
victoire, se li^Tèrent pourtant dès qu'on eut proclamé les
résultats à des explosions de joie délirante, à des trans-
ports comiques. Pour triompher plus bruyamment et
avec plus d'éclat, on promena dans les rues du village
un mannequin représentant M. Rastel, avec de grosses
lunettes et une cape de charcutier, tout en tapant du
tambour et en criant : ((Quelle veste ! oh ! quelle veste I »
Puis on le brûla devant la mairie avec des chants et
des danses, tandis qu'un énergumène, pérorant sur le
perron, allait, dans l'excès de sa joie, jusqu'à déclarer
cyniquement :
— Et maintenant que nous y sommes, qu'ils viennent,
les routes ! Je vous fiche mon billet qu'ils ne nous
balaieront pas facilement. Ohé! les républicains, les
communards, vous n'êtes pas adroits ni de taille à lut-
167
ter avec nous. Les tours de passe-passe, c'est pas votre
affaire... vous n'êtes que des apprentis...
Et tous de rire dans l'orgueil du triomphe.
Pendant ce temps, ce que devenait Goste, on le
devine. Jusqu'à la dernière heure, malgré l'abandon de
M. Rastel, il s'était raccroché à l'espoir tenace que l'on
garde même dans l'imminence d'un danger terrible-
Le résultat connu, il en fut atterré. Le malheureux
garçon n'en revenait point; il croyait rêver et ne cachait
pas son ahurissement. Dans la salle où il se trouvait,
déjà menaces et allusions brutales pleuvaient dru sur
lui. Sans pitié, les vainqueurs riaient de sa mine décon-
fite. Un quidam vint se placer sous son nez, le dévi-
sagea d'un air narquois et lui dit, grossièrement et à
brûle-pourpoint :
— Toi, tu peux prendre ton sac et tes quilles. Tes
deux cent cinquante francs du secrétariat ont fait le
plongeon. Comme ça, tu mangeras moins de côtelettes!
Coste était trop malheureux et trop fonctionnaire ; il
n'osa relever d'un coup de poing bien appliqué cette
goguenarderie méchante. Il s'enfuit dans son logement
pour y cacher ses transes.
Durant ces derniers temps, il avait été relativement
si heureux et si tranquille. Certes, malgré toutes ses
prévisions, l'argent mis de côté dans l'armoire s'en
était allé vite en ces menues dépenses auxquelles on ne
pense guère et qui obèrent si souvent le budget du
petit fonctionnah'e. Néanmoins tout juste si on arrivait
à nouer les deux bouts, quelques écus restaient encore
en réserve et du moins on était sans tracas. Coste
n'ayant plus aucune dette respirait librement et avait
repris toute son assurance et son insouciance anciennes.
Louise mieux soignée, mieux nourrie, avait peu à
168
peu retrouvé plus de santé. Elle pouvait faire de
longues promenades et à cet exercice salutaire ses
pâles couleurs s'avivaient des frêles rougeurs d'un
sang moins appauvri. Il en était de même de ses palpi-
tations de cœur, de plus en plus rares depuis que
l'état général de sa santé s'améliorait. Ses nuits étaient
calmes, ses insomnies moins fréquentes ; elle aussi
renaissait à l'espoir, se sentait pleine de courage et
commençait, quoique aidée encore par Jean, à
s'occuper des travaux de la maison.
La femme de ménage ne venait plus que pour laver
le gros linge et faire les besognes les plus pénibles.
Même on parlait de la congédier avant peu. Depuis la
venue des beaux mois, les dépenses de bois et de
lumière étaient presque nulles. Aussi \ivait-on assez
bien, quoique au jour le jour.
Les bessonnes, alimentées par le lait de la chèvre qui
ne coûtait rien à nourrii*, prospéraient. Jean avait
recouvré sa gaieté insouciante. Rêves et projets s'envo-
laient des lèvres caqueteuses et l'appartement, ouvert à
la joie du dehors, s'emplissait de chants et de baisers.
Enfin, on avait encore quelques sous dans l'armoire et
Jean qui était fumeur se permettait comme extra, deux
ou trois fois par semaine, un cigare de dix centimes. Il
en aspirait voluptueusement la fumée, soit pendant ses
promenades, étendu à l'ombre sur l'herbe nouvelle, soit
dans son jardinet en fleurs, tout en lisant son journal,
en bras de chemise. Il se flattait enfin d'avoir surmonté
la déveine et se déclarait heureux.
Presque chaque soir, après la classe, il partait, suivi
de tout son monde, alors que la grosse chaleur était
tombée. Paul flanqué de Rose conduisait fièrement
Même, ainsi qu'ils appelaient la chèvre. Jean poussait
la voiture où tête-bêche étaient allongées les deux
169
bessonnes. Louise cheminait à côté, de nouveau jolie
et coquette ; elle bavardait avec son mari ou riait avec
lui des efforts combinés de Paul et de Rose, tirant sur
la corde pour maîtriser les écarts indociles de la chèvre
et la ramener dans le droit chemin. On s'en allait, vers
les combes qu'embaument la lavande et la férigoule,
paître Même parmi les herbes odorantes et savoureuses
qui pointent aux fentes ou dans les éboulés de rocs ou
qui surgissent vigoureusement des creux emplis par
l'humus noirâtre des feuilles décomposées. C'étaient des
parties joyeuses et de la santé pour les enfançons et
pour Louise. Afin d'éviter une trop grande fatigue, on
faisait halte en maints endroits. Jean s'asseyait pour
lire à l'ombre d'un chêne ou bien cueillait à travers
rocs des plantes pour son herbier. Louise tricotait, tout
en surveillant les jumelles. Quant à Rose et à Paul,
ils ne quittaient pas une minute la chèvre et se plaisaient
à gambader autour d'elle ou après elle. Même s'était
vite familiarisée avec eux. Capricieuse et fantasque, elle
s'émancipait parfois et échappait aux menottes impuis-
santes à la retenir. Elle grimpait, en bondissant, de roc
en roc, s'arrêtant pour brouter une touffe d'herbe ou les
pousses tendres des chèvrefeuilles, et, parvenue à la
cime d'un rocher élevé, s'y piétait un moment. Là,
comme pour les narguer, elle bêlait doucement, les
yeux d'or à mi clos, vers les enfants qui avaient peur
pour elle.
— Papa, papa, criait Rose, Même va faire poum !
Et sur sa petite figure effrayée, se lisait l'émotion
qu'elle ressentait à contempler les ébats dangereux de
la chèvre. Enfin, avec des bonds gracieux, donnant un
coup de dent à chaque plante saxatile qu'elle rencon-
trait, Même dégringolait le versant au grand plaisir des
enfants rassiués. Alors, ils l'appelaient tendrement,
170
remuant leurs petits doigts d'un geste qui dit : «Viens ! »
La chèvre s'avançait vers eux, puis les regardait accourir,
immobile. Déjà, leurs petites mains se tendaient pour
saisir la longe ou les cornes ; mais elle, qui avait paru
les attendre, se dérobait par un saut de côté, fuyait
prestement pour s'arrêter quelques pas plus loin et
bêlait de nouveau. Le jeu recommençait car Rose et
Paul s'obstinaient à qui mieux mieux. Autant de courses
folles, pleines d'imprévu et d'éclats de rire, autant de
pourchas capricieux qui donnaient aux deux enfants
saine fatigue, bon appétit et grand sommeil, chaque
vesprée.
Le soleil couché, lorsque le bleu soyeux du ciel rou-
geoyait à l'occident, Jean se levait et jetait un appel qui
mettait (in aux ébats de la chèvre et des enfants. A ce
cri, Même accourait aussitôt vers lui et d'une langue
gourmande léchait dans la main de Goste les quelques
grains de sel qu'il ne manquait jamais d'apporter. On
revenait tranquillement à Maleval, en respirant la
fraîcheur balsamique qui imprégnait l'air du soir. Tous
mangeaient ensuite avec un appétit qui faisait dire
à Jean volontiers :
— Mieux vaut payer le boulanger que le médecin et
le pharmacien.
Avant la fin du repas, Rose et Paul, rassasiés, luttaient
contre le sonuneil. Jean disait alors:
— Le marchand de sable, Rose, qui est derrière toi.
— Où qu'il est ?
— Ah ! dès que tu as ouvert les yeux, il est parti par
la fenêtre.
— Dis, et comment qu'il est, le marchand de sable ?
faisait Paul à son tour. — A-t-il de beaux habits ?
— Bien sûr. Son manteau est tout noir. Il a des vers
luisants sur son chapeau, des rayons de lune sur ses
habits et une étoile à chacun de ses souliers... Tiens!
le voilà là-bas... Ah! tu ne t'es pas retourné assez vite;
fît ! il est reparti encore !...
Louise, une pâle fleur rose à chaque joue, les servait
en souriant, heureuse d'agir, mais ayant elle aussi
grande envie de dormir. Bientôt au milieu de ces bavar-
dages toujours les mêmes et toujours délicieux, les
yeux des petiots se fermaient et ils s'endormaient tout
à fait sur la table. Jean les couchait alors lui-même,
sans les réveiller presque, tant ses doigts même s'étaient
habitués, maternellement, à cette chère r besogne. Et
cette vie tranquille, cette tâche de tous les soirs étaient
on ne peut plus douces à son cœur aff'ectueux, d'où
toute inquiétude était absente. Gomment son insouciance
ne serait-elle pas revenue? Il ne se forgeait pas d'autres
félicités et ne songeait guère plus à l'avenir, satisfait à
jouir du présent...
Et Jean Coste se demandait anxieusement, l'angoisse
au cœur, si ce bonheur calme, fait de normales et sûres
joies, allait crouler tout d'un coup et l'affreuse, la ter-
rible gêne dont il avait tant souffert jadis se glisser,
s'installer dans son ménage. Hélas ! il ne pouvait s'y
tromper. Les nouveaux élus, dès le lendemain, prirent
bruyamment possession de la mairie, abandonnée par
M. Rastel, qui avait juré de se confluer désormais dans
son mas, et ils s'y établirent tout de go comme en pays
conquis. Leur attitude blessante, leurs mines renfro-
gnées, les ordres brefs qu'ils donnèrent, tout disait assez
l'animosité qu'ils avaient contre l'instituteur-secrétaire.
Celui-ci se multipliait, aurait voulu les attendrir par
son humilité et s'évertuait en vain à faire preuve de
soumission et presque de servilité. Et eux, triomphants,
de ricaner sans pitié et de se dire :
— Il crève de peur; mais il a beau faire, trop tard...
172
Ah î mon bonhomme, tes deux cent cinquante francs
vont boire un coup.
Coste redoutait trop l'avenir pour se révolter devant
ces mines hostiles et ces chuchotements qu'il devinait
pleins de menaces.
— C'est pour les miens, murmurait-il.
Et cette pensée le soutenait et lui donnait la force de
tout supporter. Pourtant, il comprit qu'à lui seul il ne
désarmerait pas l'hostilité qu'on lui témoignait. C'est
pourquoi un soir, il entra au presbytère, désolé, crevant
de peur, en effet, à l'idée de retomber dans la misère
des jours anciens et n'ayant plus comme unique res-
source que l'espoir de la démarche qu'il allait prier le
curé de tenter en sa faveur :
En l'apercevant, l'abbé Clozel dit :
— Eh bien I mon ami, qu'est-ce qui vous amène chez
moi?... Il est vrai que maintenant, avec la nouvelle
municipalité, vous allez avoir vos coudées franches...
Vous pourrez venir plus souvent à la cure...
Mais il remarqua le trouble de Coste et lui demanda :
— Qu'avez-vous donc, mon ami?... Vous êtes si pâle
et si abattu...
— Ah ! monsieur le curé, je suis trop malheureux. Ce
qui me désole, c'est justement la nouvelle municipa-
lité... Dès que le maire sera élu, paraît-il, je vais être
révoqué de mes fonctions de secrétaire...
— De vaines menaces pour vous faire peur... Je n'y
crois pas... Allons donc, est-ce possible? qui mettraient-
ils à votre place ?
— Mais Gustou, le cousin de M. Pioch, le futur maire
— De quoi irait-il se mêler celui-là ? n'a-t-il pas assez
de besogne avec ses terres ?
— C'est cependant ce qu'on va faire, j'en suis certain...
et c'est pour moi un coup terrible... la misère...
173
Coste avait prononcé ce dernier mot à voix basse»
dans un sanglot. Alors le souvenir de ce qu'il avait
souffert jadis lui remonta au cœur; humblement,
sans honte, il raconta sa \ie passée au prêtre ému ;
depuis la mort de sa mère, grâce à son héritage, il avait
enfin retrouvé le calme, presque le bonheur, dans la
paisible médiocrité de son existence. Faudrait-il le per-
dre une fois encore ?
— Car, ajouta-t-il, si l'on m'enlève ces deux cent cin-
quante francs, c'est à recommencer... Déjà, je joignais
tout juste les deux bouts... j'ai tant de charges, vous le
savez, et pas d'autres ressources que mon modique trai-
tement... Vingt francs de moins par mois, c'est tout de
suite la gêne... Car, avec soixante-dix-neuf francs,
cinquante-deux sous par jour, que ferai-je?... Je vais
être obligé de m'endetter, car la santé de ma femme
exige encore de grands soins... et les dettes, ça croît
comme les champignons... D'ailleurs, je n'ai plus
im sou à espérer de personne... Comment m'acquit-
terai-je, si je me mets en retard?... J'ai compté sur
vous, intercédez pour moi ; dites que, si je me suis
mêlé des élections, je n'étais guidé que par la pensée
de conserver ces deux cent cinquante francs qui me
sont indispensables... Je n'ai de rancune contre per-
sonne... Mais qu'on me laisse vivre, oh! oui, qu'on ne
m'enlève pas ce morceau de pain dont j'ai besoin pour
les miens...
Coste suppliait, les mains jointes, pleurant à grosses
larmes. Le curé contenait à grand peine son émotion. Il
regardait le pauvre homme et compatissait à ses
angoisses et à sa détresse.
— Mon ami, dit-il, comptez sur moi. . . le peu d'influence
que je puis avoir, je l'emploierai pour vous... Je souhaite
ardemment qu'on m'écoute... je plaiderai votre cause
i;4
avec mon cœur et j'espère que Dieu me fera la grâce de
pouvoir persuader vos adversaires.,. Votre sort est
digne de pitié... Il faudrait avoir un cœur de roc pour
ne pas être attendri...
Et comme Coste, abîmé dans sa douleur et son hmni-
lité, faisait un nouveau geste de prière, l'abbé Clozel
ajouta :
— Dès demain, j'irai trouver M. Pioch... Ce serait
une iniquité!.,. On m'écoutera... Allons, courage, mon
ami î...
L'instituteur s'en alla un peu réconforté. Le curé tint
parole. Mais sa démarche fut vaine. On lui répondit que
la place était promise et que ce serait mécontenter tous
les conservateurs que de revenir sur une décision prise
en réunion intime. L'abbé Clozel eut beau faire appel
aux sentiments d'humanité qui plaidaient en faveur de
son protégé et prêcher l'oubli des injures, ce premier
devoir d'un chrétien sincère. Piochou, avec son entête-
ment de paysan retors, s'aheurta dans son idée. Il
regrettait, certes, mais c'était impossible ; on en avait
décidé ainsi et il ne pouvait rien changer.
Le curé perdit un peu patience devant ce manque de
pitié et ce parti-pris de haine :
— Mais c'est la misère, s'écria-t-il, pour ce pauvre
diable... songez donc qu'il a quatre enfants en bas âge
et une femme malade... Non, vous ne serez pas si mé-
chants !
Le paysan fut piqué par ces derniers mots qui n'é-
taient pourtant que le cri d'un cœur compatissant aux
misères d'autrui. D'ailleurs, lui et ses amis étaient en-
chantés de pouvoir enfin se venger sur un de ceux qui
avaient contribué à faire condamner son cousin. Gustou
tenait à être secrétaire et ce dédommagement lui était
bien dû. C'est pourquoi, redressant sa petite taille et
175
fronçant les sourcils, le maire déclara nettement, d'mie
voix aigrelette ;
— Je le regrette, mais c'est impossible... N'insistez
pas...
Puis, voulant donner une leçon à ce curé auquel on
ne pardonnait pas son abstention totale, lors des élec-
tions dernières, il ajouta un peu railleur :
— Permettez-moi même, monsieur le curé, une petite
remarque respectueuse. Je suis étonné que vous plai-
diez la cause d'un enragé comme Coste, lequel a tout fait
pour porter préjudice à ceux qtd sont les plus dévoués de
vos paroissiens... Vraiment, vous ne faites pas assez de
difTérence entre républicains et conservateurs, entre les
ennemis et les amis de la religion... A vouloir être trop
bon, on est soua ent dupe... Beaucoup de prêtres ne font
pas comme vous et...
L'abbé Clozel interrompit le paysan finaud et simple-
ment repartit :
— Monsieur Pioch, j'agis d'après ma conscience et
mon devoir... Je suis, moi, im homme de paix... Les que-
relles qui vous divisent m'importent peu et je les com-
prends mal... Les uns et les autres, vous êtes mes chères
ouailles et je dois, en bon pasteur, mes soins aux brebis
fidèles comme à celles qui s'écartent du troupeau et
risquent de s'égarer tout à fait.. Votre cousin peut fort
bien se passer du secrétariat de la mairie... Ce serait
au contraire une mauvaise action que d'enlever le pain
de cet homme chargé de famille... Allons, un bon mou-
vement et des petits enfants vous béniront... Nos meil-
leures actions sont toujours celles qui nous coûtent le
plus... Ayez pitié...
— Je vous le répète, monsieur le curé; à mon vif
regret, je ne puis rien ; ce qui est décidé est décidé...
Tant pis pour M. Coste, il l'a bien voulu.
176
Quelques jours après, M. Auguste Pioch, autrement
dit Gustou, ou encore Piochounet, très fier et ayant au
front l'auréole de confesseur et martjT de la foi conser-
vatrice, était installé par son cousin M. Roch Pioch ou
Piochou, maire de Maleval, conmie secrétaire de la
mairie avec, s'il vous plaît, trois cents francs d'appoin-
tements. Dame î bien souvent, une belle vigne n'en rap-
porte pas plus !
XXIV
Dans l'humble logis de l'instituteur, la lutte, impuis-
sante hélas ! contre la misère recommença dès lors plus
terrible même qu'autrefois. Grâce à des prodiges d'éco-
nomie, ce fut passable les premiers mois. Mais à quelles
privations n'eut-on pas recours ! et quelles nourritures
grossières paraissaient sur la table ! Pour ne pas trop
s'endetter, on rognait même sur le pain ; à peine man-
geait-on à sa faim, parfois. En vain, car toutes ces pe-
tites bouches affamées avaient vite fait de dévorer les
soixante-dix neuf francs ! touchés à chaque fin de mois.
Coste lutta pied à pied. Il chercha, quémanda des
travaux de copie autour de lui, dans les villages voisins
et jusqu'à Montclapiers. Ce n'était guère pratique, tant
à cause du peu d'importance de Maleval que de son
éloignement de tout centre. D'ailleurs, sur les lieux
mêmes, notaires, huissiers, commerçants, etc. trou-
vaient assez de meurt-de-faim à qui s'adresser sans
avoir besoin de recourir aune personne étrangère à
leur localité.
Coste, éconduit de partout, se creusa la tête. Il fallait
aviser à un moyen. Il crut enfin avoir trouvé. Voici
comment :
Par jour, il faisait les six heures de classe réglemen-
177
taires, le matin de huit heures à onze heures, l'après-midi
de une à quatre. A l'exemple d'un grand nombre de ses
collègues, il résolut d'établir des études surveillées,
l'une de onze heures à midi, l'autre de quatre à six et
de demander aux parents une légère rétribution. Il
s'étonna de ne pas y avoir songé plus tôt. Le salut
était sûrement dans cette petite innovation. En outre,
ce ne serait même pas pour lui un surcroît de travail,
car tout en surveillant ses élèves dans la classe ou dans
la cour, il corrigerait les devoirs, préparerait les leçons
du lendemain, toutes choses qu'il faisait d'habitude
avant de se coucher. Les jours étant très longs, on
pourrait quand même continuer les promenades, quitte
à dîner un peu plus tard : Bonne idée, — se disait Jean.
Et, prompt à espérer, il se flattait que chaque père de
famille, plutôt que de laisser vagabonder son fils dans
les rues ou aux entours de Maleval, consentirait volon-
tiers un petit sacrifice. Afin de ne rebuter personne, il
décida qu'il n'exigerait que cinq centimes par jour et
par élève. D'après ses calculs, il devait retirer ainsi
de vingt à vingt-cinq francs par mois, c'est-à-dire ce
que lui rapportait jadis le secrétariat de la mairie.
Consultées, une douzaine de familles acceptèrent la
combinaison. Ce premier résultat ne laissa pas que
d'encourager l'instituteur, qui se livra à d'heureuses
conjectures. Mais, contrairement à ses prévisions, le
nombre des « surveillés » resta stationnaire, puis
diminua vite. Il advint, en effet, que certains pères de
famille furent ennuyés de verser un sou par jour, ce
qui représentait au bout de l'année près de quinze
francs. Sous divers prétextes, ils retinrent leurs enfants
chez eux. D'ailleurs, à cette époque de l'année, l'école
est peu fréquentée, chôme presque, à cause des travaux
champêtres. Parmi ceux même qui ftirent les plus
.j8
fidèles, beaucoup petit à petit s'arrangèrent pour ne
pas payer le maître. Au surplus, ils prétendaient que
l'instituteur n'avait pas grand peine et qu'au lieu de
faire travailler les enfants, — ce qui n'avait nullement
été convenu, — il les laissait presque toujours en
récréation et s'occupait alors de ses propres affaires.
Tant 11 y a que Coste, en fin de compte, eut moins de
loisirs, de nouveaux soucis en plus, et peu de profits.
Il se désespéra de son impuissance. En outre, cette
vie de peines et de privations avait son contre-coup sur
la santé délicate de Louise qui recommença à s'affaiblir
et à se plaindre. Derechef, elle dut s'aliter à certains
jours ou se traîna de chaise en chaise, sans forces. Au
lieu de congédier la femme de ménage, conune ils
l'espéraient, celle-ci leur devint plus nécessaire, juste
après la diminution du traitement. Pendant que ses
occupations le retenaient dans sa classe, Ck)ste ne
pouvait abandonner à eux-mêmes ses enfants, surtout
lorsque la mère était au lit, souffrant de troubles car-
diaques ou brûlée par la fièvre. Par ailleurs, on le
tenait en suspicion depuis les élections dernières et il
ne voulait pas prêter le flanc aux critiques. Ses
absences, pendant les classes, auraient été divulguées
au dehors par ses élèves, dont quelques-uns étaient les
lils des nouveaux conseillers, et, par point d'honneur
autant que par sentiment du devoir, il tenait à ce qu'on
ne pût l'accuser de négligence dans son travail.
On vécut donc chichement, épargnant sur tout, afin
que Louise eût de temps en temps la tranche de viande
ou la côtelette que sa débilité aurait exigée à chaque
repas et qui était si dispendieuse et si difficile à payer
ensuite. Seules les bessonnes toujours allaitées par la
chèvre ne souffraient de rien et prospéraient de jour en
jour.
179
XXV
Le brûlant juillet était passé, gonflant les grains verts
de la vigne. La première quinzaine d'août fut très
chaude aussi. Bientôt, sous les feuilles épaisses des ceps,
les raisins en contact avec le sol ardent prirent une
teinte rose; puis, toutes les grappes noircirent en
mûrissant et dans le village commencèrent les prépa-
ratifs des proches vendanges. Des orages fréquents
grondèrent dans les combes, et la terre avide but avec
délices l'eau bienfaisante du ciel. La grêle tant redoutée
et qui, en quelques minutes, saccage les récoltes et
compromet même celles des années suivantes, ne tomba
pas, à la grande allégresse des paysans. Ceux-ci, debout
sur le seuil de leurs portes, regardaient complaisam-
ment ruisseler les averses qui faisaient gonfler encore
les grains de raisin et hâtaient la maturité de la récolte
très abondante.
— Ce sont des louis d'or qui tombent du ciel, disaient-
ils.
Et s' épanouissant d'aise ils se frottaient vigoureuse-
ment les mains et songeaient aux beaux écus qui, après
la vente du vin nouveau, allaient choir dans leurs bas
de laine.
Au milieu de la satisfaction générale, Coste était le
seul à ne jamais plus rien espérer. Les vacances com-
mencées depuis le 12 août devaient durer jusqu'au pre-
mier octobre. Avant les élections, Louise et Jean se pro-
mettaient d'aller passer une huitaine de jours à Peyras.
Aujourd'hui, il fallait abandonner ce riant projet;
l'argent manquait. Or, les parents de sa fenune vivant
€ux-mêmes fort petitement, Coste ne pouvait décem-
ment et n'osait aller s'établir chez eux, avec sa nom-
180
breuse famille, pendant un mois, seul moyen de rentrer
dans ses frais de voyage et d'économiser même. Forcé-
ment, ils restèrent donc à Maleval. Toutefois, ils purent
renvoyer la femme de ménage, ce qui était autant de
gagné. Jean, libre du matin au soir, la remplaça et
s'occupa à tenir la maison propre et à soigner les
bébés...
Avec la faiblesse de Louise, faiblesse que compli-
quait le chagrin de la vie précaire où ils étaient retom-
bés, ses palpitations de cœur si douloureuses étaient
revenues la tourmenter fréquemment. La moindre
marche la fatiguait, la laissait essoufflée et sans cou-
rage. Par ces nuits orageuses, elle dormait mal, en proie
à l'insomnie et à la fiè^Te.
Elle avait ensuite des étouffements et, pleine d'anxiété,
les yeux égarés, presque révulsés, elle demandait
l'air qui semblait lui manquer. En vain, Jean ouvrait
largement les fenêtres ; l'oppression persistait, et, as-
sise sur son séant, Louise haletait, une boule à la gorge
l'empêchant de respirer. Tout tournoyait, se déformait
autour d'elle, dans la chambre; ses oreilles tintaient
atrocement ; elle entendait des clameurs de vagues
énormes déferlant à grand fracas. Les veines du cou et
des tempes battaient flé^Teusement à coups sourds, et
le bruit très perceptible de ces battements violents et
irréguliers impressionnait péniblement la malade qui
s'écriait, éperdue, la voix suffoquée d'angoisse et de
sanglots :
— Jean... de l'air... j'étouffe... mon Dieu je vais...
mourir... de l'air... Jean... de l'air.
Puis soudain elle ne sentait plus son cœur qui s'arrê-
tait, et, défaillante, elle s'abattait sur son lit ; dans un
affaissement total de l'être, qui la laissait, le visage
d'une pâleur de marbre, les mains exsangues, les yeux
i8i
XI
blancs, les extrémités froides, les membres couverts
d'une sueur glacée, en une sjucope qui ressemblait
presque à la mort, tant la poitrine respirait faiblement.
Louise sortait de ces crises comme idiote, sans force.
Certes, brève était la durée de ces accès toujours sui-
vis de pâmoison, mais ils se renouvelèrent avec une
telle fréquence que Jean dut encore avoir recours au
médecin.
— Tout cela, dit celui-ci, n'est qu'une conséquence de
l'anémie. Madame Coste n'a au cœur aucune lésion or-
ganique. Il faut donc combattre ses crises nerveuses
par des antispasmodiques. Mais pour les faire cesser
tout à fait, mieux vaut attaquer l'anémie. Donc, de
l'exercice, un régime réconfortant et des ferrugineux.
Oui, mais pour cela il fallait de l'argent, beaucoup
d'argent. Terrible refrain d'une situation terrible ! Louise
se désolait tout le long du jour. La pensée que, de long-
temps encore, peut-être jamais, elle ne pourrait revoir
ses parents et ses amis de Peyras, l'accablait de tris-
tesse et son état morbide s'en aggravait encore. Au
milieu de ses souffrances, le regret tenace du pays la
reprenait et, la figure douloureuse, elle languissait son
cher Peyras quitté depuis un an et où elle avait été
jadis si heureuse.
Ses plaintes et ses pleurs incessants, où il y avait par-
fois tant de muets reproches, meurtrirent le cœur de
Jean. A la longue, il perdit son calme, de voir Louise
sans courage, injuste à son égard, et qui repoussait par-
fois durement et ses consolations et ses baisers. Il eut
des mouvements d'impatience qu'il n'arrivait pas tou-
jours à réprimer aussitôt. De jour en jour, tous deux
s'aigrirent. Ils eurent de ces paroles irréparables sous
le choc desquelles le cœur crie d'angoisse.
— Mais dis-moi donc ce que je pouvais faire ?
182
— Beaucoup... Au moment des élections, tu as voulu
être honnête. La meilleure honnêteté, c'était de ne pas
exposer notre tranquillité, notre pain... Va, tu ne seras
jamais qu'un nigaud ! . . .
— Ma faute, toujours ma faute, n'est-ce pas? Est-ce
que je m'imaginais moi que tu serais toujours malade,
incapable de faire œuvre de tes dix doigts ?
— C'est ça, reproche-moi mes souffrances, maintenant,
comme si je n'étais pas assez malheureuse... Il ne te
reste plus qu'à m'insulter comme le faisait ta mère...
Mon Dieu! mon Dieu I est-ce devenu possible ? Et puis,
si je suis malade, c'est encore de ta faute... Quand on
ne peut pas nourrir ses enfants, on ne les fait pas... on
ne ruine pas la santé de sa femme...
D'autres fois ils se reprochaient leur pauvreté, leiu*s
familles, leur mariage :
— Ah ! murmurait Louise, j'aurais dû épouser un ou-
vrier... Je ne serais pas la belle madame que je suis,
mais j'aurais le nécessaire... ma mère et mon père ne
sont pas riches, pourtant ils ne savent pas ce que c'est
que la misère.
— Pardi ! répliquait Jean, parlons-en de tes parents.
Des égoïstes qui ne s'occupent même pas de ce que
nous devenons ; pourvu qu'ils aient le ventre plein,
pourvu que ton père aille jouer et se saouler au café...
Hélas î ils se querellaient souvent ainsi ; la haine est
sœur de la misère; les meilleurs sentiments s'empoi-
sonnent par elle.
Pleins de fiel et de révoltes, Louise et Jean devenaient
méchants l'un pour l'autre, et, selon l'expression du
pays, irritables jusqu'à se battre avec leur ombre.
Puis, brusquement, au cours de ces scènes, Louise,
vaincue et lasse, fondait en larmes, et, dans sa fai-
blesse aggravée, portait la main à son cœur prêt à se
i8'3
briser. A ce geste d'indicible souffrance, Jean avait
honte de sa dureté. Toute sa pitié, toute son affection
affluait dans son âme, emportait ses rancunes. Il se
jetait alors aux pieds de sa femme et, sanglotant avec
elle, il lui demandait pardon. Ils s'embrassaient et
longtemps, doucement, ils pleuraient ensemble; mais le
mal était fait. Ces sombres et douloureuses querelles
leur laissaient comme un arrière-goût de haine. A part
eux, dans la solitude de leur âme, ils ne pouvaient
s'empêcher d'y revenir, d'y penser et de s'accuser réci-
proquement d'injustice. De mornes silences tombaient
entre eux ; ils oubliaient leurs baisers, leurs promesses
de la veille, s'éveillaient côte à cote avec des regards
hostiles, déliants, s'abordaient avec des bouderies pen-
dant lesquelles mûrissaient d'autres sujets de mésin-
telligence. Et pour un rien, pour une tisane mal chauffée,
pour une assiette ou une tasse brisée, on recommençait.
Ainsi s'enfuyaient la confiance et la paix du cœur.
XXVI
De ses sorties dans le village, Goste rentrait souvent
le cœur ulcéré. Il devinait aux regards des gens qu'on
glosait, comme autrefois, de sa gêne et de ses ennuis. Il
sentait, autour de lui, comme un réseau, une hostilité
croissante, surtout de la part des conservateurs, qui le
traitaient comme leur victime, sans pitié, en ennemi.
Son amour-propre saignait du peu de considération
qu'on lui montrait, des allusions qui soufflettent, des
mots qui se chuchotent, des sourires qui insultent. Les
fournisseurs mal payés redevinrent durs, arrogants,
féroces, depuis qu'ils ne croyaient plus à l'héritage des
trois mille francs. De dépit, ils laissaient de côté toute
i84
prévenance de marcliand, mettaient à découvert leur
brutalité contre ce monsieur, qui n'était décidément
qu'un misérable gueux à qui ils faisaient presque l'au-
mône. — Jean, malgré ses révoltes, endurait tout ; mais
il s'affolait parfois devant la situation sans issue.
Les promenades avec Rose et Paul pour paître Même
ne l'arrachaient point à ses préoccupations ; au con-
traire, elles ne lui rappelaient que plus amèrement les
quelques mois où il avait été heureux, confiant en l'ave-
nir si sombre désormais. *
Souvent, assis sous un chêne, dans le silence de la
combe, il rêvassait vaguement, s'attendrissant et s'api-
toyant sur lui et sur les siens. Comme à plaisir, il évo-
quait d'autres douloureuses pensées. S'il mourait, pen-
sait-il, que deviendraient en ce dénuementLouise malade,
presque impotente, et les quatre enfants. Pour eux, la
mendicité, et, une fois la mère vite morte à l'hôpital, les
bébés élevés, sans affection, dans un hospice ou un
orphelinat quelconque, puis jetés plus tard isolés dans
la vie marâtre.
Les chants de quelques vendangeurs, le bruit strident
des charrettes dont les essieux empoussiérés crient et
grincent sous le poids des compostes pleines de raisins
pressés et qu'on va vider dans la cuve à fouler, traver-
saient le silence et tiraient Coste de son abattement.
Alors il se soulevait, et devant l'activité de tout le vil-
lage, occupé aux vendanges qui battaient leur plein, il
se révoltait contre les exigences de sa « noble » profes-
sion. Il était jeune, il était fort et, pendant ces longs
jours de vacances, il devait rester les bras croisés, dans
l'inaction. Sa dignité l'y obligeait. Il avait le plus grand
besoin d'argent et il n'avait pas le droit d'en gagner,
lui, fils de paysans, grandi au milieu des travaux de la
glèbe, en se louant comme vendangeur pour un salaire
i85
de trois à quatre francs par jour ! Non, c'était défendu ;
il fallait se contenter des cinquante-deux sous qu'on lui
payait pour ne rien faire durant ces cinq ou six semai-
nes. Ces paysans, qu'il enviait, auraient eux-mêmes
trouvé étrange, ridicule, qu'il travaillât comme eux de
ses mains.
Amèrement, il songeait à cela sous les ciels admira-
bles de septembre, par ces splendides journées qui, de
l'aube au crépuscule, invitent aux travaux des champs,
bourdonnent de l'animation joyeuse des vendanges.
Chaque matin, il mettait en ordre le ménage et encore
ce travail ne lui était permis que parce qu'il le faisait à
l'abri des regards, entre quatre murs ; puis, dans
l'après-midi, il se consumait dans l'oisiveté et se prome-
nait, lui gueux et misérable, dans les champs, à travers
bois, conmie un riche, tenant <à la main un livre qu'il
lisait sans comprendre.
Et parfois sur sa route il rencontrait soit un vieux
paysan courbé sous son fagot de bruyères, soit une
vieille femme portant un panier de raisins fraîchement
cueillis, dont elle offrait une grappe aux enfants. L'un
et l'autre s'arrêtaient à causer avec Jean et il n'était
pas rare qu'au coiu-s de la conversation ils fissent, sin-
cèrement et sans penser à mal, cette réflexion :
— Bon métier que le vôtre, monsieur Coste. Des
vacances tant que vous en voulez!... Ah! vous n'avez
pas aux mains des durillons comme ça.
XXVII
Le premier jour de la rentrée, le père d'un de ses
élèves vint le trouver et lui dit :
— A'oici que le petit est dans ses quinze ans. Son
186
intention est d'entrer à l'école normale de Montclapiers,
s'il réussit au concours... Je suis venu vous voir pour
cela...
— Ma foi, répondit Goste, voulez-vous un bon con-
seil ?
— Ce n'e^t pas de refus.
— Eh bien I ne donnez pas suite à votre idée.
— Pourquoi donc? s'écria le paysan abasourdi.
Coste lui fit alors la peinture, plutôt exagérée, du
sort d'un instituteur à ses débuts.
— Oui, conclut-il, je vous le dis franchement. Faites
de votre fils tout ce que vous voudrez, un ouM'ier plutôt,
mais pas un instituteur, si vous désirez qu'il soit heu-
reux.
Il eut beau dire ; le paysan était fermement décidé ; il
ne vit que de mauvaises raisons et des exagérations
dans les paroles de Coste. Son fils serait institu-
teur, émargerait comme fonctionnaire, c'était là son
rêve.
Coste comprit qu'il perdait son temps ; d'un air indif-
férent il ajouta :
— Enfin, ce sera comme vous le voudrez. Je prépa-
rerai votre fils aux examens de l'école normale.
Puis comme il connaissait le peu de ressources du
paysan, un simple journalier, possesseur d'un ou deux
lopins de terre, il murmura lorsque l'homme se fut
éloigné :
— Oh ! la sotte et aveugle vanité des parents I Hélas !
mon père fit ainsi jadis. Mon père et ma mère aussi un
jour sont allés trouver un instituteur pour moi.
Et, consciencieusement, par devoir, le jour même, il
consacra des soins particuliers à la préparation du can-
didat, dont le succès, pensa-t-il, pourrait lui faire hon-
neur dans le village et auprès de ses chefs.
187
XXVIIÏ
Des semaines passèrent et ce fut l'hiver, très dur
cette année-là. La gêne s'accrut. La femme de ménage,
dont les gages n'étaient pas toujours ponctuellement
payés, se plaignit, et d'amère devenant insolente, elle
menaça d'ébruiter tout ce qui se passait dans le pauvre
logis de l'instituteur. Coste fit tout pour la calmer. Dès
lors, elle refusa souvent ses services à moins d'être
payée d'avance. Pour quelques autres dettes criardes,
Coste reprit le chemin du mont-de-piété. Mais, gardant
toujours le souci de son amour-propre, il ne pouvait
s'habituer à y aller au grand jour. Chaque fois il crai-
gnait des rencontres humiliantes, et c'était pour lui une
heure de honte et de tremblement.
Les villageois glosaient de plus belle. Quelques-uns
pourtant commençaient à le plaindre au fond, et à
l'époque où on tue le cochon Coste eut le plaisir de
recevoir en cadeau deux ou trois li^Tes de lard et des
ronds de saucisse.
M. Rastel, que le froid avait chassé de son mas, évi-
tait l'instituteur : s'il est malheureux, songeait-il, tant
pis pour lui ! Le regret de son écharpe perdue à jamais
s'était accru à un tel point, dans l'isolement où il avait
vécu jusqu'en novembre, qu'il ne pardonnait pas à
Coste, «ce maladroit», et s'obstinait, bien à tort, à le
considérer comme la seule cause de son échec.
« Si j'avais pu mieux compter sur lui, pensait-il,
jamais je n'aurais abandonné la lutte et je serais encore
le maître.»
Quelques sympathies mais si rares restaient au mal-
heureux garçon. L'institutrice et le curé entre autres
188
auraient voulu venir en aide à Coste. Mais celui-ci avait,
avec eux, l'orgueil de sa misère. Quoique très touché
des gâteries et des petits cadeaux qu'envoyaient aux
enfants mademoiselle Bomiiol et l'abbé Clozel, il refusa
toute avance d'argent. Du moment qu'il savait ne pou-
voir le rendre, un prêt lui paraissait une véritable
aumône.
Les fournisseurs se montraient pourtant plus pres-
sants, plus hostiles. A chaque fin de mois, malgré son
bon vouloir, Coste n'arrivait point à les contenter tous.
Les soixante-dix-neuf francs coulaient entre ses doigts,
surtout lorsqu'il avait mis de côté une petite sonuue
pour les dépenses imprévues, le salaire de la femme de
ménage et les médicaments de Louise. Il se débattait
dans une situation inextricable, avec cette obsession
qu'elle ne prendrait jamais lin.
Ses élèves étaient moins soumis ; ils n'avaient plus
aucun respect pour ce maître dont ils entendaient parler
chez eux comme d'un gueux criblé de dettes.
Jean n'avait pu renouveler ses vieux habits de l'hiver
dernier. Vêtu d'été, malgré le froid, il ne tarda pas à
voir son complet à bon marché craquer d'usure de toutes
parts. Il endossa sa défroque minable mais plus chaude
de l'année précédente. Ainsi accoutré, il ne sortit plus
que la nuit, et encore. Mais dans sa classe il était
exposé aux clins-d'œil de ses élèves ; une après-midi,
ils lui jouèrent le mauvais tour de mettre des boulettes
de poix sur sa chaise et rirent sous main quand l'insti-
tuteur se levant laissa le fond usé de son pantalon, collé
à la paille. Autrefois, Coste était très doux avec ses
élèves. Mais, aigri, très irritable, il les punissait depuis
quelque temps à tort et à travers. Ce-soir là, il ne tint
plus. Dans sa colère, il gifla un des rieurs si malheu-
reusement qu'il le blessa un peu à l'œil. Grand scandale
189 XI.
dans le village. De nos jours, les parents, même et sur-
tout ceux qui brutalisent leurs enfants, n'admettent pas
que llnstituteur puisse avoir un moment d'impatience
ou d'oubli et donne une tape à un gamin insupportable.
Le père de l'enfant calotte s'en vint à l'école, furieux,
menaçant de tout briser et, par représailles, de souffleter
lui-même le maître brutal. Quant à monsieur le maire
Piochou, il profita de l'aubaine ; il alla trouver Coste et
lui déclara que s'il récidivait on le traduirait en police
correctionnelle.
Et là-haut, dans son logis, Jean retrouvait, à midi et
le soir, la iigure éternellement pâle et amaigrie de sa
femme.
Paul et Rose eux-mêmes étaient brusqués à tout pro-
pos et sans raison. Leurs grands yeux pensifs se fixaient
sur le visage dur, ravagé de soucis, de ce père si bon
jadis dont ils ne s'explicjuaient pas le changement
d'humeur. Tristes, ils se rencognaient dans leur silence
et assistaient, pleurant doucement, aux querelles. Quoi-
que ayant toujours du pain à manger, ils souffraient
vaguement de cette vie mauvaise. Dans leurs petits cer-
veaux, ils se rappelaient les beaux jours où leur papa,
son beau sourire aux lèvres, les menait aux champs
en compagnie de Même. Car la chèvre elle-même n'était
plus là pour les distraire. Avec l'hiver, il aurait fallu de
l'herbe, du fourrage à la maison ; pour cette raison, et
surtout pour avoir de quoi solder une note, la chè\Te
avait été vendue et les bessonnes sevrées.
Aussi le garçonnet et la fillette erraient-ils dans la
maison froide, l'àme en peine, les mains et les pieds
gondolés d'engelures. Timidement, ils se réchauffaient
au maigre feu de la cuisine, rudoyés pour un rien, n'osant
plus rire, s'amuser ou bavarder comme jadis, surpris
quand leur mère ou leur père à les voir si tristes
190
oubliaient leurs rancunes et, pleins de regret, les unis-
saient dans leur affection, les couvraient soudain de
caresses, ainsi qu'au temps passé.
XXIX
Jean fit plusieurs fois à pied le voyage de Montcla-
piers sous la brise piquante et malgré la neige tombée.
Heureusement la route est très passante, en tous temps :
charrettes, voitures et piétons y avaient frayé un chemin.
Il mit ainsi au mont-de-piétë tout ce qui pouvait avoir de
la valeur et s'emporter facilement. Plus rien ne restait
à engager, si ce n'est les meubles que, décemment, il
ne fallait pas songer à faire charrier et vendre à Mont-
clapiers, au vu et au su de tout Maleval.
Aussi abattu, aussi veule qu'un cheval fourbu, Jean
ne clierchait plus à réagir, dans une inertie et une pas-
sivité douloureuse de l'àme et du corps. Qu'aurait-il
fait? II souhaitait même de n'avoir plus de pensée, de
réflexion, d'être aussi puéril et aussi indifférent que ses
enfançons qui, malgré leurs doigts crevassés parle froid,
s'éjouissaient d'une paille, d'un caillou blanc, d'un rai
de soleil.
La veille de la Noël, il se coucha, morose, sans s'aper-
cevoir que Rose et Paul avaient mystérieusement
déposé leurs petites chaussures dans la cheminée de
leur chambre. Le lendemain, il se leva aussi oublieux
et se mit à vaquer aux soins du ménage, machinalement.
Tout à coup, il s'entendit appeler par la voix de
Louise.
— Jean, disait-elle, vois donc ce qu'ont les enfants;
je les entends pleurer.
Il pénétra dans la chambre. Rose et Paul, en chemise,
191
leurs pieds et leurs menottes rouges de froid, étaient
accroupis devant leurs chaussures vides, déposées
dans les cendres du foyer, et de grosses larmes ruisse-
laient sur leurs joues bleuies.
Dès leur éveil, ils avaient risqué un regard vers la
cheminée, étonnés de ne pas voir un paquet blanc ou
des jouets déborder de leurs chaussures.
— C'est peut-être caché au fond, avait dit Paul.
Suivi de Rose, il avait glissé en bas de son lit et leur
déconvenue avait été telle que les deux petits, fondant
en pleurs, étaient restés là, assis à croupetons, ne déta-
chant pas leurs regards de leurs souliers vides.
Ce tableau pitoyable fendit le cœm* de Jean.
— Ah ! mes pamTes chéris, sanglota-t-il en les em-
brassant.
Vite, il les recoucha. Le silence, le regard interroga-
tem- des enfants lui firent mal. Il s'empressa de dire,
feignant l'étonnement ;
— Pas possible que petit Noël ait oublié des bébés si
sages... Ah ! j'y suis. Pardi ! c'est parce qu'il a fait très
froid et qu'il a tombé de la neige cette nuit qull n'est
pas venu... Restez dans votre lit et je m'en vais voir si
je le rencontre.
Les traits de Rose et de Paul se détendirent aussitôt
dans un sourire.
— Oui, oui, va vite, petit père, s'écria le garçonnet
impatient, — - vite car il pourrait partir, petit Noël.
— Dis-lui qu'il me donne une poupée ! ajouta la fillette,
en tapant ses menottes.
Jean prit quelques sous et courut acheter, dans une
baraque installée, ce jour-là, sur la grand route, des
bonbons et de pauvres jouets.
A son retour, la joie des enfants fut sans bornes,
surtout après le désappointement du réveil.
192
— Tu Tas -sTi, petit père ?
— Oui, là-bas sur la route, et il m'a donné ceci pour
vous.
Rose, radieuse, pressait éperdunient sur son sein ime
minuscule poupée de carton colorié. Paul, tenant dans
ses doig-ts un cheval grossièrement découpé dans mi
morceau de bois, peint en rouge éclatant, criait, cla-
quant de la langue et faisant le geste de lancer un coup
de fouet imaginaire :
— Hue donc, cheval... au trot î au galop!
Et devant la joie énorme de ces chères créaturettes,
Jean s'enfuit, retenant un sanglot.
XXX
La santé de Louise exigeait toujours des soins coûteux
et une alimentation choisie. Avec ses ressources déri-
soires et ses dépenses nombreuses, Costc voyait,
chaque mois, s'enfler particulièrement le cliiffre de sa
dette chez le boucher.
Or, afin que ses enfants n'allassent pas pieds nus et
les vêtements en lambeaux, afin de renouveler ses
propres habits qui tombaient en floches et prenaient un
aspect de guenilles, il advint que Jean pendant plusieurs
mois ne put donner que de très petites sonmies à ses
fournisseurs. Ceux-ci se fâchèrent. Le boucher montra
les dents et menaça d'une saisie-arrêt. La femme do
ménage, à qui cette menace fut faite, s'empressa d'en
prévenir Coste, puis d'aller colporter la nouvelle dans le
village.
L'instituteur se rendit aussitôt chez le boucher pour
le prier de patienter. Il fut éloquent, parla du tort
immense que lui ferait pareille mesm*e. Bref, le boucher,
193 XL.
lui gros homme sanguin, pas mauvais au fond, mais de
caractère faible et changeant, parut s'attendrir et promit
tout le crédit et tout le temps nécessaire. Mais comme il
était du parti du maire actuel, il n'eut rien de plus
pressé que de raconter, le soir, au café conservateur, la
visite et les supplications de Coste. Ses amis donnèrent
libre cours à leur haine :
— Tu as tort; à ta place, nous foutrions l'huissier à
ses trousses. D'ailleurs, c'est un bon moyen de nous
débarrasser enfin de ce triste personnage.
Ainsi conseillé durant toute la soirée, le boucher
oublia sa promesse du matin et, les jours suivants,
exécuta sa menace.
Coste fut frappé de stupeur d'abord, puis avec une
résignation d'oriental, courbant la tète sous des forces
mauvaises et inconnues, il soupira mélancoliquement :
— Ma foi, ça devait arriver tôt ou tard.
Mais, à la lin du mois, quand il entra chez le percep-
teur et que celui-ci lui retint 20 0/0 sur son traitement,
le rouge de la honte lui monta au visage. Il sortit
comme im homme ivre , emportant les misérables
03 francs 33 qu'il toucherait désormais. Des larmes rou-
laient sur ses joues creuses, des cris d'angoisse et de
révolte s'échappaient de sa gorge. Assis sur le talus de
la route qui conduit à Maleval et que chauffait le clair
soleil d'un beau jour d'hiver, il songeait quasi hébété à
la destinée amère. Soixante-trois francs î c'est avec ça
qu'il faudrait vivre pendant trente longs jours, payer
une femme de ménage, entretenir les bébés, soigner sa
pauvre Louise î
Il se leva enfin. Tout le long de la route, il marcha
tantôt éperdu, comme fou de douleur, tantôt la tète
basse, le dos voûté, pareil à un de ces chemineaux qui
traînent leur misère de village en village. Il ne sortait
194
de son accablement que pour se laisser aller à des
rêves insensés ou morbides. S'il trouvait là, sur son
chemin, un porte-monnaie, im portefeuille bourré de
billets de banque, eh bien ! il le garderait, il ne serait
pas si bête cpie de le rendre. Puis il murmurait avec
àpreté :
— Ah ! si ces arbres, si cette terre m'appartenait !
Et il évaluait le prix de toutes les choses qu'il ren-
contrait. Peu à peu il sentait l'envie croître en lui
comme de l'ivraie, étouffer ses anciens bons sentiments
et toutes sortes de désirs emplir son cœur si honnête !
Dans une hallucination grandissante, il enveloppait
d'un regard de haine ces champs et ces vignes qui
s'étendaient de chaque côté de la route, ces collines
boisées qui se dressaient vers le ciel d'un bleu pâle,
ces villas et ces châteaux qui couronnaient les hauteurs
et resplendissaient au soleil, tous ces biens enfin qui
appartenaient aux heureux de ce monde.
XXXI
Et les jours sombres, les jours sans espoir et sans
bonheur se succédaient.
Jusque-là, Coste ne s'était point tout à fait privé de
tabac. Certes, il ménageait parcimonieusement le
paquet de dix sous qu'il achetait de temps à autre,
roulant de loin en loin une cigarette, car, disait-il, il
aurait préféré ne pas manger que de ne pas fumer.
Louise, un jour, lui ayant reproché cette dépense
inutile, il essaya de s'abstenir. Cette privation lui fut
dure. Puis, un jour, il se rappela qu'il avait l'habitude
de jeter ses bouts de cigarette derrière l'écran d'une
cheminée dans laquelle on n'allumait jamais de feu. Il
les recueillit soigneusement, et ces détritus de tabac lui
parurent exquis, malgré leur goût acre et poussiéreux.
Même, un soir, en un endroit désert, près de la prome-
nade, il aperçut à terre un mégot de cigare fumé aux
trois quarts et jeté par un passant. L'envie fut si forte
qu'il se baissa furtivement, s'en empara et, en cachette,
une fois dans sa maison, ill' alluma et se délecta d'abord
des premières bouffées; puis, plein de honte et de
dégoût, il le rejeta brusquement et se prit à pleurer.
Il devenait mauvais.
L'une des jumelles étant tombée malade, lui qui ado-
rait ses enfants fit à haute voix cette réflexion :
— Si elle meurt, tant pis... Pour la chienne de vie
qui l'attend...
Il s'arrêta. Puis, en proie au remords, dans un besoin
de tendresse, il cajola l'enfant, la dorlota comme pour
lui demander pardon.
Sa classe, il la faisait maintenant sans goût, machi-
nalement. Tout à ses sombres préoccupations, il lais-
sait rire et bavarder ses élèves. Il répétait ses leçons
comme dans un rêve, les lisant dans un livre quelcon-
que. L'àme noyée d'amertume, il haussait les épaules
aux passages où, à propos des serfs, on vantait les
bienfaits de la Révolution. Étaient-ils plus malheureux
que moi, songeait-il. C'était toujom's la même chose :
aux uns, tout ; aux autres, plus nombreux, rien; et cela
sans cause, sans raison ; car il était, lui, un vaillant,
pas paresseux, d'une conduite irréprochable, et il se
débattait dans une affreuse gêne, il pâtissait dans sa
chair et dans la chair des siens. Chacun a le droit de
vivre en travaillant, modestement, répétait-il. Et dans le
désarroi de ses idées de fonctionnaire élevé dans le res-
pect de l'autorité, pétri de ce respect même, il en arri-
196
vait à espérer comme tant d'autres en ces temps nou-
veaux où se lèverait sur les humbles et les déshérités le
soleil de l'universelle justice.
XXXII
Et autour de lui, il sentait toujours aussi peu de pi-
tiés ; rien que des regards dédaigneux ou hostiles. Les
fournisseurs, le traitant de haut, lui refusaient parfois,
pleins de mépris, leurs marchandises : Payez-nous, di-
saient-ils arrogants, nous vous avons trop longtemps
fait crédit. — Il subissait ces avanies, s'en retournait
tête basse, loque humaine que n'agitaient plus que de
courtes révoltes.
On ne lui pardonnait rien.
Par ces rudes jours de l'hiver, afin d'économiser sur
le bois et le charbon, Coste, après la sortie des élèves,
faisait descendre les siens dans la classe chauffée. Trop
probe pour détourner une seule pelletée de houille, pour
prendre au tas communal une seule bûche, il croyait
avoir le droit, en l'absence des élèves, de faire jouir les
siens de la douce tiédeur d'une salle où il y avait eu du
feu pendant les trois quarts de la journée.
On le sut. D'où cancans dans le village et accusation
formelle de se chautTer aux frais de la commune.
M. le maire Piochou en fit aussitôt l'observation à
Coste et, peu habitué aux euphémism.es, il le qualifia
presque brutalement de voleur.
Une flamme de colère alluma le regard de l'institu-
teur. Il faillit se jeter, les poings fermés, sur le maire.
Mais ses bras retombèrent. Il eut peur. Peut-être, en
effet, en cas de plainte, on le considérerait comme cou-
197
pable. Pauvre, on est pestiféré; les âmes compatissantes
se font rares autour de vous. Et puis, à quoi bon?
XXXIII
Jean eut un dernier espoir.
Après la mort de sa mère, il s'était abonné à un jour-
nal pédagogique qu'il recevait chaque semaine. Un ré-
dacteur indépendant y bataillait régulièrement en faveur
des instituteurs, signalait les abus de tous genres, se
faisait l'écho des plaintes, des misères, sur lesquelles il
appelait l'attention de l'administration supérieure.
Jean crut peut-être que son triste sort attendrirait
tout le monde et soulèverait un cri de réprobation ;
peut-être aussi obéit-il à un sentiment amer de révolte
et voulut-il clamer sa détresse. Il écrivit une lettre sim-
ple et navrante dans laquelle il exposait tout ce que sa
situation avait de lamentable et d'effrayant, s'il n'obte-
nait aucun secours du ministère. La lettre fut insérée
et même commentée en quelques lignes vibrantes de
pitié.
Jean espéra. Qui sait? dans ce ministère où l'on bras-
sait tant d'argent, il y avait certainement un fonds
spécial pour les secours. On le plaindrait, on lui enver-
rait quelque sonmie. Puis il se dit : à quoi bon, d'ail-
leurs. Que l'on m'envoie cinquante, cent, deux cents
francs même, ne sera-ce pas à recommencer aussitôt ?
Il songea encore que s'il avait fait connaître son nom
et son adresse, beaucoup de ses collègues, moins mal-
heureux que lui, lui eussent sûrement envoyé l'obole,
le denier du pauvre. Et Jean se murmura encore: à quoi
bon ? Non, non, je ne veux pas manger du pain de
l'aumône.
198
Un autre jour, il se proposa de se rendre à Montcla-
piers, de se jeter aux pieds de ses chefs et de leur
demander, comme une grâce, un poste rémunérateur.
Puis il comprit combien pareille démarche était étrange,
absurde même, et dure pour son amour-propre de
subordonné. Etait-il le seul instituteur besoigneux et
chargé de famille ? Non, on n'agissait pas ainsi. D'ail-
leurs l'écouterait-on ?
« Supposons même que cette démarche insolite eût
une chance de succès, se dit-il, d'oùtirerais-jela somme
nécessaire pour payer mes dettes, les frais de voyage
de ma famille, le transport de mes meubles ? »
Donner sa démission, faire autre chose ? Impossible
encore, ce serait même pire, à son âge surtout et sans
un sou d'avance.
Il retomba dans sa passiveté douloureuse. Et les
jours coulaient sans espoir et sans bonheur en son froid
et triste logis. Rien ne le soutenait. Sa femme malade
continuait à se désoler, toujours geignante ou pleurant.
Ses enfants, il les fuyait, car tout en eux lui rappelait
son affreuse misère. L'avenir? il n'osait le regarder sans
terreur. Sa situation si mauvaise à Maleval, la saisie-
arrêt sur son traitement avaient peut-être indisposé ses
chefs contre lui. Au lieu d'un poste plus avantageux,
ne lui écherrait-il pas un de ces matins quelque dis-
grâce ? Ce serait eft'rayant, mon Dieu, soupirait-il. Alors
que faire "^
XXXIV
Que faire alors ? se répétait-il souvent à bout de
forces désormais.
Et comme, cette année-là, les suicides des pauvres
gens se multipliaient à Paris, causés par le froid et la
199
faim, il lut, un jour, sur un morceau de journal ramassé
dans la rue, un fait divers contant l'asphyxie par le
charbon d'une famille entière, composée du père, de la
mère et de cinq enfants.
Cette lecture le laissa rêveur.
Il se secoua. Las de tout, avide de repos et de néant,
il murmura tout bas, avec ime lointaine voix de rêve :
— Toujours misérer !... Je n'ai même plus à lutter!
La vie est mauvaise, la vie est marâtre aux petits. Ceux
qui achètent du charbon avec leurs derniers sous nous
donnent l'exemple pour tôt ou tard.
Mais tout de suite, avec le sentiment intense de sa
responsabilité, le suprême amour-propre du fonction-
naire reculant devant tout bruit, tout scandale, il se
raidit, incapable d'une franche et dernière révolte. Il
ajouta :
— Ai-je le droit de disposer ainsi de la vie des miens?
Et de moi-même?... Que feraient-ils sans moi?
Il chassa l'affreuse pensée. Ne reviendrait-elle pas?
Et alors?...
Octobre iSg^-^Jiiin i895
Évreux
Fini d'imprimer trois mille exemplaires
le Jeudi 1 3 juin igoi
à l'Imprimerie de Suresnes
(G. Richard, administrateur)
9, rue du Pont
par Louis Ango.
Anselme Barbereau,
Claude Binand,
Léon BrueU
Désiré Charret,
Alexandre Collet,
Emile Daçiot,
Jules Desportes,
Marias Drouard.
Gustave Lucas,
Auguste Mahlmann,
Alexandre Mancel,
Georges Moine,
Charles Moge,
César Petit,
Ernest Payen,
Élie Peyla,
Auguste Princhette,
Jacques Rétif,
Charles Robert,
Eugène Testard,
Louis Trioreau.
Dans leur première série les Cahiers de la Quinzaine
ont publié
un dossier de l'affaire Liebknecht — attitude et inter-
vention de Liebknecht dans l'affaire Dreyfus épuisé
un dossier de la préparation du premier congrès
socialiste national, tenu à Paris en décembre i8gg
épuisé
discussion à la Chambre de la proposition de loi,
adoptée par le Sénat, portant modification de la loi du
2 novembre i8g2 sur le travail des enfants, des filles
mineures et des femmes dans les établissements indus-
triels, compte-rendu sténo graphique épuisé
plusieurs articles, allocutions et discours d\'inatole
France épuisé
consultation internationale ouverte à la Petite Répu-
blique sur l'affaire Dreyfus et le cas Millerand
dans les cahiers 5 , 6, 8, ensemble 3 francs
et dans le cahier 1 1 épuisé
le socialisme et les intellectuels, — conférence faite
par M. Paul Lafargue à V Hôtel des Sociétés Savantes le
vendredi 2 3 mars igoo, compte rendu sténo graphique
non revu non mis dans le commerce
socialisme et collectivisme, — conférence faite par
M. Emile Vandervelde à V Hôtel des Sociétés Savantes
le mardi 6 mars igoo, compte rendu sténo graphique
revu I franc
Dans leur deuxième série les Cahiers de la Quinzaine
ont publié
le programme de l'École des Hautes Études Sociales
pour Vannée scolaire igoo-igoi épuisé
le discours lu par M. Boutroux et Vallocution pro-
noncée par M. Duclaux le lundi 12 novembre 1900,
pour l'inauguration de VÉcole des Hautes Études So-
ciales épuisé
René Salomé, — vers Vaction 2 francs
le théâtre social, — conférence faite par Jaurès le di-
manche 22 juillet i go o au théâtre de la République,
avant la représentation de « Mais quelqu'un troubla
la fête » . épuisé
Hubert Lagardelle, — les Intellectuels devant le
Socialisme i franc
Lionel Landry, courriers de Chine épuisé
Romain Rolland, Danton 3 francs
Lionel Landry, Bacchus 3 francs
les intellectuels devant le socialisme, réponses de
MM. Paul Mantoux et Charles Guieysse au cahier de
Lagardelle i franc
André Bourgeois, — quatre jours à Montceau
I franc
cahier d'annonces : les journaux pour tous
la société des visiteurs
le Mouvement Socialiste
la Revue d'Art Dramatique
société nouvelle de librairie et
d'édition
programme de l'école socialiste
pour l'année scolaire igoo-
1901 I franc
quelques éléments d'un dossier du récent mouvement
pour la liberté en Russie j franc
le programme du collège libre des sciences sociales
pour Vannée scolaire igoo-igoi i franc
Dans la même série les Cahiers publieront
un dossier complet du jnouvement russe depuis
l'excommunication de Tolstoi
le compte rendu sténo graphique non officiel de la ver-
sion française du cinquième congrès socialiste interna-
tional, tenu à Paris du 23 au f2y septembre igoo :
Les Cahiers de la Quinzaine ont fait sténographier
par les sténographes habituels du Comité général et du
Parti socialiste français exactement toutes les paroles
françaises officiellement prononcées au récent congrès
socialiste international.
Cette sténographie a une incontestable valeur liisto-
rique
a) parce que la plupart des orateurs ont parlé en
français ;
b) parce que les dévoués traducteurs officiels choisis
parmi les délégués ont traduit valablement en français
les discours prononcés dans les autres langages.
Nous n'avons pas demandé pour ce compte rendu sté-
nographique l'investiture officielle
a) parce qu'elle était usurpée pour im compte rendu
analytique établi sans la connaissance des textes ;
b) parce que nous ne voulons soumettre à l'autorité
de personne, individu ou comité, un texte historique
établi scientifiquement.
La sténographie établie par les soins des cahiers a été
relue par celui des socialistes français qui connaît le
mieux le mouvement socialiste international.
Nous la publierons dans quelques semaines en un fort
cahier d'au moins 180 pages.
Elle constituera ainsi un monument unique.
Nous en ferons vm tirage restreint et qui sera vite
épuisé. Adresser dès à présent les commandes et les
mandats à M. André Bourgeois, administrateur des
cahiers.
L'exemplaire vaudra 3 francs 5o.
Pour la propagande nous en vendrons
cinq exemplaires pour treize francs ;
huit exemplaires pour vingt francs ;
et dix exemplaires pour vingt-trois francs.
Mais on peut recevoir toutes les publications de
la deuxième série en s'abonnant simplement à la
deuxième série des cahiers.
Nous servons des abonnements ordinaires à
vingt francs ;
et des abonnements de propagande à
huit francs.
Il va sans dire qu'il n'y a pas une seule différence de
service entre ces deux abonnements. Nous voulons seu-
lement que nos cahiers soient accessibles à tout le monde
également.
Le prix de nos abonnements ordinaires est à peu près
égal au prix de revient; le prix de nos abonnements de
propagande est donc très sensiblem,ent inférieur au
prix de revient.
Nous envoyons éventuellement nos cahiers à qui nous
les demande.
Nous acceptons que nos abonnés instituteurs paient
leur abonnement par mensualités de un ou deux
francs.
M. André Bourgeois, administrateur des cahiers,
reçoit pour V administration et pour la librairie tous
les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de
huit heures à onze heures et de une heure à sept heures.
M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour
la rédaction
le Jeudi soir de deux heures à cinq heures.
Adresser à M, André Bourgeois, administrateur des
cahiers, 1 6, rue de la Sorbonne, Paris, la correspon-
dance d'administration et de librairie : abonnements et
réabonnements, rectifications et changements d'adresse,
cahiers manquants, mandats, indication de nouveaux
abonnés. N'oublier pas d'indiquer dans la correspon-
dance le numéro de V abonnem,ent , comm,e il est inscrit
sur l'étiquette, avant le nom.
Adresser à M. Charles Péguy, gérant des cahiers,
1 6, rue de la Sorbonne, Paris, la correspondance de
rédaction et d'institution. Toute correspondance d'admi-
nistration adressée à M. Péguy peut entraîner pour
la réponse un retard considérable. ,
Nos collections de la deuxième série sont presque en-
tièrement épuisées. Nous prions instamm,ent ceux de nos
abonnés qui auraient des cahier's en double de vouloir
bien nous les renvoyer. Réciproquement ceux de nos
abonnés qui n'auraient pas reçu quelques-uns des cahiers
déjà parus feront bien de nous les demander sans aucun
retard.
Nous tenons gratuitement à la disposition de nos
abonnés :
Marcel et Pierre Baudouin : Jeanne d'Arc, dram£ en
trois actes;
Jérôme et Jean Tharaud : la lumière ;
Pierre Baudouin : Marcel, premier dialogue de la
cité harmonieuse.
Envoyer un franc pour les frais d'envoi.
Nous prions tous nos abonnés de vouloir bien acheter
tous leurs livres à la librairie des cahiers.
Nous recevons sans frais les abonnements à toutes
les revues.
Nous sommes heureux d'annoncer à nos véritables
amis que la librairie des cahiers sauvei^a sans doute
les cahiers; sauvera, c'est-à-dire leur maintiendra cette
liberté honnête à laquelle nous tenons avant tout. Nous
publierons dans le treizième cahier les bilans m,ensuels
de la librairie depuis sa fondation.
Nous faisons dans nos bureaux les plus fortes réduc-
tions usuelles, c'est-à-dire que nous y vendons les livres
exactement aux prix de VOdéon.
Nous envoyons franco à domicile à Paris aux m.êmes
conditions.
Nous envoyons franco à domicile en province et à
l'étranger aux prix marqués pour toute commande
inférieure à onze francs.
Nous envoyons franco à domicile en province et à
l'étranger avec les plus fortes réductions usuelles,
c'est-à-dire exactement aux prix de V Odéon, pour toute
commande égale ou supérieure à onze francs.
Notre service de librairie est rigoureusement réservé
à nos abonnés.
Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour
trois mille exem.plaires de ce douzième cahier le mardi
1 1 Juin igoi.
Le Gérant : Charles Péguy
Ce' cahier a été composé par des ouvriers syndiqués
Dans leur troisième série les Cahiers publieront du
même auteur
TANTOUNE
roman de m,œurs paysannes
TREIZIÈME CAHIER DE LA DEUXIÈME SÉRIE
Cah)ieps
de la Quinzaine
VTVYAVTVYAVTVYAVTVYAVTVYAVTV>
PARIS
16, rue de la Sorbonne, au second
Nos Cahiers sont édités par des souscriptions men-
suelles régulières et par des souscriptions extraordi-
naires : la souscription ne confère aucune autorité sur
la rédaction ni sur l'administration : ces fonctions
demeurent libres.
Xous servons :
des abonnements de souscription à cent francs;
des abo7inements ordinaires à vingt francs;
et des abonnements de propagande à huit francs.
Il va sans dire qu'il n'y a pas une seule différence
de service entre ces différents abonnements. Nous vou-
lons seulement que nos cahiers soient accessibles à tout
le monde également.
Le prix de nos abonnements ordinaires est à peu près
égal au prix de revient: le prix de nos abonnements de
propagande est donc très sensiblement inférieur au prix
de revient.
Nos cahiers étant très pauvres^ nous ne servons plus
d'abonnements gratuits.
Nos abonnés peuvent nous aider
en acceptant les reçus que nous leur faisons présenter ;
en souscrivant des souscriptions mensuelles régulières
et des souscriptions extraordinaires ;
en abonnant leurs amis et toutes personnes à qui ces
cahiers conviendraient ;
en nous donnant les noms et adresses des personnes à
qui nous servirions utilement des abonnements éventuels;
en achetant tous leurs livres à la librairie des cahiers;
en nous envoyant des documents et renseignements.
Nous prions ceux de nos abonnés qui nous en-
voient des noms et adresses de vouloir bien prévenir
Onzième
Douzième
cahier
cahier <1)
4:8
609
72
95
43
38
68o
799
44
55
I.3I7
1.096
LIBRAIRIE DES CAHIERS
André Bourgeois a fait les envois suivants :
Paris
Seine
Seine-et-Oisc
Départements
Belgique et antres pays.
En tout. . .
Dans ces nombres comptent beaucoup d'abonnés
éventuels. Nous continuons en elTet à recenser dans le
Bulletin officiel de la Ligue des Droits de V Homme les
républicains sincères qui fondent à Paris et en province
de nouvelles sections, et nous leur envoyons éventuelle-
ment nos cahiers. Nous avons commencé à recenser
dans la Paix par le Droit les citoyens qui agissent
contre la guerre et nous leur envoyons éventuellement
nos cahiers. Nous prions tous ces abonnés éventuels de
vouloir bien nous manifester sans retard leurs inten-
tions.
Nous avons dû supprimer nos abonnements graliuts :
(1) Jean Coste ou l'instituteur de village, r\ Q /^
I
tî^eizième cahier de la deuxième série
Variant de cent cinquante à deux cent cinquante à peu
IDrès depuis la fondation de nos cahiers, ils nous coû-
taient au moins de deux à trois cents francs par mois.
Pour nous aider à supporter cette charge, les Journaux
pour tous nous versaient une souscription mensuelle de
cinquante francs. Ils ont dû eux-mêmes supprimer cette
subvention. Nous avons alors, mais seulement alors,
supprimé nos abonnements gratuits.
Nos abonnés gratuits nous étaient devenus chers.
Soigneusement recrutés, ils nous lisaient attentivement.
Ils faisaient circuler autour d'eux les cahiers. On ne
doit donc voir dans la suppression des abonnements
gratuits qu'un expédient provisoire où nous sommes
contraints par l'excès de la pauvreté. Nous avons
vraiment épuisé nos finances et le moment est venu de
jeter un peu de lest. En maintenant aussi longtemps
que nous l'avons fait des abonnements gratuits qui
nous étaient aussi onéreux, nous avons vraiment
dunné tout ce que l'on pouvait nous demander.
Le plus gros avantage que nous puissions désormais
fciire à nos abonnés pauvres est l'abonnement de pro-
pa|,'ande, à huit francs. Nous acceptons que ces huit
francs soient payés par mensualités de un ou deux
ficincs. Déjà plusieurs de nos anciens abonnés gratuits
Cl il souscrit des abonnements de propagande payables
pui' mensualités. Plusieurs de nos anciens abonnés
gratuits ont aussi organisé des abonnements collectifs,
(ist-à-dire payés par plusieurs personnes qui s'arran-
t;^ ;il entre elles. Autant les groupes sont odieux quand
ij^ sont des rendez-vous de bafouillage, d'envie et
dautorité, autant ils sont précieux quand ils sont des
fovers de travail, de lecture, de liberté.
LIBRAIRIE DES CAHIERS
Xoiis avons pu reconstituer avec nos retours quelques
premières séries complètes. Nous les vendons au prix
d'un abonnement ordinaire. Nous ne les vendons qu'à
nos abonnés.
Dans leur première série les Cahiers de la Quinzaine
ont publié
un dossier de l'affaire Liebknecht — attitude et inter-
vention de Liebknecht dans l'affaire Dreyfus épuisé
un dossier de la préparation du premier congrès socia-
liste national, tenu à Paris en décembre i8gg épuisé
discussion à la Chambre de la proposition de loi,
adoptée par le Sénat, portant modification de la loi du
2 novembre i8q2 sur le travail des enfants, des filles
mineures et des femmes dans les établissements indus-
triels, compte rendu sténo graphique officiel épuisé
plusieurs articles, allocutions et discours d'Anatole
France épuisé
consultation internationale ouverte à la Petite Répu-
blique sur l'affaire Dreyfus et le cas Millerand
dans les cahiers 5 , 6, S, ensemble 3 francs
et dans le cahier 1 1 épuisé
le socialisme et les intellectuels, — conférence faite
par M. Paul Laf argue à V Hôtel des Sociétés Savantes le
vendredi 23 mars iQoo, compte rendu sténo graphique
non revu non mis dans le commerce
socialisme et collectivisme, — conférence faite par
M. Emile Vandervelde à Vllotel des Sociétés Savantes
le mardi 6 mars IQOO, compte j'endu sténographique
revu I franc
3
treizième cahier de la deuxième série
Les cahiers épuisés de la première série ne sont plus
vendus que dans les quelques collections complètes que
nous avons pu reconstituer.
Nos collections de la deuxième série sont presque
entièrement épuisées. Xous prions instamment ceux de
nos abonnés qui auraient des cahiers en double de vouloir
bien nous les renvoyer. Réciproquement ceux de nos
abonnés qui n'auraient pas reçu quelques-uns des cahiers
déjà parus feront bien de nous les demander sans aucun
retard.
Beaucoup de nos amis dévoués se servent de leurs
propres exemplaires pour chercher de nouveaux
abonnés. Qu'ils n'oublient pas alors de nous demander
les exemplaires de remplacement. Nous nous permet-
tons de recommander à nos amis d'avoir des collec-
tions complètes. Les cahiers qui peuvent aujourd'hui
leur sembler oiseux entrent en série tout de même et
ceux de nos abonnés qui dans dix ans auront la collec-
tion complète pourront alors s'apercevoir que les séries
n'ont pas été composées au hasard.
Nous devons renoncer à publier en cette fin d'année
un index des deux premières séries. Non qu'un index
ne soit très utile. Mais nous n'avons pas le temps d'en
établir un de si tôt et les séries successives seront si
fortement continuées que des index discontinus les
représenteraient mal. Nous publierons donc des index
à longues périodes, quinquennaux ou décennaux.
Jusque-là nous ne ferons cpie des catalogues. Provisoi-
rement nos abonnés pourront eux-mêmes se composer
des index appropriés à leurs besoins.
LIBRAIRIE DES CAHIERS
Dans leur deuxième série les Cahiers de la Quinzaine
ont publié
le programme de l'École des Hautes Études Sociales
pour Vannée scolaire igoo-igoi épuisé
le discours lu par M. Boutroux et Vallocution pro-
noncée par M. Duclaux le lundi 12 novembre igoo,
pour V inauguration de VÉcole des Hautes Études
Sociales épuùié
René Salomé, — vers V action 2 francs
le théâtre social, — conférence faite par Jaurès le di-
m.anche 22 Juillet igoo au théâtre de la République,
avant la représentation de « Mais quelqu'un troubla
la fête yi épuisé
Hubert Lagardelle, — les Intellectuels devant le
Socialisme i franc
Lionel Landry, — courriers de Chine épuisé
Romain Rolland, — Danton 3 francs
Lionel Landry, — Bacchus 3 francs
les intellectuels devant le socialisme, — réponses de
MM, Paul Mantoux et Charles Guieysse au cahier de
Lagardelle i franc
André Bourgeois, — quatre jours à Montceau
I franc
cahier d'annonces : les journaux pour tous
la société des visiteurs
le Mouvement Socialiste
la Revue d'Art Dramatique
société nouvelle de librairie et d'édition
programme de l'école socialiste pour l'année sco-
laire igoo-igoi I franc
quelques éléments cVun dossier du récent mouvement
pour la liberté en Russie 1 franc
treizième cahier de la deuxième série
le programm.e du collège libre des sciences sociales
pour Vannée scolaire igoo-igoi i franc
Dans la même série les Cahiers publieront
un dossier complet du mouvement russe depuis
r excommunication de Tolstoi
le compte j^endu sténo graphique non officiel de la
version française du cinquième congrès socialiste inter-
national, tenu à Paris du 23 au 2j septembre igoo :
Les Cahiers de la Quinzaine ont fait sténographier
par les sténographes habituels du Comité général et du
Parti socialiste français exactement toutes les paroles
françaises officiellement prononcées au récent congrès
socialiste international.
Cette sténographie a une incontestable valeur histo-
rique
a) parce que la plupart des orateurs ont parlé en
français ;
b) parce que les dévoués traducteurs officiels choisis
parmi les délégués ont traduit valablement en français
les discours prononcés dans les autres langages.
Nous n'avons pas demandé pour ce compte rendu
sténographique l'investiture officielle
a) parce qu'elle était usurpée pour un compte rendu
analytique établi sans la connaissance des textes ;
b) parce que nous ne voulons soumettre à l'autorité
de personne, individu ou comité, un texte historique
établi scientifiquement.
La sténographie établie par les soins des cahiers a été
relue par celui des socialistes français qui connaît le
mieux le mouvement socialiste international.
6
LIBRAIRIE DES CAHIERS
Nous la publierons à la fin de cette série en un fort
cahier d'au moins 180 pages.
Mais on peut recevoir toutes les publications de
la deuxième série en s'abonnant simplement à la
deuxième série des cahiers.
Nous servons des abonnements ordinaires à
vingt francs ;
et des abonnements de propagande à
huit francs.
Il va sans dire qu'il n'y a pas une seule différence
de service entre ces deux abonnements. Nous voulons
seulement que nos cahiers soient accessibles à tout le
m.onde également.
Le prix de nos abonnements ordinaires est à peu près
égal au prix de revient; le prix de nos abonnements de
propagande est donc très sensiblement inférieur au
prix de revient.
Nous envoyons éventuellement nos cahiers à qui nous
les demande.
Les cahiers épuisés de la deuxième série ne sont
envoyés qu'aux nouveaux abonnés fermes à la
deuxième série.
Depuis le premier juin nous n'avons maintenu sur
nos listes que
a) les abonnés qui ont payé ime somme égale ou
supérieure à huit francs pour leur abonnement à la
deuxième série ;
b) les abonnés qui paient régulièrement leur abonne-
ment par mensualités ou fractions.
treizième cahier de la deuxième série
Nous tenons gratuitement à la disposition de nos
abonnés :
Marcel et Pierre Baudouin : Jeanne d'Arc, drame en
trois actes;
Jérôme et Jean Tharaud : la lumière ;
Pierre Baudouin : Marcel, premier dialogue de la
cité harmonieuse.
Envoyer un franc pour les frais d'envoi.
La grosse importance industrielle et commerciale des
cahiers qui achèvent la deuxième série nous empêche
d'établir pour la fin de ce mois le bilan que nous devons
établir. Nous l'établirons pour la fin de l'année scolaire,
fin juillet ou commencement d'août. Dès à présent nous
pouvons croire que ce bilan ne sera pas mauvais.
L'appel très sérieux que nous avons adressé naguère
à nos amis et à nos abonnés a eu ce résultat singulier
que nos amis et que nos abonnés ont redoublé de zèle
efficace pour nous. Aucun ne s'est dit : Puisque ça de-
vient difficile, je m'en vais. Mais la plupart se sont dit :
Puisque ça devient difficile, travaillons. Par ce résultat
nous avons connu que les froussards ^Tilgaires n'avaient
pas attendu ce moment pour nous abandonner.
Nous renouvelons aujourd'hui cet appel et nous ne
voulons pas qu'il y ait malentendu sur le sens que
nous lui donnons.
Tout nous fait croire que dès la troisième série les
Cahiers se suffiront financièrement à eux-mêmes. Ils
vivront par les moyens du bord. J'entends par là que le
produit des souscriptions extraordinaires et des sou-
scriptions mensuelles régulières, des abonnements de
souscription, des abonnements ordinaires et des abon-
LIBRAIRIE DES CAHIERS
nements de propagande, renforcé des bénéfices que
nous réalisons dans le commerce de la librairie, cou-
vrira les dépenses. Le progrès de l'abonnement a été
merveilleux. Nous a\ions 263 abonnés fermes à la fin de
la première série. Nous en avons aujourd'hui environ
I.200. Nous avons ainsi gagné au moins i.ooo abonnés,
puisque nous avons eu au commencement de la
deuxième série au moins loo désabonnements.
Le taux des abonnements a fort honnêtement pro-
gressé. Nous avons cinq ou six abonnements de sou-
scription, à peu près 600 abonnements ordinaires, à peu
près 600 abonnements de propagande.
Les souscriptions mensuelles régulières s'accroissent
régulièrement. Les anciennes souscriptions mensuelles
se sont maintenues. De nouvelles sont venues. Une
vingtaine au moins de nos abonnés se sont mis à nous
envoyer régulièrement un, deux, trois, cinq francs par
mois.
Des habitudes nouvelles s'introduisent parmi nous.
Un de nos amis russes, l'initiateur des Journaux pour
tous, a bien voulu nous acheter plus de cent exemplai-
res du dixième cahier — cahier d'annonces — où il y
avait quelques éléments d'un dossier du récent mouve-
ment pour la liberté en Russie. Nous avons envoyé ces
exemplaires à des adresses qu'il nous avait données.
Nous espérons que des achats de ce genre se produiront
pour le Jean Coste et pour les prochains cahiers pairs.
On sait que le prochain cahier sera un dossier aussi
complet qu'il faudra du mouvement pour la liberté en
Russie depuis l'excommunication de Tolstoi.
Mais surtout nous sommes heureux d'annoncer à nos
9 I.
treizième cahier de la deuxième série
véritables amis que la librairie des cahiers sauvera
sans doute les cahiers, fournira l'appoint indispensable.
André Bourgeois me communique les premiers résul-
tats de la librairie. Ces résultats passent mon espé-
rance. Et pourtant on m'accuse d'avoir l'espérance
facile :
OPÉRATIONS DE LA LIBRAIRIE
La première opération date du lo février 1901.
Volumes entrés Sommes encaissées
Février 4o volumes 33 francs
Mars 123 — 212—86
Avril 110 — 2^3 — 70
Mai 191 — 81/J _ 80
En 3 mois et demi. . 4^4 volumes 1.334 francs 35
Les nombres de la première colonne sont ceux des
volumes que nous avons achetés chez les éditeurs pour
nos abonnés. Les nombres de la deuxième colonne
représentent les sommes que nous avons reçues de nos
abonnés pour les volumes que nous leur avons vendus.
Si l'on veut bien considérer que notre service de librairie
commence à peine à fonctionner et cpi'il commence à
fonctionner dans les mois les moins favorables, on
sera heureux de ce premier résultat. Un tel commen-
cement nous permet d'espérer que dès la rentrée pro-
chaine, aux bons mois d'octobre, novembre, décembre,
janvier, nous ferons beaucoup d'affaires.
On sait que les bénéfices de la librairie sont versés
intégralement au budget des cahiers. Nous répétons
que la librairie des cahiers ne coûte rien aux cahiers
10
LIBRAIRIE DES CAHIERS
que du travail. Dans ces conditions nous pouvons éva-
luer à un cinquième environ du prix de vente le bénéfice
introduit. C'est dire que depuis sa fondation la librai-
rie des cahiers a rapporté aux cahiers, qui en avaient
besoin, environ deux cent cinquante francs, soit à peu
près la moitié de ce que nous coûte la fabrication d'un
cahier ordinaire.
Nous prions tous nos abonnés de vouloir bien acheter
tous leurs livres à la librairie des cahiers.
Il y a pour nous tout avantage à cette opération.
Nous avons pour nos cahiers un personnel et des frais
généraux. Sans augmenter ni ce personnel ni ces frais
généraux nous pouvons faire la commission de tous les
livres pour tous nos abonnés. Le personnel en fonctions
est librement et entièrement dévoué aux cahiers.
L'administrateur ponctuel qui a si parfaitement orga-
nisé l'administration de nos éditions a non moins
ponctuellement organisé ^administ^atio^ de la librairie.
Nous recevons sans frais les abonnements à toutes
les revues. Et cette opération nous est fort avanta-
geuse.
Nous faisons dans nos bureaux les plus fortes réduc-
tions usuelles, c'est-à-dire que nous y vendons les livres
exactement aux prix de VOdéon.
Nous envoyons franco à domicile à Paris aux mêmes
conditions.
Nous envoyons franco à domicile en province et à
l'étranger aux prix marqués pour toute commande
inférieure à onze francs.
Nous envoyons franco à domicile en province avec
II
treizième cahier de lar deuxième série
les plus fortes réductions usuelles, c'est-à-dire exac-
tement aux prix de TOdéon, pour toute commande
égale ou supérieure à onze francs.
Notre service de librairie est rigoureusement réservé
à nos abonnés.
N'ayant aucune avance, nous ne pouvons opérer qu'au
comptant ou sur provision déposée.
Nos abonnés de Paris, de la proAdnce ou de l'étranger
qui veulent recevoir leurs livres/ranco à domicile n'ont
qu'à envoyer à M. André Bourgeois l'énoncé de la com-
mande. Les livres français partiront par le courrier du
même jour. Les livres étrangers partiront par un cour-
rier de la même semaine.
Ceux de nos abonnés qui ont l'intention de nous faire
de fortes commandes peuvent déposer à yi. André
Bourgeois des sommes qui sont ainsi en compte courant.
Ils n'ont plus qu'à nous envoyer leurs commandes sur
carte postale. Nos factures portent le décompte à
chaque envoi.
Pour nous faciliter le travail, nous demandons à nos
abonnés de nous envoyer des feuilles ou des fiches de
commandes exactement énoncées.
Pour leur faciliter certain choix, nous annonçons les
nouveautés. Nous ne pouvons pas penser à faire Tan-
nonce des nouveautés spéciales. Mais sur les milliers
de livres qui paraissent dans l'année il y en a une cin-
quantaine au plus que tout homiête homme et toute
honnête société doit avoir dans sa bibliothèque. Nous
annonçons ces honnêtes li\Tes, non pas en les jugeant
et en les absolvant, mais en disant en bref, du mieux
que nous pouvons, toutes les fois que nous le pouvons,
12
LIBRAIRIE DES CAHIERS
ce qu'il y a dedans. C'est dire que nous procédons le
plus souvent par voie de citations, tables et résumés.
Nous attirons l'attention de nos abonnés sur ce qu'il
y aurait de parasitaire à commander ailleurs que chez
nous les livres qu'ils n'auraient connus cpie par nous.
Cc^mme les livres les meilleurs ne sont pas les plus
connus, nous prions instamment ceux de nos abonnés
qui découvriraient des livres de vouloir bien nous faire
part de leurs découvertes.
Nous avons d'avance dans nos bureaux tous les livres
que nous annonçons. Nous avons en deux heures les
livres français. Nous avons dans la semaine les li^-res
étrangers.
Ceux de nos abonnés qui demeurent à Paris nous
feront plaisir en venant acheter leurs li^Tes dans nos
bureaux. Notre situation est centrale, en ce sens que
nous sommes à cinq minutes, et moins, de TOdéon.
Nous prions ceux de nos abonnés qui auraient l'inten-
tion de nous acheter des livres pour les vacances de
vouloir bien nous les commander avant la fin de juillet.
Il est indispensable que le persoimel des cahiers prenne
un mois et demi de vacances, du lundi premier juillet
au jeudi quinze août inclus.
Nous sommes heureux surtout de fournir aux biblio-
thèques. Nous ne saurions trop engager nos amis
perdus des campagnes et des petites villes à fonder
sans formalités des bibliothèques. Autant les groupes à
parloirs parlementaires sont vains, autant les sociétés
de lecture sont eflicaces, pourv-u qu'on y lise.
Nous fournissons toutes espèces de livres, non seule-
i3
treizième cahier de la deuxième série
ment de littérature, mais de sciences, droit, médecine,
et ainsi de suite.
Nous avons fourni ou nous fournii-ons à plusieurs
bibliothèques populaires, — bibliothèques d'universités
populaii'es, bibliothèques municipales, bibliothèques
universitaires, bibliothèques scolaires. On a bien voulu
nous demander quelquefois conseil pour la constitu-
tion même de ces bibliothèques, pour le choix des
IhTes, étant donné mi crédit de tant. Nous avons ainsi
été conduits à dresser des listes que nous communi-
quons sur demande. Ce travail sera poussé, complété
dans la troisième série de nos cahiers.
Étant donné qu'il existe une institution pernicieuse
nommée la distribution des prix, mieux vaut y dis-
tribuer des bons livres que des mauvais. Nous sommes
en état de vendre et au besoin d'indiquer ces bons
livres.
Je prie instamment ceux de nos abonnés qui demeu-
rent en province et qui passeront à Paris pendant les
vacances de vouloir bien venir me voir. Je serai aux
cahiers le jeudi de deux à cinq. Un entretien sérieux
vaut mieux qu'un an de correspondance.
Nous prions ceux de nos abonnés qui ne changent de
résidence que pour la durée des vacances de vouloir
bien ne nous demander aucun changement d'adresse.
Nous les prions qu'ils donnent chez eux les instructions
pour que les cahiers suivent.
Vient de paraître chez Fasquelle, éditeur, en un
volume de la Bibliothèque Charpentier.
ALFRED DREYFUS
CINQ ANNÉES DE MA YIE
X Q^-^ - X ^OO
Pris dans nos bureaux ou franco à
domicile à Paris 3 francs
Franco à domicile en province ou à Vétranger :
Seul ou dans une commande inférieure
à onze francs 3 francs 5o
Dans une commande égale ou supérieure
à onze francs 3 francs
Les anciens dreyfusards voudront avoir ce li^Te.
L'auteur le présente ainsi :
Je raconte uniquement dans ces pages ma vie pendant
les cinq années on fai été retranché du monde des
vivants.
Les événements qui se sont déroulés autour du procès
de i8g4 et dans les années suivantes, en France, me
sont restés inconnus jusqu'au pr^ocès de Rennes.
A. D.
treizième cahier de la deuxième série
Pour ces raisons nous pouvons croire que nos cahiers
■^'i^Tont dès la troisième série et que l'amortissement
de la dette initiale pourra commencer peu après. Il
n'en reste pas moins cette dette. J'en donnerai une
idée en disant cpie le déficit n'existerait pas
a) si nous n'avions jamais servi d'abonnements
gratuits ;
h) si nous avions fondé la librairie des cahiers en
même temps que les cahiers ;
c) si nous n'a^'ions pas eu à faire le lancement de la
deuxième série.
Je dirai ailleurs ou j'ai dit
a) pourquoi nous avons servi des abonnements
gratuits ;
b) pourquoi nous n'avons pas fondé la librairie des
cahiers en même temps que les cahiers ;
c) pourquoi nous avons fait le lancement de la
deuxième série.
Provisoirement il suffit que l'on sache
a) que nous ne servons plus d'abonnements gratuits ;
b) que la librairie des cahiers marche bien ;
c) que nous n'aurons plus jamais à faire un grand
lancement.
Il reste qu'il y a pour le présent un déficit, pour lequel je
me suis engagé corps et biens. Je demande s'il est juste
qu'on m'en laisse porter toute la responsabilité jusqu'à
l'amortissement. Tel est le sens exact de l'appel que
j'adresse pour la dernière fois aux amis de ces cahiers.
Je ne veux apitoyer personne. Je n'ai à demander
i6
LIBRAIRIE DES CAHIERS
aucune charité. Je ne dirai pas qu'il s'agit de la vie de
nos cahiers. Le moment est passé où l'on avait à se
demander si les cahiers Aivraient ou si l'on réussirait
à les tuer. Il ne s'agit plus que de me laisser ou de ne
me laisser pas, au commencement d'une entreprise
pertinace, la responsabilité d'assez gros engagements.
Comptons sur nous-mêmes, en attendant que les
mœurs publiques soient restituées. Pauvres, comptons
sur nous pauvres. Que nos amis pauvres nous envoient
régulièrement un ou deux francs par mois. Plusieurs
ont déjà commencé. Que nos amis plus pauvres se met-
tent plusieurs ensemble et souscrivent des abonnements
collectifs ou des souscriptions mensuelles collectives.
On nous dit que nos cahiers circulent beaucoup. La
simple probité demande que tous ceux qui nous lisent
contribuent quelque peu à nous rémunérer. On ne peut
demander que nos cahiers travaillent pour un salaire
de famine. Toutes les fois que dans les campagnes et
dans les villes de province nos cahiers sont lus en com-
mun, que nos lecteurs s'entendent pour s'abonner et
pour souscrire en commun, sans aucunes formalités.
Outre qu'elle produit beaucoup plus, la souscription
mensuelle régulière a cet avantage moral incomparable
qu'elle demande au souscripteur une attention con-
stante, une activité maintenue, un effort soutenu. L'ou-
vrier, l'employé, le professeur, le répétiteur, l'institu-
teur qui pense à nous au conmiencement de chaque
mois nous console plus cpie tout des anciens lâchages
vulgaires.
Des amis nous demandent parfois pourquoi nous
composons les caliiers de telle ou telle manière. Ils
treizième cahier de la deuxième série
pensent bien que nous avons nos raisons. Ils nous les
demandent. Nous ne pouvons les donner dans les
cahiers mêmes. Les cahiers doivent démontrer leur vie
en vivant et non par une encombrante énumération des
raisons qu'ils ont de vi\Te, — et de vivre ainsi. Je ferai
donc un mémoire, qui ne sera pas publié dans les séries
des cahiers, où je domierai ces raisons.
Nous prions ceux de nos abonnés qui vont en vacan-
ces de vouloir bien nous chercher des abonnements
dans les régions qu'ils n'ont pas encore épuisées.
A notre connaissance et parmi les républicains il a été
commis cette année au moins quatre tentatives de
boycottage :
la première contre les Cahiers de la Quinzaine ;
la deuxième contre la Coopération des idées;
la troisième contre les Temps nouveaux;
la quatrième contre le Mouvement Socialiste.
Je me permets de nommer ici boycottage l'affamement
concerté de camarades faibles par des camarades forts.
Pour des raisons que nous donnerons ailleurs, nous
sommes résolus à ne pas publier dans les séries de nos
cahiers le dossier du boycottage que nous subissons.
Nous publierons le dossier du boycottage exercé contre
le Mouvement Socialiste quand nous publierons un
ou plusieurs comptes rendus que nous avons du congrès
de Lyon.
Nous publions aujourd'hui un dossier du boycottage
exercé contre les Temps nouveaux et un dossier de la
Coopération des idées.
COMPTE RENDU DE MANDAT
Nous lisons dans le Socialiste, organe central du
Parti ouvrier français, numéro du 9-16 juin :
Loiret
Orléans. — Le citoyen Lucien Roland, membre du
Conseil national, a fait, au groupe d'études sociales, une
causerie sur la situation du parti socialiste en France.
Après cette causerie, il a été donné lecture d'mi fac-
tum dans lequel un nommé Péguy essaie de faire de
l'esprit en critiquant les membres du groupe d'études
sociales d'Orléans. L'ordre du jour suivant, proposé, a
été voté à l'unanimité :
Les membres du groupe d'études sociales, après avoir
pris connaissance d'une publication quelconque où un
M. Charles Péguy donne libre cours à sa méchanceté en
critiquant d'une manière stupide les militants, déclarent
n'attacher aucune importance à ces cancans, félicitent le
Parti Ouvrier français d'avoir clé, en ces derniers temps, le
gardien iidèle du véritable socialisme et affirment que le
citoyen Roland a toujours rempli fidèlement les différents
mandats qui lui ont été confiés dans les Congrès.
Le groupe décide, en outre, de soutenir aux prochaines
élections législatives, une candidature nettement socialiste
et révolutionnaire.
JEAN COSTE
Nous avons reçu cette lettre :
SOCIÉTÉ NOUVELLE
DE LIBRAIRIE ET D'ÉDITION le i8 Juin I9OI
Directeur : Félix MALTERRE
Jj, rue Cujas
PARIS C'est moi qui ai rendu
— compte au Conseil d'adminis-
Téléphone 801-04 tration de la Société Nouvelle du
roman de M. Lavergne. Je suis obligé
d'opposer un démenti catégorique aux propos que vous
me prêtez.
Veuillez insérer cette lettre dans votre j)rochain cahier.
Léon Blum
Je maintiens.
Je prépare un mémoire pour assurer définitivement
ma défense personnelle et celle des cahiers.
Ce mémoire ne sera pas publié dans les séries des
cahiers.
Charles Péguy
Ceux de nos abonnés qui suivent nos indications se
sont abonnés à la Bibliothèque Socialiste commencée
par la Société Nouvelle de librairie et d'édition, publi-
cation momentanément suspendue. Ils ont donc en mains
le Proudhon de M. Hubert Bourgin.
Georges Sorel
QUELQUES MOTS SUR PROUDHON
Dans la Petite République du mardi 22 janvier Jaurès
nous a signalé « un très substantiel et très pénétrant ré-
sumé de toute l'œuvre du puissant penseur et écrivain »
que fut Proudhon; il félicite l'auteur, M. Bom-gin, de ne
pas avoir imité les gens qui se contentent de traiter Prou-
dhon de petit bourgeois et se dispensent « de le lire et
de le comprendre ». Cet article m'a frappé ; et peut-être
les lecteurs des Cahiers ont-ils été, comme moi, bien
aises de savoir que désormais Proudhon est réintégré
officiellement parmi les auteurs du socialisme ; — il y a
quelques années il était excommunié : « M. P. La-
fargue, dit M. Bourdeau (Débats du 6 mars 1896), traite
Proudhon de réactionnaire, et un autre socialiste a
invité les lilles des conservateiu-s à planter des roses
sur son tombeau »; — Marx, dans le Manifeste com-
muniste, rangeait Proudhon parmi les socialistes con-
servateurs et bourgeois (i).
Si Proudhon est réhabilité, c'est qu'on peut appa-
remment être socialiste sans signer le papier timbré du
Comité général; jamais Proudhon n'aurait consenti à
accepter la profession de foi qu'on exige des délégués
aux congrès de l'avenue Wagram.
En jetant les yeux sur la bibliographie que Jaurès
(1) Il faut remarquer que dans le Manifeste il y a un paragraphe
spécial pour le socialisme petit bourgeois; Proudhon serait tout à
fait bourgeois, d'après ce document. — Ces notes sont de M. Sorel.
21
Georges Sorel
signale comme « très soignée », j'ai remarqué deux
lacunes bizarres clans la liste des livres à consulter sur
Proudhon. M. Bourgin nous laisse ignorer que Marx a
écrit en 184? la Misère de la philosophie , et qu'en 1896
M. A. Desjardins, membre de l'Institut et avocat-général
à la Cour de Cassation, a publié deux volumes sur
Proudhon. Ces deux oublis m'ont fait soupçonner que
l'auteur pourrait avoir travaillé d'après les méthodes
du fameux universitaire et cpie le résumé de toute
l'œuvre pourrait bien être incomplet.
Pourquoi dans l'analyse des Contradictions écono-
miques avoir supprimé le célèbre chapitre VIII sur la
Providence? Ce chapitre est cependant essentiel, car
Proudhon ne cessera pas de développer ses idées sur
l'opposition du di\in et de l'humain, de l'autorité et de
la liberté, du droit de la force et du droit économique;
sans cette dualité il n'y a pas moyen de faire entrer
l'étude de l'histoire dans des cadres permettant d'uti-
liser les théories du droit naturel. La manière dont
M. Bourgin a parlé du li\Te sur la Guerre et la Paix me
fait soupçonner qu'il a eu peur de soumettre en entier
à ses lecteurs les idées de Proudhon, qui lui semblent
surprenantes, parfois « sans liaison et sans système ».
Pourquoi nous avoir présenté d'une manière si peu
intelligible et si tronquée la solution du problème de la
population ? En général, M. Bourgin supprime tout ce que
Proudhon a écrit sur la chasteté; c'est pour cette raison
qu'il n'a presque rien dit du Principe de l'Art et qu'il
n'a point exposé ce que Proudhon pensait du divorce.
Pourquoi ne pas nous avoir fait connaître la conception
de la vie que Proudhon a tant de fois développée ? Le
travail est une émission de l'esprit, le privilège et la
22
QUELQUES MOTS SUR PROUDHOX
* gloire de l'homine ; il ne sera jamais attrayant, mais il
peut être ennobli ; il ira toujorn-s en croissant et Thuma-
nité ne dépassera jamais une honnête et décente pau-
\Teté. Ces conceptions austères ne sont pas du goût de
tout le monde aujourd'hui.
Pourquoi n'avoir pas dit un mot du projet de réforme
du Concordat ? C'est peut-être à cause de cette justifica-
tion qu'en donnait Proudhon : a La nation française n'a
point été préparée au régime de la piu-e morale par une
préparation protestante, et, si l'on veut éA-iter une re-
chute en mysticisme et même en superstition, le moyen
le plus efficace est de conserver, autant que les princi-
pes de la Révolution le permettent, le ministère ecclé-
siastique. » (Justice, tome VI, page 342.)
Je ne relève pas d'autres omissions de détail ; il y
en aurait trop ; mais je me demande poiu-quoi M. Bour-
gin n'a pas analysé la fameuse brochure : La révolu-
tion sociale démontrée par le coup d'État. Les partis
socialistes vaincus , Proudhon pensait que Napoléon
serait, comme son oncle, obUgé de faire passer dans les
lois beaucoup des idées révolutionnaires ; et il voyait
dans certams actes du dictateur des indications d'ime
politique capable de bouleverser tout le vieux monde.
II demandait aux républicains de ne pas s'enfermer dans
une oisive opposition et d'entrer dans les Assemblées
pour y défendre les intérêts du peuple. Plus tard il
devait prêcher l'abstention, alors que, le pays sorti d'une
période révolutionnaire, il fallait ou non collaborer avec
les anciens groupes d'opposition et un gouvernement
régulier. Contre les déviations et les compromissions
(comme on dirait aujourd'hui), Proudhon proclamait
la nécessité d'une scission et disait : « Dans cette com-
23
Georges Sorel
binaison étrange d'autorité monarchique et d'anarchie
capitaliste et mercantile qui constitue l'ordre bourgeois,
l'opposition au pouvoir apparaît comme partie inté-
grante du système, nullement conmie protestation éven-
tuelle ». (Capacité politique, page 189.) Ce n'était pas
seulement pour combattre l'Empire, mais surtout pour
ne pas mêler le peuple socialiste à la bourgeoisie plus
ou moins avancée qu'il préconisait l'abstention. On ne
s'en douterait guère en lisant le résumé substantiel.
Quel a été îe rôle historique de Proudhon ? M. Bourgin
s'est donné beaucoup de mal (pages 72-73) pour trou-
ver des analogies vei^bales entre les formules de Prou-
dhon et des formules antérieures ; je pense bien que
l'on avait parlé de bancfues avant lui et même avant
Saint-Shnon; je crois pouvoir affirmer qu'il est complè-
tement inexact cjue Proudhon soit « très redevable à
Fourier ». Je suis très étonné que l'auteur n'ait pas
signalé ce que tant d'autres avaient signalé avant lui,
le caractère juridique de l'œuvre de Proudhon, caractère
qui la sépare si nettement de toutes les œuvres des
socialistes antérieurs. Proudhon ne cherche pas un sys-
tème d'autorité qui délivre à chacun ce que l'utopiste
croit être la part individuelle ; il veut que par la réforme
des mœurs, le progrès des institutions économiques
et un respect croissant des formes juridiques, il se
produise, suivant des règles de droit, un équilibre qui
donne, aussi bien que possible, satisfaction au besoin de
justice. — Il n'eût pas été mutile à ce propos de signaler
l'importance qu'ilattachait aux /ormes Ze'^aZes et l'oppo-
sition qu'il fit à la loi sur le droit de coalition.
L'influence de Proudhon n'a pas été très grande
jusqu'ici sur le socialisme français: les idées fédéralistes
2/î
QUELQUES MOTS SUR PROUDHON
qui se manifestèrent dans V Internationale , auraient pu
se produire en dehors de lui, car elles avaient des ori-
gines historiques; — mais l'influence de Marx n'a pas
été bien notable non plus.
Je crois que le moment est venu où les idées proudho-
niennes, après avoir exercé une grande action sur la
pensée bourgeoise contemporaine, vont devenir con-
sidérables pour l'avenir du socialisme. La question
fondamentale qui est posée actuellement, celle qui se
cache sous les apparences des querelles des écoles, est
la question du socialisme d'État; MM. Millerand et
Waldeck-Rousseau (i) sont les représentants de cette
doctrine, qui a pour elle la tradition monarchique de la
France. On a déjà signalé ici le danger que présente le
réveil de l'esprit saint-simonien parmi les intellectuels
venus au socialisme (2).
Les réformes qui se font partout peuvent aboutir à
des résultats bien différents les uns des autres suivant
les idées que le prolétariat se fera de son rôle ; elles
peuvent aboutir au socialisme d'État plus ou moins
démagogique (comme l'histoire nous en fait connaître
tant d'exemples dans les pays en voie de décadence), si
les ouvriers se croient appelés à recevoir la protection
de l'État et demandent des faveurs ; — elles peuvent
aboutir à une évolution certaine dans le sens du socia-
lisme prolétarien, si les ouvriers acquièrent le sen-
(1) Dans un discours à la Chambre syndicale de la papeterie
M. Millerand se proclame le fidèle et modeste collaborateur de l'œuvre
sociale poursuivie par le Président du Conseil (Defca/s, 19 janvier 1901).
A Lens il avait fait un pompeux éloge des œuvres de paix sociale des
patrons: il y aurait tout un catéchisme de paix sociale à tirer de ses
improvisations.
(2) Voir le quatrième cahier de la deuxième série.
Georges Sorel
timent du droit et poursuivent rémancipation de leur
classe sur le terrain des organisations économiques.
Dans ce cas, ils seront fidèles aux idées de Proudhon.
Parmi tant de projets qui sont en l'air dans les
différents pays, U est essentiel d'attribuer un rôle
spécial à ceux qui ont pour objet les institutions de
crédit, les facilités données à la vente et les transports à
prix de revient. Tous ces projets, qui peuvent se définir
par une socialisation progressive de l'échange, sont
inspirés des idées proudhoniennes ; je ne crois pas
qu'on puisse les étudier sérieusement sans lire, avec
beaucoup de soin, ce qu'a écrit Proudhon sur ces ma-
tières — qui semblent un peu étrangères à M. Bourgin.
Aujourd'hui enfin qu'il n'est plus possible de se con-
tenter de la formule cassante du Manifeste : « Les pro-
létaires n'ont pas de patrie » et qu'on cherche, de tous
les côtés, comment le socialisme peut se concilier avec
l'idée de patrie, il ne sera pas inutile de relire Proudhon.
qui s'est tant préoccupé des questions de politique
étrangère, qui, dans un intérêt national, lutta vigou-
reusement contre l'unification italienne, et qui défendit
si ardemment l'équilibre européen créé par les traités
de i8i5. — Je n'ai pu trouver aucime indication sur ces
questions si graves dans le résumé de M. Bourgin.
Georges Sorel
RÉFÉRENCES
Proudhon. La Fédération et l'Unité en Italie. — Œuvres
comi>lètes, tome XVI, page 187 (écrit en 1862)
Quelle que soit l'opinion d'un homme d'État en matière
de foi, à moins qu'il ne serve un gouvernement de révo-
26
QUELQUES MOTS SUR PROUDHON
kition, ai*mé pour la propagande révolutionnaire, il lui est
défendu d'agir sur la pensée et les institutio?is religieuses
et nommément de trancher, au détriment du Saint-Siège,
comme on ne cesse d"y exciter le gouvernement impérial,
la question du temporel. Sans compter que la séparation du
spirituel et du temporel, jîoussée à fond, se réduit en
tliéorie à une aJjsurdité et dans la pratique à une hypo-
crisie, ce n'est pas par de tels moyens que les croyances
se démolissent et que les Églises et les sectes se détruisent.
La philosophie seule, et la plus radicale, agissant lente-
ment sur les intelligences libres, est ici compétente. Tout
ce que peut un gouvernement ordinaire, obligé à la tolé-
rance des opinions et des cultes, est de laisser faire au temps
et de s'aJjstenir de toute initiative. Des brouillons mena-
cent la Papauté de schisme, voire même de protestantisme;
quelques-uns, flatteurs à outrance, proposent à Napo-
léon III de se déclarer le chef du spirituel aussi bien que
du temporel. On peut juger, d'après ces rêves, du désarroi
des esprits. Le schisme, s'il était sérieux, je veux dire s'il
avait réellement pour cause le sentiment religieux, l'idée
clirétienne, serait le triomphe de la Papauté, en montrant
combien est solide encore la pierre sur laquelle est édifiée
l'Église. Le protestantisme est mort : il n'y a que des fago-
teurs germaniques qui puissent se dire chrétiens en niant
l'autorité de l'Église et la divinité du Christ. Quant à faire
de Napoléon III le chef du si)irituel, à l'imitation des pre-
miers Césars : c'est là que je l'attends. Ce jour-là, la Révolu-
tion lui dirait, comme saint Rémi à Clovis : « Courbe la
tète, lier Sicambre ; adore ce que tu as brûlé et brûle ce
que tu as adoré ». Mais ce n'est pas l'empire des Gaules
qu'il recevrait pour récompense de son baptême...
Proudhon. Du principe fédératif et de la nécessité de recon-
stituer le parti de la Révolution. — Œuvres complètes,
tome Vlll, pages 206-207 (écrit en i863)
La vraie, l'unique question entre le parti de la foi et le
parti du progrès est la question morale, dans laquelle nous
sommes certains de succomber et nous nous condamnons
2:
Georges Sorel
nous-mêmes en faisant à notre antagoniste une guerre
déloyale, et en joignant à la spoliation (i) l'hypocrisie. Ce
qui soutient l'Église contre toutes les attaques et qui fait
du parti catholique le plus puissant de tous, M. Fr. Morin
doit le savoir mieux que personne, ce n'est pas son unité,
c'est l'afTail^lissement des consciences qu'aucune idée ni d'en
haut ni d'en bas ne soutient plus ; c'est le matérialisme de
notre enseignement; c'est l'abandon de la pensée révolu-
tionnaire remplacée par le plus détestable pharisaïsme ;
c'est notre impur romantisme et notre libertinage voltai-
rien...
Je crois et j'attends la fin de la papauté temporelle puis-
que je crois et j'attends la justice absolue et la pure morale
de l'humanité, dont la Révolution française a été, selon
moi, le précurseur. Je crois donc qu'il viendra un jour où
l'autorité spirituelle ne se distinguera plus de la tempo-
relle, puisque toutes deux seront fondées sur la même
conscience, la même raison et la même liberté. Ce qui me
tient en souci et que je i:)leurerais de larmes de sang, c'est
quelque jonglerie de réforme, renouvelée de Luther et de Cal-
vin; quelque singerie de religion d'État ou d'Église nationale
copiée d'Henri VIII; pis que cela, quelque nouveau culte
de l'Être suprême ou de la Raison, une théophilanthropie,
un Mapa ou toute autre folie spiritiste ou mormonique.
Dans le délabrement des âmes, je crois, en fait de super-
stition, tout possible. Notre prétendu voltairianisme ne me
rassure pas ; je n'ai nulle confiance en des esprits forts qui
ne savent que plaisanter et jouir. La philosophie, si elle
n'est cuirassée de vertu, ne m'inspire que du dédain. Voilà
pourcpioi, tout en gardant vis-à-vis de l'Église la position
qu'a faite selon moi au monde moderne la Révolution, je
dénonce au mépris public, avec les manœuvres de la démo-
cratie unitaire, les coups de bascule d'un panthéisme sans
mœurs (2) et d'une coterie sans principes.
(!) Cet écrit est une polémique à propos de Tuaité italienne et du
pouvoir temporel du pape.
(2) Allusion évidente aux derniers saint-simoniens.
28
QUELQUES MOTS SUR PROUDHON
Proudhon. De la justice dans la Révolution et dans l'Église,
tome IV, pages 240-243 (écrit en i856)
Le premier sentiment que l'homme éprouve à la vue de
la femme est tout d'amour ; il ne s'y arrêtera pas longtemps.
De l'ivresse des sens il passe rapidement à l'adoration de
l'àme, et quand il s'imagine être encore amant, il est devenu
lui-même un juste et un saint.
Tout ce que l'homme voit en la femme, comme en un
miroir où sa conscience se regarde, la femme tend à le
devenir, et malheur à elle, malheur à tous deux, si elle
trompe la réalisation de l'amour, si elle manque à l'attente
secrète de l'homme I
Dédain de l'amour sexuel et de la volupté : Que l'homme
tourmenté de pensées lascives regarde sa femme, il rougit
et il est heureux de rougir, parce qu'il la croit à l'abri de
son tourment. Sans doute c'est de lui qu'elle a reçu la
pudeur, comme elle en a reçu, dans la cérémonie nuptiale,
l'anneau et la couronne; mais cette pudeur s'est incarnée
en sa personne, elle seule sait être chaste et fidèle... Et la
conscience générale des femmes témoigne de cette immense
générosité de leur cœur, elles abhorrent les lascives, les
volages, les infidèles.
Conception supérieure de la liberté et de la force : La
volupté vaincue, l'homme est devenu un héros ; aucun
effort ne lui coûtera plus; telle est sur lui l'influence de la
femme. La première, par sa chasteté, elle a donné l'exemple :
elle exige en retour que l'homme se montre vaillant, entre-
prenant, distingué, toujours prêt pour le devoir et le sacri-
fice...
Pratique du travail et de la Justice : La femme, quoi qu'elle
apprenne ou entreprenne, n'est point, par la destination
de son sexe, industrieuse, agricultrice, négociante, savante,
pas plus que juge, homme de guerre ou homme d'État. Elle
peut bien nous prêter dans nos travaux quelque aide, nous
assister dans nos transactions de quelque conseil : de tout
temps elle a pris pour elle la portion la plus douce du
travail... Quant à sa justice, il en est comme de sa philo-
29 ri.
Georges Sorel
Sophie : elle n'en a pas d'autre que la religion. La femme
qui prie est sublime (i) : l'homme à genoux est presque
aussi ridicule que celui qui bat un entrechat.
Rien de tout cela cependant ne constitue la mission de
la femme : son véritaljle lot est d'être préposée à la garde
de nos mœurs et de nos caractères, chargée de nous repré-
senter incessamment dans sa personne notre conscience
idéale. Quel rapport, dites-moi, entre une semblable desti-
née et le plaisir ? Plus d'un homme a dû à la présence de
sa femme de ne pas faillir; plus d'une femme, après avoir
rêvé en son époux l'assemblage des vertus viriles, s'est
consmnée en se voyant attachée à un lâche, à un cadavre...
J'eus le bonheur d'avoir une mère chaste entre toutes, et,
malgré la pauvreté de son éducation de paysanne, d'un sens
hors ligne. Comme elle me voyait grandir, et déjà troublé
par les rêves de la jeunesse, elle me dit : « Ne parle jamais
d'amour aune jeune fille, même quand tu te proposerais
de l'épouser ».
Je fus longtemps à comprendre ce précepte, absolu dans
son énoncé, et qui proscrivait jusqu'à l'excuse du bon
motif. Gomment l'amour, cette chose si douce, pouvait-il
être réprouvé par la bouche d'une femme ? D'où tenait-elle
cette morale austère? Jamais, je le déclai'e, je n'ai lu ni
entendu rien de cette force. Prétendait-elle que des époux
ne dussent pas s'aimer?... Eh! non : elle avait deviné, par
un sentiment élevé du mariage, ce que l'analyse philoso-
phique nous a démontré : que l'amour doit être noyé dans
la Justice; que caresser cette passion, c'est s'amoindrir soi-
même et déjà se corrompre ; que par lui-même l'amour n'est
pas pur ; qu'une fois son office rempli par la révélation de
l'idéal et l'impulsion donnée à la conscience, nous devons
l'écarter, comme le berger, après avoir fait cailler le lait,
en retire la présure; et que toute conversation amoureuse,
même entre fiancés, même entre époux, est messéante,
destructive du respect domestique, de l'amour du travail et
de la pratique du devoir social.
(1) Madame Ackermann fut, un jour, scandalisée de voir un cru-
ciiix suspendu dans la chambre de madame Proudhon.
DOSSIER
JEAN GRAVE ET URBAIN GOHIER
Pai'is, avril 1901
Mon cher Péguy
Tu m'as demandé de mettre au point le différend
qui s'est élevé entre Jean Grave et Urbain Gohier ? Je
crois que cela est nécessaire d'abord parce que Grave
se refuse à continuer la polémique, et ensuite parce
que, si la plupart des lecteurs des Temps Xoiweaux
lisent aussi VAuroi^e, la réciproque n'est pas vraie :
il faut montrer quelque part, dans leur ensemble, les
coups échangés. Je sais que beaucoup de camarades
sont peines de voir se déchirer des hommes qui font,
sinon la même besogne, au moins des besognes paral-
lèles. J'estime qu'il n'est pas bon de laisser, sans
motifs sérieux, diminuer la valeur morale des militants,
parce que tout militant est une force, et que les idées
ne se propagent pas, ne triomphent pas d'une façon au-
tomatique. Je voudrais exposer les pièces du débat, y
ajouter ce que j'en sais et ce que j'en pense. Je crois
pouvoir le faire sans passion. En effet je connais assez
peu Gohier : quand les étudiants fêtèrent son acquittç-
ment, je parlai en leur nom à la Ligue Démocratique
des Écoles. Je ne l'ai guère approché que ce jour-là, où
il me sembla qu'il parlait mal. II écrit bien et je pense
qu'il écrit des choses excellentes, souvent, mais pas
toujours. — Je connais Grave depuis un temps plus
long. Mais, avec quelques amis, je me suis trouvé assez
souvent en désaccord avec lui sur des questions de
principes et de tactique pour être en état de parler de
lui sans partialité. J'aurai à citer de longs textes,
3i
Ludovic Marchand
tout en me bornant aux principaux. Je sais que c'est la
méthode des Cahiers. A mon avis elle est bonne.
La querelle commença à propos de réunions faites en
province par Gohier. Il y fut contredit par des anarchis-
tes qu'il traita d'agents des cléricaux. Le reprocha pou-
vait être fondé, car il est trop facile à des agents de
toutes sortes de prendre un masque anarchiste. Dans la
circonstance, il semble que Gohier s'était trompé. Il
avait eu atïaire à des anarchistes qui n'étaient pas de
son avis, et qui envoyèrent à Grave une lettre de pro-
testation. Grave l'inséra, ajouta des commentaires où
il constata que Gohier gagnait trois cents francs par
semaine. Comme il le fit ensuite remarquer lui-même,
ce n'était pas diffamatoire : c'était au moins inutile et il
est évident qu'il y avait là une petite malveillance.
La polémique continua quelque temps par des insi-
nuations dans l'Aurore et dans les Temps Xouveaux,
par des lettres échangées. Vaughan voulut arrêter la
querelle et demanda aux deux adversaires de s'expli-
quer devant lui. Voici comment Grave raconte l'entre-
vue, dans les Temps Nouveaux d\xb au ii janvier 1901 :
N'ayant aucune animosité contre Gohier, peu satisfait de
paraître faire le jeu des nationalistes en leur aidant à atta-
quer un champion qui, je ne le nie pas, leur taille de bon-
nes croupières, je répondis à Vaughan que, devant la façon
de procéder de Gohier, il m'était permis de douter de sa
sincérité, mais que je ne demandais pas mieux (jue d'arrê-
ter cette discussion. J'allais le soir même à VAiirore... Nous
exposâmes nos mutuels griefs et Vaughan conclut : Mais
certainement nous sommes d'accord, il faut arrêter cela;
nous profiterons d'une occasion pour nous rendre mutuel-
lement justice. Envoyez-nous un article, nous l'insérerons ;
ça ne sera pas la première fois du reste.
32
JEAN GRAVE ET URBAIN GOHIER
Il faut avouer que l'attitude de Vaughan paraît ici
très louable. Grave eut sans doute tort de ne pas en-
voyer l'article promis ; il expliqua qu'il ne trouva dans
l'Aurore du lendemain aucune satisfaction de la part
de Gohier. Il semble qu'il se montra pressé et j'imag-ine
d'après les paroles de Yaughan, rapportées par Grave
lui-même, que l'article de Grave aurait été le prétexte
choisi par Goliier pour lui rendre justice. Au lieu donc
d'un article, Grave envoya la lettre suivante :
Mon cher Vaughan,
Dans son article de jeudi, Gohier parle d'industriels de
l'anarchie. Voudriez-vous lui demander d'éclairer sa lan-
terne, et de nous dire qui il entend désigner par là?
Bien cordialement
Jean Grave
Cette lettre causa la rupture définitive. L'Aurore la
publia avec une réponse de Gohier que je donnerai plus
loin. Je veux en finir avant avec les torts de Grave, pour
montrer que s'ils sont incontestables, ils sont légers.
Dans les Temps Nouveaux du 5 au ii janvier, il cracha
son mépris à Vaughan et à Gohier. Dans le numéro du
2 au 8 mars, il compara Gohier à un tas d'ordures dont
on s'écarte. Ce sont là des expressions fâcheuses, mais
qui ne tirent pas à conséquence, étant donné le ton
général de la presse. Voici qui est plus répréhensible :
dans les Temps Xou^^eatix du 9 au i5 février on trouve,
sous la signature d'André Girard :
Journalistes. — Dans ses Études et Réflexions d'un Pes-
simiste, Challemel-Lacour indique au jeune écrivain cer-
tains moyens de parvenir, entre autres celui qui consiste à
louer largement les devanciers déjà célèbres. Il en oublie.
Il y a notamment le bâtard de journaliste arrivé et influent
33
LudoQÎc Marchand
— la presse aussi a ses fils d'archevêques — qui, pistonné
par papa, voit s'aplanir toutes les difficultés du début. Gé-
néralement vaniteux et insolent, ne tolérant aucune contra-
diction, il n'a pour qui lui déplaît qu'injures et violences.
Dépourvu d'idées générales, c'est d'ailleurs à ces injures et
à ces violences qu'il doit sa réputation. Le scandale et la
mauvaise foi sont très prisés dans le journalisme.
On peut trouver cette attaque bonne ou mauvaise ;
mais ce qui paraîtra déplorable à tous, c'est .le mot
bâtard. La semaine suivante Girard essaya de s'excu-
ser, disant qu'il n'avait jamais voulu reprocher à quel-
qu'un d'être im bâtard. Sa justification est faible : pour
tous ceux qui connaissent un peu le monde littéraire,
l'allusion était transparente. Au lieu de bâtard, pour-
quoi Girard n'a-t-il pas écrit tout simplement fils ? Ce
filet mafiieureux engageait d'ailleurs la responsabilité
de Grave et V Aurore ne manqua pas de le lui repro-
cher.
Somme toute je ne pense pas que c'était suffisant
pour justifier le débordement d'invectives qui échappa
à Gohier. Tout d'abord, en réponse à Grave qui lui
demandait d'éclairer sa lanterne, il répondit dans
V Aurore du premier janvier :
Au nom de l'Église catholique, c'est Léon XIII (jui prend
la parole. Au nom de l'Anarchie, c'est Jean Grave.
Voilà fixé, pour l'Histoire, un point important.
Anarchiste respectueux de la voie hiérarchique, Jean
Grave me pose une question par l'intermédiaire de mon
Directeur.
De Directeur à Directeur...
— Qu'est-ce que j'entends par les industriels de l'Anar-
chie ?
— Les mots l'indiquent. J'entends ceux qui font de l'anar-
chie une industrie, une lucrative industrie, et qui ont quitté
34
JEAN GRAVE ET URBAIN GOHIER
le petit métier dont ils vivaient très mal, pour vivre très
bien de la propagande anarchiste.
— Et qui est-ce que je désigne ?
— Ma phrase répondait. J'ai écrit : « Les industriels de
l'anarchie sacrifient quelque chose aux apparences, et font
du moins semblant d'habiter de sordides mansardes, tout
en vivant très confortablement ailleurs. »
Jean Grave, qui connaît mieux que moi le personnel de
sa Congrégation, peut donner les noms lui-même.
Je ne suis pas mécontent de cette petite querelle avec les
Autorités anarchistes. Les gens malintentionnés m'ont
quelquefois représenté comme un anarchiste. On voit bien
que je n'en suis pas un, puisque j'ai contre moi les person-
nes qui décernent le diplc)me.
U. G.
Il n'y a encore là que des insinuations, de petites
méchancetés, rien d'irréparable. Je remarque simple-
ment qu'il était assez naturel de la part de Grave de
s'adresser à Vaughan et non à Gohier, puisque Vau-
ghan était un arbitre accepté ; il était bien inutile à ce
propos d'accuser Grave de respecter la hiérarchie. — Je
n'aurais même pas relevé la boutade si Gohier ne l'avait
reproduite et amplifiée par la suite. — Pendant près de
deux mois nous continuâmes à trouver de temps en temps
dans V Aurore des lilcts agressifs contre Jean Grave,
qui ne répondait pas et ne donna de nouveau prétexte à
la guerre qu'en laissant passer l'attaque de Girard. Le
25 février, V Aurore publia, en première place, un grand
article de Gohier qu'il est nécessaire de reproduire in
extenso :
CABOT D'ANARCHIE
Pendant deux années de bataille, depuis la première réu-
nion dreyfusarde jusqu'à la grande journée de Longcliamp,
nous avons eu des compagnons anarchistes dans le camp
35
Ludovic Marchand
de la vérité. C'est eux qui ont supporté le premier choc
des bandes nationalistes, quand les masses socialistes de-
meuraient encore incertaines. A Chalon, ces jours derniers,
les compagnons anarchistes offraient, avec une sombre
énergie, leurs poitrines aux baïonnettes de la Défense
républicaine. Cinq anarchistes ont été empoignés dans
leur domicile, au saut du lit, par les estafiers du ministère
^yaldeck-Millerand.
Ces hommes sont des braves, qui paient toujours de leur
liersonne.
Il y en a d'autres qui prennent le nom d'anarchistes et
qui s'en font des rentes : les cabotins, les industriels de
l'anarchie.
Ceux-là sont des ratés, qui recuisent dans un bouge leur
envie et leur fiel- On ne les a jamais vus au grand jour,
pas plus que dans une assemblée populaire. Dans la période
critique, pendant que les vrais anarchistes jouaient des
poings autour de nos amis, les farceurs anarchistes nous
tiraient dans le dos. Tour à tour, tous les défenseurs de la
justice ont essuyé les outrages de ces individus, qvd jamais
n'ont attaqué un faussaire d'État-Major, un forban de
finance, un coquin de sacristie.
Cest drôle? Xon : c'est clair.
Xos amis sont patients. Moi, pas. J'ai déjà expliqué que
l'état-major de la rue Mouffetard et le pape de la Montagne
Sainte-Geneviève ne m'effraient pas plus que l'état-major
de la rue Saint-Dominique ou le pape du Vatican. Voyez-
vous que j'aie chassé Boisdefifre du ministère et bravé la
Société de Jésus pour subir les... sévérités de M.Jean Grave,
ci-devant savetier, « tombé » journaliste ?
Ce publiciste éminent nous reproche de manquer d'ar^-
ments. >'ous devons en avoir, puisqu'il les prend et fabrique
son «canard» à coups de ciseaux dans notre journal. En
voici quelques autres qu'il ne nous empruntera sûrement
pas. Il emploie le mot de «journaliste» comme une injure;
il est directeur et rédacteur de journal, marchand de papier,
patenté, notable commerçant. Xous pulilions nos idées ; il
publie celles des autres.
Nous avons une collection de ses autographes : ils
36
JEAN GRAVE ET URBAIN GOHIER '
abondent en termes orduriers, mais sont dépourvus de
syntaxe et d'orthographe. Rien de plus naturel chez un
ouvrier ; rien de plus grotesque chez un auteur, un littéra-
teur, un intellectuel! Or, celui-ci publie des volumes qu'il
signe seul. Il est matériellement incapable de les écrire
seul. Qui les lui fournit? un compagnon jDauvre qu'il
exploite? ou la police ? en tous cas, il est un faussaire.
Des hommes de lettres et des rapins mystificateurs l'ont
pris à son échoppe et l'ont bombardé «Pensée, Cerveau,
Génie » pour étonner le bourgeois. L'autre, roublard, y a fait
sa pelote. 11 escroque aux écrivains de la copie gratuite, et
la vend. Bon métier. Le Pontife anarchiste est luisant, gras ;
il crève dans sa peau, comme un social-Lucullus ; il passe
l'hiver à Nice, comme les boïards; il se rafraîchit l'été sur
les lacs d'Ecosse, comme les mylords; il fait l'ornement du
Tout-Paris des Premières.
Le sang des dupes qu'il a poussées au meurtre, au bagne,
à la guillotine, lui profite. Il fait la leçon, de loin, aux
pauvres diables qui se battent. Il traite crûment de
«bâtards» les jeunes artistes dont le maire et le curé n'ont
pas béni l'état civil. Sur la hiérarchie des rédactions comme
sur la constitution de la famille, il est intraitable. Il figure,
d'ailleurs, dans l'annuaire d'une Association scientifique (?)
à côté de S. M. très catholique le roi d'Espagne, Alphonse XIII.
Il a dû moucharder quelqu'un à Montjuich.
Latude ou Silvio Pellico ne parlaient pas plus volontiers
de « leurs prisons » que M. Jean Grave, incarcéré comme
gérant responsable pour l'article d'un anarchiste sérieux.
Notre camarade Perrenx, condamné avec Zola pour J'ac-
cuse, ne se prend tout de môme pas pour Elisée Reclus.
M. Jean Grave a cru ou fait croire que c'était arrivé. Il
entra en prison ouvrier cordonnier, ce qui est très hono-
rable; il en sortit Pape, ce qui est très ridicule.
Il écrivait l'autre jour dans sa feuille :
Le sacrifice, le dévouement, les services rendus, laissons cela aux
candidats et aux politiciens qui savent si bien en jouer, et nous ont
dégoûtés pour toujours des individus qui se sacrifient.
Protégeons-nous de ceux qui se sacrifient pour nous autant que de
nos ennemis.
37
m
Ludovic Marchand
Quil soit prince, balayeur, évêqne, général ou tondeur
de chiens, Ihoiume qui j^ense ainsi ne peut être qu'une
créatiu'e méchante et vile.
J'ajouterai deux faits.
En février 1894. M. Jean Grave figurait parmi les accusés
du procès des Trente. Dans une affaire politique, on ne
confie jamais sa cause quà un ami politiciue. M. Jean Grave
eut pour défenseur M. de Saint-Auban, avocat de la Libre
Parole, rédacteur à l'Echo de Paris, clérico-nationaliste
efiréné. La conclusion me parait limpide. On laurait tirée
pour moi si, dans le procès de l'Armée contre la Nation,
j'avais demandé le secours de M. Joseph Ménard ou de
M. Aufifray.
Depuis que je lutte sans relâche et sans merci contre les
prétoriens et contre les jésuites, je n'ai pas été insulté dans
un seul journal ouvertement réactionnaire, y compris la
feuille de M. de Piochefort, comme je Tai été par le client de
M. de Saint-Auban. Je le répète : conclusion limpide.
Le jour du Grand Prix de 1898, tous les républicains de
Paris étaient sur le terrain de Longchamp. Radicaux, so-
cialistes, libertaires, avaient voulu faire face aux coupe-
jarrets de la réaction. Le ministre Dupuy, les généraux, les
troupes municipales, la police, les hordes cléricales, l'aristo-
cratie des grands bars, devaient achever l'attentat d'Auteuil.
On attendait une bataille. Nous vîmes des compagnons
anarchistes se mettre au pain sec pour huit jours, et payer
vingt francs l'entrée au pesage, pour se trouver au plus
chaud de la mêlée, pour avoir affaire aux ennemis les plus
huppés.
Dès le matin, M. Jean Grave avait filé dans les bois de
Meudon, malgré les remontrances des autres. L'industriel
qui fait métier d'aiguiser les couteaux et de charger les
bombes, d'exploiter l'exaspération des opprimés et l'effroi
des oppresseurs, avait la /rousse. Il se sauvait. Il tenait à
établir son alibi pour la f)olice. Le soir, suant de peur, il
rentra dans Paris, pour savoir si les hommes qu'il vilipende
avaient sauvé sa liberté et son commerce.
Voilà le Pape anarchiste, le Rochefort de la dynamite.
C'est ça qui fait peur aux bourgeois !
38
JEAN GRAVE ET URBAIN GOHIER
Drôle de temps tout de même, où l'on appelle socialistes
les gens qui fusillent les grévistes, qui envoient des armées
à la croisade, qui vendent des Légions d'honneur, qui ban-
quettent avec Schneider et s'agenouillent au saint sacrifice
de la messe ; où Ton appelle anarchistes les chambellans
du roi d'Espagne, clients de la Société de Jésus et de la
Patrie française, chasseurs de grouses en Ecosse, habitués
de la Côte d'Azur et pique-assiettes des châtelains!
Comme il serait beau, le socialisme, sans les repus et les
exploiteurs !
Comme elle serait séduisante, l'anarchie, sans les saltim-
banques et les ventrus !
Urbain Gohier
Tel est l'acte d'accusation. Les abonnés des Cahiers,
qui ont lu le Danton de Romain Rolland, y retrouveront
le système de Fouquier-Tinville. Je veux reprendre et
examiner tous les griefs. Je constate d'abord que la
flatterie initiale à l'adresse des anarchistes dreyfusards,
qui tend à isoler Grave et son État-Major, porte entière-
ment à faux : Grave a été un dreyfusard de la première
heure, et, si je ne connais pas tous les membres de son
État-Major, je sais que plusieurs d'entre eux suppor-
tèrent le premier choc des bandes nationalistes; Gohier
le sait aussi. Et qu'est-ce donc que cet État-Major, cette
Congrégation que les insinuations de Gohier citées
plus haut semblent vouloir atteindre ? Je n'en connais
pas tous les membres; mais il en est un que je connais
bien, et je jure à Gohier que celui-là ne fait pas sem-
blant d'habiter dans une mansarde; n'a pas quitté un
petit métier dont il vivait très mal pour vivre très bien
de la propagande anarchiste : il gagnait de meilleurs
mois comme ouvrier mécanicien qu'il n'en a comme
secrétaire des Temps Nouveaux.
39 •
Ludovic Marchand
Je ne peux pas répondre à ceci : que les farceurs
anarchistes ont tiré dans le dos des défenseurs de la
vérité; ni à ceci : que Grave serait un client de la
Société de Jésus et de la Patrie française. Je n'ai pas
pu, en effet, découvrir un texte des Temps Nouveaux
qui donnât prise, même de loin, à ces accusations.
J'avoue que Grave est plutôt gras. Cela peut arriver
à bien des gens et je conseille à Gohier de prendre
garde au développement de son ventre. Qu'il ne répète
pas non plus trop souvent de Grave qu'il est im pape :
on a dit la même chose de Guesde et j'ai entendu im
admirateur de Goliier comparer Guesde au Bouddha qui
se contemple le nombril.
Gohier a eu raison, d'ailleurs, de relever l'épithète de
bâtard échappée aux Temps Xonveaux: j"ai déjà dit
là-dessus mon sentiment. Je n'approuve pas non plus
ces paroles : Protégeons-nous de ceux qui se sacrijîent
pour nous autant que de nos ennemis. Je ne parviens
pom'tant pas à démêler ce qu'elles décèlent de méchant
et de vil dans une àme. — Pourquoi encore traiter
Grave de faussaire ? Parce qu'il ne met pas l'ortho-
graphe? Cela je n'en sais rien, n'ayant jamais \u \me
ligne manuscrite de Grave, et cela m'est égal, parce que
j'ai peu de considération pour l'orthographe : on la met
conmie on met une cravate, par habitude. Je crois bien,
tout de même, que Grave a écrit sans le secours de
personne la Société mourante et l'Anarchie.
Vraiment il est temps de passer à des griefs plus
sérieux. Ajall^ert m'a devancé pour une réponse ; car je
savais, et beaucoup de camarades savaient que Grave
n'avait choisi M^ de Saint- Auban comme avocat dans le
Procès des Trente que sur la recommandation d'Ajal-
4o
JEAN GRAVE ET URBAIN GOHIER
bert, avocat ordinaire de la Révolte. Gohier a dû en
convenir dans V Aurore du 4 mars. Je veux lui faire
noter encore qu'Emile Henry fut défendu, très mal il est
vrai, par M^ Hornbostel. Ce qui tend à démontrer que
dans les occasions vraiment difficiles on ne trouve pas
des avocats comme on veut.
Gohier se trompe encore quand il parle des prisons
de Jean Grave. Je ne sache pas que Grave ait entretenu
le public très souvent de sa détention à Clairvaux. Quand
il en sortit, par T avant-dernière amnistie politique, il
ne laissa pas organiser de manifestations pour fêter son
retom^: il savait peut-être que beaucoup d'amis actuels
de Gohier, beaucoup de socialistes, n'auraient pu y
prendre part, fatigués qu'ils étaient d'avoir acclamé la
veille cet autre grand proscrit, le marquis de Rochefort.
Ce n'était d'ailleurs pas comme gérant de la Révolte
que Grave avait été emprisonné, mais bien pour la
composition et la publication du livre la Société mou-
rante et V Anarchie.
Grave se serait depuis payé de ces prisons en se
construisant une existence du dernier bourgeois ; il pas-
serait l'été en Ecosse, l'hiver à Nice, il serait à Paris un
habitué des premières. Que Grave aime le théâtre, c'est
son affaire, et ce goût lui est commun avec beaucoup de
Parisiens. Gohier n'a-t-il pas fait du théâtre? On ad-
mettra que Grave ait des cartes de presse pour les
représentations qui l'intéressent. Mais il est inexact
qu'il aille chasser la grouse en Ecosse. Où va-t-il en été?
Et, où il va, que fait-il? — cela ne me regarde pas, cela
ne regarde pas Gohier, cela ne regarde personne. L'hiver,
il est vrai que Grave se rend quelquefois à Nice, ou au
moins dans les environs. Ce n'est pas un privilège à son
4i
Ludovic Maj'chand
seul usage ; d'autres compagnons ont pu profiter de la
même hospitalité, sans toutefois que la jouissance de
la villa incriminée soit un commencement de commu-
nisme ; la personne qui en est propriétaire la réserve à
ses seuls amis. Il est vrai encore que pour atteindre la
Côte d'Azur Grave a obtenu des passes, et des passes
en première classe. Mais Gohier doit savoir que pour
obtenir ces faveurs il n'est pas besoin de déployer un
très grand génie d'intrigue et que, sur tous les réseaux,
les voitm^es de première classe sont réservées pour
ainsi dire aux voyageurs qui ne paient pas. Bref je crois
bien que Grave s'est figuré qu'un anarchiste avait le
droit de voyager, qu'il avait même le droit d'aller rendre
visite à des camarades. Gohier, lui, se figure parfois
que les socialistes doivent être des naturiens, des âmes
simples avec des goûts simples, exempts d'appétence
pour les raffinements de la vie. S'il pense ainsi c'est
peut-être bien la faute à Rousseau. Mais beaucoup de
socialistes prétendent profiter de tous les progrès, rester
des civilisés : c'est assurément la faute à Voltaire.
Grave est encore accusé de figurer sur l'annuaire
d'une association scientifique à côté de S. M. très
catholique le roi d'Espagne, Alphonse XIII. Je ne sais
pas de quelle association il s'agit. Mais d'abord j'ai
peur que cette remarque de Gohier ne soit encore
l'effet de sa venue récente aux partis de gauche — et
ceci n'est pas un reproche. S'il faisait depuis longtemps
de la propagande républicaine, il se serait trouvé sou-
vent, malgré lui, parfois sans le savoir, incorporé dans
une foule de comités, de ligues, de sociétés, d'associa-
tions, d'unions, de fédérations. Gela n'^ pas toujours
grande conséquence. Gohier est-il bien sûr même que
42
JEAN GRAVE ET URBAIN GOHIER
ce pauvre gamin de roi se doute qu'il est l'associé de
Jean Grave ? Et quand cela serait, qu'est-ce que cela
prouverait ? Gohier refuserait-il d'entrer dans une
société faite pour combattre la peste ou la tuberculose
si, par hasard, le Sultan rouge en faisait partie? En tout
cas une circonstance pareille est insuffisante pom* faire
ou laisser dire que Grave a dû moucharder quelqu'un à
Montjuich. On ne prononce pas de ces paroles sans avoir
en main des preuves irréfutables.
Je ne vois pfes davantage que Grave puisse être rendu
responsable de la mort des guillotinés. Je n'ai pas lu
tout ce qu'il a écrit; mais dans ce que j'en ai lu, je ne
me rappelle pas avoir trouvé une provocation précise
au meurtre. Grave a pu se prononcer autrefois en faveur
de la propagande par le fait, des moyens violemment
révolutionnaires. Mais Gohier, moins que personne,
peut le lui reprocher. Tous les jours, en effet, il nous
prêche la constitution d'une armée révolutionnaire avec
des fusils, avec des champs de tir pour l'exercice.
Pense-t-il sérieusement qu'une telle armée ne ferait
qu'une œuvre de défense ? A moins qu'on n'aille pré-
tendre qu'il y a des armes nobles, qui sont les fusils, et
des armes viles, qui sont les bombes. N'ayons pas de
ces hypocrisies : le fusil et la bombe sont deux instru-
ments faits pour tuer. N'en abusons pas.
N'accusons pas non plus aussi facilement le voisin de
lâcheté. Grave n'était pas à la journée de Longchamp.
c'est vrai. Je ne crois pas qu'on en puisse conclure,
comme l'a fait Gohier dans V Aurore du 8 mars, qu'il ne
se trouverait pas là dans toute autre occasion où il fau-
drait payer de sa personne. Je soutiens d'abord qu'il
n'y a pas un militant, dans un parti quelconque, qui ne
43
Ludovic Marchand
se soit trompé, au moins une fois, sur l'importance pro-
bable d'une manifestation, qui n'ait cru pouvoir sacrifler
la manifestation à une affaire personnelle. J'affu^me
ensuite que dans d'autres occasions Grave a fait tout son
devoir ; je crois qu'il est prêt à le faire encore. Et je
veux, pour qu'on partage ma croyance, conter une his-
toire que Gohier connaît très bien, mais que le public
ne connaît pas encore. L'occasion fut plus critique qu'à
la journée de Longchamp, plus dangereuse que l'équi-
pée de Déroulède à Reuilly : l'armée était en efTet à ce
moment sous les ordres du général Chanoine, qui tra-
hissait la République, et en qui les Républicains avaient
confiance encore. C'était un jeudi d'octobre 1898; dans
la journée on avait percpiisitionné au syndicat des che-
mins de fer, qui préparait la grève. Nous apprîmes dans
la soii'ée, avant le gouvernement, que le coup d'État
était décidé entre le Père du Lac et le général de Bois-
defifre pour le surlendemain samedi. Il s'agissait de re
nouveler les journées de juin 48. Immédiatement un cer-
tain nombre d'hommes résolus se trouvèrent presque
instinctivement réunis dans le quartier des journaux,
prêts à organiser la lutte. De V Aurore on envoya vers
M. Brisson deux personnages importants; M. Brisson
prit des mesures et le complot n'eut même pas un com-
mencement d'exécution. Mais il subsiste ceci, que, sans
tergiverser, un certain nombre de camarades se trou-
vèrent prêts à assumer toutes les responsabilités : Grave
était là.
Grave pouvait répondre lui-même à Gohier; il ne l'a
pas voulu. Deux jours avant le grand article de Gohier,
Charles Albert, dans les Temps Nouveaux, commençait
mi article de portée générale par une citation de M. Louis
JEAN GRAVE ET URBAIN GOHIER
Havet à propos de l'affaire Vera Gelo : Il m'est égal
qu'il paraisse des calomnies dans l'Intransigeant ou
dans la Libre Parole. Je ne me résigne pas à trouver
autre chose que la vérité dans le journal où Zola a
dénoncé des crimes et où moi aussi, grâce à vous, j'ai
pu attaquer de vrais coupables. — Après l'article de
Gohier, Grave déclara que ceux qui le connaissaient
savaient à quoi s'en tenir, que l'opiuion de ceux qui
pouvaient croire Gohier siu" parole lui semblait négli-
geable.
Gohier cependant ne s'arrêta pas. Le 4 mars parurent
dans r Aurore les lignes suivantes :
MYSTÈRE ÉCLAIRCI
Tout finit par se découvrir. On sait que les grands
événements de l'Histoire ont toujours été provoqués par
de petites causes.
Nous nous étions demandé avec angoisse pour quels
motifs le Pape anarchiste de la rue Mouffetard nous acca-
blait de ses foudres, après tous les bons offices que nous
avons rendus aux compagnons.
Pourquoi ce prudent bonhomme, qui s'abstient de toutes
« personnalités » quand il s'agit de financiers, de généraux
ou de moines, se décliainait-il tout à coup sans retenue
contre nos modestes personnes?
Pourquoi ce flux soudain de menaces boufi'onnes et d'in-
jures ordurières?
Pourquoi ce tiers-point et ces os de mouton brandis sur
nos tètes?
Le distingué publiciste vient de s'expliquer.
II a proposé sa collal)oration, naguère, à l'Aurore, et
l'Aurore n'en a pas voulu I
Quand notre principal rédacteur nous a quittés, M. Jean
Grave s'est ofi'ert. V Aurore a répondu: «Zut! » On se
tordait.
45 ni.
LudoQÎc Marchand
De là cette haine redoutable.
On pourra s'arranger. A la reprise des affaires, nous
fonderons un Moniteur des Cuirs. Nous réservons à notre
briUant confrère la rubrique Ressemelag-es. Nous prendrons
un correcteur en plus.
S'il sétait installé à VAuroi^e, le gras intellectuel de la
rue Mouffetard eût fait un mauvais marché. Son ventre
aurait fondu. Et, pour ses voyages à Nice, il n'aurait pas
eu de permis de circulation gratuits sur les rapides : nous
ne faisons pas chanter le boui^geois.
Comme la Société de Jésus, les Grandes Compagnies
s'intéressent à la propagande du farouche dynamiteur,
associé de S. M. le jeune roi d'Espagne : mais elles ne
s'intéressent pas à la nôtre.
U. G.
P. -S. — Tous les renseignements que j'ai publiés dans
mon article de dimanche sont littéralement exacts.
Sur un point, Jean AjaDjert me communique un détaU
que l'équité m'oblige à noter. C'est Jean Ajalbert lui-même,
naguère avocat de la Révolte, qui indiqua M. de Saint-Auban
comme défenseur à l'accusé du Procès des Trente. Le fait
subsiste donc, mais avec une justification.
U. G.
Je ne parviens pas à exprimer à quel point la lecture
de ces lignes me fut pénible, presque douloureuse. Que
la Rédaction de V Aurore ne trouve pas l'écriture de
Jean Grave assez artiste pour l'offrir à se^ lecteurs, soit.
Que Gohier tienne à constater qu'on ne remplace pas
Clemenceau, mieux encore. Mais ce que je ne puis pas
comprendre, c'est qu'on prenne prétexte de l'ancienne
profession manuelle d'un homme pour se moquer de lui
quand il essaye de publier ce qu'il pense. Est-ce que
le droit d'écrire serait un apanage ? Ce qui me choque
surtout c'est ce persiflage féroce et meurtrier. Gohier a
46
JEAN GRAVE ET URBAIN GOHIER
dépassé là les bornes, si large que l'on conçoive le
champ de la polémique. Si Grave a eu les premiers
torts, — et je n'ai pas hésité à le montrer, — ces torts
furent légers en eux-mêmes, effacés presque par ceux
que Gohier s'est attribués, de propos délibéré. Devant
ce débordement je me suis d'abord demandé si les
deux adversaires ne nous cachaient pas quelque
chose, s'ils n'avaient pas entre eux quelque motif
d'inimitié profonde, et je me disais : Si ce sont des
fautes envers la cause que nous défendons tous, qu'ils
parlent clairement; si ce sont des querelles particu-
lières, qu'ils nous laissent en paix. — Puis, à la lec-
ture d'ensemble des documents, j'ai compris qu'il
n'y avait dans tout cela chez Gohier qu'une exas-
pération de polémiste, une autoexcitation à frapper de
plus en plus fort.
Jamais je ne pourrai admettre que ce soit là du jour-
nalisme, que ce soit du moins du journalisme à l'usage
des lecteurs de V Aurore. Je crois que Gohier se trompe
sur le caractère de la clientèle du journal où il écrit.
Dans r Intransigeant, dans la Libre Parole, dans le
Petit Journal même, plus jésuite et h\-pocrite que tous
les autres, on peut mener pareille campagne. Ce qui
fait le plus d'impression sur les lecteurs de M. de
Rochefort, ce ne sont pas les accusations importantes,
ce sont les accusations de ridicule, celles qui signalent
à la foule les imperfections physiques, les défauts de
manières, les maladresses. Ce sont aussi les accusa-
tions démagogiques. Or nous avions cru que le grand
service rendu par l'agitation des années dernières avait
été de débarrasser le socialisme de tous les éléments
démagogiques qui l'avaient encombré jusque-là. Ces
47
Ludopic Marchand
éléments d'inconscience et de brutalité sont allés se
jeter dans l'autisémitisme et le nationalisme : c'est
normal, c'est un bien pour notre cause. Mais qu'on
n'aille pas gâter la tenue morale de ceux qui ont
soutenu le bon combat ! Malgré tout, nous nous sommes
habitués à considérer V Aurore coimue un journal de
grande allure, d'opinions sincères; nous croyons que
tous ses lecteurs lui demeurent attachés en raison de la
beauté primitive de la lutte et du grand caractère que
montrèrent ses rédacteurs, permanents ou occasionnels.
Le passé de V Aurore doit nous garantir que nous ne
sommes pas dupes d'une illusion.
Ludovic Marchand
Ludovic Marchand est du groupe des Etudiants Socia-
listes Révolutionnaires Internationalistes. Nous avons
en dépôt à la librairie des cahiers les brochures de ce
groupe et celles des Temps nouveaux.
Sous avons constitué nous-mêmes un premier dossier
pour la Coopération des idées. Xon seulement nous ne
voulons pas entrer aujourd'hui dans le débat de Vaffaire
Denis, mais nous n'avons pas voulu constituer encore le
dossier de cette affaire. Ce que nous présentons ci-après
est un dossier [jour servir à Vhistoire intérieure de la
Coopération des idées. Nous n'avons mis dans ce dossier
que les documents qui marquent pour la Coopération
des idées le commencement et la fin de cette année
ouvrière.
DOSSIER
LE PALAIS DU PEUPLE
La Coopération des idées du samedi - juillet 1900
publiait cet article de M. Gabriel Séailles :
LE PALAIS DU PEUPLE
Deherme poursuit son œuvre : les résistances et les
obstacles, loin de l'arrêter, lui font plus vivement sentir
la nécessité de faire ce qui doit être fait. Le mal n'est
une raison de désespérer que pour les faibles et les
impuissants, il exalte la volonté des forts. Je me gar-
derai d'opposer à l'homme d'action les conseils d'une
sagesse timide, hésitante : il faut sans doute qu'il
tienne compte des circonstances, qu'il prévoie les diffi-
cultés, mais il est seul à savoir ce qu'il peut mettre d'in-
telligence, d'énergie, de courage au service de son
œuvre.
La Coopération des Idées était une bien petite chose,
alors que nous l'inaugurions dans notre petite salle de
la rue Paul-Bert ; non seulement elle a grandi, mais elle
a été féconde. Les Universités populaires de toutes
parts surgissent, se fondent, s'organisent : leur avenir
sera ce cpie nous voudrons le faire. Mais déjà elles nous
ont appris plus d'une chose qu'il ne faut point oublier.
Elles ont rapproché les travailleurs intellectuels et les
travailleurs manuels, elles leur ont montré qu'ils étaient
faits pour s'entendre, cpi'aucun intérêt ne les sépare,
49
Gabriel Séailles
qu'un commun amour de la justice et de la vérité les
rapproche. Elles ont prouvé que l'élite ouvrière, dans ses
revendications légitimes, poursuit autre chose que des
appétits à satisfaire, qu elle demande avant tout ce à
quoi nul n'a le droit de renoncer, la possibilité d'être une
personne, de \i\ve une vie humaine. Surtout elles oppo-
sent à l'inertie, à l'attente passive du bien cette vérité
que l'homme peut quelque chose par lui-même, qu'il
lui appartient de faire sa besogne. Nous comptons sur
l'évolution nécessaire des sociétés, sur la fatalité des
lois économiques, nous faisons sortir des faits les
résultats qui répondent à nos désirs et à nos espé-
rances, mais il y a un élément dont nous ne tenons pas
compte et qui brouille tout : notre veulerie, notre servi-
lité, notre impuissance. Qui dit esclave dit maître. Si
nous nous donnions les vertus de l'homme libre, nul ne
pourrait nous asservir.
Mais si l'Université populaire se réduit, se restreint
elle-même; si elle prend ce qui n'est qu'un de ses
moyens, les cours, les conférences, pour sa fin unique ;
si de proche en proche elle en ^'ient à n'être qu'une
rencontre de gens qui viennent écouter ou parler, il est à
craindre qu elle ne tienne pas ses promesses. La pre-
mière curiosité satisfaite, l'ouvrier se lassera, car la
journée de travail est rude et longue. L'Université po-
pulaire n'appellera, ne retiendra ^ou^Tier que si elle se
rattache à ses intérêts réels, à sa \ie économique. Elle
se développera, elle prospérera d'autant plus sûrement
qu'elle sera fondée par des travailleurs, qu'elle se reliera
à. une coopérative, qu'elle fera la preuve de son utilité
par les œuvres connexes qu'elle aura rendues possibles,
qu'elle symbolisera ainsi l'accord fécond des esprits et
LE PALAIS DU PEUPLE
des volontés. La coopération des idées n'a de sens que
par la convergence des efforts.
Qu'on ne se trompe pas sur ma pensée ; je ne veux
pas dire que l'homme ne peut avoir d'autre mobile que
son intérêt ; je suis convaincu quaux bas instincts de
la bête on n'oppose \'ictorieusement que les passions
supérieures, la générosité, le sentiment de la dignité
personnelle, la joie de collaborer à une œu\Te collec-
tive, impersonnelle, en travaillant pour tous. Et c'est
précisément pour cela que l'Université populaire n'a
chance de vivre, que si le peuple saisit son rapport à
l'idéal, qui d'abord, et à juste titre, le passionne :
l'émancipation du prolétariat.
Esclaves des vieux dogmes, alors même que nous les
reniions, nous avons cru que le progrès était nécessaire,
qu'il se réalisait par la force des choses ; nous avons
déguisé la providence sous un nom nouveau, nous
l'avons appelée l'évolution, et nous nous sommes sentis
rassurés pour nous être donné un Dieu tout neuf et qui
n'avait point encore servi. Nous avions bien pris nos
précautions : ce Dieu-là ne pouvait nous trahir, car il
n'avait ni intelligence, ni volonté ; il était la loi des phé-
nomènes, il agissait à la façon de la pesanteur, il était
garanti par la science qui ne trompe pas. Nous avons
attendu, puisque nous n'avions rien de plus, rien de
mieux à faire. Mais les choses se sont obstinées à ne pas
faire notre besogne. Aujoiu'd'hui, quand nous voulons
mesurer le chemin parcouru, nous nous demandons si
nos agitations n'ont pas été vaines, si elles ne nous ont
pas ramenés en arrière. Les vérités que nous croyions
acquises sont' contestées ; les vieilles superstitions
renaissent, les haines nationales se réveillent, les pas-
Si
Gabriel Séailles
sions religieuses s'exaspèrent, le fanatisme, combiné
avec l'incrédulité, avec 'les soucis d'un égoïsme
envieux, ajoute à sa laideur sans rien perdre de sa vio-
lence. Beaucoup, qui avaient compté sur le nouveau
Dieu, comme les fétichistes, se retournent contre lui, le
menacent, l'insultent, veulent le briser ; ils sont pris
d'une sorte d'appétit de servitude ; ils aspirent au césa-
risme des peuples déchus, qui, incapables de loyalisme
comme de liberté, acclament les maîtres d'un jour, en
qui se ramasse toute la bassesse des âmes. Cependant
les cabarets se multiplient ; encore un peu, l'alcoolisme,
effet et cause, ne laissera qu'un peuple de fous, un
peuple incohérent, lâche, à brusques sursauts, avec les
brèves fureurs et les longs sommeils de l'ivrogne.
Puisque le bien ne se fait pas tout seul, puisqu'à l'at-
tendre passivement, on ne recueille que les maux
anciens, toujours prêts à renaître dans l'individu et la
société, les meilleurs, les plus braves s'inquiètent; ils
s'interrogent, ils se demandent si le principe du progrès
ne serait pas dans l'énergie des hommes. Les lois des
choses ne collaborent à nos desseins que si nous les y
contraignons ; à nous il appartient d'humaniser la terre
et le milieu social. L'Université populaire fait appel aux
intelligents, aux vaillants, à tous ceux qui comptent
d'abord sur eux-mêmes : — à ceux qui prophétisent l'ave-
nir et ne savent que dire : attendez, elle répond : com-
mençons. Elle ne prêche pas la guerre des classes, elle
n'imagine pas que le bien sorte du mal, l'amour de la
haine, la justice de la violence : elle croit à la patience,
à l'intelligence, au courage ; elle sait que toute société
ressemble aux hommes qui la composent, et elle le dit ;
elle prêche la lutte qui ne finira pas, qu'il faudra tou-
52
LE P-VLAIS DU PEUPLE
jours reprendre, parce quelle est la vie elle-même, la
lutte contre le mal sous toutes ses formes. Elle doit
donner au prolétariat la conscience qu'il peut quelque
chose pour lui-même. Sans direction commime, ses
forces se perdent, se dispersent, se contrarient; com-
posées en une même résultante par l'association, elles
deviendraient irrésistibles. Mais l'association ne se
maintient que par la vertu de ses membres : la tempé-
rance et le courage des individus sont les conditions de
la justice sociale. Que les travailleurs s'unissent, qu'ils
fondent des œuvres positives, qu'ils fassent l'ap-
prentissage de la coopération, qu'ils créent la pro-
priété collective. Par l'action ils ne prendront pas
seulement conscience de leurs forces, ils feront l'éduca-
tion de leur volonté, ils se donneront les vertus sans
lesquelles il n'y a que désordre ou t^Tannie, le respect
du droit, la discipline, la soumission à la loi consentie,
à la raison impersonnelle, qui, en nous comme dans la
société, est la liberté véritable. Les socialistes qui
rêvent autre chose qu'un Paraguay laïque, dont ils
seraient les dictateurs et les jésuites, doivent accueillir
comme des auxiliaires, volontaires ou involontaires,
tous ceux qui veulent par des œuvres réelles sortir des
programmes tout théoriques et commencer la société
nouvelle. L'histoire nous montre que les révolutions
durables se sont faites le plus souvent à l'intérieur des
sociétés par des organes dont nul d'abord n'eût soup-
çonné la puissance.
Le Palais du Peuple répond à cette volonté d'agir,
à cette résolution de commencer. Centre des œuvres
populaires, il faut que tout à la fois il facilite l'unité
d'action et que déjà il en soit comme la représentation
53
Gahî'iel Séailles
symbolique. S'il s'élève uniquement par la générosité
de donateurs plus ou moins sceptiques, plus ou moins
désintéressés, curieux de cette tentative nouvelle, s'y
prêtant avec le secret espoir d'un échec qui justifiera
leurs privilèges, je doute quïl réponde à nos espérances.
Le Palais du Peuple doit être l'œuvre du peuple, sa pro-
priété collective ; il doit être la preuve que l'union est
une force, qu'elle permet de grandes choses ; il faut qu'il
s'édilie par le concours des ouvriers, des syndicats, des
coopératives, de tous ceux aux besoins desquels il est
nécessaire qu'U réponde. Il ne se dressera fort et dura-
ble que s'il entre dans ses assises beaucoup de foi,
beaucoup de volonté, beaucoup d'amour.
Des gens intéressés prédisent qu'avec la démocratie
l'art va disparaître, ils pleurent l'exil prochain de la
beauté qu'ils se croient seuls à retenir encore parmi
nous. Rassurons-nous. L'art s'abaisse quand il ne sert
plus qu'à ralfiner les plaisirs d'une aristocratie blasée,
il s'élève toutes les fois qu'il exprime l'idéal collectif
d'un peuple. Les maisons des citoyens d'Athènes étaient
très modestes, alors que le Parthénon debout sur
l'Acropole, avec la beauté de la loi dans ses claires
proportions, déroulait ses processions de marbre à
l'honneur de la cité et de ses dieux. Les cathédrales
gothiques de leurs nefs hautes, de leurs tours et de leurs
clochers dominaient les ruelles tortueuses et sales où
s'entassait la multitude des hommes : des bruits confus
de la Aille elles montaient, comme le chant d'espé-
rance où s'accordaient les âmes. Les Palais du Peuple
pourront inspirer aux artistes des formes nouvelles
de la beauté, s'ils sont autre chose que des magasins
et des bazars, s'ils répondent à un idéal nouveau, et
54
LE PALAIS DU PEUPLE
s'ils le manifestent : la volonté de réaliser la justice
ici-bas.
Mais n'allons pas imaginer que cela sera parce que
cela doit être en vertu des lois de la sacro-sainte évolu-
tion. Il est d'autres possibles. Des esclaves ne fonderont
pas la société libre. De la laideur des âmes jamais ne
sortira la beauté. On peut détruire beaucoup de choses
en un jour ; rien ne se fonde qu'avec le temps, par la
sagesse et la continuité de l'effort. Le peuple est le nom-
bre, c'est vrai, mais il est un nombre \-ivant qui doit
s'additionner lui-même. L'i^TOgne est fait pour le bat :
comme il s'est mis les œillères, il a besoin du mors et
du fouet . Les seuls Palais du Peuple dont le cabaret est
le vestibule sont la prison et l'hospice d'aliénés. Nous
pouvons dresser nos tréteaux, battre la caisse, faire la
parade, devant une toile peinte évoquer les mirages de
l'avenir; demain, il n'y aura rien que ce que nous aurons
fait aujourd'hui.
Gabriel Séailles
Nous reproduisons les affiches que la Coopération des
idées Jit apposer au commencement de la présente année
scolaire. Sur V affiche de V Université populaire, nous
remarquons le nom de M. Gohier, qui était donc libre
dy parler, et le nom de M. Charles Denis, de qui les
ennemis de M. Deherme ont tiré prétexte.
Soie. — Quelque soin que nous ayons de séparer des documents
que nous donnons les commentaires dont nous les accompagnons,
nous ne pouvons nous empêcher de regretter ici que l'on ait choisi
ce nom, Palais du Peuple, avec tout ce que ce mot Palais a gardé
dans nos mémoires, venue de l'histoire et de la légende, de l'idée
d'une autorité monarchique et d'une résidence luxueuse. Maison
du Peuple est un si beau nom.
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Dans le même numéro du samedi ; juillet la Coopé-
ration des idées publiait cette déclaration :
LE PALAIS DU PEUPLE
SOCIÉTÉ ANONYME A CAPIXAU VA R I A B l_ E
Constituée l^alement à Paris le 14 juin 1900
PRÉAMBULE
Nous ne sommes pas une secte, un parti. Nous ne gardons
aucun dogme. Nous n'avons cpi'un but : organiser la démo-
cratie, l'éclairer, la défendre. Et c'est en continuant l'action
éducatrice de la Coopération des Idées par l'action positive
du Palais du Peuple que nous y marchons.
Les croyances, les sentiments, les idées dont vivait le
monde ne sont plus que des habitudes lâches.
Notre société n'a plus d'àme.
Un mécanisme de réflexes fonctionne encore, mais à
contre-sens. La misère suscite la haine, et la haine aggrave
la misère.
Aucun lien ne subsiste entre les hommes.
Lorsqu'il n'j' a plus d'idée directrice, lorsque, dans la con-
duite des individus comme dans celle des États, les expé-
dients se substituent aux principes, lorsque rien ne relie les
liommes et que tout les oppose, lorsque l'ordre n'est qu'ap-
parent et ne se maintient que par une compression méca-
nique, non par le jeu libre des énergies harmonisées con-
vergentes, on peut dire qu'il n'y a plus de société ; car nous
ne constituons plus alors qu'un amas confus, amorphe,
d'individus en lutte, ouverte ou sourde, les uns contre les
autres, où la victoire n'est même pas assurée aux plus
forts, aux plus vaillants; mais presque toujours aux moins
généreux, aux moins scrupuleux.
Mais les victimes, à mesure quelles deviennent plus nom-
breuses, élèvent leurs voix. Leurs clameurs se font plus
-menaçantes. Elles se comptent. Si l'idéal est mort, si la
raison, l'humanité ne peuvent plus unii'les hommes, il n'en
est pas de même de l'envie et de la haine exacerbées. Les
foules entrevoient alors la possibilité d'opposer leur masse
60
LE PALAIS DU PEUPLE
indisciplinée à la force sociale organisée pour l'oppression.
A tort, ou à raison, elles se sentent en dehors de la société,
et elles se préparent à lutter sans merci. L'alcoolisme, la
dégénérescence, la criminalité latente, tout le déchet pi-
toyable de nos civilisations centralisées, sont le coefficient
redoutable de la misère en révolte.
Nous en sommes là de cette période tragique de transition
entre la phase de l'instinct et celle de la conscience.
L'humanité a épuisé toutes les conséquences désagrégean-
tes de la phase critique. Elle s'est saturée d'analyse. Elle
a bu le calice du doute et de la négation jusqu'àla lie. Noble-
ment, elle a immolé tout ce qui faisait sa joie et sa force.
Des sentiments, des croyances, des concepts nouveaux
vont germer et converger. Une conscience collective autre
va s'aflirmer intensément. Il faut que l'homme se sente en
communion avec l'homme pour reconstituer, avec une soli-
darité plus grande des éléments et une complexité plus
riche de l'ensemble, tout ce qui était épars, dissous ; pour,
aussi, harmoniser ce qui était antagonique.
Le Palais du Peuple est un premier effort d'organisation
sociale.
Ce sont des pierres cpii marquent les étapes successives
de l'humanité. L'antiquité a dit son rêve de beauté par ses
monuments. Le Moyen- Age a proclamé l'ardeur de sa foi et
sa fraternité par les cathédrales.
Les Palais du Peuple, édifiés par le peuple, manifesteront
à jamais le triomphe de la démocratie.
Notre plan idéal comporte un magnilique bâtiment de trois
étages sur 3.ooo mètres de superficie. C'est l'espace minimum
qui sera nécessaire pour satisfaire aux l)esoins moraux,
intellectuels et sociaux des 20.000 adhérents ouvriers que
nous prévoyons.
La façade et les sous-sols seront destinés aux magasins
des coopératives, aux bains, à une salle de lecture pour les
passants, à un café de tempérance et à un grand restaurant
coopératif pouvant contenir 200 personnes.
Au centre sera le tlicàtre contenant i.Soo spectateurs.
Nous ferons le Théâtre populaire qu'on attend : il n'est réa-
lisable que là. Un art puissant s'y enfantera.
Gi
treizième cahier de la deuxième série
Une galerie spacieuse séparera le théâtre du jardin : ce
sera plus particulièrement le musée.
Dans le jardin on donnera, l'été, des concerts. Autour
seront le fumoir, la salle de repos et le gymnase. Ici on
fera l'éducation x>liysique, on travaillera joyeusement au
développement harmonique du corps (i).
Enfin, au fond de ce rez-de-chaussée, on installera un hall
pour la récréation des enfants et des jeunes gens et une
salle d'escrime.
Au premier étage, ce seront d'abord des petits et grands
bureaux et salons qu'on louerait à différentes sociétés ou-
vrières : cercles d'amis, mutuelles, syndicats, coopératives,
sociétés musicales, etc. Ensuite viendront la bibliothèque,
la salle de lecture et plusieurs salles de cours et confé-
rences. Outre les conférences et cours du soir pour les
adultes, nous utiliserons ces locaux, dans la journée, pour
un véritable collège populaire, où nous donnerons aux
enfants de nos sociétaires qui montreront le plus de dispo-
sitions un enseignement secondaire complet, qui leur per-
mettra, plus tard, l'accès des Facultés. Nous commencerons
l'instruction intégrale du peuple : le jour, pour les enfants
et jeunes gens; le soir, pour les adultes. Il faut que le
peuple ait ses ingénieurs, ses savants, ses philosophes, ses
artistes. Il faut la direction aux plus capables, et non aux
plus riches.
Le deuxième étage sera occupé par des ateliers, où sera
donné un enseignement professionnel complet. Les ouvriers
deviendront créateurs et artistes.
Nous aurons des expositions permanentes pour lesquelles
l'ouvrier fera son chef-d'œuvre. Nous glorifierons le travail
manuel, et il se glorifiera mieux encore, lui-même, par ses
produits. Plusieurs laboratoires de chimie, de physique, etc.,
serviront à compléter un enseignement technique solide.
(1) Ce fumoir me gêne un peu. Fumer est ime mauvaise habi-
tude, simplement, contraire à l'hygiène, — et bourgeoise puis-
qu'elle est de luxe. Tous les fumeurs en conviennent. Aussi quand
on veut fumer on fume, et l'on ne dit pas que l'on travaille joyeu-
sement au développement harmonique de son corps.
62
LE PALAIS DU PEUPLE
Enfin, au troisième étage, nous aurons de petites chambres,
chauflfées, éclairées, meublées sommairement, mais d'une
rigoureuse propreté. Elles seront louées pour un prix mo-
dique à de jeunes ouvriers célibataires auxquels la proxi-
mité des garnis louches est souvent funeste. Un escalier
spécial desservira ces chambres.
Voilà ce que doit être le premier Palais du Peuple.
C'est un effort sincère, coordonné pour commencer la
société de justice, de liberté, de fraternité.
Les activités désintéressées savent se discipliner. Elles se
concentreront pour édifier d'abord le premier Palais du
Peuple et pour se répandre ensuite plus sûres, plus vigou-
reuses, plus efficaces, par tout le pays, groupant les tra-
vailleurs dans leur association, fédérant les associations
dans les Palais du Peuple, qui donneront une âme à la dé-
mocratie et une raison de vivre.
Nous convions tous les hommes de bon vouloir à se
joindre à nous : il n'y a pas d' œuvre plus urgente, plus
essentielle, plus belle, plus féconde que celle que nous
allons entreprendre.
Puis la Coopération des idées donnait la composi-
tion du
COMITÉ DE PATRONAGE
MM. Pierre Baudin, ministre des travaux publics (i).
Henri Bauer, homme de lettres.
Maurice Bouchok, homme de lettres.
Emile BouTROux, membre de l'Institut.
(i) Enfin nous regrettons que cette liste ne soit pas tout
à fait sincère. Pour peu que Ton soit au courant des noms
et des hommes on y reconnaît aisément, mêlés aux hommes
qui travaillent, les hommes-décorations, les noms qui re-
présentent, La même remarque s'impose pour les témoi-
gnages dont nous voyons que les signataires ont accom-
pagné l'envoi de leur signature.
G'3
treizième cahier de la deuxième sème
MM. Ferdinand Buisson, professeur à la Sorbonne.
Eugène Carrière, artiste peintre.
Victor Charboxxel, homme de lettres.
Georges Clemenceau, homme de lettres.
Docteur Delbet, député.
Hector Dépasse, hoimne de lettres.
Lucien Descaves, homme de lettres.
Paul Desjardins, professeur au lycée iNIichelet.
Docteur Paul Dubuisson, médecin-chef de l'asile
Sainte- Anne.
Emile Duclaux. membre de l'Institut, directeur
de l'Institut Pasteur.
A. EspiNAS, professeur à la Sorbonne.
D'EsTouRNELLES DE CoNSTANT. miiiistre plénipo-
tentiaire, député.
Arthur Fontaint:, directeur du Travail au Minis-
tère du Commerce .
Lucien Fontaine, industriel.
Eugène Fournière, député.
Gustave Geffroy, homme de lettres.
Charles Gide, professeur à la Faculté de droit.
Paul Guieysse, ancien ministre, député.
Charles Guieysse, secrétaire général de la So-
ciété des Universités populaires.
Etienne Jacquin. conseiller d'État, président de
la Ligne de V Enseignement.
A. Keufer, secrétaire de la Fédération du Livre,
vice-président du Conseil supérieur du Travail.
Ernest Lavisse, membre de l'Académie française.
Jules Lermina, homme de lettres.
Eugène Manuel, homme de lettres.
Henry Michel, professeur à la Sorbonne.
64
LE PALAIS DU PEUPLE
MM. Pierre Morel, conseiller municipal.
Edouard Petit, inspecteur général de l'instruction
publique.
Georges Rexard, professeur.
Charles Richet, professeur à la Faculté de Méde-
cine, membre de l'Académie de Médecine.
Gabriel Séailles, professeur à la Sorbonne.
F. ScHRADER, géographe.
A. ViLA. secrétaire de la Charnière consultative
des Associations ou^Tières de production de
France.
Ch. Wagner, pasteur.
CONSEIL D'ADMINISTRATION
Président : Raphaël Barré.
Directew^ : Georges Deherme.
Maxime Adler, Achille Caron, Jules Dupas-
quier, Auguste Garnery, Léon Letellier,
Henry Loyfert, Sylvain Pitt, Lucien Samson.
Enfin la Coopération des idées publiait ces
EXTRAITS DES STATUTS
Article premier. — II est forme, entre les personnes
qui adhéreront aux présents statuts par la souscription
d'actions, une wSocicté anonyme à capital variable.
Article 2. — La Société a pour objet la construction, la
mise en œuvre du Palais du Peuple, à Paris, et la création
d'établissements analogues en province.
Article 3. — Le siège est établi à Paris, 107, faubourg
Saint-Antoine. Il peut être changé par déciîsion du Conseil
d'administration.
Article 4- — La Société prend la dénomination de :
LE PALAIS DU PEUPLE, Sociélé anonyme à capital
variable.
65 IV.
treizième cahier de la deuxième série
Article 6. — Le capital social est variable. Il est formé
d'actions de cinquante francs.
Article 8. — Les actions sont payables 5 francs en
souscrivant et le solde suivant décision du Conseil d'ad-
ministration.
Les actions peuvent être libérées par anticipation.
Article i5. — Tout actionnaire peut être exclu provi-
soirement par le Conseil d'administration pour fait portant
atteinte à l'honneur ou à la délicatesse, ou pour acte de
nature à pouvoir nuire à la Société. La radiation n'est
définitive qu'après l'exclusion prononcée par rAssemblée
générale. L'Actionnaire exclu n'a aucun recours contre la
Société.
Article i6. — L'administration de la Société est confiée
à un Conseil composé de trois membres au moins et de
quinze membres au plus. Les administrateurs doivent être
propriétaires d'une action de la Société.
Article 17, — Les administrateurs sont nommés pour
trois années par l'Assemblée générale des Actionnaires.
Le Conseil se renouvelle tous les trois ans.
Les membres sortants sont toujours rééligibles. Le Con-
seil nomme chaque année son bureau.
Article ^3. — L'Assemblée générale, régulièrement con-
stituée, représente l'universalité des actionnaires. Ses dé-
cisions sont obligatoires pour tous, même pour les absents,
dissidents ou incapables.
Elle se compose de tous les Actionnaires.
Article 24. — Les convocations des Assemblées ordinaires
ou extraordinaires sont faites par un avis inséré, au moins
vingt jours avant la réunion, dans un journal d'annonces
légales.
Ces délais seront réduits à trois jours pour l'Assemblée
générale constitative.
Article 26. — L'Assemblée générale se réunit au moins
une fois par an dans le courant du premier semestre qui
suit l'exercice, au lieu fixé par les lettres et avis de con-
vocation.
Le bureau du Conseil d'administration est le bureau de
l'Assemblée générale.
66
LE PALAIS DU PEUPLE
Le Conseil d'administration doit mettre à l'ordre du jour
une proposition signée du dixième des Actionnaires, et pré-
sentée au moins dix jours à l'avance.
Il ne peut être mis en délibération que les objets i)ortés
à l'ordre du jour.
Article 27. — Les déliliérations de l'Assemblée générale
sont prises à la majorité des membres présents ou repré-
sentés.
Nul ne peut être représenté que par un Actionnaire.
Chaque Actionnaire n'a qu'une voix, quel que soit le nom-
bre de ses actions.
Article 33. — Sur les produits nets, défalcation faite de
toutes les charges, amortissements mobiliers et frais géné-
raux, il sera prélevé :
1" 5 0/0 pour constituer la réserve légale ;
2° Somme suffisante pour donner un intérêt au capital
versé, sans que cet intérêt puisse dépasser 3 0/0.
Après ces prélèvements, le restant est employé suivant
décision de l'Assemblée générale.
Article 34- — L'Assemblée générale extraordinaire peut
apporter aux présents Statuts toutes les modifications
utiles.
Les résolutions doivent être votées à la majorité des
voix.
Article 35. — A l'expiration de la Société, ou en cas de
dissolution anticipée, l'Assemblée générale désignera un
ou plusieurs liquidateurs.
Pendant toute la durée de la liquidation, les pouAoirs de
l'Assemblée générale se continuent comme pendant l'exis-
tence de la Société.
Elle a notamment le droit d'approuver les comptes des
liquidateurs et d'en donner quittance.
Après l'extinction du passif et des frais de liquidation,
le surplus est distribué aux Actionnaires.
Toutefois, lorsque, soit par amortissements antérieurs,
soit par suite de cette répartition, les Actionnaires auront
reçu 5o francs par action, le surplus sera afifecté à des
œuvres sociales suivant détermination de l'Assemblée géné-
rale.
67
treizième cahier de la deuxième série
La Coopération des idées du samedi 25 mai 1901
publiait le compte rendu de l'assemblée générale or.di-
naire des actionnaires du Palais du Peuple, tenue le
samedi 18 mai, à la Coopération des idées.
Nous lisons dans le rapport du Conseil d' administra'
tion :
Une telle œu\Te, mesdames et messieurs, peut se réaliser
de deux manières : facilement, par une fantaisie généreuse
presque insultante de l'argent ; péniblement, par l'effort
des masses travaillées d'aspirations émancipatrices. Nous
sommes assurés maintenant que la voie de l'effort doulou-
reux nous est seule ouverte. Mais nous savons bien aussi
qu'elle ne nous égare pas, et qu'elle nous conduit sûrement
où nous nous proposons d'aller.
Le Palais du Peuple n'est pas l'œuvre d'un jour. Un
miracle de fièvre et d'impatience n'en creuserait pas suffi-
samment les fondations. Quand nous serons prêts, il faut
qu'une âme soit prête à l'habiter.
Le iirolétariat s'organise, et pendant que nous préparons,
le squelette du Palais du Peuple, il en crée la chair, le sang
et la pensée. Ce sont les syndicats groupés dans leurs
Bourses du Travail, et celles-ci dans leur Fédération des
Bourses du Travail ; ce sont les sociétés de secours mutuels;
ce sont les coopératives de consommation et leur Comité
central de l'Union coopérative ; ce sont les associations
ouvrières et leur Chambre consultative ; ce sont enfin les
U. P. Nécessairement, par leur développement même et la
complexité croissante de leurs mouvements, ces organisa-
tions vont, de plus en plus, se pénétrer les unes les autres.
11 faudra bien, un jour prochain, qu'elles songent à une
organisation plus large, plus humaine. Nous voulons dire à
une organisation au maximum de puissance de toutes les
forces vives, sociales, du prolétariat, conscient et organisé.
Ce jour-là, qui est prochain, nous le répétons, il faudra
bien que, malgré nos divisions, nos découragements, nos
égoïsmes, nos soucis maladivement exclusifs du moment
présent, il faudra bien cpie s'édifie le Palais du Peuple. Par
68
LE PALAIS DU PEUPLE
nous ou par d'autres, sans doute. Mais comme il ne pourra
l'être par un parti ou une secte, nous persistons à croire
qu'il ne le sera que par nous. En tout cas, mesdames et
messieurs, nous veillerons à ce que l'esprit en soit gardé,
et plus nous serons groupés et forts plus notre vigilance
sera efficace.
L'idée fait son chemin. Elle pénètre, elle se précise. En
ce moment même, on parle de faire servir le Marché du
Temple désaffecté au Palais du Peuple. Les travailleurs du
Havre, chassés de leur Bourse du Travail, songent à se
faire bâtir une maison, et ils nous demandent conseil.
Nous pourrions multiplier ces témoignages. Nous nous
bornons à constater que les artistes se tournent vers le
Palais du Peuple. Ils y cherchent l'inspiration d'un art de
pure et sereine beauté, qui exprimera simplement l'âme
forte de la Cité juste de demain. C'est bien ce que nous
voulons.
Vous avez eu connaissance de ce concours de l'Ecole
d'architectuie dont le sujet était notre projet même. Au
Grand Palais, durant l'Exposition, vous avez pu voir les
chapiteaux de Derié. En ce moment, au Salon, M. Derveaux
expose une Maison du Peuple dans le faubourg, qui
s'inspire manifestement de notre projet. Hier encore,
Gustave Geffroy nous montrait un plan de Palais du Peuple,
de l'architecte Binet.
Nous avons beaucoup de raison d'espérer. L'idée précède
l'argent. Tant mieux. C'est l'ordre juste. Si l'argent précédait
l'idée, il y aurait à craindre qu'il ne l'asservît et la déna-
turât.
Le Palais du Peuple se fera. Il ne peut ne pas se faire.
Les partis sont impuissants à créer, à organiser. Nous
croyons que c'est notre association qui peut le mieux en
exprimer l'idée,, et la réaliser.
Mais, mesdames et messieurs, il nous faut aider le destin.
<^
treizième cahier de la deuxième série
propagande autour de nous. C'est la meilleure, la plus
pénétrante.
Aux riches, tâchons de donner une inquiétude de justice.
Aux pauvres, essayons de faire sentir la beauté et aimer
la recherche de la vérité.
L'organe le plus puissant de notre action, c'est notre
Coopération des Idées, notre journal et notre Université
populaire, qui ont entraîné ce grand mouvement d'éduca-
tion sociale par les Universités populaires. Or, nous devons
le dire, elle a actuellement de grosses difficultés, financières
surtout, à surmonter. 11 faut l'aider. Il importe pour notre
œuvre que la Coopération des Idées se maintienne et pros-
père. Elle est la première U. P., et l'exemple courageux,
irréductible, qui empêche les scandaleuses déviations.
Les partis ne l'aiment pas. Les sectaires la détestent
sourdement. Quelles meilleures raisons pour les hommes
conscients, d'esprit libre, de l'aimer, de la soutenir, de lui
attirer des sympathies et des concours !
Pour le Conseil d'administration :
Le Directeur,
Georges Deheume
Enfin la Coopération des idées du samedi i5 juin der-
nier publiait la déclaration suivante :
TRANSFORMATION DE LA « COOPÉRATION DES IDÉES »
Il y a quinze mois , nous transformions notre petite
revue mensuelle en ce journal. Elle paraissait régulière-
ment depuis des années, elle avait de franches sympa-
thies. Ce n'était donc pas sans hésitation ni regret que
nous avions pris celte résolution. Mais il fut bien évi-
dent, au lendemain même de la brillante inauguration
de l'Université populaire du faubourg Saint- Antoine,
70.
LE PALAIS DU PEUPLE
que déjà l'égoïsme des uns, l'indifférence morale et
intellectuelle des autres, l'esprit de parti de la plupart,
allaient faire dé\der le mouvement que nous avions eu le
bonheur de déterminer, et d'abord dénaturer notre Uni-
versité populaire elle-même. Il nous parut alors que deux
actions s'imposaient : Le Palais du Peuple ; le journal.
Le but précis ; le moyen puissant.
Le but précis reste. Le moyen doit s'adapter à de
nouvelles conditions.
Notre journal se proposait de rallier tous les hommes
de volonté, non pour former un parti s'opposant aux
autres, aussi détestable que les autres, mais une cmion
sociale toujours ouverte et libre, aussi compréhensive
que l'humanité même. C'était encore arrêter les décou-
ragements, les désertions, secouer les lâchetés. Nous
voulions aussi décider les petites feuilles trop spéciales
qui paraissent péniblement, ont peu de lecteurs, peu
d'influence, à faire converger leurs efi'orts, fonder ainsi
un journal quotidien d'action et d'éducation sociales, le
vrai journal du peuple. C'était une conquête de plus,
une libération nouvelle. Après le despotisme du politi-
cien entamé dans les U. P., c'était la tyrannie du jour-
naleux ébranlée, — c'était, il nous semblait, la démo-
cratie prenant la pleine conscience de son destin : la
liberté organisée.
Nous nous sommes heurtés à des obstacles inatten-
dus. Passons.
Notre journal hebdomadaire d'action sociale
se transforme en revue mensuelle d'éducation
sociale.
Il est inutile d'appeler à l'action des gens bien décidés
à dormir, fût-ce dans la crasse. Attendons le réveil, ou
treizième cahier de la deuxième série
la peste. La place est aux exploiteurs de la démocratie.
L'action organique n'est pas un miracle qui surgit des
mots. Il y faut la conscience et la volonté. Éclairons la
conscience, formons la volonté. C'est la tâche qui s'im-
pose, c'est celle cpi' entreprend notre revue.
Voici les élections. Nous am'ons à nous fortifier con-
tre les dégoûts en essayant d'avoir une espérance
encore. Pour ceux qui- ne se passionneront pas, sauront
regarder, cela ne manquera pas d'intérêt. Nous allons
voir à quels césarismes, à quels chaos ou à quelles
colères nous mènent nos habiles politiciens. Pour dou-
loureuses qu'elles soient, ces expériences furent tou-
jours nécessaires. Notre erreur fut de croire qu'elles se
pouvaient éviter. C'est dans les larmes et le sang que
l'humanité enfante, c'est par la souffrance qu'elle s'in-
struit.
Préparons-nous, dans la réflexion et la résignation
calme, à rendre définitives les leçons que vont nous
infliger les événements. Nous n'éviterons rien. Il est
trop tard.
Nous ne nous séparons donc pas de nos amis qui sont
nos lecteurs.
Notre publication mensuelle restera le lien de sympa-
thie de ceux qui, malgré tout, rêvent à des temps de
justice et de liberté.
Georges Deherme
Le Gérant : Charles Péguy
Ce cahier a été composé par des ouvriers syndiqués
iMPRiMEniE DE SuRESNES (G. RICHARD, administrateur), 9, rue du Pont. — 4587
eux-mêmes les personnes à qui, sur leur indication,
nous envoyons les cahiers. Rien ne vaut la propagande
et la présentation personnelle.
Nous prions tous nos abonnés de vouloir bien acheter
tous leurs livres à la librairie des cahiers.
Nous recevons sans frais les abonnements à tontes
les revues.
Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des
cahiers, iG, rue de la Sorbonne, Paris, la correspon-
dance dUidministration et de librairie : abonnements et
réabonnements, rectifications et changements d'adresse,
cahiers manquants, mandats, indication de nouveaux
abonnés. N'oublier pas d' indiquer dans la correspon-
dance le numéro de l'abonnement, comme il est inscrit
sur V étiquette , avant le nom.
Adresser à M. Charles Péguy, gérant des cahiers,
1 6, rue de la Sorbonne, Paris, la correspondance de
rédaction et d'institution. Toute correspondance d'admi-
nistration adressée à M. Péguy peut entraîner pour
la réponse un retard considérable.
Xoiis acceptons que nos abonnés paient leur abon-
nement par mensualités de un ou de u.\ francs.
M. André Bourgeois, administrateur des cahiers,
reçoit pour l'administration et pour la librairie toux
les jours de la semaine, le dimanche e.xcepté. — de
huit heures à onze heures et de une heure à sept heures.
M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour
hi lu'dnrtion
le jeudi soir de deu.x heures à cinq heures.
Xous avons donné le bon a tirer après corrections
pour deu.x mille e.xeitiplaii-es de ce treizième cahier le
samedi l> 12 Juin i qo i .
Immense Yictoire Socialiste
Monsieur Edwards enfin battu
par Monsieur Dejean
CHÉRI, le vainqueur du Grand-
Prix, était le favori de la Petite
République, et la faveur du Petit
Sou s'était égarée sur SAXON.
Nous lisons en effet en première
page dans la Petite Républiqne datée
du mardi 18 juin :
En commençant le compte rendu
de la grande épreuve sportive ciui
sest courue hier sur Ihippodrome
de Longchamp. nous sommes heu-
reux de constater la victoire de
Chéri dont, de même que dimanche
dernier pour Calabrais, nous avions
prévu le succès. Ceux de nos lecteurs
qui ont sur les chancesdu vainqueur
risqué quelque argent, s'en félicitent
assurément, de même que ceux qui
n'ayant pas joué ont pu, le temps
leur ayant été favorable, passer une
agréable journée dans les bois.
En effet, le ciel, toute la matinée
incertain et chargé de nuages mena-
çants, s'est éclairci dans l'après-midi,
comme pour sourire à 1 "heureux
Chéri et à «es parieurs
^/YAVTVYAVTVYAVTVYAVTVYAVTVYAV
QUATORZIÈME CAHIER DE LA DEUXIÈME SÉRIE
de la Quinzaine
■m. < m < -m < m <
PARIS
16, rue de la Sorbonne, au second
Nos Cahiers sont édités par des souscriptions men-
suelles régulières et par des souscriptions extraordi-
naires: la souscription ne confère aucune autorité sur
la rédaction ni sur V administration : ces fonctions
demeurent libres.
Nous servons :
des abonnements de souscription à cent francs ;
des abonnements ordinaires à ving-t francs;
et des abonnements de propagande à huit francs.
Il va sans dire qu'il n'y a pas une seule différence
de service entre ces différents abonnements. Nous vou-
lons seulement que nos cahiers soient accessibles à tout
le monde également.
Le prix de nos abonnements ordinaires est à peu près
égal au prix de revient: le prix de nos abonnements de
propagande est donc très sensiblement inférieur au p^ri.x
de revient.
Nos cahiers étant très pauvres, nous ne servons plus
d'abonnements gratuits. N'ons acceptons que nos abonnés
fjaient leur abonnement par mensualités de un ou
deu.x francs.
Nos abonnés peuvent nous aider
en acceptant les reçus que nous leur faisons présenter :
en souscrivant des souscripjtions mensuelles régulières
et des souscripjtions extraordinaires ;
en abonnant leurs amis et toutes personnes à qui ces
cahiers conviendraient:
en nous donnant les noms et adresses des personnes à
qui nous servirions utilement des abonnements éventuels;
en achetant tous leurs livres à la librairie des cahiers;
en nous envoyant des documents et renseignements.
Nou-i prions ceux de nos abonnés qui nous en-
voient des noms et adresses de vouloir bien prévenir
eux-mêmes les personnes à qui, sur leur indication,
nous envoyons les cahiers. Rien ne vaut la propagande
et la présentation personnelle.
Nous prions tous nos abonnés de vouloir bien acheter
tous leurs livres à la librairie des cahiers. Nous recevons
nans frais les abonnements à toutes les revues.
Nous avons annoncé que ce quatorzième cahier serait
un dossier du récent mouvement pour la liberté en Rus-
sie. Mais le gouvernement de la République française
ayant exercé une injuste persécution sur im réfugié
russe, Nicolas Paouli, la colonie russe à Paris est bou-
leversée. Le camarade russe qui préparait le cahier n'a
pu l'achever à temps. Il nous écrit :
Samedi
Cher camarade
Décidément je ne puis troiwer une heure pour l'article.
Je vous envoie tous les documents sur l'affaire Paouli.
Faites-en ce que vous voudrez.
Cette affaire prend une allure très mauvaise. Waldeck ne
veut rien dire. Il a déclaré à Allemane que si le groupe
socialiste lui adresse une interpellation, il déclarera à la
tribune que Paouli était un agent provocateur qui touchait
de V argent à la fois du gouvernement russe (i.ooo roubles
par an !!} et de nous.
Adresser l'interpellation dans ces conditions est impos-
sible, car la déclaration sèche de Waldeck Jettera la suspi-
cion sur Paouli, et puisque Vinterpellateur ne sait pas de
quels fau.x on a composé le dossier, il ne pourra rien
répondre. Il faut donc à tout pri.x parvenir à savoir ce
qu'il x a au dossier. Y réussirons-nous, Je n'en sais rien.
Vous n'avez à ajouter que quelques phrases aux docu-
ments que Je vous envoie pour faire un article préliminaire
sur Paouli.
Je me suis bien gardé de rien ajouter aux pièces du
dossier.
Xk
DOSSIER
EXPULSION DE NICOLAS PAOULI
Le i6 juiii dernier, le courrier du soir apporta à
nombre de réfugiés politiques russes la même lettre
suivante, que je transcris textuellement en respectant
l'orthographe de l'original :
Paris, le i5 juin 1901
Monsieur,
Au mois d'Avril de l'année dernière, nous soussignés,
étions chargés de la surveillance de Paouly, demeurant
i5 rue Gassendi, réputé comme un révolutionnaire russe
« très dangereux ». A notre grande stupéfaction, nous
avons conduit notre client deux mois après, au restaurant
Durand place de la Madeleine, où en cabinet particulier, il
a bien déjeuné en tête à tête, avec un de nos Chefs nommé
Alexandie, MuUer, Haase, etc., etc.. Depuis lors, nous nous
sommes bien rendu compte que Paouly était une brebis
galeuse dans le pai*ti révolutionnaire russe. Cela n'a pas
empêché notre chef, à notre grand élonnement de nous
faille continuer la surveillance, entre autre, nous étions
chargés de le surveiller à l'étranger au mois de Janvier et
au mois de Mars et Avril dernier. En Allemagne nous
devions saAoir, par quel moj-en et à quel endroit de la
frontière, il pouvait faire passer des brochures en Russie,
malheureusement pour nous, avec tous ces détours, nous
l'avons perdu, et les agents russes qui étaient à la fron-
tière, l'ont attendu inutilement pendant un mois.
Nous avons appris que malgré cette surveillance, Paouly
a pu pénétrer en Russie, et s'est rendu à Saint-Pétersbourg,
où il a eu plusieurs entrevues, avec un Chef de la Police
politique, par ordre duquel il est rentré à Paris en passant
EXPULSION DE NICOLAS PAOULI
par Berlin et Zurieli, dans cette dernière ville il y est resté
quelques jours avant de rentrer à Paris.
Quekfue temps avant son retour à Paris, nous étions
chassés de notre emploi, prétendant que par notre faute,
nous l'avions perdu, et ceci sans tenir compte de lo et
12 ans de loyaux services, bien mieux on ne nous a
même payer notre dernier mois d'appointement.
Cette ingratitude nous délie du secret professionnel, nous
donne le droit de nous venger, en vous signalant, que
parmi vous, vous avez un traître dangereux, qui paraît-il
a vendu non seulement ses corréligionnaires en Russie,
mais aussi ceux d'ici, il cherche à prendre tout en mains
pour pouvoir mieux vous rouler. C'est dans ce but qu'il
cherche à vous grouper autour de lui, pour mieux profiter
de votre naïveté et de votre ignorance. En quittant notre
service, nous avons pu obtenir de nos anciens collègues,
la lettre adressée à notre Chef par Paouly et dont ci-joint
une copie décalquée, qui vous jirouvera la trahison de
votre Cher Ami.
Si nous pouvions voir un des vôtres, nous aurions cer-
tainement, long à en dire à ce sujet, seulement nous crain-
derions voii* étouffer cette affaire, et pour le moment nous
nous contentons de vous faire parvenir cela.
E. Boisselier Guillaume
P. S. — Au dernier moment nous avons appris que c'est
sur la plainte de Paouly, que nous avons été révoqués.
Voici la traduction exacte de la lettre décalquée men-
tionnée dans la missive :
Monsieur,
Hier je me suis adressé à vous par une lettre ano-
nyme, aujourd'hui Je vous écris sous ma signature.
Certes, Je cherche quelque profit y mais je pense que les
avantages que je suis en mesure d'offrir en échange,
3
quatorzième cahier de la deuxième série
seront très considérables. C'est pourquoi /espère que
vous daignerez répondre à la présente lettre. Mon
adresse : lo, rue Gassendi.
Votre serviteur,
N. Paouli
4/iv
La (( dénonciation» était trop grotesque. Paouli est
dans le mouvement révolutionnaire depuis plus de vingt
ans. Il fut membre du glorieux parti « Narodnaïa Volia»
dont la lutte titanique avec le tsarisme attirait l'atten-
tion et l'admiration du monde entier. Même à côté des
militants de ce parti, Paouli ne fut pas un faible. Envoyé
la première fois en Sibérie, il s'évada, non pas pour
aller chercher du repos à l'étranger, mais pour continuer
la lutte à laquelle il a consacré sa vie. De nouveau
arrêté, il fut de nouveau envoyé, après deux années de
détention préventive, en Sibérie. Il réussit encore une
fois à échapper à la surveillance de ses geôliers, et ce
fut encore pour combattre les bourreaux du peuple
russe. Arrêté pour la troisième fois et envoyé de nou-
veau en Sibérie, il s'évada et vint à Paris. C'est cet
homme qu'on voulait nous présenter comme une brebis
galeuse.
L'auteur de ce dossier publiait dans le Petit Sou du
samedi a g juin cette
LETTRE OUVERTE AU CITOYEN JEAN JAURÈS
Très honoré citoyen Jaurès,
Je m'adresse à vous par la voie de la presse parce qu'il
faut que vous expliquiez publiquement devant les socia-
EXPULSION DE NICOLAS PAOULI
listes du monde entier, votre conduite et celle de votre
Parti à l'égard du Parti socialiste russe.
Le gouvernement dont fait pai'tie M. Millerand, membre
« en congé » de votre parti, vient de commettre une nou-
velle infamie : sur l'instigation de la police russe, on vient
d'arrêter et d'expulser notre excellent ami, Nicolas Paouli.
Paouli est un révolutionnaire. Agé aujourd'hui de qua-
rante-deux ans, il a consacré déjà plus de vingt ans — dont
quinze années passées en Sibérie — à la lutte contre le
tsarisme et pour l'idéal socialiste. Il y a deux ans, il
réussit à s'évader et vint à Paris. Il n'a pas cessé d'être
révolutionnaire. Mais ici, en France, il n'a rien fait qui
pourrait sentir de prétexte à la mesure prise contre lui par
le gouvernement dont M. Millerand fait partie. Paouli
demanda au ministre, par télégramme, de lui donner un ou
deux jours pour arranger ses alTaires. Le ministre opposa
un refus catégorique, et Paouli a été conduit et abandonné
à la frontière sans argent pour pouvoir continuer son
voyage, sans effets, et sans qu'il ait pu prévenir ses amis.
Poui'quoi cette mesure ? Pour donner au gouvernement
russe la satisfaction de se venger du progrès énorme que
fait, en Russie, la cause de la révolution ; pour donner
satisfaction à l'agent policier du gouvernement tsaristc à
Paris, le nommé Ratchkovsky, que M. Millerand reçoit si
souvent à table, — triste nécessité de l'application de la
théorie de la collaboration des classes...
Bien plus, on a opéré une perquisition chez Paouli et on
a saisi tous ses papiers et toutes ses lettres qui, certaine-
ment, seront livrés à la police russe. Il y aura donc des
victimes en Russie qui seront emprisonnées, jetées dans
les forteresses de Pierre et Paul, de Schliesselburg, envoyées
en Sibérie.
Ce n'est là qu'un premier essai. S'il réussit, on continuera.
Mais vous pouvez prévenir votre ami, le socialiste « eu
congé », que ses agents ne trouveront rien chez nous : nous
avons tous passé la soirée d'hier à brûler nos papiers et les
lettres de nos amis et de nos parents, ne voulant pas que
dos sales mains policières puissent souiller ce qui nous est
clier.
5
quatorzième cahier de la deuxième série
Ce n'est pas la première infamie que M. Millerand com-
met à l'ég-ard de notre parti. Lorsque le tsar est venu à
Paris, Pierre Lavroff envoya un article à la Petite Républi-
que, où il disait en termes modérés au prolétariat français
si aveuglé par le chauvinisme, ce que sont les tsars pour
le peuple russe. M. Millerand, alors rédacteur en chef de la
Petite République, refusa d'insérer Tarticle et alla, avec
quelques autres socialistes français, saluer notre tyran à la
place de la Concorde. Puis vint le moment où M. Millerand
se sacrifia pour le socialisme, en acceptant le poste de
ministre au cabinet Waldeck-Rousseau. Quelques cama-
rades, égarés momentanément, vantaient, en des articles
enthousiastes, devant le prolétariat russe, l'immense impor-
tance de cet événement historique. Alors se produisit une
série de coups qui sont terribles venant d'un socialiste,
même en état de congé. AVitte, le principal ai'tisan de la
réaction en Russie, auteur responsable de tant de massa-
cres de prolétaires russes, est reçu avec éclat par M. Mille-
rand qui porte des toasts au « grand souverain et à son
auguste famille » — les bourreaux de notre peuple.
Pas un membre de cette « auguste famille » ne peut venir
à Paris sans que M. Millerand n'accoure s'incliner devant
lui en courtisan consommé. Puis, au moment des récents
massacres de Pétersbourg, de Moscou et de KharkolT, lors-
que tous en Europe, je ne dis pas socialistes et révolution-
naires, mais tout simplement honnêtes et progressistes,
frémissaient d'indignation contre les procédés barbares du
gouvernement barbare, lorsque des milliers et des milliers
de nos camarades gisaient en prison, lorsqu'on supprimait
nos revues et nos journaux, lorsque nous concentrions tous
nos efforts dans la lutte suprême, c'est à ce moment que
M. Millerand acceptait de nos bourreaux une décoration,
quelque Sainte-Anne ou Saint-Stanislas. Et le coup était
d'autant plus terrible que les journaux réactionnaires sou-
lignaient ce fait. Ah ! citoyen Jaurès, quel dégoût inspira
cette lâcheté de votre ami et camarade, membre de votre
parti, non seulement à nous autres révolutionnaires, mais
même à nos libéraux les plus timides !
Mais jusqu'ici M. Millerand ne se solidarisait que morale-
6
EXPULSION DE NICOLAS PAOULÏ
ment avec le tsarisme. Or, en arrêtant Paouli, en l'expul-
sant, en saisissant ses papiers pour les livrer à la police
russe, le ministère dont il fait partie et dont il est solidaire
donne au gouvernement russe des preuves matérielles de
son dévouement, devient l'agent du tsarisme dans sa lutte
contre notre parti.
Pour vous, n'est-ce pas, citoyen Jaurès, ce sont des baga-
telles dont il ne faut même pas s'occuper. Et, en effet, la
Petite République ne souffle jamais mot sur les décorations
que le « citoyen ministre » accepte des mains de tous les
tyrans. M. Millerand remplit une haute mission historique,
« fait faire un grand pas en avant au socialisme », — y
a-t-il lieu de s'arrêter à ces faits, tristes il est vrai, pénibles
même, mais, somme toute, si anodins?
Mais veuillez, je vous prie, citoyen Jaurès, envisager de
plus près, avec moi, ce côté de lu nouvelle méthode. Quelle
doit être notre attitude à nous, socialistes russes, en pré-
sence de pareils faits ? Pour nous, pour la classe ou\Tière
en Russie, le tsarisme c'est l'ennemi mortel, le bourreau
hideux qu'il faut anéantir, le chancre qu'il faut extirper,
l'ennemi avec lequel il ne peut y avoir de compromissions.
Jusqu'ici nous disions toujours aux ouvriers russes que
le tsarisme est aussi un obstacle pour le socialisme inter-
national, que, par conséquent, les socialistes du monde
entier sont- avec eux dans leur lutte contre le tsarisme,
qu'en luttant contre lui ils luttent non seulement pour la
liberté du peuple russe, mais pour le socialisme interna-
tional, qu'ils remplissent donc une mission, pour ainsi dire,
internationale. D'autre part on leur disait qu'en France le
parti socialist© était si fort qu'un de ses membres est devenu
ministre.
Mais voici que ce ministre reçoit à table leur ennemi,
AVitte, qu'il s'incline bassement devant leurs bourreaux,
qu'il accepte de leurs mains des décorations, que le minis-
tère dont il fait partie arrête et expulse leurs camarades,
livre à la police russe des papiers trouvés à leur domicile.
Que devons-nous leur dire ? Que les socialistes français,
pour obtenir quelques réformes, oh ! combien problémati-
ques î doivent partieip<*r dans un gouvernement qui devient
quatorzième cahier de la deuxième série
un agent du tsarisme dans sa lutte contre notre parti ? Que
l'internationalisme est un vain mot ?
Nous sommes donc obligés de repousser toute solidarité
avec le ministre socialiste et, puisque son parti ne veut pas
rompre avec lui, puisqu'il ne veut pas se séparer de lui,
avec son parti lui-même. Oui, citoyen Jaurès, i'ous nous
obligez, par votre tactique, à repousser toute solidarité
avec votre parti. Ceux qui restent avec Millerand ne quit-
tant pas le ministère, même lorsque celui-ci commet de
telles infamies à l'égard de notre parti, ne peuvent pas être
nos amis.
Vous rappelez-vous, citoyen Jaurès, le discours que pro-
nonça Guesde au congrès de Paris, contre la nouvelle
méthode ? « Vous représentez-vous, disait-il, un Millerand
anglais, un Millerand italien, un Millerand allemand s'ajou-
tant au Millerand français et engageant les prolétaires, les
uns contre les autres?... Que resterait-il, je vous le
demande , camarades , de la solidarité internationale
ou\Tière? Le jour où le cas Millerand serait devenu un fait
général, il faudrait dire adieu à tout internationalisme, et
devenir les nationalistes que ni vous, ni moi, ne consenti-
rions jamais à être. »
Aujourd'hui, après tous les faits que je viens de raconter,
■sous devez convenir que Guesde a vu juste. Vous savez
que Millerand agit de cette sorte non seulement envers
nous, mais aussi à l'égard d'autres partis étrangers.
Il y a cinq ans, on ne connaissait à l'étranger que le Parti
ouvrier français et le Parti socialiste révolutionnaire. Puis
votre attitude brillante et révolutionnaire dans l'affaire
Dreyfus, et la tactique erronée des vieilles organisations a
produit un changement d'opinion. On vous admirait et esti-
mait i)rofondément. Mais votre persistance à soutenir Mil-
lerand, malgré toutes ses fautes et toutes ses trahisons,
ouvre peu à peu les yeux des socialistes du monde entier
sur le véritable sens de votre méthode nouvelle. Bientôt il
n'y aura plus un seul socialiste pour soutenir votre poli-
tique.
Un membre du Parti Ouvrier Démocrate-Socialiste
de Russie
8
i
EXPULSION DE NICOLAS PAOULI
Enfin les journaux du lundi premier juillet publiaient
cette
PROTESTATION
Les réfug-iés russes résidant à Paris, réunis liier. ont
voté la protestation suivante :
Les réfugiés politiques russes résidant à Paris, réunis
le 3o juin, protestent avec la dernière énergie contre
l'expulsion de leur ami, Nicolas Paouli, et la saisie de
ses papiers ;
Dénoncent avec indignation au mépris de tous les
honnêtes gens les raanœu^Tes politiques et les basses
calomnies par lesquelles on essaie de justifier l'acte
odieux commis contre leur camarade ;
Déclarent qu'ils connaissent Paouli de longue date
comme un homme d'une honorabilité au-dessus de tout
soupçon et comme un socialiste révolutionnaire toujours
dévoué à ses idées, pour lesquelles il a souflerl vingt
années de prison et de déportation en Sibérie ;
Espèrent que tous les socialistes, ainsi que les hon-
nêtes gens de tous les partis, se joindront à leur protes-
tation indignée et demanderont avec eux justice com-
plète pour Paouli.
Pour la réunion, et par ordre :
Boris Kritchevsky, E. Rubanovitch,
l. cuichko.
Nous avons publié dans le dixième cahier de cette
série les premiers éléments d'un dossier du récent mou-
vement pour la liberté en Russie.
LIBRAIRIE DES CAHIERS
Nous renvoyons au treizième cahier de cette série
pour tous renseignements sur la librairie des cahiers.
Abonnements gratuits. — C'est trente et non cin-
quante francs par mois que les Journaux pour tous nous
donnaient pour nos abonnements gratuits.
Vacances. — Définitivement c'est à peu près du
samedi 3 août au lundi i6 septembre que nous deman-
dons qu'on nous laisse des vacances devenues indispen-
sables.
Cependant même alors je serai aux cahiers, réguliè-
rement, le jeudi de deux heures à cinq heures ;
et nous prions nos souscripteurs mensuels de vouloir
bien nous continuer leurs souscriptions pendant les va-
cances. Nous prions nos nouveaux souscripteurs men-
.suels de vouloir bien commencer leurs souscriptions
pendant les vacances. Ainsi nos cahiers pourront se
refaire un peu. Et les mois de vacances sont pour nos
budgets ceux où la souscription est le plus facile.
J'avais comme tout le monde commencé ma réponse
à M. BJoernstjerne Bjoernson. De plus grands sei-
gneurSf M. Gustave Larroumet,M. Georges ClemenceaUy
M. Pierre Mille m'ont devancé. M. BJoernstjerne
Bjoernson a répondu aux réponses. La conversation
est devenue générale. J'avais demandé à notre am,i
Léon Deshairs de vouloir bien nous éclairer sur la
partie du, débat qui intéresse Boecklin. On lira ci-après
sa contribution.
LÉON Deshairs
BOECKLIN CHEZ LES FRANÇAIS
Pour justilier le reproche d'exclusivisme qu'il nous
adresse, d'indifférence à l'égard des manifestations
artistiques qui se produisent en dehors de nos fron-
tières, Bjoernson cite l'exemple de Boecklin. L'exemple
est, je crois, peu probant. L'observation sur laquelle se
fonde Bjoernson est incomplète. Le fait même qu'il
énonce n'est qu'à peu près exact. Sa conclusion me
paraît par suite contestable.
Admettons que Boecklin ne soit connu en France que
de nom. Pour en conclure à notre mauvaise volonté, il
faudrait prouver d'abord qu'il était en notre pouvoir
de le connaître par son œuvre.
Or, au bas de la première page d'un article de
William Ritter consacré à Boecldin et publié par la
revue Art et Décoration au mois d'octobre 1897, je lis
celte note de l'éditeur : « Nous aurions tenu à accom-
pagner cette étude de notre collaborateur de reproduc-
tions plus nombreuses pour donner une idée plus
complète des œuvres de Boecklin : nous nous sommes
vus contraints d'y renoncer, l'éditeur qui détient, au
sens exact du mot, tous les droits de reproduction sur
ces (Euvres nous ayant demandé plusieiu*s milliers de
francs pour nous accorder le droit de reproduction des
(juclques clichés que nous lui avions demandés. Nous
n'en sommes que plus reconnaissants à M. Sarrasin
Thurneysen de l'exquise bonne grâce avec laquelle il a
Léon Desliairs
mis à notre disposition la photographie des trois
fresques dont Boecklin, en 1869, décora un pavillon de
son hôtel et que les connaisseurs les plus délicats
mettent au premier rang dans l'œuvre si complexe du
maître. Ne nous étonnons plus que l'œuvre du grand
peintre suisse ainsi cadenassée n'ait pu pénétrer davan-
tage en France et y soit même absolument ignorée. »
Voilà pour les reproductions. Quant aux originaux, il y
en a un groupe assez considérable au musée de Bàle,
un autre à la galerie de Schack à Munich ; le reste est
dispersé dans les collections publiques ou particulières
de Berlin, Baden-Baden, Brème, Breslau, Darmstadt,
Dresde, Francfort, Munich, Vienne, Zurich... Pour les
connaître, il faudrait avoir fait plusieurs séjours dans
la Suisse allemande et en Allemagne. Dire que nous
les ignorons, c'est répéter sous une autre forme que
les Français voyagent peu, — vérité de jour en jour
moins vraie.
La reproduction des peintures de Boecklin serait fort
onéreuse pour les revues d'art, qui s'adressant à un
public restreint, font déjà péniblement leurs frais. Le
voyage nécessaire pour voir les peintures même n'est
pas à la portée de toutes les boiu-ses. C'est parmi les
jeunes gens, curieux de nouveauté, sympathiques à tout
effort original, assez désintéressés encore pour ne pas
mesurer leur enthousiasme, que Boecklin eût conquis
chez nous le plus d'admirateurs. La culture des lettres
et des arts, en général, enrichit peu les jeunes gens. Du
moins, comme Burne Jones et tant d'autres, Boecklin
eût pu venir à eux. Il pouvait envoyer des toiles à nos
salons annuels, largement ouverts aux étrangers. Il ne
le fit pas. En 189;, M. André Michel terminait un article
12
BOECKLIN CHEZ LES FRANÇAIS
par ce vœu : « Nous supplions M. Boecklin d'envoyer au
Champ-de-Mars, où je suis sûr qu'on serait heureux de
lui offrir la plus large hospitalité, un choix de ses
tableaux. Nous les étudierons alors avec tout le soin et
tout le respect dont nous sommes capables et le public
français ne ménagera pas son admiration à tout ce qui,
dans cette œuvre si riche et si mêlée, est digne de
prendre rang dans l'art de ce siècle où l'histoire lui
réservera sans doute une place...» Cette supplication
ne fut pas entendue. A l'exposition de 1900, enfin,
j'éprouvai personnellement une grande surprise, que
j'exprimai dans le Mouvement Socialiste (premier
octobre) de ne voir de toiles de Boecklin, qui appartenait
par sa vie et par le caractère de son œuvre autant à
l'Allemagne qu'à la Suisse, ni à la section suisse ni à
la section allemande. A qui la faute? Aux organisateurs
de ces sections ou à Boecklin lui-même? Pas à nous,
assurément. J'ai grand peur que le peintre n'ait partagé
à notre égard les sentiments de Bjoernson et, défiant de
notre ouverture d'esprit, n'ait rien daigné faire pour
l'éprouver.
Telles seraient les circonstances atténuantes si nous
ne connaissions Boecklin que de nom. Mais ne le con-
naissons-nous que de nom? Les citations que j'ai déjà
faites pourraient en faire douter. En voici d'autres :
Dès le premier mai 1867, dans une Correspondance de
V Allemagne (Gazette des Beaux- Arts, première période,
tome XXII, pages 5ii-5i2), Alfred Woltmann, rendant
compte d'une visite à la galerie du comte Schack, citait
Arnold Boecklin à côté de Fcuerbacli, Lenbach, et du
sculpteur Begas parmi les rénovateurs de l'art allemand
et résumait son impression en ces termes : « Parfois
i3
Léon Deshairs
bizarre, toujours intéressant, souvent grand et admi-
rable. » Notons qu'à cette date, les Bâlois eux-mêmes
étaient loin de rendre justice au génie de leur compa-
triote. En 1893 (avril et juillet) la Gazette des Beaux-
Arts publie ime étude assez étendue sur sa vie et son
œuvre. Elle est signée Fr.-H. Meissner et accompagnée
de cinq reproductions (l'Ile de la Mort — Idylle Marine
— Sirènes et Tritons — Pécheurs de Sirènes — Jour
de Printemps). Or, il n'est pas dans les habitudes de la
Gazette des Beaux-Arts de publier des monographies
d'artistes vivants. Elle laisse d'ordinaire ce soin à la
Revue de VArt ancien et moderne — qui, moins prudente,
se fait chaque mois autant d'ennemis que d'amis, — et
ne l'assume que par exception, pour consacrer une noto-
riété et faire une véritable manifestation sur un nom.
Vers la fin de l'année 1897, les Bâlois célébraient dans
leur ville le jubilé de Boecklin. Plus d'un Français fît
alors le voyage de Bâle. Les autres purent hre, sur le
maître dont on fêtait le soixante-dixième anniversaire :
dans les Débats (14 octobre 189; — Variétés) une
correspondance de Philippe Godet; dans le même
journal (26 octobre) une correspondance et (2 novembre)
une causerie artistique très pénétrante d'André Michel,
— j'en ai cité quelques lignes — ; dans le Temps
(3 novembre) un article de Thiébault Sisson; dans la
revue VArt Décoratif (octobre) l'étude de Will-Ritter à
laquelle j'ai déjà fait allusion, — les trois reproductions
qui l'accompagnaient étaient : la Fuite en Egypte,
David, les Pèlerins d'Emmalis — ; dans la Nouvelle
Revue des pages >aussi enthousiastes que prétentieuses
de Robert de Montesquiou. Le marquis de la Maze-
lière, étudiant d'une façon rapide la Peinture allemande
14
BOECKLIN CHEZ LES FRANÇAIS
contemporaine (Revue de Paris — 15 mars 1900) consacre
cinq pages sur vingt-sept à Boecklin. Enfin, depuis un
peu plus de trois ans, l'œu^TC de ce peintre, éditée par la
Photographische Union de Munich et magnifiquement
reliée, se trouve au département des Estampes de la
Bibliothèque Nationale (X" 5.900 — Ca 07, 08, 09) non
pas dans quelque coin obscur ou à des hauteurs inac-
cessibles, mais en bonne place, ornant les rayons et
sollicitant les regards.
Cette bibliographie de la littérature boecklinienne en
France est-elle complète ou non? — Je ne sais. Je
souhaite qu'elle ne le soit pas. Je la compose avec des
souvenirs, — dûment contrôlés il est vrai. Telle qu'elle
est, elle suffît à prouver que Boecklin n'est pas si ignoré
des Français que le croit Bjoernson. Je connais pour ma
part bien des admirateurs de ses Sirènes, de ses Cen-
taures, de ses Passages idéaux, et Romain Rolland^
m'écrivait :
« Pour Boecklin, il y a quinze ans que j'en entends {karler
et je n'ai même jamais eu l'impression de le décou\;rir
comme cela a pu m'arriver pour d'autres peintres très
connus : Lenbach, par exemple. Bœcklin me semblait
toujours un nom de 1840. J'admire son imagination.
Reste à savoir si le plus grrand peintre allemand est
nécessairement le plus grand peintre de l'Europe... »
Je sais bien que la plupart des articles que j'ai cités
paraissent donner raison à Bjoernson en ce qu'ils com-
mencent à peu près par ces mots : « Vous ne connaissez
pas Boecklin ; je vais vous dire qui il est ». Mais il ne
faut peut-être pas exagérer l'importance de cette décla-
ration tl'auteur heurrux d'api)orter une révélation et
d'entrer en pays neuf. De plus, la remarque qu'elle
i5
Léon Deshairs
accuse, loin de se fortifier par la répétition, perd une
chance de vérité à chaque fois nouvelle qu'on l'exprime.
Je sais aussi que ces articles représentent quelques
gouttelettes dans les flots d'encre dépensés chaque
jour; que les hommes qui les ont écrits, lus ou discutés,
sont une faible minorité ; que le colonel Picquart, forti-
fiant de son témoignage l'afilrmation de Bjoernson, écrit
que dans le milieu où il a vécu Boecklin est absolument
ignoré, même de nom, et conte spirituellement com-
ment cette ignorance aurait pu le faire envoyer à l'île du
Diable. Je ne voudrais pas encourir le reproche de géné-
ralisation téméraire que j'adresse moi-même à Bjoernson.
Mais il me semble que, lorsqu'on veut juger des goûts,
des connaissances et des ignorances d'un peuple en
matière d'art, c'est l'avis des hommes qui s'intéressent
à l'art qui importe, et qu'il est juste de prendre ses
exemples parmi ces derniers plutôt que parmi des sol-
dats.
Boecklin n'est pas inconnu en France. Dirons-nous
qu'il est méconnu? Serait-ce ne pas le connaître A-rai-
ment que mêler des réserves à l'éloge et ne point le
proclamer, avec Bjoernson, « le plus grand peintre-
penseur » de l'Europe contemporaine? C'est affaire d'ap-
préciation, de manière de voir. J'excuse un Allemand ou
un Norvégien de préférer ses yeux aux miens. Mais s'il
iusiste, je serai tenté de lui retourner le jugement de
Bjoernson contre la France. Je me défie de ce rappro-
chement des mots peintre et penseur. Non que je refuse
aux peintres la faculté de penser. Mais les couleurs ne
sont pas des mots ; les figures ne sont pas des hiéro-
glyphes; et je tiens qu'il y a plus de pensée dans deux
pages des manuels que nos petits grimauds portent dans
i6
BOECKLIN CHEZ LES FRANÇAIS
leurs cartables en allant à l'école que dans tous les ta-
bleaux du plus grand peintre du monde. L'école alle-
mande eût sans doute gagné à compter moins de pen-
seurs et plus de peintres. Puis cette façon de décerner
le premier prix à Boecklin me paraît mal convenir à
l'appréciation des œuvres d'art. Boecklin est-il plus grand
que Burne Jones, que Lenbach, que Segantini, que
Puvis de Chavannes? — Je ne sais. Daumier aussi,
dont on exposait récemment rœu\Te à l'école des Beaux-
Arts, est très grand. L'est-il plus, l' est-il moins que tel
autre? — Il l'est autrement.
Oui, tous nos critiques ont fait des réserves sur l'ori-
ginalité et la perfection de ^œu^Te de Boecklin. Ils n'ont
pas nommé ce peintre, avec le docteur Max Lehrs « le
Botticelli du dix-neuvième siècle comme Botticelli est
le Boecklin du quinzième ». Ils n'ont pas écrit comme
tel autre de ses dévots cité par André Michel qu' « il ré-
sume posthumement en plein dix-neuvième siècle toutes
les tendances, les croyances, les rêves, les sciences, les
lettres, les arts, l'esprit en un mot du Saint-Empire ro-
main germanique ». Mais sans réaliser par la seule
magie de la peinture un si prodigieux programme, on
peut encore être un beau génie. Il y a chez Boecklin des
redites, des fautes de goût : ses paysages idéaux rap-
pellent au début ceux do notre école néo-classique, de
Valenciennes et de Michallon. Ses allégories ne sont pas
toujours parfaitement claires et intéressantes. Sa cou-
leur hurle parfois étrangement. Mais son imagination
et sa verve restent incontestées. Ce Germain charmé par
l'Italie a fait une alliance merveilleuse de la poésie alle-
mande et du paganisme antique. Tantôt il s'abandonne
à une robuste bouflbnnerie : des satyres pèchent des
17
Léon Deshairs
sirènes dans leurs filets ; un Centaure présente son sabot
à un maréchal ferrant de village ahuri. D'autres fois il
retrouve si profondément le sens des mythes abolis,
qu'il semble résumer leur exégèse en une puissante
évocation : les écueils ruisselants se transforment
en Tritons et les vagues en Néréides; cette face
apparue dans le buisson que le vent agite, c'est Pan...
— et nous partageons l'efiroi du berger. Boecklin se
joue le plus souvent dans ce monde mythologique avec
une joie dont la toile est comme illuminée. Son mérite
fut bien moins de s'être montré un peintre penseur que
d'avoir trouvé dans les robes des Centaures aux croupes
luisantes, dans les écailles irisées, dans l'éclat des
chairs roses et les profondeurs glauques de l'eau, dans
l'agitation tumultueuse des vagues autour des récifs,
des motifs où contenter son amour de la couleur, du
mouvement, de la vie.
Léon Deshairs
Au moment où nous mettons sous presse, nous rece-
vons de M. Urbain Gohier une rectification. Nous la
publierons, conformément à la méthode historique,
aussitôt que nous Vaurons communiquée à M. Ludovic
Marchand, auteur du mémoire que nous avons publié.
Notre camarade L. Lévi a établi pour nous le compte
rendu analytique du Congrès de Lyon. Etant donné que
les comptes rendus officiels sont revus par les auteurs,
nous inclinons à croire que nos comptes rendus non
officiels sont plus exacts.
CONGRÈS DE LYON
26-28 mai 1901
Compte rendu analytique non officiel
PRK>nER JOUR
dimanche ^ mai
AUGAGNEUR cst élu président. Le Congrès lui adjoint
Renan et Gérault-Richard comme assesseurs, Briand comme
secrétaire.
Vaillant, proposé pour être assesseur, avait refusé en
déclarant qu'aucun membre de son organisation ne ferait
partie du bureau.
On vote une adresse de sympathie au peuple russe lut-
tant pour la liljertc. L'amendement du P. S. R. demandant
d'ajouter un blâme au ministère français pour ses génu-
flexions devant le gouvernement russe provoque un vif
tumulte et des invectives non seulement d'organisation à
organisation, mais encore entre membres d'une même orga-
nisation, par exemple dans les fédérations autonomes.
Finalement, l'adjonction est adoptée au milieu du bruit.
RÉVEHN lit le rapport du Comité général sur les réponses
faites au projet d'unification. Il propose d'inscrire la ques-
tion de l'unité socialiste en tête de l'ordre du jour, confor-
mément à la décision du Congrès de l'année dernière, et de
nommer une commission chargée d'examiner le projet
d'unilication.
JoiXDY dénonce les deux courants qui se produisent dans
le socialisme, l'un, qui est traditionnel, le courant révolu-
tionnaire, et Tautre, le courant opportuniste, qui tend à se
produire. On croit amener l'union en écartant les questions
de principe, c'est la marche contraire qu'il faut suivre. Il
demande, en conséquence, qu'on examine les votes de cer-
tains députés lors de l'amendement Zévaès, le conflit entre
19
Compte rendu analytique non officiel
les groupes du onzième arrondissement de Paris, l'alTaire
Gelez.
De la Porte est du même avis quant à la nécessité de
traiter les questions de principe, mais il demande qu'on
respecte l'ordre du jour, et il pense que les points touchés
par Joindy seront mieux à leur place lors du débat sur la
tactique parlementaire.
WiLLM lit la déclaration émanée du secrétariat du
P. O. S. R. après consultation de tous les groupes. Ce ma-
nifeste affirme que le projet d'unification du Comité général
a l'approbation de tous les groupes du P. O. S. R. Il appuie
la création de fédérations autonomes régionales, mais
demande qu'il n'y ait pas une fédération unique pour le
département de la Seine, et déclare, d'autre part, que l'uni-
fication du parti socialiste présenterait des dangers si elle
devait ouvrir le socialisme à des éléments douteux. Esti-
mant que le rôle historique des organisations n'est pas ter-
miné, le P. O. S.R. a donné mandat aux délégués de soutenir
le maintien de ces organisations. l\ déclare être hostile à la
participation d'un socialiste au gouvernement, tout gou-
vernement étant par définition hostile au socialisme. En
ce qui touche Millerand, « il s'agit de savoir si Milleraiid
n'appartient à aucune organisation socialiste, auquel cas
ses actes échappent à notre appréciation ; mais s'il appar-
tient à quelque organisation ou à quelque fédération, nous
demandons qu'on nous le fasse savoir, afin que nous
jugions ses actes ». Enfin, le P. O. S. R. réclame la création
d'un journal socialiste qui soit l'organe attitré du Parti.
La i^roposition Joindy est renvoyée à la commission.
Gauthier lit une déclaration au nom du P. S.R., de l'A. C,
des fédérations du Doubs et du Haut-Rhin. Cette déclara-
tion condamne la méthode dite « d'action nouvelle ». Pré-
sentement, l'unification n'est pas possible, mais le P. S. R.
demande, dans l'intérêt du Parti socialiste, que le Congres
recherclie les moyens d'établir des liens entre les diverses
organisations. Il dépose enfin une motion de blâme à
Millerand. (Agitation)
Delesai.le souhaite que bientôt le P. O. F. entre dans la
grande famille socialiste. (Des guesdistes massés aii.x tri-
20
CONGRES DE LYON
biines crient : « Jamais! ») Il dépose la résolntion sui-
vante : Dans les fédérations départementales et au Comité
général, la part de représentation de chaque organisation
sera proportionnelle à son importance réelle. «Nous devons
préparer des mesures transitoires susceptibles de combler
peu à peu les fossés qui nous séparent. Que la commission
soit invitée à présenter, en outre du projet d'unification,
ces mesures transitoires, qui éviteront de proclamer une
unité d'apothéose capable d'amener les pires tragédies. »
De la Porte demande que le Congrès maintienne à son
ordre du jour la question de la tactique parlementaire. Il
lit une déclaration au nom des fédérations de la Marne, de
Seine-et-Oise, de la Basse-Xormandie, de l'Ain, du Jura, des
Deux-SèAres et Vendée, des groupes de Montpellier, etc...
Cette déclaration dénonce l'équivoque qui résulte pour le
socialisme de la présence de Millerand au ministère. Il
demande que Millerand, n'ayant engagé que lui-même par
son entrée au ministère, le socialisme dégage entièrement
sa responsabilité.
Briand, qui a signé cette déclaration, dit qu'il est bon
d'affirmer que jamais le Parti socialiste n'a été engagé par
Millerand. « Les chefs les plus autorisés du socialisme
français eurent le tort de ne pas protester quand Millerand
prononça un discours renfermant un programme qui n'avait
plus le caractère révolutionnaire ; mais il est juste de
reconnaître que s'il y eut faute, le P. S. R. et le P. O. F.
portent une part de responsalnlité qu'il faut leur attribuer.
Je prolestai dès lors, comme je proteste à présent, quoique
ami de Millerand et le considérant comme un honnête
homme. C'est un devoir d'amitié que je remplis ici, en
prononçant ces i^aroles, au moment même où je me dispose
à voter la motion que je viens de déposer ; mais il ne me
plaît pas que mon vote soit interprété comme une manifes-
tation vile, il n'aura pas la signification d'une fiétrissure
contre Millerand. C'est le vote d'un socialiste qui en juge un
autre au point de vue des principes et qui ne veut pas
qu'on le croie capable de s'être abaissé devant certaines
excitations qui ne procèdent peut-être pas de préoccupa-
tions de principes. Le terrain ayant été ainsi déblayé,
Compte rendu analytique non officiel
j'espère qu'il ne restera plus entre nous de malentendus et
que nous examinerons les conditions dans lesquelles les
militants et les groupes socialistes, cessant une agitation
stérile, voudront bien organiser le Parti pour une action
révolutionnaire et nous demanderons que les éléments
parlementaires du socialisme aient une attitude moins évo-
lutionniste et s'oc(^pent d'organiser révolutionnairement le
pays. »
Vaillant repousse l'accusation portée par Briand contre
le P. S. R. Il rappelle qu'à la veille du discours de Saint-
Mandé, il dissuada Millerand de prononcer ce discours.
« Nous avons fait immédiatement avec Guesde les réserves
nécessaires. Dès l'entrée de Millerand au ministère, j'ai
considéré que. par le fait même qu'il se constituait un parti
ministériel dans le socialisme, celui-ci courait le plus grand
danger moral et matériel. Si cette position durait, le Parti
socialiste serait bientôt perdu, il se séparerait de la classe
ou\Tière et la classe ouvrière le renierait. Il est nécessaire
qu'on déclare qu'à aucun moment Millerand n'a représenté
le Parti socialiste, il est nécessaire de désavouer le parti
ministérialiste. C'est pourquoi nous nous rallions à la
proposition De la Porte et nous demandons au Congrès de
la voter immédiatement. Alors la situation sera éclaircie,
assainie. Nous appelons de tous nos vœux l'unité et cepen-
dant nous la croyons encore impossible parce que nous
sommes toujours dans une situation inorganique. Et c'est à
ce moment qu'on a tenté de rapprocher des hommes encore
trop profondément divisés par des divisions de principes
et de fait. Si l'on voulait aboutir à une unité parfaite, le
Parti socialiste, loin de voir grandir ses forces, les verrait
diminuer. Au lieu de construire un plan idéal d'unité, nous
demandons qu'on recherche simplement les moyens d'éta-
blir des liens permanents entre les diverses organisations,
ce qui nous permettra d'agir en face du péril clérical et
césarieu et de ramener nos amis du P. O. F. parmi nous.
C'est pourquoi je vous demande de voter la proposition du
citoyen Gauthier. »
Jaurès demande le renvoi à la commission de la propo-
sition De la Porte, Il trouve qu'il y a dans les termes de
22
CONGRES DE LYON
cette proposition des éléments qui peuvent être acceptés et
d'autres non. « Il est puéril de nier que l'avènement, même
irrégulier, d'un socialiste au ministère, n'ait été le signe
d'une croissance du socialisme. Je ne veux pas dire que
cette participation soit utile au socialisme, mais on ne peut
pas se refuser à y voir un signe remarquable, comme le
citoyen Lafargue l'a reconnu au lendemain de l'entrée de
Millerand. Mais quelle que soit lidée qu'on s'en fasse, il est
certain que ce fut un fait individuel, que ce fut sans engager
en rien la responsabilité collective du Parti socialiste que le
citoyen Millerand est entré et est resté au ministère. Et si
vous croyez qu'il soit nécessaire de renouveler cette décla-
ration, nous le ferons volontiers avec vous. Mais prenez
garde qu'il ne se soit glissé dans la déclaration des expres-
sions ambiguës qui pourraient être considérées demain
comme une excommunication contre une personnalité ou
contre ceux qui l'auront appuyée. ^Tumu if ey L'effervescence
même que je remarque ici montre le danger de voter la
motion De la Porte sans l'examiner mûrement. Tout à
l'heure, quand on a parlé du banquet de Saint-Mandé, le
citoyen Vaillant a fait appel à la mémoire de différents
députés, j'étais assis à côté de lui et je puis témoigner qu'il
fit des réserves à propos du discours de Saint-Mandé ; il
reconnut qu'il était sage de marquer les frontières à droite,
mais non à gauche, pour permettre au Parti de s'étendre
jusqu'à la Révolution. Mais il n'y eut aucune excommuni-
cation. Et maintenant, un autre exemple des singulières
méprises dans lesquelles nous nous débattons : Parmi les
signataires de la motion De la Porte, je lis la signature de
la fédération de la. Charente et de son représentant le
citoyen Hubert Lagardelle. Eh bien, ce citoyen a écrit un
article pour la Revue Internationale de Chicago. Dans cet
article (qui est du premier mai dernier, il y a donc à peine un
mois et demi), le citoyen Lagardelle expose le mouvement
ouvrier en France depuis un demi-siècle ; il déclare que la
croissance du mouvement ouvrier est le signe le plus mar-
quant de la démocratie socialiste; il constate que la France,
d'abord en retard, a repris son rang dans ces dernières
années et il rend hommage à l'action exercée par la présence
23
Compte rendu analytique non officiel
d'un ministre socialiste dans le ministère et surtout à la loi
sur le Conseil du Travail. U y a donc malentendu et je
demande en conséquence que la proposition soit renvoyée
à la commission. — Autre exemple de malentendu : Un
rapport du budget bourgeois est un fragment du pouvoir
bourgeois. Par le budget des postes et télégraphes, vous
fournissez à la bourgeoisie tous les moyens de communica-
tion, y compris les moyens de communication militaire. Et
cependant l'un des vôtres a accepté cette fonction de rap-
porteur. — N'envenimons pas les divisions qui tendent à
s'élever parmi nous ; mais lorsque les événements amènent
quelqu'un des nôtres à accepter une part de responsabilité,
ne lui jetons pas le blâme. Il faut donc pour qu'il n'y ait pas
de surprise, que la proposition De la Porte soit renvoyée à
la commission. Et répondant au citoyen Vaillant, je lui
dis : Où sont nos différences de principe ? Notre but à
tous, c'est la société communiste. Direz-vous que nos mé-
thodes diffèrent en ceci que nous sommes des réformistes et
vous des révolutionnaires ? Votre parti n'a jamais nié que
des réformes partielles n'augmentent la force du socialisme.
De quel droit contestez-vous alors notre méthode ? Il n'y a
aucune différence irréductible entre les moyens que nous
eni]3loyons et alors nous sommes en droit de donner à un
parti qui a unité de but, unité d'organisation. Je ne suis pas
de ceux qui veulent imposer l'unité autoritaire ; mais il
suffit que certains de nos camarades le redoutent pour
qu'il soit nécessaire de rechercher dans une organisation
transitoire les moyens de concilier avec le maximum d'unité
l'autonomie des organisations. Par quels moyens le pour-
rons-nous ? La commission le décidera. Mais cela ne nous
empêche pas de tracer par avance le plan d'unité qui agira
par attraction sur tous les socialistes. Les préjugés se dissi-
peront et l'unité socialiste sera faite dans les cœurs, dans
les esprits de la social-démocratie française. »
PoxARD, au nom des Fédérations autonomes, apporte
quelques observations supplémentaires au sujet de la pro-
position De la Porte : «Il n'était pas dans notre pensée
de porter aucune excommunication contre personne ; mais
le citoyen Briand a outrepassé ses droits dans quelques
24
CONGRES DE LYOX
paroles qu'il a prononcées. Nous convenons que le citoyen
JMillerand n'a pas engagé le Parti. Mais pourquoi cette
cpiestion revient-elle chaque année dans le parti ? On nous
a suspectés de ministérialisme. Nous sommes, nous, adver-
saires du gouvernement des hommes, nous sommes pour
l'administration des choses. C'est dans ce principe que nous
avons déposé la motion De la Porte et que nous poussons à
l'organisation des Fédérations autonomes. Nous pensons
que l'unité peut se faire dès ce Congrès. Où donc les organisa-
tions puisent-elles leur vie si ce n'est dans le peuple, dans
les Fédérations elles-mêmes ? Je demande donc qu'on
organise l'unité en prenant comme base les Fédérations
autonomes. »
Lagardelle croit qu'il faut iiiettrc fin à l'équivoque
actuelle. « Pour la troisième fois le Parli se réunit, et si nous
ne voulons pas que ce soit une comédie éternelle, il faut
trancher enfln la question de principe. Dans un article de
Cosmopolis, i^ublié un an avant l'entrée de Millerand au
ministère, le citoyen Jaurès disait que le socialisme ne peut
accepter une parcelle de pouvoir, qu'il lui faudra un jour le
pouvoir tout entier. — Il s'agit d'un obstacle à l'unité du
Parti, non pas à une unité mystique, mais à l'unité pratique
et réelle. On ne peut assimiler le vote d'une mesure d'un
ministère bourgeois à la constitution d'un parti ministéria-
liste. Je crois que l'œuvre réformiste de Millerand est bonne,
mais non pas que Millerand représente au ministère le
socialisme. Quelle contradiction y a-t-il entre ces deux opi-
nions ? Il faut en finir avec les équivoques, au moment où
le parti radical s'approjirie une partie de notre programme
en se découvrant un programme économique, alin que lors
des élections une confusion funeste au socialisme ne puisse
pas s'établir. »
MoNxiKR, au nom de la fédération du Nord et du Pas-de-
Calais, demande la clôture de la discussion générale après
que trois orateurs encore auront pris la parole ; il demande
aussi que la commission ait un rapporteur de la majorité et
un rapporteur de la minorité.
Dk la Porte déclare que ses amis et lai demanderont le
vote par mandat.
25
Compte rendu analj^tiqiie non officiel
Groussier défend Sembat, rappelé à Pai'is, contre cer-
taines paroles du citoyen Jaurès. « Je suis étonné de voir
que le citoyen Jaurès y qui a été au Parlement, ait pu con-
fondre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif; car si la
thèse du citoyen Jaurès était poussée à bout, il faudrait
interdire à tout socialiste d'entrer non seulement dans une
commission, mais encore dans tout Parlement. Nous pen-
sons qu'il y a certains rapports de la commission du budget
qu'aucun socialiste ne doit jamais prendre ; mais le bud-
get des postes et télégraphes n'est pas un danger pour le
socialisme et il concerne presque exclusivement la situation
d'un grand nombre de travailleurs, petits fonctionnaires.
Pour moi, je trouve que s'il s'agit de l'œuvre personnelle
de Millerand, il a agi au mieux des intérêts du prolétariat ;
mais la question ne peut être là, un membre de la commis-
sion du budget n'engage que sa propre responsabilité, au
gouvernement il n'en est pas ainsi, on ne peut dire qu'un
ministre, quel qu'il soit, ait toujours sa pleine liberté. »
Jaurès, interrompant : « Le budget des postes rapporte
i32 millions à la société bourgeoise. »
Groussier : « Le prolétariat ne peut admettre qu'un socia-
liste reste au pouvoir alors qpi'il a été frappé. »
La séance est levée et remise au lendemain neuf heures.
DEUXIEME JOUR
lundi 27 mai
Allemane est nommé président ; Légitimas et Gamelle
lui sont adjoints comme assesseurs, Bonnevial comme secré-
taire. "■'
On reprend l'ordre du jour.
FouRXiÈRB demande qu'on ne passe pas au vote avant que
les propositions soient examinées par la commission.
De tA Porte, au nom des signataires de la proposition
qu'il a déposée hier, demande qu'on passe au vote sur la
priorité de la motion Willm ; il ajoute que les citoyens
Cipriani, Chancheprat et Sémanaz, des syndicats, adhèrent
à la déclaration. (Tumulte)
26
CONGRES DE LYON
Rkvelix demande que le vote ait lieu non sur une ques-
tion de procédure, mais sur la question de iirincipe et
appuie le renvoi à la commission, tout en déclarant que
pour le fond il est tout prêt à voter une formule dégageant
la responsabilité du Parti. « Je crois qu'il est possible de
trouver une formule telle qu'elle ne meurtrisse personne et
rallie tout le Parti. »
Vaillant, interrompant : « La formule De la Porte est
telle. »
llÉvF.Lix : « Il me suffit, citoyen Vaillant, que des cama-
rades ne le croient pas pour que je demande que la motion
soit examinée mûrement, » (Des voix du P. S. R. : « Nous
ne voterons que la motion De la Porte. »)
RÉVELIN : « Ne procédons pas par un vote de division,
laissez le Congrès chercher un vote d'union. »
La clôture de la discussion est prononcée par le Congrès.
On demande le vote par mandat. Le vote par mandat est
accordé.
Pendant qu'on dépouille le scrutin, un vote par acclama-
tion a lieu sur la proposition du P. O. S. R. flétrissant la
guerre de Chine. fCris : A bas la guerre ! guerre à la guerre I)
On décide de nommer la commission. Il y a environ mille
mandats représentés ; on accorde un membre de la commis-
sion par vingt-cinq mandats.
Résultat du vote sur le renvoi à la commission de la pro-
position De la Porte :
Pour le renvoi à la commission : ^44 mandats; contre le
renvoi à la commission : 402 mandats.
La i>ropo.sition De la Porte est en conséquence renvoyée
à la commission et la séance suspendue jusqu'à deux
heures.
SÉANCE DK L'APRKS-MfDI
LAXimiN, au nom du P. S. R.. de l'A. C. et des Fédérations
du Haut-Rhin et du Doul>s, considérant que la proposition
De la Porte est primordiale, demande ([ue cette proposition
soit examinée avant tout et que le Congrès s'ajourne
jusqu'à ce que la commission ait apporté ses conclusions.
Le président annonce que la commission a commencé son
Compte rendu analj^tique non officiel
travail, que le rapport sur la proposition De la Porte et le
rapport sur la proposition du P. S. H. viendront en tête.
MoxGixoT rappelle que la mission essentielle du Congrès
est le projet d'unification. Il demande que le rapport sur
cette question vienne le premier en discussion.
Bagxol se rallie à la proposition Landrin.
ViviAXi déclare qu'il est j>rêt à se rallier à la proposi-
tion Landrin à la condition que la commission soit en
mesure dans une heure ou une heure et demie de venir
donner un rapport sur les différentes questions. (Cris du
P. S. R. : Sur la question De la Porte!)
ViviANi : « Mais cela est matériellement impossible. Et
c'est l'après-midi et peut-être la soirée qui vont être perdus.
Et il est une question, celle des accusations, que vous
apportez deiiuis quelque temps contre certains députés...
(Tiunultc) et je m'étonne que les accusateurs ne soient pas
prompts à monter à cette tribune pour apporter la preuve
de ces accusations et pour examiner si les ordres du jour en
faveur du ministère partent de ceux des députés qu'on
qualifie de ministériels. D'un côté comme de l'autre, il y a
peut-être eu des erreurs commises, mais il faut établir le
l>ilan de ces fautes. Et je % ois un député révolutionnaire
qui a refusé de venir siéger à côté de notre président
Alleniane et qui récemment m'écrasait presque dans les
rues de Toulon alors qu'il était en voiture aux côtés d'un
général et d'un amiral. » (Tiinuilte)
Allard dit que le citoyen Viviani, qui prétendait ne pas
faire de questions personnelles, a été le premier à pas-
sionner le débat. « Quant à l'attitude des députés, je ne
crois pas qu'un seul de ces derniers se dérobe à la discus-
sion, mais il ne faudrait peut-être pas aborder ce débat
quand plusieurs des députés, comme le citoj'cn Vaillant,
sont à la commission. Quant au reproche qui m'est fait à
propos des fêtes de Toulon, je me demande quelle assimi-
lation il peut y avoir entre accepter un portefeuille dans un
ministère et accepter une place dans une voiture. On a
rherché en soulevant cette question à faire une misérable
diversion. »
ViviAM ayant voulu reprendre la parole est accueilli à la
28
CONGRES DE LYON
tribune par un tumulte indescriptible, il se produit même
~des scènes de pugilat.
Laxdrix dit que les tristes scènes dont on vient d'être
témoin montrent la sagesse de sa proposition. Il réclame
de nouveau la suspension de la séance.
KosciuzsKO fait appel à des sentiments de conciliation,
il aftîrme ne marcher à la remorque d'aucune personnalité;
« mais Tordre du jour doit être suivi et si le citoyen De la
Porte a cru devoir introduire une proposition qu'on
examine en ce moment à la commission, ce n'est pas une
raison pour ne pas poursuivre nos travaux et en particu-
ier la question de l'admission des syndicats ».
Gadout, Moxxier et plusieurs autres délégués expriment
le sentiment de douleur qu'ils éprouvent en voyant
l'attitude du Congres, les manifestations haineuses qui s'y
produisent, l'impuissance à laquelle il est déduit par la
faute de ses membres. Les individualités doivent disparaître
devant l'intérêt général.
Le président dit que le bureau se trouve en présence de
deux propositions, l'une de discuter l'entrée des syndicats
et des coopératives dans le. Parti socialiste et les conditions
de cette entrée, la deuxième de suspendre la séance. La
l^remière va être mise aux voix.
Le P. S. R. demande au milieu d'un grand tumulte la
priorité pour l'ordre du jour Landvin.
La majorité du Congrès s'étant prononcée en faveur de
la première proposition, il y a un grand tumulte.
Le président lit une déclaration du citoyen Landrin qui
parle au nom du P. S. U., de l'A. C, des Fédérations du
Doubs et du Haut-Uhin. Ces organisations déclarent
qu'elles se retirent, non du Congrès, mais de la présente
séance.
Toutes ces organisations se retirent.
La majorité du Congrès continue à discuter l'ordre du jour.
LÉVY se prononce pour l'entrée des syndicats dans le
socialisme, mais à la condition que les membres des syn.
dicats soient adhérents d'abord aux Fédérations de leur
région.
Plusieurs orateurs parlent pour l'entrce dans le Parti
29 II.
Compte rendu analj'tique non officiel
socialiste des syndicats et des coopératives, d'autres-
orateurs parlent contre. Ces derniers, s'appuyant sur les^
Congrès corporatifs, craignent que les syndicats ne soient
détournes de la lutte économique.
I.a séance est levée à six heui'es et renvoyée au lende-
main matin, neuf heures.
TROISIEME JOUR
mardi 28 mai
CoLLY est nommé président avec Barrai et Hahn comme
assesseurs et Guillemin comme secrétaire.
L'ordre du jour appelle le rapport de la commission. Le
citoyen Briand a la parole.
BniANo : « La commission s'est trouvée dès le début de-
sa séance en i)résence d'une difficulté portant sur la
méthode de travail qu'elle adopterait. Le citoyen Vaillant
avait déposé au nom de ses amis une motion d'après
laquelle la commission devait étudier tout d'abord la
question ministérielle et apporter immédiatement ensuite
au Congrès la résolution de la commission. Le citoyen
Jaurès ne s'opposait pas à ce que la question ministérielle
fût portée en lèlc des travaux, mais il demandait que la
commission s'occupât immédiatement après du projet
d'unitication et des diff'érentes questions portées à la com-
mission. Une discussion assez vive s'engagea. Je demandai
qu'on s'occupât de la première question et qu'après seule-
ment on prît une décision. La méthode de travail se trouva
simpliiiée et l'on s'engagea dans la discussion qui se pour-
suivit très avant dans la nuit. La première résolution dont
la commission fut saisie fut la motion du P. O. S. R., la
deuxième la motion De la Porte, une troisième proposition
fut déposée par le citoyen Thizon, de la Fédération de
Poitou, Anjou, Saintonge, Vendée, elle portait que Mille-
rand n'ayant engagé que lui-même par son entrée dans le
ministère, la conduite du Parti à son égard ne saurait
s'inspirer que des intérêts généraux du socialisme. Le
citoyen Marins Ricliard, de la Fédération du Gard, propo-
sait un anicndement à la proposition De la Porte, il
3o
CONGRES DE LYON
voulait qu'après les mots « le Congrès déclare » on ajoutât
« tout en rendant justice aux progrès que Millerand a fait
« réaliser sur le terrain syndical ». — La discussion lut
aussi complète que possible. Il s'en dégagea cette tendance
qu'il était impossible au Parti socialiste d'adresser à
Millerand, soit directement, soit indirectement par Tinter-
médiaire de l'organisation à laquelle il pourrait adhérer, la
sommation de quitter le ministère, et cela dans le désir
même de dégager le Parti de toute compromission. Le
P. S. R. se rallia à la proposition De la Porte. Dans ces
conditions, c'est sur cette proposition que la discussion
s'engagea. Toute la question portait sur la nécessité de
dégager la responsabilité du Parti et c'est là que nous nous
sommes trouvés en désaccord et c'est là que le Congres
aura à se décider entre deux ordres du jour présentés, l'un
par la majorité, l'autre par la minorité de la commission.
Pour moi personnellement, les mots « s'est mis hors du
Parti » me causaient de l'inquiétude ; ces mots ont été
maintenus et je dois déclarer que tout en maintemint ma
signature au bas de la motion, je fais des réserves au
sujet de ces mots; nous n'avons eu aucune idée de flétrissure
envers qui que ce soit. D'autres ont voulu y voir une
sorte de mise en dehors du socialisme du citoyen Millerand.
Pour lever tout malentendu, j'ai, dans un but de conci-
liation, déposé une motion qui est identique à celle de notre
camarade De la Porte, avec celte diirérence que nous ne
considérons pas que Millerand se soit expulsé du Parti par
le seul fait qu'il est entré au Pouvoir. Noire motion est
identique dans ses considérants théoriques, mais nous
ajoutons : « C'est-à-dire en acceptant de son initiative
« privée une fonction, etc., n'a pu engager la responsabilité
« du Parti », et plus loin : « déchire en outre que l'attitude
« du Parti et du groupe parlementaire vis-à-vis du mi-
« nistère doit être la même que vis-à-vis de tout ministère
« bourgeois, c'est-à-dire inspirée uniquement par les intérêts
« du Parti socialiste. » Telle était notre motion inspirée
par le souci de dégager le Parti sans frapper les individus.
Mais je dois dire que le citoyen De la Porte a maintenu sa
motion sur laquelle il viendra s'expliquer tout à l'heure
3i
Compte rendu emalj'tiqiie non officiel
au nom de la minorité. Le P. S. R. reconnaît qu'il a pu
appuyer parfois le ministère par ses votes, mais il dit que
s'il a pu être ministériel, il n'est pas ministérialiste, c'est-
à-dire qu'il n'est point partisan de l'appui donné au mi-
nistère en tant que ministère, mais pour ce que ses actes
ont pu contenir de républicain. Cette position m'avait
frappé moi-même. J'ai pu constater que certains militants
considéraient trop le ministère Comme un ministère socia-
liste et s'étonnaient qu'il n'eût encore rien bouleversé ; car
notre Parti est encore un peu trop démagogique et il
convient de l'éclairer sur la situation. Et nous étions tous
d'accord à la commission pour dire au prolétariat que ce
ministère n'est pas un ministère socialiste, qu'il peut avoir
une certaine lionne volonté socialiste, mais que ce n'est
pas là le ministère socialiste, le pouvoir socialiste. Cette
déclaration, nous la voulons faire. Dans ma motion, le
Parti socialiste est dégagé d'une manière nette et précise.
Quelques camarades préfèrent la motion De la Porte,
jjarce qu'elle dit qu'en entrant au ministère, Millerand est
sorti du Parti socialiste; mais beaucoup des signataires
n'entendaient pas exprimer par là une excommunication.
Et de plus ces camarades semblent vouloir englober dans
la même excommunication tous ceux qui depuis lors ont
soutenu Millerand. Il faudra que vous preniez à la face du
Congrès socialiste la responsabilité de votre motion. Vous
inaugurerez dans le Parti socialiste une méthode d'après
laquelle un homme pourra être expulsé sans être entendu,
sans que vous ayez eu le courage de l'entendi'e en face. Il
faut qu'on sache les conditions dans lesquelles Millerand
est entré au ministère. Il s'est institué hier au sein de la
commission un débat très intéressant pour l'histoire. Voici
ce que nous avons appris : Millerand s'est présenté un jour
devant son groupe, le groupe parlementaire, — le Parti
socialiste avait constitué avec tous les groupes républicains
Un comité de défense qui était une sorte de gouvernement
provisoire pour le cas où la situation fût devenue plus
révolutionnaire. Millerand paraissait indiqué par le pro-
gramme de Saint-Mandé comme susceptible de prendre une
part de pouvoir. Première faute d'avoir laissé passer ce
32
CONGRES DE LYON
programme sans protestation et de l'avoir afTiché jiartout
dans les circonscriptions électorales. Je l'avais dénoncé, ce
programme. Où sont-ils ceux qui sont allés dans le pays
dénoncer ce programme ? Et combien de lois les manifestes
affichés dans les villes ne ressemblaient pas aux circulaires
affichées dans les circonscriptions rurales I... Déplorons tous
ces bassesses, ces petites lâchetés... Millerand se présenta
un jour dans son groupe et lui dit : « On m'a offert une
« combinaison dans laquelle j'aurais eu un portefeuille;
« celte combinaison, elle a avorté. » Vous, socialistes, vous
avez dû tenir à il/iZZera^id un langage sévère? — Les choses
se passèrent autrement. Le citoyen Vaillant lui-même était
troublé par les circonstances; cependant je reconnais qu'il
a dit, mais sur le ton amical : « Citoyen Millerand, si vous
« entrez dans une combinaison de ce genre, nous vous
« prévenons que c'est sous votre responsabilité personnelle
« et que nous serons obligés de dégager le Parti car nous
« n'admettons pas la participation d'un socialiste au
« pouvoir. » Cadenat voulut saisir le groupe parlementaire
d'une motion pour obliger le groupe parlement.oire à se
prononcer. Le groupe était pour Millerand. Celui-ci appar-
tenait aux Indépendants, mais les Indépendants étaient si
faibles alors qu'ils n'existaient pour ainsi dire pas. Cadenat
voulait qu'on prît une résolution, mais il eut la stupeur de
constater que le groupe parlementaire était si troublé jiar
la situation qu'il le vit fondre comme beurre et il se trouva
seul avec sa motion et ses Ijounes intentions. Vous auriez
dû vous dresser devant 3/i7^'/'onr/ et lui crier : Xon! Et c'est
deux ans après que vous voulez déclarer Millerand mort
alors qu'il peut se dresser devant vous. Il est certain qu'à
ce moment-là l'impression que dut emporter Millerand
était qu'on ne rencouragerait pas, qu'on ne serait pas
avec lui, mais qu'on ne le considérerait pas comme
s'excluant du Parti socialiste. Le citoyen Vaillant était
uniquement préoccupé de faire écarter Galliffctyinnifi il n'a
pas dit à Millerand : Vous ne devez pas entrer au mi-
nistère. »
Une voix du P. S. 11. : « Millerand, c'est un assassin ! »
(Tamulie)
33
Compte rendu analj'tiqiie non officiel
Ebers à Briand : « Politicien ! »
Briand à Ebers : « Et c'est toi, Ebers, qui me traites de-
politicien!!,.. Je dis que lorsqu'un ouvrier vient nous traiter
de politiciens, je l'excuse, mais toi, Ebers!!.., » (Tumulte-
formidable)
Briand : « Vous déclarez que Millerand a commis des
fautes et vous voulez le condamner sans l'entendre. La
différence entre nos deux motions est que nous reconnais-
sons bien qu'il a commis tles fautes; mais avant de le juger
nous voulons l'entendre. Vous voulez vous en aller à
l'unité sur des cadavres, ce n'est pas une pensée socialiste.
Et je vous demande, camarades du P. S. R., moi qui ai été
souvent avec vous, de reconnaître le pas qu'a fait vers,
vous l'autre côté du Congrès en souscrivant à ma motion.
Croyez-vous qu'elle ne leur a pas coûté ! Songez aux tra-^
vailleurs, qui demain jugeront sévèrement vos intentions
fratricides. Ce Congrès choisira entre ceux qui veulent .se
prononcer uniquement sur les principes en se réservant de
juger plus tard, au besoin sévèrement, les personnes, et
ceux qui veulent s'assurer des succès de comités. La majo-
rité, dans le sein de la commission, s'est répartie ainsi-
4; voix contre la motion De la Porter lo voix pour. »
De la Porte rectifie les chilTres,^ le délégué de Seine-et-
Oise a quitté le Congrès. « Quand j'ai refusé de me rallier à
la motion Briand, c'est que j'ai compris qu'il y avait der-
rière cette motion une politique que nous voulons com-
battre. Si l'on déclare que Millernnd est non pas hors du
Parti, mais hors du contrôle du Parti, quelle est donc la
situation que l'on veut faire à celui que l'on déclare assez
affranclii du Parti pour que ses actes échappent à tout
contrôle du Parti, qu'il puisse impunément commettre
n'importe quelle action? Mais comment voulez-vous qu'iL
vienne se défendre devant le Congrès? Nous pensons qu'il
faut écarter de tous nos rêves d'avenir ce cauchemar du
niinistérialisme et nous voulons que, devant les assises du
prolétariat, on vienne dire enfin si le Parti entend s'engager
dans le niinistérialisme ou dans l'antiministérialisme.Nous-
ne voulons pas qu'on érige en méthode une question de
tactique. Xous disons que le Parti socialiste doit se con-
CONGRES DE LYON
duire à l'égard du ministère Waldeck-Rousseaii comme à
l'égard de tout ministère bourgeois, et nous ne disons pas
qu'une amitié personnelle ou une question de sentiment
-doit faire approuver des actes qu'on blâmerait dans tout
ministère bom*geois. Trouvez-vous Cfu'il y ait dans la mo-
tion Briand une solution, et n'est-ce pas perpétuer des
équivoques? On a dit que nous prétendions exclure
d'autres militants? Qu'il me soit permis de déclarer que
nous avons voulu dire que Millerand, pendant toute la
durée de son ministère, était considéré comme exclu du
Parti, et que s'il voulait rentrer dans le Parti socialiste il
avait, comme un simple l)ourgeois, à solliciter de nouveau
son entrée. Nous ne poursuivons pas l'exclusion d'autres
citoyens. Le jour où nous considérerons qu'il y a lieu
d'exclure vingt militants, nous le demanderons, mais nous
ne le demandons pas, et vous n'avez pas le droit d'acciLse^
de déloyauté des citoyens avec lesquels vous avez toujours
entretenu des relations d'amitié alors que vous invoquez
vous-mêmes des relations d'amitié pour excuser un mi-
nistre. » / Tumulte J
Jaurès : « C'est un coup de poignard dans le dos ! »
De la Porte : « Le citoyen Jaurès est venu nous dire que
le citoyen La gavdelle avait écrit, dans un de ses articles,
que c'était une singulière fiction que de considérer comme
appartenant au Parti socialiste ceux qui avaient soutenu un
homme exclu du Parti socialiste; et c'est alors (pie le
citoyen Cabardos, délégué de Seine-et-Oise, a déclaré qu'il
ne connaissait pas cet article, et c'est alors aussi qu'il a
retiré sa signature. Mais je demande si l'on peut suspecter
la loyauté d'un homme qui n'a pas d'autre tort que de
n'être plus de l'avis d'un certain nombre d'hommes qui
soutiennent Millerand. — La. question qui se présente devant
nous est d'une netteté extraordinaire. Le P. O. S. R., qui
n'est plus ici (?), l'avait posée d'une manière très simple.
Vous ne pouvez pas échapper au dilemme qu'il a posé.
Nous vous demandons si Millerand peut être considéré
comme ayant quitté le Parti par suite de son entrée au
ministère ou s'il n'en a jamais fait partie. Nous pensons
qu'il a été membre du Parti jus<^iu'à son entrée au ministère
35
' Compte rendu analytique non officiel
et qu'alors il s'est considéré comme étant dégagé du I*arli.
A''ous voulez avoir une motion qui vous permette d'afTirmer
que le Congrès a refusé de se prononcer. Mais nous vous
demandons i)Ourquoi vous refusez d'adopter la formule
que vous-mêmes êtes obligés de reprendre dans vos dis-
cussions. Nous voulons que vous proclamiez vous-mêmes
ce que A'ous reconnaissez être la vérité, et cela sans équi-
voque. C'est faire un singulier abus des mots que d'aflir-
mer que l'entrée de Millerand au ministère n'a pas soulevé
de protestations, alors que le groupe parlementaire s'est
disloqué par l'entrée de Millerand au ministère. Vous pré-
tendez que les élus ont refusé de se prononcer contre le
ministère. Lassalle qui, quoique n'appartenant pas au
P. S. R., a pourtant voté une enquête que les autres membres
du groupe parlementaire refusaient... »
Lassalle : « Je ne les ai pas nommes assassins » !
De la Porte : « Nous ne demandons pas des exécutions.
Il n'y a sur la question des élus que deux élus mis en
cause et ils le sont au nom du Comité général : Palix et
Narhonne. Nous n'avons formulé aucune demande d'excom-
munication. Nous avons demandé, il est vrai, qu'on insti-
tuât un débat sur la tactique parlementaire, mais vous
savez que cette question n'a pu venir en discussion au
Comité général. Sur la question purement ministérielle,
vous n'avez à envisager que la question de principe sans
vous préoccuper de ce que nous avons pu dire ou écrire sur
la question de la tactique parlementaire. En acceptant les
fonctions de rapporteur, j'ai demandé à dire très nettement
ce que je pense et ce que pensent avec moi quelques-uns
des signataires de la motion que je défends. Nous avons
pensé, Lagardelle et moi, qu'il n'était pas possible à un
socialiste de particii^er au pouvoir car vous avez inscrit la
conquête des pouvoirs publics dans notre programme et il
est trop difTicile de distinguer entre ceux qu'on peut con-
quérir et ceux qu'on ne peut pas conquérir. Nous avons
adoi>té la motion Delesalle qui défend toute participation
d'un socialiste et telle était notre attitude au dernier Con-
grès. Nous n'avons donc pas varié, comme on l'a prétendu.
El maintenant nous vous demandons de voter pour la
3G
CONGRES DE LYON
motion de la minorité et de dire si oui ou non Miller and
appartient encore au Parti socialiste. La motion est d'une
netteté telle que personne ne peut éviter d'y répondre. »
On propose la clôture.
Un autre délégué demande que chacun des deux côtés du
Congrès désigne deux orateurs pour traiter la question.
Jaurès trouve le chiffre de deux trop limité, il demande
qu'il y ait trois orateurs de chaque côté et cela parce que
le citoyen Lagardelle et ses amis déclarent que lui, Jaurès,
veut étouffer le débat.
Cette dernière motion est votée.
On propose dix minutes pour chaque orateur. — Accepté.
Briand : « Quelques brèves explications pour préciser
certains points de ma motion. Je n'ai eu aucune intention
malveillante contre certains camarades, je m'étonne que
De la Porte ait pu avoir cette idée alors qu'hier, au sein
de la commission, Jean Longuet et d'autres ont protesté
quand on a attribué à quelques camarades des idées
d'excommunication. J'ai dit seulement que la motion De la
Porte prêtait à écpiivoque et qu'il fallait savoir ce que
signifiaient ces mots « hors du Parti ». Je constate que la
motion s'est bien éclaircie et qu'alors elle devient semblable
à la nôtre et signifie seulement que Millerand est à l'heure
actuelle absent du Parti ; que si plus tard il demande son
admission, nous l'examinerons comme toute autre demande.
Où donc les militants verront-ils une différence ? Les deux
motions sont identiques et la vôtre ne dira même pas si
nettement qu'il pourra y avoir lieu de demander à Mille-
rand des explications. La motion Jiautsky et la motion
Delesalle ont tranché la question en ce qui concerne
l'avenir, il ne faut donc pas donner à ma motion une inten-
tion qu'elle n'a pas. — • En ce qui touche l'historique de
l'entrée de Millerand au ministère, je dois faire encore
remarquer que la protestation n'a eu lieu qu'après l'entrée
de Millerand au ministère et non avant. »
Vaillant : « Nous avons appuyé la motion De la Porte
parce qu'elle est la réponse nette au ministérialisme, qu'elle
ne comporte aucune équivoque. Au sujet des explications
historiques qui ont été données, je demande à préciser
37
III
Compte rendu anal)^tique non officiel
quelques points. Le groupe socialiste n'a pas été réuni pour
discuter le cas Millerand; mais le citoyen Millerand est
venu l'avant-veille de la constitution du ministère et il a dit
qu'on avait pensé à lui pour une combinaison, mais il le dit
comme d'un fait rétrospectif. Je lui répondis que si des
pourparlers seml^lables étaient rej)ris, je me verrais obligé
de -déclarer que le Parti socialiste ne participerait en rien à
de telles combinaisons car le socialisme ne peut participer
à un pouvoir boui'g-eois. Millerand ût un geste d'acquiesce-
ment. Le groupe sortit j^eu à peu, je n'entendis pas la
n\o\.\on Cadcnat; si je l'avais entendue, je n'aurais pas eu
à la soutenir car je croyais que la tentative ne se renou-
vellerait pas et je n'aurais pas voulu admettre une partici-
pation comme possible. Je le répète, le groupe n'était pas
convoqué à cet effet, Millerand nous racontait le fait comme
un simple objet de curiosité et cependant des pourparlers
avaient lieu. Le soir des amis de Millerand annonçaient à
mes amis que le ministère était constitué et le lendemain
on annonçait à Dnbrenilh comme le tenant de Jaurès que
le ministère était définivement constitué avec Galliffet.
J'écrivis à Millerand une lettre aussi chaleureuse que pos-
sible le priant de démentii*. Depuis le discours de Saint-
Mandé nous considérions Millerand comme un candidat
possible au ministère et nous ne pensions pas qu'il y eût
autre chose à faire qu'à dégager le Parti, mais je deman-
dais à Millerand de dégager sa solidarité avec l'assassin de
187 1. Nous avons pensé qu'il n'y aurait pas de protestation
trop vive contre l'entrée de Millerand au ministère, et lors-
que Millerand répondit à mon télégramme par un autre
télégramme où il disait qu'il avait cru faire son devoir et
que l'avenir le jugerait, nous portâmes immédiatement
notre protestation à l'agence Havas. Puis vint notre mani-
feste avec un exposé doctrinal condamnant l'entrée d'un
socialiste au ministère car nous pensons que le Socialisme
ne peut avoir de délégué à un pouvoir bourgeois. Si Mille-
rand a été compromis depuis, il l'a été surtout par ses amis
qui ont voulu faire de lui le représentant du Socialisme au
ministère. Il est temps d'en finir avec l'équivoque. Aujour-
d'hui le citoyen De la Porte reprend notre ordre du jom*
38
CONGRES DE LYON
de 1899; nous pensons que cette formule est nécessaire pour
mettre fin au mînistérialisme qui sévit toujours malgré la
motion Kautsky avec plus de danger que jamais. Xous vou-
lons que le Parti socialiste soit dégagé complètement. Tant
que la lutte ouvrière durera, le Parti socialiste ne peut avoir
de représentant au i>ouvoir. Par la motion Briand la con-
science socialiste ne saurait être satisfaite tandis que la
motion De la Porte peut seule ramener la paix dans les
consciences, condition indispensable de l'union. Le P. S. R.
comprend que la République est indispensable pour que
nous puissions espérer obtenir les revendications que nous
poursuivons, mais c'est derrière ce mot que la réaction ver-
saillaise a pu fusiller les Parisiens impunément; il n'y a
pas d'autre gouvernement qui aurait pu faire passer les
massacres de la Martinique et de Chalon. Pour enlever
aux socialistes des instruments de démoralisation, il faut
que justice soit faite dans le présent. »
ViviANi : « La franchise ordinaire du citoyen Vaillant
nous permet de montrer la discorde qui existe entre les
défenseurs de la motion De la Porte. Il est venu dire que
quant à lui l'exclusion de Millerand était complète, de
sorte cpie la même motion réunit des noms qui ne sont pas
d'accord sur le sens de la motion. Ceci dit, je rappellerai
très rapidement le passé auquel vient de faire allusion le
citoyen Vaillant et je protesterai en même temps contre
l'emploi que M. Poincaré a fait de mon nom. Il n'est pas
juste de dire que le citoyen Millerand ait demandé conseil
à M. Poincaré pour entrer au ministère, malgi'é les senti-
ments de camarades. Les divergences des citoyens Cadenat
et Vaillant, loyaux tous les deux, prouvent la confusion
qui existait alors et qu'il n'y eut pas l'ordre impératif qui
interdisait à Millerand d'entrer au ministère. On mit seu-
lement à couvert la responsal)ilité du Parti socialiste. Pour-
quoi n'avez-vous pas eu le langage ferme f[uc vous avez
aujourd'hui ? J'admire ces jeunes hommes de vingt ans qui
tranchent les questions de principe dans le silence du ca-
binet ; mais quand on est en face de problèmes redoutables,
quand on sent quelle est sa responsabilité, on hésite et l'on
vole comme vous voterez un jour, quand vous serez dépu-
39
Compte rendu analj'tique non officiel
tés, je l'espère; et alors, comme vos aînés, vous ressentirez
ce que nous avons ressenti. Le citoyen De la Porte ai donné
des commentaires très conciliants de sa motion. 11 me per-
mettra de lui dire qu'il s'expose à des interprétations qui
dépassent les siennes ; ce qui resterait d'un vote de sa pro-
position, c'est l'exclusion dont parle le citoyen Vaillant,
dont ne paille pas le citoyen De la Porte, et il res-
terait une condamnation contre ceux qui ont approuve
le citoyen Millerand. Celui-ci ne s'est pas soutenu seul, il
a été confirmé par nos votes et notre propagande ; et alors
pourquoi ne serions-nous pas exclus nous-mêmes ? Voilà
quelle est la situation et le procès s'étendrait jusqu'à des
organisations, ce ne serait pas la préface de l'unité, mais
la préface d'un déchirement. Que voulons-nous faire ?
Certes nous sommes faillibles ; il faut qu'un vote unanime
dégage le Parti socialiste. 11 aura le bénéfice de certains
actes qui aident la classe ouvrière à se libérer, il n'aura
pas la responsabilité des fautes. La justice est bien plutôt
un sentiment individuel qu'un sentiment collectif. Qu'est-
ce que le ministérialisme ? Quand nous avons voté, le
citoyen Vaillant et moi, la loi sur les associations, nous
n'avons pas fait acte de ministérialisme. Et quand la motion
de Briand aura été votée, nous nous retrouverons d'accord,
nos votes auront une signification socialiste, en votant
contre le ministère quand il sera en faute, pour lui quand il
luttera contre les défenseurs du césarisme. »
De la Porte : « J'ai dit et je répète que par notre motion
nous excluons du Parti le citoyen Millerand ou plu-
tôt nous constatons qu'il s'est exclu lui-même par son en-
trée au ministère ; et lorsque cette clause d'exclusion aura
cessé, le citoyen Millerand aura, comme tout bourgeois, à
solliciter son admission ; alors le Parti socialiste devra exa-
miner sa demande, comme si elle venait de M. Méline ou
de tel autre. Et lorsque le P. S. 11. ajoute qu'il sera disposé
à maintenir cette exclusion, je crois pouvoir dire au nom
de nos amis que nous serons du même avis et que nous
poserons nous aussi la question préalable, à moins de cir-
constances nouvelles. Mais, citoyens, nous ne pouvons vous
dire que vous n'aurez pas le droit d'admettre Millerand
4o
CONGRES DE LYON
dans telle de vos organisations. Comment Briand veut-il
concilier celte position d'un homme qui est en dehors du
contrôle d'un parti et qui cependant ne cesse pas d'appar-
tenir à ce parti, à moins de supprimer toutes les conditions
de justice qui existent maintenant dans le monde ? Et si le
citoyen Millerand s'est exclu lui-même du Parti, il est bien
évident que nous n'avons pas à l'exclure, mais il faut du
moins le constater. Je pose pour la dernière fois la question
au citoyen Briand. »
Briand : « Vous aviez semblé admettre qu'il n'y aurait
pas de décision pour exclure délinitivement Millerand du
Parti socialiste, maintenant votre motion implique l'exclu-
sion absolue de Millerand, à moins, dit le citoyen De la
Porte, que des circonstances nouvelles... Quelles circon-
stances nouvelles ? »
De la Porte : « Il peut y avoir beaucoup de circonstances
nouvelles, les unes du fait de Millerand et les autres de
notre i)ropre fait ; et il y en aura une, d'après ma convic-
tion, c'est que jamais Millerand ne demandera à rentrer
parmi nous. »
Briaxd : « Je suis très satisfait de ces explications. Vous
voulez vous donner des allures d'intransigeance que d'après
vos exi>lications... » (Tumulte/
Lavaud précise l'attitude du P. O. S. R. « On a la mau-
vaise foi de nous classer parmi les ministériels et nous de-
mandons à relire notre déclaration. » (Il lit la déclaration
déjà connue)
V,n délégué de la Fédération de Seine-ct-Oise déclare que
la Fédération ne votera que pour la motion De la Porte.
Elle désavoue son mandataire d'hier qui, contre le mandat
formel qu'il avait reçu, a voté pour la motion Briand. (Tu-
multe)
Parsons lit une déclaration au nom d'un certain nombre
des signataires de la proposition De la Porte; cette décla-
ration affirme que c'est pour faire tomber l'obstacle ù l'unité
que les signataires ont donné leur adhésion à la motion
De la Porte et ils demandent la priorité en sa faveur ; mais
si elle est rejetée, ils déclarent se rallier à la proposition
liriand qui n'est pas exclusive de la proposition De la
Compte j'endu analj'tique non officiel
Porle puiscxucUe a repris les termes de celle-ci. — La décla-
ration porte les signatures des citoyens Jean Longuet, Par-
sons, Lagardellc, etc.
Rexaudi-l : « Je me suis rallie à la proposition BriaJid,
parce que nous i^cnsions qu'elle forcerait enfin tous les
socialistes à s'incliner devant les décisions des Congrès. »
Un grand nombre de citoyens du P. S. 11. réclament la
î^riorité pour la proposition De la Porte et le vote par
mandat.
Le P. O. S. R. réclame vivement la priorité pour sa décla-
ration.
Bria>-d appuie la priorité en faveur de la motion du
P. O. S. R., puis il demande qu'on vote après sur celle de
De la Porte, f Tumulte J
Le président déclare que la première proposition parvenue
au bureau est celle du P. O. S. R. et que les délégués de
cette organisation ont en même temps demandé la i^riorité.
Les auteurs de cette proposition demandent qu'il soit voté
à mains levées sur la priorité et par mandat sur le fond.
La priorité est repoussée.
On vote sur la priorité en faveur de la motion De la Porte.
La priorité est adoptée à mains levées.
On vote par mandats sur le fond de la motion De la
Porte.
RÉSULTATS DU VOTE :
Mandats représentés i . 196
Délégués votant 828
Pour la motion 286
Contre la motion 910
Landrin, au nom du P. S. R., de l'A. C, des Fédérations du
Doubs, du Ilaut-Rhin, de Seine-et-Oise, du groupe central
du onzième arrondissement de Paris, etc., lit une déclara-
tion regrettant que la situation équivoque créée depuis deux
ans n'ait pas été tranchée. « Nous étions venus au Congres
avec la résolution de créer l'union, mais une union franche
et nette, vous ne l'avez pas voulu, une forte majorité s'est
prononcée contre nous. Dans ces conditions, nous décla-
rons nous retirer. Nous sommes persuadés que notre déci-
42
CONGRES DE LYON
sion est la meilleure à prendre pour les intérêts du socia-
lisme révolutionnaire. Le citoyen Briand a dit que le
prolétariat nous jugerait; c'est du prolétaiûat (pie nous
attendons en effet notre jugement. » (Tout le P. S. R. crie :
Vive la Commune I La droite siffle. Tumulte)
Le P. S, R., TA. C, etc., se retirent.
Le président : « La séance continue. »
Jaurès monte à la tribune. Ses amis lui font une ovation.
Quand les applaudissements sont un peu calmés, il prend
la parole : « Maintenant tous les voiles sont déchii'és et tous
les masques sont tombés, nous savons ce que valaient les
protestations pour l'unité ; et ceux qui nous accusaient d'être
rebelles à la discipline socialiste, ce sont ceux qui se reti-
rent au moment où ils sont mis en minorité. Le prolétariat
socialiste jugera. Et nous qui pouvons nous rendre cette
justice, que nous avons lait les x^lus grands efforts depuis
trois jours pour réaliser cette unité, nous n'avons qu'une
réponse à faire à ceux qui ont déserté cette salle : c'est de
la réaliser en nous groupant tous sous notre rouge dra-
peau. »
Renaudel : « Ainsi l'irrémédiable semble accompli. Au
nom des signataires de la déclaration lue tout à l'heure
déclaration Parsons, Longuet, Lagardelle, etc.) et au nom
de la Fédération autonome de Seine-et-Oise, nous affirmons
que la motion De la Porte que nous avions présentée en
commun avec son auteur n'avait d'autre but que de faciliter
Tunion; et notre camarade Lagardelle, dès hier matin, vou-
lait remplacer les mots « hors du Parti » par les motsw s'est
rendu indépendant du Parti ». Le camarade De la Porte
s'y étant refusé, nous sommes dans la nécessité de le désa-
vouer. Nous restons fidèles à l'union. Puisque les organisa-
tions ne veulent pas disparaître, nous demeurons avec le
prolétariat. Mais nous vous demandons de ne plus apporter
le même esprit. Si nous avons été intransigeants, vous
aussi vous l'avez été ; vous n'êtes pas encore assez impré-
gnés de l'esprit socialiste, c'est à éclairer le prolétariat qu'il
faut vous attacher désormais. »
Dumas, au nom de la Fédération de la Drùme et de l'Ar-
dcche, se rallie à l'union.
43
Compte rendu anal}'tiqiie non officiel
Lavaud constate que rextrême-gauche a voté contre la
motion du P. O. S. R. Nous sommes pour l'union, mais nous
sommes contre la disparition des organisations.
RÉvELiN demande qu'on passe immédiatement à la ques-
tion de runifieation.
Bagxol dit au nom des Coopératives : «Nous ne sortirons
pas de cette salle sans que l'unité soit accomplie. »
PoNARD parle dans le même sens.
YiviAxi fait appel au dévouement de tous en faveur du
prolétariat.
Cahxaud parle dans le même sens, mais repousse toute
coercition. « Nous devons donner l'exemple de l'amour
entre nous. »
La séance est suspendue.
A la reprise delà séance, Rkvelix, au nom de la com--
mission, fait x^art des travaux sur le projet d'unilîcation.
Celui-ci a subi des modifications très légères dues aux
réclamations de diverses Fédérations : « Nous avons ad-
joint à l'article réglant l'introduction des syndicats et des
coopératives dans le socialisme, un article disant que nul
ne peut entrer dans le Parti, s'il a été exclu de son syndicat
en temps de grève ou exclu d'un groupe socialiste. Mais
nous ne voulons pas régler d'avance ce que seront les rap-
ports des syndicats et des coopératives avec le Parti poli-
tique, nous ne voulons pas introduire à l'avance des règles
rigides; laissant au temps le soin de les déterminer. Nous
mesurons seulement la force des syndicats et des coopé-
ratives par le nombre des inscrits ; et comme dans la
constitution commune, nous donnons un mandat pour
deux cents membres cotisants. » Révelix finit en annon-
çant qu'il va lire article par article le projet d'unification
qui sera ainsi voté au fur et à mesure que les articles
seront lus.
Allemaxe dit qu'il est partisan de la ratification ulté-
rieure du projet jiar les groupes du P. O. S. R.
Des délégués du P. O. S. R. viennent déclarer qu'ils ont
reçu mandat d'établir l'unité. D'autres délégués de la même
organisation alïirment au contraire qu'ils ont mandat de
maintenir les anciennes organisations sans faire une unité
44
CONGRES DE LYON
prématurée, mais en recherchant les moyens propres à
resserrer le plus possible les liens d'amitié entre organi-
sations.
Jaurès voulant monter à la tribune, les guesdistes des
tribunes crient : A Chalon, etc. — On les expulse.
RÉVELIN lit l'article premier :
« Le Parti socialiste français est fondé sur les principes
suivants : Entente et action internationales des travail-
leurs ; organisation politique et économique du prolétariat
en parti de classe pour la conquête du pouvoir et la socia-
lisation des moyens de production et d'échange, c'est-à-
dire la transformation de la société capitaliste en société
collectiviste ou communiste. »
Cet article est adopté sans discussion. Il en est de même
des articles suivants jusqu'à larticle i6. Voici ces articles :
Article 2. — « Il se compose des groupes d'études et de
propagande, des comités politiques permanents, des syn-
dicats et des coopératives qui adoptent avec ces principes
la doctrine et la tactique du Parti. »
Article 3. — « Les syndicats sont invites à adhérer aux
fédérations d'industrie ou de métiers, et les coopératives
sont obligées d'attribuer une subvention à la propagande
socialiste. »
Article 4- — « Les groupes d'études et de propagande,
les grouj^es politiqnes pernianents, les syndicats et les coo-
pératives doivent adliérer à la fédération du département
ou de la région.
« Les fédérations sont tenues d'inviter, de la façon la plus
pressante, les membres de leurs groupes politiques à adhé-
rer aux syndicats et aux coopératives du département ou
de la région. »
Article 5. — « Chaque fédération établira, elle-même,
dans ses statuts, les règles selon lesquelles doit s'établir le
concours des groupes socialistes, des syndicats et des coo-
pératives. »
Article G. — a Chaque groupe socialiste doit être exclu-
sivement composé de membres du Parti, et nul ne pourra
, 4^ "I.
Compte rendu analytique non officiel
être inscrit à un groupe socialiste, s'il est exclu de son syn-
dicat pour trahison en temps de grève (sarrasinage). »
Article 7. — « Les groupes d'une commune ou d'un
([uartier forment une union de commune ou de quartier.
« Les groupes des unions de commune ou de quartier sont
convoqués en réunion plénière au moins une fois tous les
trois mois.
« Ils se concertent pour la propagande, désignent les can-
didats aux élections municipales et élisent le comité de
l'union des groupes. »
Article 8. — « Les groupes d'une circonscription légis-
lative forment une section unique. Ils peuvent désigner les
candidats et nommer un comité de section. »
Article 9. — « Les groupes d'un département ou d'une
région forment une fédération unique. Les délégués des
groupes se réunissent chaque année au Congrès de la fédé-
ration et ils élisent un Comité fédéral. »
Article 10. — « Les groupes d'originaires des départe-
ments qui se fondent à Paris ou dans d'autres villes sont
rattachés à la fédération de leurs départements d'origine. »
Article ii. — « Lorsque le nombre des groupes d'un dé-
partement est inférieur à dix, ils ne peuvent former une
fédération distincte et ils doivent se faire admettre à la
fédération d'un département voisin. Cette disposition n'aura
pas d'effet rétroactif. »
Article 12. — « Les décisions du Congrès delà fédération,
du Comité fédéral, de la section et de l'union des groupes
sont prises à la majorité. »
Article i3. — « Les élections des délégués du Comité
d'union de commune ou de quartier, du Comité de section
et du Comité fédéral ont lieu au scrutin de liste avec repré-
sentation proportionnelle des minorités. »
Article 14. — « Les groupes ne pourront désig^ner
qu'un candidat ou qu'une liste de candidats par circon-
scription.
« En cas de conflit entre les groupes, le Comité fédéral
servira d'arbitre. »
Article i5. — « Xul ne pourra être considéré comme can-
didat socialiste, s'il ne rappelle dans ses professions de foi
46
CONGRES DE LYON
les principes qui ont servi de base à la constitution du
Parti et s'il n'est présenté par un groupe. »
On décide qu'en tout ceci le mode de procéder n'aura
lieu que pour une année, jusqu'au prochain Congrès.
On adopte sans discussion les articles suivants jusqu'à
l'article 21.
Article iG. — « La direction générale du Parti appar-
tient au Parti lui-même, c'est-à-dire au Congrès national
qui se réunit chaque année. »
Article 17. — « Les délégués au Congrès national sont
élus par les Congrès des fédérations, au scrutin de liste
avec représentation proportionnelle des minorités. »
Article 18. — « Chaque fédération aura :
« 1' Un délégué de droit, et si elle comprend plusieurs
départements, un délégué de droit par département ;
« 2* Un délégué par deux cents membres inscrits et coti
sants des groupes socialistes ou par fraction de deux cents
membres inscrits égale ou supérieure à cent ;
« 3° Un délégué par cinq mille suflrages obtenus au pre-
mier tour de scrutin des élections législatives qui précèdent
immédiatement le Congrès ou par fraction de cinq mille
suffrages égale ou supérieure à deux mille. »
Article 19. — «Le Congrès nomme les délégués au secré-
tariat international. »
Article 20. — « Le Congrès national fixera chaque année
la subvention qui doit être attribuée à l'organisme central
du Parti.
« La part de chaque fédération est proportionnelle au
nombre de ses memJjres cotisants. »
Sterx, des Fédérations autonomes, réclame que confor-
mément à une décision du Congrès de 1899, un contrôle soit
«xercé sur les élus par le Comité général.
Fkrroul propose qu'ils soient sous le contrôle des Con-
grès.
Le Congrès décide qu'ils seront sous le contrôle du
Comité général.
47
Compte rendu analytique non officiel
Les articles suivants sont adoptés jusqu'à l'article 26 :
Article 21. — « Le Congres ne peut se réunir deux ans
de suite dans la même ville. Le Congrès désigne chaque
année le lieu où se tient le Congrès suivant. »
Article 22. — « Les coopératives socialistes établissent
dans leur Congrès les règles qui détermineront leur con-
tribution à la propagande du Parti. »
Article 23. — « Les délégués au Comité général sont élus
par les fédérations.
« Le nombre des délégués de chaque fédération est pro-
portionnel au nombre de ses mandats au Congrès national.
« Lorsque la fédération a plus d'un délégué, l'élection a
lieu au scrutin de liste avec représentation proportion-
nelle de la minorité. »
Article 24. — « Le Comité général se réunit au moins
une fois tous les mois en séance ordinaire.
« Dans sa première réunion, il détermine le nombre et
les attributions des commissions qui, sous son contrôle,
administrent le Parti.
« Le Comité général nomme le secrétaire, le trésorier,
l'archiviste. Les délégués qui remplissent ces fonctions
reçoivent une indemnité. »
Article 25. — «Le Comité général remet aux fédérations
les cartes d'adhérent des membres du Parti.
« Ces cartes j)ortent au verso la déclaration de principes
qui a servi de base à la constitution du Parti (article pre-
mier) et la signature des membres adhérents.
« Les fédérations veillent à ce que la carte du Parti
délivrée à chacun de leurs militants régulièrement inscrits
porte la mention :
« 1" Du groupe ou comité politique permanent ;
« 2° Du groupe de salariés;
« 3! De la coopérative ouvrière, dont il est adhérent. »
On décide de suspendre la séance, mais de tenir une
séance de nuit.
La séance est reprise à neuf heures.
Une motion est présentée demandant d'interdire à tout
socialiste de solliciter la Légion d'honneur. Pienvoyé à
48
CONGRES DE LYON
l'examen du Comité général, ainsi que tous les amende-
ments présentés sur les différents articles.
On adopte sans discussion tout le reste du projet d'uniii-
cation.
Articlk 26. — « Le Comité général reçoit les cotisations
perçues au profit de l'organisme central, par les fédé-
rations. »
Article 27. — « Le Comité général prépare les rapports
qui sont soumis tous les ans au Congrès national.
« Ces rapports sont imprimés et adressés aux fédérations
deux mois avant l'ouverture du Congrès. »
Article 28. — « Le Comité général fait observer les
décisions des Congrès nationaux et internationaux.
« Il contrôle la presse du Parti, conformément aux réso-
lutions du Congrès de Paris en 1899, les élus et tous les
militants.
« Sa fonction essentielle est d'organiser la propagande
générale et l'action d'ensemble du Parti. »
Article 29. — « Le Comité général préparera, pour les
élections législatives et municipales, un programme qui
sera précédé d'un exposé théorique des principes du
socialisme.
« Ce programme sera soumis à l'examen des fédérations
et du Congrès national de 1902, qui se réunira avant les
élections législatives. »
Article 3o. — « Les députés socialistes forment à la
Chambre un groupe parlementaire unique. Ce groupe est
fondé sur les mêmes principes que le Parti lui-même.
« Les membres du groupe parlementaire établissent leur
règlement intérieur. Ils doivent se réunir et se concerter
pour réaliser autant que possible l'unité de vote ; ils peuvent
au besoin consulter le Comité général. »
Article 3i. — «Pour la projmgande et pour les grèves,
tous les membres du groupe parlementaire sinscrivent à
tour de rôle au tableau de service.
« Le secrétaire du groupe dresse l'état des inscriptions et
le communique au Comité général. »
Article 32. — « Le secrétaire du Comité général fait con-
49
Compte rendu analytique non officiel
naître au secrétaire du "^rouiie parlementaire les demandes
qui ont été adressées au Comité général.
« Pour les grèves, le secrétaire du groupe délègue d'ur-
gence les élus inscrits ; pour les réunions et les conférences,
le groupe examine les demandes et désigne les orateurs. »
Article 33. — « Le groupe parlementaire présente chaque
année un rapport au Congrès national. Ce rapport est
transmis au Comité général, imprimé et adressé aux fédé-
rations deux mois avant l'ouverture du Congrès. »
Article 34. — « Pour la propagande dans la commune et
le département, les conseillers municipaux, conseillers
d'arrondissement et conseillers généraux, et d'une façon
générale tous les élus, doivent prêter leur concours aux
groupes des communes et au Comité fédéral. »
Article 35, — « Les conseillers municipaux socialistes
forment dans chaque conseil un groupe municipal unique.
Ce groupe est fondé sur les mêmes principes que le Parti
lui-même.
« Les memljres d'un groupe municipal doivent se réunir
et se concerter pour réaliser autant que possible l'unité de
vote; ils peuvent, au besoin, consulter le Comité d'union
des groupes de la commune et le Comité delà Fédération. »
Article 36. — « Le groupe municipal de chaque com-
mune présente chaque année un rapport au Congrès
annuel des groupes de la commune.
« Dans chaque département, les conseillers municipaux
socialistes i)réparent chaque année un rapport d'ensemble
qui est présenté au Congrès fédéral. Ce rapport est transmis
au Comité fédéral, imprime et distribué aux membres des
groupes un mois avant l'ouverture du Congrès.
« Tous les rapports sont transmis au Comité général du
Parti socialiste, qui soumet un rapport au Congrès
national. »
Article 37. — « Le prochain Comité général sera constitué
sur -les mêmes bases que la commission des résolutions du
Congrès de Lyon.
« Chaque fédération ou organisation nationale aura un
délégué pour vingt-cinq mandats, ou par fraction égale ou
supérieure à dix.
5o
CONGRES DE LYON
« Toutes les fédérations qui ont été représentées au
Congrès de Lyon, quel que soit le nombre de leui'S man-
dats, auront droit à un délégué au moins. »
Article 38. — « Le Comité général est chargé de préparer
un projet de constitution des groupes socialistes du dépar-
tement de la Seine, d'ouvrir une consultation auprès de
tous les groupes et de soumettre ce projet au prochain
Congrès national. »
Article 89. — « L'unilication complète du Parti socialiste,
c'est-à-dire la fusion de toutes les organisations, ne pourra
être décidée que dans un Congrès national. »
L'ensemble du projet mis aux voix est adopté.
On agite le choix d'une ville pour le prochain Congrès.
Un violent tumulte se produit.
Stroobant propose Albi où se trouve la verrerie
ouvrière.
Jaurès, tout en reconnaissant la pensée qui a dicté cette
proposition, met en doute les conditions matérielles de
succès d'un Congrès tenu à Albi. « 11 ne faut pas non plus
qu'on soupçonne en ceci les militants, auxquels on reinoche
à tort des préoccupations personnelles (Applaiulissemeiits/,
d'avoir voulu placer le Congrès sur le terrain de leurs
premiers efforts. »
On propose successivement Dijon, Xantes, Bourg, etc. Un
tumulte épouvantable se produit. Certains congressistes
crient le mot de Cambronne, d'autres Hou! Hou î Le spectacle
du Congrès est lamentable.
Finalement la ville de Tours est choisie à cause de sa
position centrale.
On vole des félicitations à Révelin, pour le dévouement
qu'il a montré dans ses fonctions de rapporteur.
On vote également à l'unanimité une motion en faveur
de l'abolition de la réglementation (motion qui sera adres-
sée au congrès aljolilionniste qui va s'ouvrir le lendemain);
et des remerciements à la ville de Lyon pour l'hospitalité
accordée au Congrès, ainsi qu'à la commission d'organisa-
tion pour la bonne préparation du Congres.
Un débat très vif et très confus s'engage sur la question
5i
Compte rendu anal}'tique non officiel
de l'élection du onzième arrondissement de Paris. Finale-
ment un délégué de la Fédération de la Seine prend l'enga-
gement au nom de cette Fédération d'examiner à nouveau
la question.
Renaudel demande qu'on étudie la question d'un jour-
nal officiel du Parti. — Voté à l'unanimité.
4lEXArDEL lit le manifeste rédigé par la commission et
adressé à la France prolétarienne. Il peut se résumer en cette
phrase : « C'est par les fédérations autonomes que l'unité
s'accomplit. »
Des délégués du P. O. S. R. déclarent qu'ils sont pour
l'union et non pour l'unité.
Jaurès demande alors d'accorder quelques minutes pour
que la commission trouve une formule qui permette aux
délégués du P. O. S. R. de signer le manifeste.
Pendant cette délibération, une déclaration signée Jean
Longuet, Biiré, etc., est lue à la tribune. Les signataires
refusent de s'associer au blâme adressé aux camarades qui
se sont retirés et déplorent leur départ.
Cette déclaration est fortement huée.
Jean Longuet vient déclarer que s'il s'est rallié à la mo-
tion Briand après avoir signé la proposition Delà Porte et
après le rejet de celle-ci, c'est parce que la motion Briand
lui donne jusqu'à un certain point satisfaction au sujet du
ministère, mais il regrette le départ du P. S. R. (Huées)
La commission ayant trouvé une formule qui satisfait le
P.O. S. R. en ce qu'elle implique l'union sans détruire les
organisations, le manifeste est voté.
Le congrès est levé au chant de V Internationale.
L. LÉvi
Vers l'imité : après ce congrès le Groupe des Étu-
diants Collectivistes de Paris s'est partagé; les dissidents
vont sans doute fonder le Groupe des Étudiants Collec-
tivistes Révolutionnaires.
Les deux annonces qui suivent compléteront utilement
nos annonces de la deuxième série :
BIBLIOTHEQUE OUVRIERE SOCIALISTE
La Bibliothèque Ouvrière Socialiste est fondée pour aider
de tous les moyens en son pouvoir à réaliser Vémancipa-
tion des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes.
Le parti socialiste g-randit. Dans la décomposition sociale
qui s'accentue de plus en i>lus, le socialisme apparaît à
riiumanité comme l'unique espoir, comme l'avenir meilleur.
Le grand et noble idéal socialiste se manifeste comme le
résultat inévitable et nécessaire de l'évolution intégrale de
l'humanité, morale, intellectuelle et politique aussi bien
qu'économique. Sa force d'attraction est devenue telle que
les partis réactionnaires eux-mêmes s'apprêtent à l'ex-
ploiter. Mais ils entendent profiter du malaise général qui
accompagne nécessairement l'agonie d'un régime pour
effectuer un retour à la barbarie, au Moyen-Age. On
cherche à détourner les justes colères des masses trompées
et abusées pour conduire le peuple à l'abattoir nationaliste,
pour le replonger dans les ténèbres de l'Eglise.
La réaction, sous toutes ses formes, est loin de désar-
mer. Elle a pour complice involontaire l'ignorance d'un trop
grand nombre de nos pauvres camarades des villes et des
campagnes. C'est pour les armer et leur permettre de
défendre leur intelligence contre ces forces de réaction que
nous fondons notre Bibliothèque Ouvrière Socialiste à cinq
et à dix centimes.
Camarades ouvriers, plus grand sera le nombre des
socialistes convaincus et éclairés, plus facile sera la lutte
contre la réaction et la barbarie menaçantes.
Quand vous aurez lu nos petites broclmres de la Biblio-
thèque Ouvrière Socialiste, repassez-les à vos compagnons
de labeur et de servitude, comme les anciens se passaient
de main en main le flambeau syml>olique dans leurs fêtes
fiaternelles.
Faites-les lire à vos femmes et à vos sœurs pour que les
lueurs de la science émancipatrice chassent de leur cerveau
les ténèbres du mystère et les aveuglants éclairs du
miracle.
Discutez-les entre vous pour vous prouver à ▼ous-mêmes
53
quatorzième cahier de la deuxième série
que vous avez bien compris la i)ensée socialiste qui les
anime.
Songez bien surtout que notre désir le plus ardent n'est
pas de vous imposer une doctrine quelconque, mais de
vous renseigner sur les conditions réelles du milieu social
que vous êtes appelés à tranformer.
Seuls, vous devez être les artisans conscients de votre
libération. Aj^prenez à penser et à conduire votre x^ensce.
Rappelez-vous toujours que vous n'émanciperez vos bras
de la servitude capitaliste que lorsque vous aurez chassé
de vos cerveaux l'ignoi-ance et les préjugés que vos maîtres
y entretiennent soigneusement.
Vous assurerez le succès de votre Bibliothèque Ouvrière
Socialiste, car elle sera bien à vous. Fondée sans esprit de
lucre et sans désir de briller par l'étalage d'une fausse
science de mots, elle appelle à elle toutes les bonnes
volontés et toutes les intelligences. Ceux qui rédigeront
nos brochures ne parleront que de ce qu'ils connaissent, et
de manière à être compris de tous.
Xous voulons que nos lecteurs soient nos collaborateurs,
non seulement par la propagande active (fu'ils feront en
faveur de la Bibliothèque Ouvrière Socialiste et des idées
qu'elle s'efforcera de répandre dans le public, mais encore
lîar les sujets qu'ils nous proposeront, par les idées qu'ils
nous suggéreront, i^ar les renseignements qu'ils nous
adresseront, et même par les critiques qu'ils nous feront.
La Bibliothèque Ouvrière Socialiste n'est pas une œuvre
de secte. Notre programme est celui du Parti socialiste.
L'unité définitive et absolue est notre idéal d'organisation
socialiste.
Nous convions les représentants de toutes les écoles
socialistes à collaborer à notre œuvre d'une utilité incon-
testable.
La Bibliothèque Ouvrière Socialiste contiendra quatre
catégories de brochures qui traiteront :
i) Les principes socialistes.
2) Les questions ouvrières.
3) L'histoire du mouvement et des idées socialistes.
4) Les questioJis d'actualité intéressant le Parti socialiste.
BIBLIOTHEQUE OUVRIERE SOCIALISTE
La Bibliothèque Ouvrière Socialiste publiera les brochures
suivantes :
1. Les Principes socialistes. . . . Jean Jaurès
2. Les Moyens pratiques du So-
cialisme Eugène Fournière
3. La Législation oui'rière. . . . Gustave Rouanet
. f^. Le Collectii'isme Jules Guesde
5. La Grève générale Briand
6. Les Coopératives en France. . A. Hamelin
7. Aux Paysans Jean Allemane
8. VABG socialiste Charles Rappoport
9. La Réaction nationaliste. . . . Joindy
10. Le Crime dans la Société capi-
taliste Enrico Ferri
11. La Question agraire et le So-
ciulisnie Emile Vandervelde
12. La Question militaire Gaston Mocu
i'3. Le Principe fédéraliste .... Georges Sorel
i4. Action ministérielle et Législa-
tion ouvrière Paul Dramas
i5. La Coopération socialiste. . . Xavier Guillemin
i6. La Lutte politique et la Lutte
économique D' Boris Kritchewsky
17. Le Socialisme et la petite Pro-
priété Gabriel Farjat
18. Chants populaires J.-B. Clément
19. Le Sociafisme et l'Idée de
Patrie Gustave Rouanet
20. La Banque de France René Viviani
Nous ont promis également leur concours :
J.-L. Breton, Louis Dubreuilii, E. F'aui^uet, Anatole
France, Gérault-Riciiard, Hubert Lagardelle, Philippe
Landrieu. Bernard Lazare, Charles Longuet, Jean Lon-
gue!, Lavauu, Paul Louis, Marcel Mauss, Jean Mélia,
Albert Métin, Alfred Naquet, Docteur Félicie Nossig,
Fernand Pelloutier, g. Pinardi, Francis de Pressensé,
Docteur X. Refciiesberg , Joseph Sarraute, Edouard
Vaillant, Docteur Z..., etc.
55
quatorzième cahier de la deuxième série
La Bibliothèque Oiwrière Socialiste se propose en outre
d'éditer les brochures suivantes :
Pour la catégorie I {Principes socialistes) :
Évolution et révolution. — Lutte des classes. — Action
parlementaire et gouvernementale. — Socialisme et religion.
— Le socialisme et les paysans. — Le socialisme et Vanar-
chie. — Le socialisme et Vaction municipale. — Les syndi-
cats. — L'unité socialiste, etc., etc.
Pour la catégorie II (Questions ouvrières) :
La Journée de huit heures. — Les grèves. — Boycottage.
— Bureaux de placement. — Caisses de retraite et assu-
rances, etc., etc.
Pour la catégorie III (Histoire du socialisme) :
Biographies socialistes : Thomas Morus et Campanella,
Robert Owen, Babeuf, Saint-Simon, Charles Tourier, Louis
Blanc, Proudhon, A. Blancpii, Karl Marx, Benoit Malon,
Lassalle, Pierre Lavroff, Michel Bakounine, César de
Paepe, etc., etc.
Pour la catégorie IV
(Questions d'actualité intéressant le Parti socialiste) :
La religion à travers les âges. — Le rôle des jésuites. —
Le cléricalisme et l'antisémitisme. — L'inquisition. — Le
plébiscite. — La question coloniale. — La liberté de l'ensei-
gnement et les congrégations.
Nota. — Nous prions tous ceux qui voudraient écrire sur les
sujets ci-dessus indiqués de s'adresser au Secrétaire-Administrateur
de la Bibliothèque.
Le prix de chaque brochure, de i6 à Sa pages, est fixé à
5 ou à 10 centimes.
Le Comité de rédaction est composé des citoyens : Aldabe,
A. Briand, Eugène Fourmère, Docteur ILisiMm, A. Orry,
Charles Rappoport, citoyenne E. Renaud.
Le Trésoi'ier,
L'Administrateur-Secrétaire, Docteur KASIMIR
Charles RAPPOPORT
Pour tous les renseignements et les demandes d'abonnements,
s'adresser à Chaules Rappoport, 12, rue du Commandeur. Paris.
SOCIÉTÉ
POUR
L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR POPULAIRE
ET
L'ÉDUCATION MUTUELLE
SOCIÉTÉ DES DNIVERSITÉS POPDLÂIRES
:S Tr-A.T XJ TT ÎS
TITRE PREMIER
But et Composition de l'Association
Article premier. — Il est fondé à Paris, entre les
personnes qui adhèrent aux présents statuts, une asso-
ciation dite Société pour l Enseignement supérieur
populaire et l'Éducation mutuelle.
Article 2. — L'Association a pour but :
De provoquer et de seconder la fondation, à Paris et
dans les départements, d'associations laïques qui se
proposent de développer l'enseignement supérieur po-
pulaire, qui poursuivent l'éducation mutuelle des
citoyens de toutes conditions, qui organisent des lieux
de réunion où les travailleurs puissent venir, leur tâche
accomplie, se reposer, s'instruire et se distraire ;
De former directement de telles associations;
5;
quatorzième cahier de la deuxième séiHe
De mettre en rapport les différentes associations qui
auront adhéré à la Société sous les conditions fixées
par le Comité d'administration.
Article 3. — L'Association n'a aucun caractère poli-
tique ou religieux.
Article 4- — La Société publie un bulletin, centralise
les docmnents et toutes les demandes venant des asso-
ciations adhérentes, fournit tous renseignements utiles,
statuts et programmes, etc., fait tous actes de propa-
gande.
Article 5. — Le siège de la Société est établi Hôtel
des Sociétés Savantes, 28, rue Serpente.
Il pourra être changé par décision du Comité d'ad-
ministration (1).
Article 6. — Pour faire partie de l'Association, il
faut : 1° être présenté par deux membres au moins de
l'Association; 2*^ être admis par le Comité d'administra-
tion, ce comité prononçant l'admission au scrutin secret
à la majorité des deux tiers des membres présents ;
3° verser une cotisation.
Les mineurs ne peuvent faire partie de l'Association
qu'avec le consentement de leurs parents ou tuteurs.
TITRE II
Administration
Article 7. — L'Association est dirigée par un Comité
d'administration de trente membres. Le Comité se renou-
(1) Ce siège a été transféré 16, rue de la Sorbonne, au second.
58
SOCIETE DES UNIVERSITES POPULAIRES
velle par quart chaque année, les membres sortants sont
rôéligibles.
Article 8. — Les membres du Comité d'administration
sont élus par l'Assemblée générale, au scrutin secret.
En cas de vacance, le Comité pourvoit au remplacement
de ses membres, sauf ratification par la prochaine assem-
blée.
Article 9. — Le Comité d'administration choisit pai>mi
ses membres le Bureau pour une année. Le Bureau est com-
posé d'un Président, de trois A'ice-Présidents, d'un Secrétaire
général, d'un Trésorier.
Il peut nommer des adjoints au Secrétaire général et au
Trésorier.
Article 10. — Le Comité d'administration fait rédiger
chaque année, par le Secrétaire général, un rapport sur la
situation morale, et par le Trésorier un rapport sur la
situation matérielle de l'Association; les deux rapports
sont soumis à l'approbation de l'Assemblée générale
annuelle.
Article ii. — Le Secrétaire général a la garde des
archives; il est chargé de la correspondance, reçoit et
transmet au Comité d'administration les demandes d'ad-
mission, tient les registres des procès-verbaux des séances
du Conseil d'administration et des Asseml)lpes générales;
il rédige le bulletin, et exerce, par lui-même et par ses
adjoints, toutes fonctions utiles à la bonne administration,
sous le contrôle du Comité.
Article 12. — Le Trésorier est comptable et chargé des
recouvrements ; il a la charge des livres et de la caisse.
Article i3. — Le Comité d'administration se réunit tous
les mois, et chaque fois qu'il est convoqué par son prési-
dent, et sur la demande du quart de ses membres. 11 est
tenu registre des procès-verbaux des séances.
Article 14. — La présence de dix membres du Comité
d'administration est nécessaire pour la validité de ses déli-
bérations.
Tout membre du Comité qui, sans s'être fait excuser,
manque trois séances consécutives, est considéré comme
démissionnaire.
59
quatorzième cahier de la deuxième série
TITRE III
Comité de Propagande
Article i5. — Le Comité d'administration s'adjoint
telles personnes qu'il juge utile pour former le Comité
de propagande. Ces persoimes sont choisies : i*' parmi
les membres des différentes associations adhérentes;
2"^ en dehors des associations, parmi les personnes qui
peuvent rendre service à la Société en raison de leur
compétence.
Article i6. — Le Comité de propagande est convo-
qué périodiquement par le Comité d'administration.
11 est consultatif.
Ses réunions sont ouvertes à tous les sociétaires et
aux personnes présentées par les sociétaires.
TITRE IV
Ressources annuelles et Fonds de réserve
' Article 17. — Les recettes de T Association sont les sui-
vantes :
1° Les cotisations annuelles ;
2' Le produit des fêtes, conférences, représentations, etc.,
données au profit de la Société ;
V Le revenu des fonds disponibles et constituant le capital
de réserve, les fonds ne pouvant être places qu'en rentes
sur l'État, obligations du Crédit foncier ou valeurs garan-
ties par l'État ou les communes ;
4' Les dons, concessions et autres libéralités.
Article 18. — Le minimum de la cotisation annuelle est
fixé à 6 francs. Elle peut être payée en deux fois.
La cotisation est due intégralement pour l'année de l'ad-
mission.
60
SOCIETE DES UNIVERSITES POPULAIRES
Les sociétaires peuvent s'exonérer définitivement de la
cotisation en versant, en une fois, une somme de 200 francs.
Article 19. — Au mois de décembre de chaque année, le
Comité d'administration arrête le budget des recettes et
dépenses pré\'ues pour l'année suivante.
Le Comité présente au mois de janvier sdn compte de
gestion pour l'année expirée.
Article 20. — Le rapport du Trésorier sera vérifié par
une commission de trois membres nommée en assemblée
générale.
TITRE V
Assemblées générales
Article 21. — L'Assemblée générale des membres
de TAssociation se rémiit une fois par an et chaque fois
qu'elle est convoquée par le Comité d'administration ou
sur la demande de cinquante au moins de ses membres.
Son ordre du jour est réglé par le Conseil d'adminis-
tration.
Article 22. — Les membres de l'Association peuvent
voter par procuration sur les questions portées à l'ordre
du jour. Le mandataire doit être sociétaire; il ne peut
réunir plus de cinq voix, y compris la sienne.
Article 23. — Le Comité peut convoquer, par lettres
adressées quinze jours à l'avance aux sociétaires, une
Assemblée générale extraordinaire.
Sur demande motivée signée de cinquante sociétaires
au moins, le Comité est tenu de convoquer, dans le
délai maximum d'un mois, une Assemblée générale
extraordinaire.
Article 24. — Toute revision des présents statuts ne
peut être faite que par une Assemblée générale extra-
Gi
IV
quatorzième cahier de la deuxième série
ordinaire convoquée expressément à cet effet, soit sur
l'initiative du Comité, soit sur demande signée de
cinquante sociétaires au moins, et ne peut être votée
qu'à la majorité des deux tiers des membres présents.
Article 25. — Tout changement aux présents statuts
devra être approuvé par l'autorité compétente.
Article 26. — Toute question proposée par mi ou
plusieurs sociétaires, pour être portée à l'ordre du jour
d'une Assemblée générale ordinaire, doit être envoyée
au Comité au moins trois semaines avant la date de
cette Assemblée. Les questions sont mises à la suite
de l'ordre du jour du Comité.
Article 27. — Les Assemblées générales ordinaires
sont valables, quel que soit le nombre des membres pré-
sents, mais les Assemblées extraordinaires doivent
comprendre au moins un nombre égal au quart des
associés.
TITRE VI
Démission et Radiation. — Dissolution
Article 28. — La démission de membre de l'Association
doit être adressée au Secrétaire général qui la transmet au
Comité.
Article 29. — La radiation est prononcée pour motifs
graves par le Comité d'administration, le membre intéresse
ayant été préalablement appelé à fournir des explications,
sauf recours à TAssemblce générale ; ou par l'Assemblée
générale sur le rapport du Comité d'administration.
Article 3o. — Tout ancien membre de l'Association qui,
ayant été rayé pour quelque cause que ce soit, demandera
sa réintégration, sera soumis aux mêmes formalités que le
candidat qui se présente pour la première fois.
Article 3i. — La dissolution est prononcée i)ar une
62
SOCIETE DES UNIVERSITES POPULAIRES
Assemblée générale extraordinaire, convoquée expressé-
ment à cet effet, et qui doit comprendre la moitié plus un
des membres inscrits. Si cette proportion n'est pas atteinte,
l'Assemblée est convoquée de nouveau à quinze jours au
moins d'intervalle, et cette fois, elle peut valablement déli-
bérer quel que soit le nombre des membres présents. Dans
tous les cas, la dissolution ne peut être votée qu'à la majo-
rité des deux tiers des membres présents.
Article Sa. — En cas de dissolution de l'Association,
l'actif social est versé à des Sociétés d'instruction et d'édu-
cation populaires, désignées par l'Assemblée générale.
L'École des Hautes Études Sociales annonce pour la
deuxième année de ses cours plusieurs leçons qui
intéressent les Universités populaires. Nous nous
sommes assuré que 7ious publierons ces leçons dans la
troisième série de nos cahiers.
Notre ami Lionel Landry nous a envoyé deux
nouveaux courriers. Nous en attendons un troisième.
Vient de paraître chez Fasquelle, éditeur, en un
volume de la Bibliothèque Charpentier
MAURICE MAETERLINCK
LA YIE DES ABEILLES
Pris dans nos bureaux ou franco à
domicile à Paris 3 francs
Franco à domicile en province ou à Vétranger :
Seul ou dans une commande inférieure
à onze francs 3 francs 5o
Dans une commande égale ou supérieure
à onze francs 3 francs
du même auteur :
Le Trésor des Humbles
Sagesse et Destinée
pour paraître prochainement :
le Mystère de la Justice
Lionel Landry
COURRIER DE CHINE
Tien-Tsin, 25 fé^Tier 1901
Cher ami
Le correspondant spécial des cahiers s'est montré
bien au-dessous de sa tâche. S'il avait été un peu
plus courageux, il devait vous envoyer un cahier
compact sur la Chine. Mais il n'a pas trouvé le
temps de le faire.
En fait ma tâche se présentait, dès le début,
de la façon suivante : quatre ou cinq articles,
chacun traitant un point déterminé. Je vous en
avais promis un sur le transport des troupes : je ne
l'ai pas envoyé, parce que le sujet n'en valait pas la
peine.
A mon retour de Pékin, je sortais d'un cauchemar
de destruction, de pillage et de massacre, et je vous
en ai transmis l'impression — déjà l'aisonnée et
critiquée d'ailleurs.
Les faits de massacre et de destruction reprochés
au corps expéditionnaire de Chine appartiennent à
deux époques et à deux régions bien différentes.
J'ai donné mon avis sur les horreurs internationales
commises de Tien-Tsin à Pékin.
Je suis moins bien informé sur ce qu'ont fait
65 * IV.
Lionel Landry
autour de Pao-Ting les colonnes lancées par le
général Bailloud. Mon impression néanmoins est
qu'il y a eu des exagérations dans ce qu'on a raconté
à la Chambre, et surtout méconnaissance de l'état
desprit des gens qui se sont rendus coupables de
CCS massacres. Actuellement je suis placé assez bien
pour me rendi^e compte de ce point et j'essaiei*ai
d'éclaircir la réalité.
A Tien-Tsin, j'ai noué des relations avec des
officiers de toutes les nations, et j'essaierai de coor-
donner et de préciser les impressions que ces rela-
tions m'ont laissées.
La caractéristique du Français est la haine jalouse
et méprisante de l'étranger. L'esprit nationaliste est
poussé à un très haut point et a fait disparaître
diverses qualités, politesse, tolérance, courtoisie que
l'on attribuait autrefois à la race. De même, peu
d'hospitalité. Un esprit de corps étroit, des rivalités
et des jalousies d'arme à arme — telle est la masse,
ou plutôt, car la masse est inerte et aveugle là
comme partout, telle est la direction et l'impulsion
que suit la masse.
Un certain nombre d'officiers, plus nombreux que
je n'aurais pensé, ont la conscience et le raisonne-
ment de leurs idées (analogues aux nôtres ou diffé-
rentes), l'intelligence des idées des autres. Et je n'ai
pas été étonné de trouver ces derniers parmi ceux
66
COURRIER DE CHINE
qui ont le plus vu et le plus agi. En fait, il y avait
distinction bien trancliée entre la masse et l'élite,
hétérogénéité dans l'ensemble .
Au contraire des Français qui se définissent par
directions opposées, les étrangers se définissent
généralement par plus ou moins.
Telle fut mon impression en fréquentant des Alle-
mands : fréquentation d'ailleurs dangereuse pour
ma santé à cause des beuveries énormes de nos
voisins d'outre-Vosges. L'héritage idéaliste de la
vieille Allemagne me parait tout à fait mort et
enterré. Les Allemands se croient grands philo-
sophes parce qu'ils disent Prosit! en levant leur
verre. Militairement ils font grande impression ; il
ne faut pas trop regarder ; l'esprit mercantile les a
bien gagnés depuis trente ans. — Nous avons un ami
en Allemagne nouvellement arrivé, qui pourra cor-
roborer mon impression, à en juger par la lettre
qu'il vient de m'écrire.
L'Anglais, pris individuellement, est mieux.
]Mais ceux que j'ai vus ici sont ti'op uniformisés par
la vie militaire aux Indes et leur pays traverse en ce
moment une crise qui se reflète un peu dans chaque
individu. L'abus des sports a éteint souvent leur
vie intellectuelle. Do même que chez nous, les plus
intéressants et les mieux raisonnant sont ceux qui
ont fait campagne.
67
Lionel Landrj'
Je ne parlerai pas de nos amis les Russes, qui
inspirent ici un dégoût général par leur ivrognerie
et leur brutalité. Ce sont les pillards les plus enragés
et les plus féroces (Cf. Blagovestchenk). Ils ont en
tête leur programme de pillage lorsqu'ils arrivent à
un village ; les uns doivent aller aux chevaux, les
autres aux fourrures, etc. Je crois que leur puissance
militaire est un grand blufl*: la guerre de 1877 le
laisserait croire.
Les individualités les plus intéressantes se rencon-
treraient, je crois, parmi les Américains. C'est aussi
chez eux que j'ai trouvé le plus d'idée, le plus de
discussion, et les manières simples sans grossièreté
et républicaines sans rudeur, comme dirait quelqu'un
de l'an YI. Ils discutent librement leur impérialisme,
beaucoup plus tolérant et moins profond que les
nationalismes français, allemand et anglais.
Quant aux Japonais, je n*en parlerai pas. J'aurais
aimé approfondir l'état d'àme des vieux comman-
dants à cheveux blancs, qui Samouraïs autrefois
avaient porté le double sabre et s'étaient plus ou
moins ouvert le ventre ; mais je n'ai pu causer
qu'avec de jeunes officiers sortis de Polytechnique
et parlant argot qui manquaient de couleur locale.
Mais le fond reste. Je me souviens du capitaine S...,
ancien élève de Polytechnique et de Fontainebleau,
me montrant le maniement de son sabre à deux
68
COURRIER DE CHINE
mains, destiné à couper d'un grand coup de revers
la tête de l'ennemi, et m' expliquant que le « chic »
était de laisser la tête adhérente au corps par un
petit morceau de peau, et que dans son pays, on
s'exerçait sur des fruits.
Tien-Tsin, i3 avril 1901
Voici longtemps que je ne vous ai envoyé de notes.
On m'écrit que les premières que je vous ai envoyées
ont paru sèches, peu poétiques. Les lecteurs ont été
gâtés par la prose de M. Donnet, bien intentionné,
certes, et qui a dit de dures vérités, mais qui s'est
donné le tort de raconter avec force détails tragi-
ques la prise de je ne sais trop quelle ville, qu'il a
observée de deux jours de marche en arrière.
Depuis quelques semaines, le stationnement et
l'inaction ont eu de déplorables cfTcts sur les trou-
pes. Il se forme des compromissions extraordinaires
entre les souteneurs et cambrioleurs chinois et les
troupiers. Ils vont piller, boire et fumer l'opium
ensemble. Le rapatriement ou la marche en avant
s'impose. L'incertitude laisse chacun dans le provi-
soire et l'inaction, on ne saitsion doit s'installer ou
faire ses malles.
L'opinion des missionnaires sur la guerre et la
situation actuelle est curieuse à connaître.
Les missionnaires qui disent, font dire ou laissent
69
Lionel Landrj-
dire en France quïls sont à l'étranger de constants
et actifs propagateurs de Tinfluence française, i^ré-
tendent ici n'avoir aucun rapport avec les puis-
sances européennes et demandent avec insistance
le départ des troupes, dont la présence, disent-ils,
leur fait le plus grand tort dans l'esprit des Chinois,
en donnant à penser qu'ils sont de connivence avec
les nations européennes.
C'est, en effet, le motif principal de la haine des
Chinois contre les missionnaires. Ils pensent qu'ils
agissent comme espions des Européens et travaillent
pour le compte des Européens. — Ajoutons, comme
autres griefs, le non paiement de certaines taxes de
culte, et la résistance que peuvent rencontrer les
exactions des mandarins, qui sont certaines et
inouïes. La conviction religieuse est au dernier
plan : c'est le dernier souci du Chinois.
Or, les missionnaires sont-ils des agents d'in-
fluence européenne? Oui et non. Ils usent de mé-
thodes européennes, introduisent quelques connais-
sances pratiques de source européenne : mais ils
travaillent exclusivement à leur profit. Ils se font
Chinois, portent la natte, le costume, parlent la
langue, apprennent à leurs élèves un latin de cui-
sine invraisemblable, mais point le français : donc
leur but n'est pas de développer en Chine l'influence
occidentale.
70
COURRIER DE CHINE
Ce but, certains le proclament, disant quïls ont été
parfois près d'y atteindre. C'est la conversion de la
Chine et sa transformation en un empire catholique
dépendant du Saint-Siège.
Les chrétientés, maintenant bien ramassées, iso-
lées, centralisées, ont sur plus d'un point repoussé
très vaillamment les assauts desBoxers. Les chrétiens
chinois, qui ont servi quelque temps d'auxiliaires
aux troupes européennes, se sont montrés excellents
et disciplinés. Actuellement, ces chrétientés s'arment
et se fortifient. Certes, les réclamations excessives,
peut-être même les exactions des Pères ont surexcité
les Chinois : mais quand les troupes partiront ils
seront armés. Je me demande s'ils n'ont pas l'inten-
tion de réaliser la conversion de la Chine par une
action militaire.
L'exemple du Paraguay est toujours intéressant
à étudier. Les Jésuites ont formé, d'un peuple qui
paraît avoir été d'abord pacifique, une nation guer-
rière qui a étonné le monde (en 1867) par une résis-
tance à l'invasion supérieure peut-être à celle des
Boers. Qu'adviendrait-il si les missionnaires trans-
formaient ainsi tout ou partie de la Chine ? J'ai dit
parfois, en plaisantant, à un Père, qu'à la prochaine
campagne de Chine nous les trouverions sans doute
contre nous, à la tête des Chinois. Il ne protestait
pas, mais déclarait que l'intervention des Européens
Lionel Landry
leur était très nuisible et qu'ils ne la souhaitaient
pas.
J'ajoute que je crois la question des missions dif-
férente à Madagascar, au Soudan, en Chine, en
Syrie, etc. Je crois que pour apporter une réponse
motivée aux questions que vous m'avez posées au
départ, il faut l'impartialité, que j'ai tâché de con-
server, et le long séjour, que je n'ai pu faire. J'ai
cherché les avis de ceux qui connaissent le pays, et
tâché d'éliminer ce que pouvaient leur suggérer
leurs préjugés ou leurs intérêts. Des gens de bonne
foi, préoccupés de la même question, sont arrivés à
des conclusions analogues.
Gomme toujours, je vous écrirai au hasard des
circonstances et sur le point qui me paraîtra le plus
intéressant.
Salut et fraternité.
Lionel Landry
Depuis que ces lettres nous sont parvenues, nous avons
lu dans les Journaux que les corps expéditionnaires
étaient rassemblés et rembarques. Aussitôt que notre
ami nous sera revenu, nous lui demanderons tout un
cahier sur cette expédition. — Ce cahier passera dans
la troisième série.
Le Gérant : Cbla.rles Péguy
Ce cahier a été composé par des ouvriers sjTidiqués
Jmprimerie de Suresnes (G- Richard, administrateur), 9, rue du Pont. — 4636
Nous tenons gratuitement à la disposition de nos
abonnés :
Marcel et Pierre Baudouin : Jeanne d'Arc, drame en
trois actes;
Jérôme et Jean Tharaud : la lumière ;
Pierre Baudouin : Marcel, premier dialogue de la
cité harmonieuse.
Envoyer un franc pour les frais d'envoi.
Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des
cahiers, i6, rue de la Sorbonne, Paris, la correspon-
dance d'administration et de librairie : abonnements et
réabonnements, rectifications et changements d'adresse,
cahiers manquants, mandats, indication de nouveaux
abonnés. N'oublier pas d'indiquer dans la correspon-
dance le numéro de l'abonnement, comme il est inscrit
sur l'étiquette, avant le nom.
Adresser à M. Charles Péguy, gérant des cahiers,
i6, rue de la Sorbonne, Paris, la correspondance de
rédaction et d'institution. Toute correspondance d'admi-
nistration adressée à M. Péguy peut entraîner pour
la réponse un retard considérable.
M. André Bourgeois, administrateur des cahiers,
reçoit pour V administrât ion et pour la librairie tous
les Jours de la semaine, le dimanche e.xcepté, — de
huit heures à onze heures et de une heure à sept heures.
M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour
la rédaction
le Jeudi soir de deux heures à cinq heures.
1)< riiit l'c heure : Puisqu'avec la complicité du parti
socialiste oUîciellenient orj^^anisé le gouverneuient de la
République attente aux libertés civiques du corps
euseifi^nant, il faut que les citoyens défendent eux-
niènies leurs libertés. Nous conunenceions la troisième
série par des méuioires et dossiers pour lu défense de
ces libertés.
Nous avons donné le bon à tirer après corrections
pour deux mille exemplaires de ce quatorzième cahier
le .samedi G Juillet i (joi.
Émouvant débat socialiste
Monsieur Gaston Stiegler, du
MATIN, fait le tour du monde à
r endroit.
Monsieur Henri Turot, du
JOURNAL, fait le tour du monde
à r envers.
Qui des deux arrivera le plus
vite ?
NOTES POUR LES IGNORANTS
Monsieur Gaston Stiegler est bien celui qui
a fourni régulièrement des chroniques théâ-
trales à la Revue Socialiste.
Le Matin est bien ce journal qui n'a com-
mencé parfaire semblant dètre honnête que
pour vendre plus cher ses chantages, ramages,
nationalismes et roucoulements.
Monsieur Henri Turot est bien celui qui,
sous le nom de citoyen Henri Turot, a com-
battu vivement pouf la révolution sociale.
Enfin le Journal est bien cette feuille que
nos journalistes professionnels ont accou-
tume de flétrir, la nommant la maison Letel-
lier. L'argent du Journal est donc l'argent de
réclames et d'annonces désormais célèbres.
Depuis Philéas Fo^ l'endroit pour un tour
du monde consiste a marcher de l'ouest à
l'est, et l'envers de l'est à l'ouest.
> S
QUINZIÈME CAHIER DE LA DEUXIÈME SÉRIE
MÉMOIRES ET DOSSIERS
POUR LES LIBERTES
DU
PERSONNEL ENSEIGNANT
EN FRANCI
CAHIERS DE LA QUINZAINE
PARIS
16, rue de la Sorbonne, au second
'.Yo.s Cahiers sont édités par des souscriptions men-
suelles réffulières et par des souscriptions extraordi-
naires : la souscription ne confère aucune autorité sur
la rédaction ni sur V administration : ces fonctions
demeurent libres.
Xous servons :
des abonnements de souscription à cent francs;
des abonnements ordinaires à vino-t francs;
et des abonnements de propagande à huit francs.
Il va sans dire qu'il n'y a pas une seule différence
de service entre ces différents abonnements. Xous vou-
lons seulement que nos caJiiers soient accessibles à fout
le monde également.
Le prix de nos abonnements ordinaires est à peu près
égal au prix de revient: le prix de nos abonnements de
propagande est donc très sensiblement inférieur au prix
de j'e vient.
Nos cahiers étant très pauvres, nous ne servons plus
d'abonnements gratuits. Nous acceptons que nos abonnés
paient leur abonnement par mensualités de un ou
deux francs.
Nos abonnés peuvent nous aider
en acceptant les reçus que nous leur faisons présenter :
en souscrivant des souscriptions mensuelles régulières
et des souscriptions extraordinaires ;
en abonnant leurs amis et toutes personnes à qui ces
cahiers conviendraient:
en nous donnant les noms et adresses des personnes à
qui nous servirions utilement des abonnements éventuels:
en achetant tous leurs livres à la librairie des cahiers:
en nous envoyant des documents et i^enseignements.
Nous prions ceii.x de nos abonnés qui nous en-
voient des noms et adresses de vouloir bien prévenir
eux-mêmes ' les personnes à qui, sur leur indication,
nous envoyons les cahiers. Rien ne vaut la propagande
et la présentation personnelle.
Nous prions tous nos abonnés de vouloir bien acheter
tous leurs livres à la librairie des cahiers. Nousrecevo/ts
sans frais les abonnements à toutes les revues.
PRÉFACE DU GÉRANT
Je me réserve de dire dans le mémoire indépendant
que je ferai quand j'aurai du temps de reste pour quelle
raison profondément triste et profondément grave ce
quinzième cahier n'est pas plus que le quatorzième un
mémoire ni un dossier du récent mouvement pour la
liberté en Russie. Nous avons dû au dernier moment en
faire un cahier — mémoires et dossiers — pour les
libertés du personnel enseignant en France.
Des atteintes plus graves de jour en jour et plus
générales sont portées aux libertés privées, — pu-
bliques, — civiques, — politiques, — du personnel
enseignant en France.
Préparées par des circulaires, ces atteintes ont porté
sur des personnes. A la rentrée nous pubherons un
dossier de ces circulaires. Mais nous n'avons pas voulu
tarder juscpie-là pour présenter les mémoires et les
dossiers que nous avons prêts des persécutions injustes
récemment exercées contre les personnes.
Les exemples abondaient. Nous en avons choisi quel-
ques-uns, ceux que nous connaissions le mieux ou qui
nous paraissaient les plus caractéristiques.
<\
Une atteinte particulièrement gratte aux libertés élé-
mentaires, à la liberté privée a été commise par l'auto-
rité gouvernementale de la Haute-Vienne, où un in-
specteur prim,aire, commandé de service par son préfet,
a fait une inqualifiable perquisition dans la bibliothèque
privée d'une institutrice. Les renseignements indispen-
sables sur cet attentat nous sont fournis par Ze Journal
officiel du mercredi 3 juillet dernier :
Discussion au Sénat de V interpellation de M. Lavei^-
tujon sur les actes de M. le Préfet de la Haute-Vienne :
MM. Lavertujon, Leygues, ministre de Vinstruction
publique et des beaux-arts; Waldeck-Rousseau, pré-
sident du conseil, ministre de l'intérieur et des cultes.
— Retrait, par M. Lavertujon, de Vordre du jour
sur son interpellation.
Conformément à la méthode historique nous publions
les accusations de V interpellateur et les défenses du
m,inistre. La réponse de M. Leygues intéressera ceux
qui savent ce que veut dire parler ministériel et ce que
vaut une enquête officielle.
DOSSIER
INTERPELLATION LAVERTUJON
M. Latertujox. — J'en arrh-e, messieurs, à l'affaire dite
du Cénacle, qui motive principalement cette interpellation.
Il y a depuis cpielques années, à Limoges, des cours, des
conférences littéraires et scientifiques pour les jeunes filles
et les femmes du monde. Cette œuvre — je m'empresse de
le reconnaître — est une œuvre cléricale, et la place de nos
institutrices n'était nullement là, bien que, cependant,
tous les cours ne fussent pas des cours religieux et que
tous les conférenciers ne fussent pas des ecclésiastiques.
Parmi ces derniers, je relève les noms de MM. René Bazin,
René Doumic, etc.
Mais enfin nos institutrices, un peu curieuses, comme le
sont généralement les femmes (Exclamations et rires), se
rendirent à ces conférences.
M. LE Président (i). — C'est une ojiinion toute person-
nelle. (Rires)
M. Lavertujox. — Je la retire.
Messieurs, nos institutrices ou directrices d'écoles eurent
le tort de se rendre à ces conférences; une d'entre elles eut
même l'imprudence de se faire présenter au conférencier,
M. René Bazin, qui venait de parler avec beaucoup d'élo-
quence sur : La Province dans le roman, sujet des plus
intéressants pour une provinciale un peu romanesque.
Quand l'affaire fut connue des inspecteurs primaires, de
l'inspecteur d'académie et du préfet, on admonesta sévère-
ment ces institutrices en leur montrant leur imprudence et
en les invitant à ne plus revenir au Cénacle. Elles n'y
revinrent pas. Cette affaire avait fait si peu de bruit que
personne n'y avait pris garde ; elle était restée entre l'in-
(1) La séance était présidée par M. Barbey, vice-président.
3
quinzième cahier de la deuxième sérûe
specteur d'académie et le préfet, qui n'avait pas jugé utile
de sévir trop sévèrement à ce sujet. Arrive M. Edgar Mon-
teil. Comme, depuis son arrivée dans la Haute- Vienne, les
femmes des fonctionnaires, terrorisées, n'osent plus aller à
la messe, il lui fallait faire revivre cette vieille affaire aûn
de faire montre de son zèle anticlérical et frapper ces mal-
heureuses institutrices. Mais elles étaient nombreuses et
quelques-unes avaient des défenseurs éloquents et résolus.
L'une d'elles fut très énergiquement défendue par un con-
seiller général radical, et M. Edgar Monteil n'insista pas.
Une autre se défendait d'elle-même, et c'est iirécisément
celle qui avait commis l'imprudence de se faire présenter à
un conférencier : elle était fille du vénérable de la loge ; on
n'y toucha pas. [Mouvements divers) Et alors on tomba sur
deux directrices qui, depuis dix ou douze ans déjà, étaient
à Limoges ; elles avaient conqfuis, à force de travail et de
dévouement, ce titre de directrice d'école dans le chef-lieu
du département, et de plus, elles étaient, au point de vue
professionnel, admirablement notées l'une et l'autre, et au
point de vue républicain, solidement apparentées dans le
département même.
Mais l'une n'était défendue que par un conseiller général
oj^portuniste (Rires), et l'autre par un fonctionnaire, vieux
serviteur de la République, mais qui n'est pas radical.
Elles furent sacrifiées.
Et cependant ces deux dames avaient — je vous le disais
tout à l'heure — des états de service tout à fait remarqual)les.
L'une d'elles, mademoiselle Carlux, depuis deux ans à la tête
de l'école duPont-Xeuf, avait trouvé i8o élèves quand elle en
avait pris la direction. Quand elle a été frappée, ce nombre
avait atteint 33o, malgré la concurrence d'établissements
congre ganistes voisins, ce qui prouve bien, il me semble,
que cette institutrice luttait pour l'esprit laïque.
Je n'ai pas les chiffres pour l'autre institutrice, mais la
proportion est la même.
C'est alors que j'ai annoncé mon intention d'interpeller.
M. Monteil, un peu inquiet, sentit — car il n'est point sot,
loin de là — que la punition qu'il avait infligée à ces insti-
tutrices était un peu disproportionnée avec la faute qu'elles
INTERPELLATION LAYERTUJON
avaient commise et qu'elles pouvaient si bien croii*e oubliée
depuis longtemps.
Il chercha à corser son acte d'accusation, et c'est alors
quïl commit un acte particulièrement grave pour un préfet.
Il lit appeler dans son cabinet M. Gourdon, inspecteur
primaire ; il commença par lui dii-e qu'il n'était pas content
de lui, lui reprochant de ne pas insuffler suflisamment l'es-
prit laïque à ses instituteurs ; il l'invita à demander son
changement. M. Gourdon, qui depuis longtemps est à
Limoges où il est estimé de tout le monde, fut un peu aba-
sourdi de la sortie que lui faisait le préfet. Il se réclama
des appréciations infiniment flatteuses des prédécesseurs de
M. Monteilet de tous les insi^ecteurs d'académie qui s'étaient
succédé à Limoges et qui étaient unanimes à faire son
éloge tant au point de vue politique qu'au point de vue
professionnel.
« De plus, lui dit M. le préfet Edgar Monteil, vous avez
une femme qui va beaucoup trop à la messe. » — « C'est
vrai, monsieur le préfet, ma femme va à la messe, mais cela
ne m'empêche pas de remplir sérieusement mon devoir
d'inspecteur primaire. »
« Et en outre, vous avez un frère qui est curé. » (Excla-
mations à droite) — « C'est encore vrai, mais le jour où
mon frère a pris cette profession, il ne m'a pas consulté. »
Quand il vit M. Gourdon ainsi impressionné par ces
paroles sévères, le préfet ajouta : « Monsieur, ma police
(car il a une police dont il se sert, je vous assure !)
ma police m'apprend que mademoiselle Marsat, une des
deux institutrices frappées, possède deux livres mystiques :
la Confession et la Vie spirituelle ; il faut me rapi)orter ces
deux livres. »
« Monsieur le préfet, comment ferai-je? »
« Vous ferez comme vous voudrez, mais il me faut ces
livres. »
Devant l'insistance du préfet, M. Gourdon, inspecteur
primaire, eut le tort, le grand tort, d'obéir. Il alla chez
mademoiselle Marsat, il lui expliqua ce qu'on attendait
d'elle. Mademoiselle Marsat dit qu'elle ignorait même les
titres de ces ouvrages, qu'elle n'avait jamais eus chez elle.
quinzième cahier de la deuxième série
« Je vous crois, mais je suis obligé de fouiller partout. »
M. Gourdon se livra, en effet, dans l'école, à une perqui-
sition qui ne donna aucun résultat; c'est alors qu'il se
déclara — toujours pour obéir aux ordres qu'il avait reçus —
dans l'obligation de continuer ses recherches dans les
appartements particuliers de mademoiselle Marsat. (Excla-
mations au centre et à droite) 11 pénétra dans les appar-
tements particuliers de l'institutrice...
M. GoTTERox. — Dans sa chambre à coucher ! Appelez
les choses par leur nom.
M. Lavertujon. — ... sans y trouver d'ailleurs le livre
qu'il y cherchait.
Quand M. Gourdon revint à la j)réfecture, le préfet lui dit
qu'il avait été joué, et que mademoiselle Marsat avait été
plus Cne que lui.
Le lendemain, mademoiselle Marsat, inquiète de son
sort, se rend elle-même à la préfecture. Le préfet la reçoit
très bien; et comme elle parlait de ses livres, le préfet,
dans un sourire, lui dit : « Mais, mademoiselle, vous avez
le droit d'avoir chez vous tous les livres que vous voulez. »
« Mais alors, répond mademoiselle Marsat, i^ourquoi
a-t-on fait chez moi, hier, cette perquisition ?» — « Cette
perquisition, c'est moi qui l'ai ordonnée, c'est moi qui en
ai donné l'ordre à l'inspecteur primaire », a répondu M. le
préfet.
,•
Dans cette affaire dite du Cénacle, approuvez-vous le
préfet d'avoir si durement frai:)pé deux directrices d'école,
alors que d'autres, ni plus ni moins coupables, n'ont lias
été inquiétées?
Approuvez-vous la perquisition ordonnée par le préfet
chez une institutrice poui' y rechercher des livres reli-
gieux ?
Approuvez-vous M. Edgar Monteil d'avoir rabaissé un
honorable inspecteur primaire à ce misérable rôle de poli-
cier, d'inquisiteur ?
M. LE Ministre. — Messieurs, je passe aux incidents qui
ont été la cause véritable de l'interpellation que M. Laver-
tujon vient de développer devant vous.
INTERPELLATION LA VERTU JON
A la date du i3 mars dernier, paraissait un mouvement
dans le personnel de l'enseignement primaire de la Haute-
Vienne. Aussitôt des protestations s'élevaient dans certains
milieux ; une certaine émotion se produisait à Limoges, des
I)olémiques très vives s'engageaient dans la presse locale et
même dans la presse parisienne. ^
Le préfet et l'inspecteui* d'académie étaient accusés d'avoir
signé un mouvement cpii avait un caractère exclusivement
politique et d'avoir frappé, pour obéir à des motifs peu
honorables, deux institutrices qui, par leur passé et les
services qu'elles avaient rendus à l'enseignement, se recom-
mandaient à la bienveillance de leurs chefs.
L'honorable M. Lavertujon m'annonça qu'il allait m'inter-
peller; je crus tout d'abord qu'il s'agissait d'une sorte de
bouleversement dans le personnel primaire, de mutations
ou de déplacements nombreux. Je me renseignai et j'appris
que le mouvement portait sur onze noms et cpie parmi les
onze déplacements, neuf avaient été prononcés avec avan-
cement ou pour des raisons de convenances personnelles
invoquées par les intéressés.
Deux institutrices, directrices d'école à Limoges, made-
moiselle Marsat et mademoiselle Carlus seules avaient été
déplacées par mesure disciplinaire.
Cependant, la situation du département de la Haute-
"Vienne ne laissait pas que de me préoccuper. Les polémi-
ques augmentaient de violence et dans l'exagération à
laquelle, de toutes parts, on était entraîné, il était malaisé
de démêler la vérité.
Je chargeai un inspecteur général, M. Coûtant, d'aller
procéder sur place à une enquête.
Cette décision n'impliquait un blâme ni pour le préfet ni
pour l'inspecteur d'académie. Les inspecteurs généraux ont
été créés précisément ^lour éclaircir les questions em-
brouillées et renseigner exactement le Gouvernement sur
les affaires qui, comme celle qui nous occupe, agitent
l'opinion.
Étrangers aux dépajtcments et aux questions locales, les
inspecteurs généraux ne peuvent être soupçonnés de sul)ir
les influences des coteries ou des partis. C'est j^our cela
quinzième cahier de la deuxième série
que leurs avis nous sont précieux. M. Coûtant partit donc
pour Limoges. Il interrogea, il observa et, le 3 avril, il me
remit un rapport qui établit clairement ce qui suit :
Vers 1894, les pères jésuites de la Haute-Vienne fon-
dèrent une congrégation qui s'établit dans un vaste
immeuble et ouvrit des cours secondaires pour les jeunes
filles.
Ces cours avaient un double ])ut : grouper les femmes
dans des réunions d'un caractère à la fois scientilique et
mondain; dépeupler, si possible, les cours secondaires de
jeunes filles organisés par l'Université.
Le Cénacle attira un assez grand nombre d'auditrices.
Mais bientôt il résolut d'étendre son influence et il s'adressa
directement à nos institutrices. Il les invita par des circu-
laires habiles, sous prétexte de littérature, d'histoire ou de
pédagogie, à suivre ses cours.
Une propagande des plus actives fut menée dans ce sens.
On espérait, après avoir embrigadé nos institutrices,
s'emparer de nos élèves.
L'inspirateur et le directeur de l'œuvre du Cénacle est le
P. Dublanchy, supérieur du collège Saint-Martial. Or, le
collège Saint-Martial est l'établissement d'enseignement
secondaire qui fait concurrence à notre lycée. C'est assez
dire quel est l'esprit qui anime le Cénacle et ses profes-
seurs. C'est assez dire aussi qu'à défaut d'autres considé-
rations un pareil patronage aurait dû inspirer à tout le
corps enseignant primaire une prudente réserve.
On poursuivait évidemment au Cénacle un but politique :
il fallait être bien peu avisé pour ne pas s'en apercevoir.
Des tentatives nombreuses furent faites auprès des
institutrices et des instituteurs pour les entraîner au
Cénacle.
Elles ne réussirent pas : presque partout elles furent
repoussées.
J'ai le regret de constater cependant que quelques
maîtresses, tes unes peut-être par curiosité, comme le
disait l'honorable M. Laver tuj on, les autres par un autre
sentiment, répondirent aux invitations qui leur étaient
adressées : elles allèrent au Cénacle.
8
INTERPELLATION LAVERTUJON
Je le dis nettement, leur place n'était x^as là. En assistant à
ces réunions, ces maîtresses ont mancjué gravement à leur
devoir. (Très bien! très bien!/ Si elles avaient à chercher
des conseils ou à puiser des inspirations sur les hautes
cjuestions d'éducation, de pédagogie, de philosophie ou
d'histoire, ce n'est pas aux adversaires de nos institutions
et de notre enseignement qu elles devaient aller les deman-
der, {Applaudissements à ganche)
Elles n'avaient qu'à regarder autour d'elles dans la
famille universitaire à laquelle elles appartiennent pour
trouver de hauts et fermes esprits qui eussent été des
guides désintéressés et sûrs.
Une trentaine d'institutrices fréquentèrent inégalement
le Cénacle. On ne les a pas toutes frappées : On n'en a
frappé que deux. Ce qui montre que la mesure fut plutôt
paternelle et n'eut pas le caractère de persécution qu'on
lui a attribué.
M. GoTTEROX. — Pas pour elles, assurément I
M. LE Ministre. — Le mal n'était pas encore profond.
L'inspecteur général a jugé que les déplacements de
mesdemoiselles Marsat et Carlus se justiiiaient à titre
d'exemple pour couper court à des abus qui n'auraient pas
manque de provoquer de graves difficultés.
Après une lecture attentive du dossier et des conclusions
de M. Coûtant, j'estime qu'il était nécessaire de donner un
sérieux avertissement aux institutrices qui peu à peu
glissaient sur la pente du Cénacle et que le mouvement
signé par M. l'inspecteur d'académie et M. le préfet de la
Haute-Vienne ne mérite aucune critique.
M. Gotterox. — Il fallait frapper tout le monde!
M. le Ministre. — On a déplacé les institutrices qui
s'étaient le plus compromises, je veux dire ({ui avaient
paru le j^lus souvent dans les réunions organisées par le
P. Dublanchy. Ces institutrices, je le sais, ont protesté de
leurs bonnes intentions et aflirmé qu'elles n'avaient eu
nullement le dessein de seconder les visées politiques des
organisateurs du Cénacle. Elles s'étaient montrées dans
des réunions dont le caractère clérical n'était pas douteux;
c'était trop. Cela ne j^ouvait être toléré.
quinzième cahier • de la deuxième série
M. Lavertujon. — Elles avaient fréquenté le Cénacle il y
a longtemps, avant l'arrivée de M. Monteil, mais depuis
un certain temps elles avaient cessé d'y aller.
On aurait dû attendre une occasion nouvelle pour les
frapper et ne pas faire revivre une vieille affaire qui était
oubliée de tout le monde I
M. LE Ministre. — Monsieur Lavertujon, nous ne discutons
pas sur le point de savoir si la mesui'e aurait dû être prise
plus tôt ou plus tard ; nous discutons la question de fait.
Mesdemoiselles Marsat et Carlus étaient-elles allées au
Cénacle ? Oui. Cette imprudence mérîtait-elle une mesure
disciplinaire ? Oui encore. Car ici, remarquez-le, la liberté
de conscience de ces institutrices n'était nullement enga-
gée. Mesdemoiselles Marsat et Carlus n'ont pas été l'objet
de mesures disciplinaires pour avoir manifesté leur crojance
religieuse ou pour avoir suivi tel ou tel exercice religieux.
Elles ont été déplacées pour avoir assisté à des conférences
organisées j^ar les ennemis de l'enseignement univer-
sitaire et des institutions républicaines.
M. LE Ministre. — J'ai à examiner une dernière (juestion.
M. Lavertujon vous a dit qu'à un moment donné M. le
préfet de la Haute- Vienne avait donné l'ordre à M. l'inspec-
teur Gourdon de procéder à une perquisition au domicile
particulier de mademoiselle Marsat.
La presse s'est emparée de l'incident qui n'a pas tardé à
être déflguré par la passion des polémiques.
Voici, d'après l'enquête à laquelle je me suis liAré, ce
qui s'est passé :
Le préfet a demandé à M. Gourdon de chercher dans la
bibliothèque de mademoiselle Marsat les deux livres dont
M. Lavertujon vous a parlé. M. Gourdon, après avoir pré-
senté ses objections, se rendit chez mademoiselle Marsat.
Il l'appela dans la salle de la bibliothèque scolaire et
examina les ouvrages qui s'y trouvaient.
M. Gourdon demanda à mademoiselle Marsat l'autorisa-
tion de voir sa bibliothèque personnelle. Mademoiselle
Marsat affirma ne pas avoir les deux volumes désignés par
le préfet et proposa à l'inspecteur de le conduire dans ses
\
10
INTERPELLATION LAVERTUJON
appartements particuliers. fRiimews an centre) L'inspecteur
procéda avec la jilus grande réserve. « Tout ce qu'on a
raconté, dit-il dans une lettre adressée à son chef hiérar-
chique, de meul^les de famille, d'alcôves bouleversées, est
de pure invention. »
M. Lavertujox. — A-t-il, oui ou non, pénétré dans les
appartements privés de l'institutrice ?
M. LE Ministre. — Il y est entré sur l'invitation de
mademoiselle Marsat. Il n'y a i^as eu de perquisition
comme on l'a prétendu. La mission de M. Gourdon était
particulièrement délicate et s'il l'avait accomplie avec
moins de tact, je n'hésite pas à dire qu'il aiu'ait pu engager
sérieusement sa responsabilité.
Les déclarations de M. Leygues ne sont pas moins
précieuses et moins curieuses pour les théories que pour
les faits. Il continua et conclut ainsi :
Tels sont, messieurs, les incidents qui ont motivé l'inter-
pellation de M. Lavertujon. Vous voyez, quand on les serre
de près, quand on les réduit à leur proportion véritable, ce
qu'il en reste.
Mais ces incidents ont provoqué de l'émotion et donné
lieu à de violentes campagnes de presse. Les esprits se sont
échauffés. Afin de ramener chacun à une idée x^récise de
son devoir et pour éviter des malentendus dans l'avenir,
j'ai adressé à M. l'inspecteur d'académie une lettre que je
vous demande la permission de vous lire. La voici :
« A la suite des incidents qui se sont produits récemment
dans la Haute-Vienne, je vous invite ù veiller avec le plus
grand soin à ce que le personnel de l'enseignement primaire
remplisse strictement ses devoirs d'éducation laïque et ne
s'écarte, en aucune circonstance, ni sous aucun prétexte, de
la neutralité scolaire. En particulier, il ne doit pas se
laisser entraîner dans des ligues ou réunions d'un caractère
confessionnel quelconque. Des mesures sévères seraient
prises contre ceux ou celles qui enfreindraient cette règle
qui ne peut souffrir aucune exception.
H Vous ne devez pas non plus tolérer cpie, dans les enquêtes
II
quinzième cahier de la deuxième série
administratives dont ils sont chargés par leurs chefs hiérar-
chiques, les inspecteurs de l'enseignement primaire empiè-
tent sur les attributions de la police ordinaire. Ils ne doi-
vent non plus tenir aucun compte ni de rapports secrets,
ni d'indications dont ils ne pourraient contrôler personnelle-
ment l'exactitude. Leurs enquêtes doivent être conduites de
telle façon que les intéressés puiss^ent toujours avoir con-
naissance des griefs ou accusations formulés contre eux et
soient mis en mesure de s'en justifier. » (Très bien! très bien!)
J'estime que la conscience est un asile inviolable et que
le respect de toutes les croyances religieuses et philosophi-
ques s'impose à tout esprit vraiment libre et haut, mais
nous ne saurions tolérer que, sous un prétexte quelconque,
les membres du corps enseignant rompent la neutralité sco-
laire, entrent dans des logis dirigés par des congrégations
non autorisées et aillent s'y inspirer d'un esprit violem-
ment hostile à l'esprit laïque qui doit seul animer notre
enseignement public. (Très bien! très bien! et applaudisse-
ments à gauche et au centre)
M. Jean Jaurès, professeur agrégé de philosophie,
en congé, mis en cause par ses ennemis, qui sont nom-
breux, parce qu'il a permis que sa fille fit sa première
communion, a répondu très fortement dans la Petite
République du Jeudi ii courant. Xous publions cette
réponse. Elle est très loin de satisfaire celui qui exa-
minerait ce conflit au nom de la conscience privée
— et au regard de cette conscience. Mais elle est bonne
au sens — et dans la mesure — où elle défend contre
les autorités sociales et politiques les libertés de la vie
privée. Xous souhaitons que les nombreux collabora-
teurs de Jaurès à la Petite République lisent la défense
de Jaurès et constants avec lui-même cessent de dénon-
cer les petits fonctionnaires, les petites gens qui se sont
m,is dans la même situation que lui.
Jean Jaurès
VÉRITÉ
Sous ce titre, j'ai dit, il y a trois ans, aux lecteurs de
la Petite République, qui j'étais, ce qu'étaient les miens.
Je leur ai, si je puis dire, ouvert ma vie de famille. Et
quelque pudeur qu'on éprouve à livrer ainsi l'intimité de
son loyer, j'ai cru que les prolétaires avaient le droit
de connaître à fond l'homme qui luttait pour leur
cause.
J'ai dit que ma ferome était chrétienne et pratiquante,
et que pour l'éducation des enfants, une transaction
nécessaire était intervenue entre la mère, pratiquante
et chrétienne, et le père, socialiste et libre penseur.
J'ai pensé que je n'avais pas le droit d'interdire aux
enfants de participer au culte sous la direction de leur
mère. Mais j'ai pensé aussi que mon devoir était, en les
faisant élever dans des établissements la'iques, d'assurer
la liberté de leur esprit. A ce devoir je n'ai jamais
manqué.
C'est au lycée Molière que ma fille est élevée. Elle n'a
pas eu, elle n'aura jamais d'autres maîtres que des
maîtres laïques. Et j'espère bien que je saurai l'aider à
s'élever sans souffrance et sans crise à ce qui est à mes
yeux la vérité.
Quant à ceux qui essayent d'abuser contre moi de
l'inévitable et douloureux conflit de devoirs que la dis-
cordance présente du monde moral introduit jusque
dans la vie intime et familiale, je les plains plus encore
i3
Jean Jaurès
que je ne les méprise. L'Église, et c'est son droit,
triomphe de ces contradictions ; mais peut-être commet-
elle en cela quelque imprudence, car elle souligne elle-
même la gravité des conflits de conscience cjue suscite
la persistance de la tradition religieuse. Et l'implacable
calcul politique par lequel elle met en scène ces mystères
mêmes de la vie de famille qui devraient lui être le plus
sacrés, achève de la condamner.
Voilà trois ans que j'ai dit ces choses, franchement,
sans réticence et sans embarras, aux militants avec les-
quels je lutte. Je n'ai pas une minute surpris leur bonne
foi. Je sais ce que je suis : j'appartiens à mon parti avec
toutes mes forces et toutes mes faiblesses. Et sûr de ma
loyauté entière, je ne renierai jamais rien de ma vie. Je
ne désavouerai jamais rien de moi-même.
Jean Jaurès
La liberté prof essionnelle confine à la liberté privée.
Ainsi un maître de conférences à V École normale peut
publier ce qu'il veut dans un livre qui concerne son
état. C'est donc par un zèle indiscret que plusieurs de
nos camarades ont fait appel aux autorités gouverne-
mentales contre M. Ferdinand Brunetière pour ce que
cet universitaire avait librement émis son opinion dans
son Manuel de l'Histoire de la Littérature française.
J'avais demandé à notre ami Daniel Delafarge de
vouloir bien nous éclairer sur ce débat. Nous publions
aujourd'hui sa contribution :
Daniel Delafarge
M. BRUNETIERE HISTORIEN
Mon cher Péguy, '
Je ne me trompais pas quand je te disais que VUni-
çersitaire de la Petite République avait écrit sur
jNI. Brimetière des articles inexacts. Je viens de relire
ces articles, j'ai vérifié toutes les citations que j'ai pu,
et mon impression première est devenue certitude. C'est
bien là une certaine propagande échafaudée sur des
inexactitudes accumulées. Si la déformation delà vérité
est indispensable à cette espèce de propagande, il vaut
mieux travailler ailleurs.
Je n'examinerai pas ici toutes les citations du journa-
liste, bien que je me sois imposé cette règle pour mon
compte personnel. Ma lettre en serait démesurément
allongée. Je mettrai seulement sous les yeux les con-
frontations les plus typiques : on verra très clairement
quelle est la méthode du polémiste.
Le premier article est daté du mercredi 19 décembre
1900. 11 a pour titre Ferdinand le Catholique. II s'agit
de prouver que le Manuel de l'Histoire de la Littéra-
ture française, que M. Brunetière a publié en 1898 chez
Delagrave, est un ouvrage clérical ou, plus précisé-
ment, jésuite (voir la première colonne de l'article).
h' Universitaire étudie quelques jugements de M. Bru-
netière : mais il veut obtenir une condamnation. C'est
donc un vrai réquisitoire qu'il compose, et les procédés
qu'il emploie ne sont pas sans ressemblance avec ceux
i5
Daniel Delajarge
que, chaque jour, emploient les procureurs de la Répu-
blique ou les Commissaires du Gouvernement.
Je lis, dans la première colonne :
M. Brunetière s'en prend à Ral^elais dont la morale facile
se trouve être la négation de tout ce que l'Eglise enseignait
depuis plus de mille ans.
Voilà ime citation insinuante. Elle laisse entendre
plus qu'elle ne dit. Mais est-elle rigoureusement exacte?
]SI. Brunetière écrit textuellement: Manuel, pages 55-56 :
Il prêche la morale facile de l'abbaj-e de Thélème et
(( en sa règle n'est que cette clause : Fais ce que i'ou-
dras. » Seulement, cette morale, quand on l'examine,
va plus loin qu'on ne croirait d'abord; elle a plus de
portée, sinon plus de profondeur ; et la règle des Thélé-
mites se trompe être finalement la contradiction ou la
négation même de tout ce qu'enseignaient depuis plus
de mille ans alors et les mœurs et l'École et l'Église.
U Universitaire a déplacé, resserré, supprimé, sans
nous en prévenir: le texte qu'il cite n'est plus de M. Bru-
netière, mais du journaliste. Or, si innocente que soit
à mes yeux la phrase incriminée, elle l'est bien moins
que la phrase vraie.
Un peu plus bas, je rencontre une inexactitude nou-
velle.
PETITE RÉPUBLIQUE MANUEL
première colonne page 48, petit texte
Et M. Brunetière ajoute : De F obscurité de Rabe-
C'est peut-être une question lais ; — et que là oii il est
de savoir s'il s'est toujours obscur, c'est peut-être une
compris lui-même. question de savoir s'il s'est
toujours compris lui-même.
M. BRUNETIERE HISTORIEN
Différence de sens : dans un cas, on critique certaines
pages de Rabelais ; dans l'autre on critiquerait son
œuvre entière.
Ce qui suit est moins inexact : du moins le journa-
liste reproduit-il exactement les textes qu'il cite ; mais
nous savons que des coupures donnent, par leur assem-
blement, une idée au moins légèrement fausse du pas-
sage où elles ont été pratiquées.
Nous voici à Descartes. Et ici je relève une suppres-
sion qui est tout à fait de nature à nous égarer sur la
pensée véritable de Fauteur cité :
PETITE REPUBLIQUE
première colonne
Non, en vérité, le Discours
de la Méthode n'a point fait
époque dans l'histoire de
notre littérature! Et si la
littérature a fini par devenir
purement française, elle le
doit au réveil de l'idée chré-
tienne.
MANUEL
page U7
Non! en vérité, le Dis-
cours de la Méthode n'a
point fait époque dans
l'histoire de notre liliéra-
ture. Pleins d'admiration
pour le géomètre, les con-
temporains du <( philoso-
phe» Vont presque ignoré
comme tel. Et si la littéra-
ture a fini par secouer le
Joug de toutes ces influen-
ces qui semblaient conju-
rées contre elle pour Vem-
pécher de devenir purement
française, elle le doit à de
tout autres causes, dont la
première et la plus impor-
tante a été le réveil de
Vidée chrétienne sous la
forme de l'idée janséniste.
17
Daniel Delafarge
Négligeons toutes les différences de texte : la dispa-
rition des derniers mots de la phrase est assez inquié-
tante. Connnent l'expliquer? Serait-ce qu'il faut à tout
prix que M. Brimetière passe pour un jésuite ?
Je m'en tiens là pom^ le premier article.
Un second article paraît le limdi suivant 24 décem-
bre : mais il ne fait pas directement suite au précédent ;
les citations y sont peu nombreuses et exactes.
Enfin, le mercredi 9 jamier 1901, la Petite République
pubUe: Ferdinand le Catholique (suite et fin). Dans cet
article, V Universitaire déclare, très loyalement, en un
endroit, q^x'il se home à juxtaposer de menues citations.
Il n'ignore pas, cependant, que de pareilles juxtaposi-
tions ne manquent jamais de déformer la pensée de
l'auteur — surtout cjuand elles sont prises, comme ici,
à des pages assez éloignées les mies des autres (i).
Voici les exemples les plus probants de cette inexac-
titude qui est comme perpétuelle. Il s'agit de Voltaire,
cette fois-ci :
PETITE RÉPUBLIQUE MAXUEL
deuxième colonne, neuvième ligne page 348, petit texte
de la citation en petit texte
Cette première idée le C071- ^'^^^ première idée le
diiit à une autre qui est de conduit à une autre qui est
poursuivre à outrance tout de poursuivre à outrance —
ce qu'il trouve d'irrationnel et malheureusement par
ou de déraisonnable dans tous les moyens — tout ce
l'organisation de la société. qu'il trouve r/lrrationnel
ou seulement de déraison-
nable dans l'organisation
de la société.
(1) Je les ai toutes retrouvées, sauf deux. Voici, par ordre, les
pages doù elles sont tirées, 225, 221, 229, 235, 255 (première colonne).
l8
M. BRUNETIERE HISTORIEN
deuxième colonne, dix-septième ligne
De là ses attaques à la
religion qu'il considère à la
fois comme inhumaine et
irrationnel te.
page 349 petit texte
De là ses attaques contre
la religion qu'il considère
à lafois comme inhumaine,
irrationnelle et ce bonne
pour la canaille ».
PETITE RÉPUBLIQUE
deuxième colonne, ligne 20
Qu'au surplus dans sa po-
lémique injurieuse et gros-
sière contre le christianisme
— il a manqué non seule-
ment de justice, mais de
loyauté en méconJiaissant la
supériorité du christianisme
sur le mahométisme ou sur
le paganisme.
MANUEL
page 350 petit texte
• Qu'au surplus, dans sa
polémique injurieuse et
grossière contre le chris-
tianisme — il a manqué
non seulement de justice,
mais de loyauté; en mé-
connaissant la supériorité
du cln^istianisme sur le
mahométisme, par exem-
ple, ou sur le paganisme ;
— si, du point de vue pure-
ment historique et humain,
le chiistianisme a renou-
velé la face du monde, —
et si, d'autre part, l'intolé-
rance et le « fanatisme » ne
Vont point attendu pour se
déchaîner parmi les hom-
mes.
11 me semble qu'en coupant la phrase après le mot de
paganisme on altère sensiblement l'idée; on Taltère
aussi, quoique à un moindre degré, en faisant les deux
suppressions que j'ai signalées. Au surplus, ce qui rend
les phrases citées suggestives, c'est qu'on est toujours
19
Daniel Delafarge
tenté de prêter à un homme que l'on n'aime pas des
intentions sournoises. En elles-mêmes, elles n'ont rien
de très frappant, et on ne les trouverait assm*ément
pas cléricales, si on ne savait pas quelles sont de
M. Brunetière. D'un bout à l'autre de l'article, j'ai
éprouvé cette impression. — M. Brunetière n'est pas
voltairien : mais sommes-nous tous voltairiens? M. Bru-
netière ne dissimule pas l'extrême prudence de Rabelais.
Mais est-il seul à l'avoir notée?
Allons-nous instituer de nouveaux saints, les saints
laïques, avec leur biographie légendaire et leur vie
édifiante ? Faut-il que nous laissions de côté pieuse-
ment tout ce que ces grands hommes eurent de faiblesse
hiuname ? A un portrait vrai et beau, parce qu'il sera
vivant, substituerons -nous une ridicule image d'Epinal
ou une fade graATire de première communion?
Voilà pourtant où peuvent mener les entraînements
de la polémique et l'obsession de la propagande. Ou
il faut que l'on reconnaisse à M. Brunetière le droit de
dire sa pensée sur Rabelais et sur Yoltake ; ou bien il
faut que l'on déclare Voltaire et Rabelais intangibles.
Je ne vois pas de moyen terme.
Et puis, à quoi bon ces réquisitoires? Ils ne sont pas
plus vrais que des plaidoiries. Avec des citations bien
choisies et sans même y opérer des suppressions avanta-
geuses, je pourrais prouver tout aussi bien que M. Bru-
netière est libre-penseur.
Je lis, pages 4o4-4o5, petit texte :
Violence insultante de J. de Maistre dans la polé-
mique ; — et sa tendance au paradoxe. — L'apologie
20
M. BRUNETIERE HISTORIEN
du bourreau; — de la guerre; — de V Inquisition. —
S'il n'eût pas rendu plus de services à sa propre cause
en y mettant plus de modération ?
Pages 36o36i :
Le commencement de l'affaire des Jésuiteè a précédé
le brûlement de Z'Émile; l'affaire des Calas le suit immé-
diatement. Jamais émotion ne fut plus légitime, si
jamais erreur Judiciaire ne fut plus déplorable.
L'Universitaire écrit pourtant, dans l'article du 9 jan-
vier, deuxième colonne, et l'ironie est assez apparente :
Arrêtons-nous devant ce dreyfusard de Voltaire, qui,
avec Calas, a inventé l'AfTairen
M. Brunetière ajoute encore, un peu plus bas :
... Une fois encore, Vodieuse procédure d'Abbeville et
le supplice du chevalier de la Barre mettent Vopinion
du côté des philosophes.
Voici enfin, mais on pourrait citer bien d'autres pas-
sages, comment il apprécie la révocation de l'Édit de
Nantes.
Pages 2i3-2i4 :
Si la France en masse est malheureusement complice
de la révocation de l'Édit de Nantes, ce 11 est pas seule-
ment le commerce et l'industrie qu'on tarit dans leurs
sources, en expulsant les protestants, mais c'est la mora-
lité publique qui en est comme atteinte jusque dans ses
fondements.
Il est diflicile, j'imagine, d'être plus net dans le blâme,
21
Daniel Delafarge
et pourtant, c'est bien M. Brunetière qui a écrit ces
lignes sévères.
Plaisanterie, sans doute, que cette méthode de cita-
tion : mais ne pourrait-on pas dire aussi que les arti-
cles de Y Universitaire sont une plaisanterie prolongée.
Entre les deux sans doute se trouve la vérité, toute
simple et même naïve. Quand M. Brunetière publie un
Manuel d'histoire littéraire, nous pouvons penser qu'il
s'efforce d'être historien : c'est donc en historien ou du
moins en lettré que l'on doit critiquer son ou^Tage.
Quand il publie des discours de combat, il se donne
lui-même pour un orateur ou pour un polémiste catho-
lique, et par suite c'est en citoyen que nous devons les
discuter et les combattre. Mais pourquoi polémiquer
hors de propos, pourquoi tout confondre ? La vieille
distinction des genres avait du bon.
Pourtant, ce n'est pas encore là ce qui choque le
plus. Ce qui choque surtout, c'est que des amis intel-
lectuels prennent en main sans hésitation des armes
dont ils ont souvent reproché à nos adversabes de se
servir. Il y a des habiletés qu'on doit rejeter loin de soi,
quand même elles pourraient contrD^uer à ce qu'on
nomme la victoire. La vérité suffit.
Daniel Delafarge
Sur les attentats commis à Sens et à Auxerre par
l'autorité gouvernementale contre les libertés privées et
civiques du personnel enseignant, nous avons demandé
nos renseignements à quelqu'un de singulièrement bien
informé. On vei^ra au ton du mémoire que l'auteur
éprouvait une joie saine à le rédiger. Mieux vaut, quand
on peut, l'action joyeuse que l'action maussade.
ATTENTATS DANS L'YONNE
Qu'il ne faut jamais se brouiller avec son curé
En avril 1900, la Fédération socialiste de V Yonne fit
paraître à Sens un organe hebdomadaire : le Travailleur
Socialiste. Dès les premiers jours, on y remarqua,
sous la signature : un Sans-Patrie, des articles un peu
longs, un peu doctrinaires, mais à peu près correcte-
ment écrits et d'une argumentation assez serrée, où
non seulement le militarisme, la guerre et les brigan-
dages coloniaux étaient traités avec une certaine
irrévérence, mais où l'idée de patrie elle-même, une
idée sacrée pourtant entre toutes, était analysée,
discutée et même condamnée avec cjuisme, comme
s'il ne devait pas y avoir certains dogmes intangibles
devant lesquels la Raison n'avait qu'à s'incliner hum-
blement. Le Sans-Patrie s'oubliait au point de traiter
le patriotisme de religion imbécile et sanglante. Il
disait que les patries actuelles sont des agglomérations
de gens réunis sous les mêmes lois, par le hasard ou
par la conquête, eux ou leurs ancêtres, sans qu'on leur
ait demandé leur consentement; que dans toutes les
patries il y a, quel que soit le nom du gouvernement,
une classe de gras, qui jouit, parfois sans travailler, de
tous les avantages d'une civilisation raffinée, et une
classe de maigres, très nombreuse, qui vit dans la gêne
ou la misère après avoir accompli toutes les besognes.
2'3
quinzième cahier de la deuxième série
ennuyeuses, répugnantes, pénibles ou dangereuses de
la société ; que dans chaque patrie, à la suite de guerres
anciennes faites pour les beaux yeux des anciens sou-
verains au temps où ils étaient absolus, il s'est déve-
loppé, à l'égard des voisins, un sentiment de jalousie
et de haine qui s'appelle le patriotisme ; que ce senti-
ment patriotique n'est nullement fait d'amour et de
solidarité pour les compatriotes, car au sein d'une
même patrie les gras exploitent les maigres san& pitié
et les haines sont vives entre cléricaux et anticléricaux,
patrons et ouvriers, conservateurs et socialistes; il
écrivait que le patriotisme haineux et jaloux est entre-
tenu dans chaque pays par les classes dirigeantes,
parce que le patriotisme sert à justifier l'existence des
armées permanentes, sans lesquelles les déshérités se
révolteraient contre les privilégiés ; il disait enfin que
les déshérités de toutes les patries devaient se donner
la main par dessus les frontières, qu'ils ont le devoir de
s'opposer désormais, au besoin par la force, à toute
guerre internationale et que s'ils doivent risquer leur
^'ie, ils doivent le faire, non pour les intérêts des riches
et des gouvernants de tous pays, mais pour améliorer
leur propre sort.
Il commentait la devise de l'Internationale : Prolé-
taires de tous pays, unissez-vous! el il ajoutait mille
autres propos qui donnaient l'impression fort nette qu'il
avait dû jadis, au temps d'une certaine afi'aire Dreyfus,
être vendu au sj-ndicat des Juifs et qu'il était vendu
maintenant au roi d'Angleterre ou à l'empereur
d'Allemagne.
Or, il y avait à Sens un professeur qui, en dehors de
^es classes, tenait des propos non moins abomi-
24
ATTENTATS DANS L YONNE
nables ; il se disait socialiste, internationaliste, révolu-
tionnaire ; il avait assez peu de respect humain et assez
peu de respect de lui-même pour faire sa société habi-
tuelle d'ouvriers manuels, dont plusieurs étaient mal
vêtus. C'était précisément M. Hervé.
La rumeur publique eut \'ite fait de lui attribuer les
articles subversifs du Sans-Patrie. M. Hervé laissa dire,
n'avouant ni ne désavouant.
Les choses ne se gâtèrent point les premiers six mois
et elles ne se seraient peut-être jamais gâtées, si le
Sans-Patrie n,'avait eu l'imprudence, au mois de
novembre 1900, de s'attaquer à l'Église.
Sens est une ville d'archevêché : la cathédrale,
massive, colossale, aux énormes clochers rectangu-
laires inachevés, sans flèche, se dresse géante au milieu
de la plaine, si haute et si imposante que de loin toutes
les autres maisons de la ville ne semblent que de
misérables bicoques accrochées aux flancs de la maison
de Dieu : c'est là qu'oflicie M. Olivier, curé arcliiprètre.
Les dévotes de l'endroit le considèrent comme un
foudre d'éloquence et un savant théologien : à ses
heures, il versifie, non sans facilité ni élégance. Le
Saint Esprit l'a comblé de tous ses dons.
Ce qui ne gâte rien, en ces temps troublés où les
grands principes s'obscurcissent, où l'Esprit du mal,
non content de s'attaquer à la religion du Christ, ose
s'en prendre à la religion de la Patrie, sous, cette robe
de prêtre bat un cœur de patriote et de soldat.
Par quelle aberration, quel aveuglement le Sans-
Patrie en vint-il à afl'ronter cette lumière de l'Église ?
Dieu aveugle ceux qu'il veut perdre î
En novembre 1900, au départ de la classe, >L l'abbé
quinzième cahier de la deuxième série
Olivier convoqua les conscrits sénonais à une messe
solennelle où il devait prononcer un sermon patriotique.
Or la veille même de cette imposante manifestation^
voici ce qu'écrivit le Sans-Patrie dans le Travailleur :
L'ARCHIPRÊTRE ET LES CONSCRITS
Plusieurs de nos amis, conscrits de cette année, ont
reçu la lettre suivante, qu'ils se sont empressés de me
communiquer :
Sens, 9 novembre 1900
Monsieur,
Fidèle à ses traditions, la conférence de Saint-Vineent-
de-Paul se fait un plaisir et un devoir de vous informer
qu'une messe solennelle du départ sera célébrée, à la
cathédrale, le dimanche 11 novembre, à neuf heures pré-
cises du matin, pour attirer la protection du Ciel sur tous
les jeunes conscrits sénonais qui vont joindre leur corps.
Monsieur l'Archiprétre y prononcera une allocution de
circonstance.
Vous êtes pai^ticulièrement invité, Monsieur, ainsi que
votre Famille, à assister à cette religieuse et patriotique
cérémonie, où une pl^ce spéciale vous sera réservée.
Pour la Conférence :
Le Président : G. Julliot
Je me suis rendu immédiatement chez M. l'Archi-
prétre, avec cpii je suis dans les meilleurs termes,
comme avec tout le clergé sénonais, du reste, et il a
bien voulu, par sympathie pour Ze Travailleur socialiste y
me donner copie de l'allocution qu'il compte prononcer
à cette religieuse et patriotique cérémonie.
Je m'empresse d'en donner la primeur à nos lecteurs :
Mes très chers frères,
Au moment où les -autorités civiles vous appellent à la
caserne, il est de mon devoir de prêtre chrétien de vous
26
ATTENTATS DANS L YONNE
révéler quelle est la pure doctrine évangélique à l'égard de
toutes les violences, et de cette violence (fiii est la pire de
toutes : la guerre, qui est la un et le but du service mili-
taire.
La doctrine de Jésus à cet égard est claire et ne souffre
pas de réplique : dans son immortel sermon sur la mon-
tagne, que nous a transmis saint Mathieu, notre divin
maître s'exprime en ces termes :
« Vous avez appris qu'il a été dit : œil pour œil et dent
pour dent.
« Et moi je vous dis : ne résistez point au mal, mais si
quelqu'un te frappe à la joue droite, présente-lui aussi
l'autre.
« Et si quelcpi'un veut plaider contre toi et t'ôter ta robe,
laisse-lui encore le manteau.
« Et si quelqu'un veut te contraindre d'aller avec lui une
lieue, vas-en deux.
« Vous avez appris qu'il a été dit :
« Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi.
« Mais moi je vous dis : aimez vos ennemis et bénissez
ceux qui vous maudissent ; faites du bien à ceux qui vous
haïssent et priez pour ceux qui vous frappent et vous per-
sécutent. »
Voilà, mes très chers frères, l'essence de la doctrine chré-
tienne.
Or, que vous demandc-t-on, quand on exige de vous le
service militaire?
On vous demande ch; devenir une machine à tuer par
ordre ; on vous demande de devenir la brute qui tue, au
premier commandement d'un chef; si des grévistes affamés
s'agitent pour réclamer une augmentation de salaires, il
faut, si on vous l'ordonne, que vous tiriez à bout portant
sur dos hommes et des femmes désarmés, vos frères en
Jésus-Christ; si quelque puissant a besoin, pour les intérêts
de son commerce, d'un morceau de la Chine ou de l'Afrique,
il faut, si on vous l'ordonne, que vous alliez, à coups de
fusil, mettre à la raison ces pauvres gens, vos frères ; pour
une lubie d'un chef d'Étal, il faudra, sans répliquer, vous
27
qainzième cahier de la deuxième série
ruer sur de pauvres gens nés en Allemagne, en Italie ou
en Angleterre qui ne demandent qu'à vivre en paix avec
vous et qui eux aussi sont vos frères.
En vérité je vous le dis : le métier de soldat, le métier de
tueur d'hommes est incompatible avec la qualité de chré-
tien.
Il vous faut renier TÉvangile et votre dieu, ou refuser le
service militaire.
Les puissants, sans doute, vous traîneront dans leurs
bagnes, dans les horreiu's de Biribi. Eh I ne vaut-il pas
mieux cent fois pour un chrétien, souffrir ce qu'ont endm-é
avant nous les martyrs, que de violer d'une façon aussi
cynique les préceptes du Christ.
On n'est pas chrétien, mes très chers frères, sachez-le
bien, parce qu'on marmotte à heure fixe des prières et des
litanies : celui-là seul est vraiment chrétien qui se pénètre
de la doctrine du sermon de la montagne et au besoin la
pratique aux dépens de sa liberté.
J'ai libéré ma conscience de prêtre chrétien et fait mon
devoir en ce qui me concerne.
Le reste est entre les mains de Dieu.
Ainsi soit-il.
Si monsieur Farchiprètre ne s'est pas moqué de moi
et des lecteurs du Travailleur socialiste, s'il prononce
véritablement la simple et courageuse allocution que
j'ai reproduite plus haut, ses confrères du clergé vont
sentir, pour la première fois, ce qu'ils n'ont sans doute
jamais soupçonné : la portée révolutionnaire du chris-
tianisme primitif, au temps où il n'était pas encore
devenu le fétichisme abêtissant qu'est le catholicisme
actuel ; ce pauvre clergé catholique, si étroit et si jouis-
seur, se réveillera-t-il de sa torpeur intellectuelle et
morale quand l'archiprêtre viendra pour la première
fois faire vibrer à ses oreilles la parole subversive du
révolutionnaire Jésus ?
Ux Sans-Patrie
28
ATTENTATS DANS L YONNE
La polémique s'engagea sur cette présomption. Voici
la série des articles publiés par le Travailleur :
L'ARGHIPRÊTRE ET LES CONSCRITS
M. l'archippètre Olivier a pris au sérieux la plai-
sante allocution que notre camarade Sans-Patrie lui
prêtait gratuitement dans notre dernier numéro ; aucun
de nos lecteurs, nous l'espérons, ne s'y est trompé.
M. l'arcliiprètre nous fait savoir très sérieusement
qu'il n'a jamais fait de confidences à Sans-Patrie — cela
est vrai; — il n'a pas prononcé un traître mot du ser-
mon que lui attribuait notre ami — rendons-lui encore
cette justice ; — même il nous requiert d'insérer le texte
authentique du véritable sermon qu'il a prononcé. Nous
sommes trop heureux de pouvoir mettre, sous la dent
de nos lecteurs, cette sacrée tartine, elle prouve trop
que le catholicisme actuel n'a plus rien de commun avec
la doctrine évangélique pour que nous ayons besoin
des menaces de M. Olivier pour insérer sa rectification.
La voici donc, dans tout son esprit de charité et de
mansuétude :
Mes chers amis,
En répondant avec empressement à mon appel, vous
témoignez que vous avez compris le sentiment profond,
patriotique, émotionnant qui nous réunit dans le temple
avec vous et que vous préférez ce rendez-vous pieux à
tous les punchs d'honneur, je vous en félicite. Avouez
qu'elle est belle, touchante, admirable, la religion qui s'em-
pare ainsi des émotions les plus légitimes du cœur humain
pour les transfigurer et y ajouter, en les élevant jusqu'à
elle, des douceurs, des espérances, des consolations infinies.
Voici donc qu'à la veille de votre départ pour la caserne,
elle vous convie avec tous ceux qui vous aiment, au pied
29 n.
quinzième cahier de la deuxième série
des autels, en vous disant : c'est ici qu'il faut se faire des
adieux quand on veut se revoir ; en nous disant : priez
pour ceux qui vont partir, car les jours d'absence auront
leui^s fatigues, leurs tristesses, leui*s périls peut-être. Deman-
dez au Dieu des armées que ces fils de France triomphent
sur tous les champs de bataille où ils seront appelés à com-
battre demain.
La première victoire qu'il faut demander pour eux, c'est
celle de la santé, car la vie c'est déjà une milice, militia
est vita, c'est la lutte de tous les jours contre cette ennemie
qui menace les plus robustes et qui s'appelle la mort. Beau-
coup, hélas : succombent avant Tàge, en plein épanouisse-
ment de la jeunesse, terrassés par la maladie, ou moisson-
nés par les balles : témoins ces chers enfants du pays
sénonais tombés au champ d'honneur en 1871, auxquels
notre cité élèvera bientôt le monument du souvenir,
témoins ces jeunes volontaires atteints par la fièvre dans
cette Chine deux fois meurtrière, où ils sont allés protéger
nos nationaux et nos missionnaires, ces missionnaires
catholiques auxquels tous nos consuls rendent de si glorieux
hommages et que des Français ont eu le triste courage dac-
cuser d'avidité et d'exactions, quand ils donnent gratuite-
ment leur vie pour étendre au loin l'influence de la civili-
sation chrétienne et française.
Mais plus que la victoire du corps, il faut demander pour
eux la victoire de Tàme, afin qu'ils restent purs et croyants
pour se garder vaillants et forts, in\'ulnérables et in^'ul-
ncrés ; car, dùt-on m'accuser de prôner, à mon tour, lal-
liance du sabre et du goupillon, je le proclame, l'histoire
en main, c'est la religion qui fait les soldats complets, qui
insj)ire et soutient la fidélité chevaleresque, qui est comme
un rayon de soleil sur le drapeau national, qui jette sur
l'armée entière je ne sais quelle pourpre magnifique, quelle
pompe solennelle que rien n'égale, que rien ne remplace,
que rien n'éclipse. C'est la foi, en efi'et, qui enseigne que le
patriotisme est une vertu, que le Dieu qui a pleuré sur sa
cité, qui est mort pour le monde les bras en croix, le cœur
ouvert, nous commande d'aimer comme lui notre patrie
jusqu'au sang, que quiconque depuis, vit et combat au ser-
3o
ATTENTATS DANS L YONNE
vice de son pays est un être sacré; il ne fait pas seule-
ment métier de soldat, il fait métier de christ, de sauveui*,
et s'il vient à mourir, ce n'est pas une victime simplement,
«'est un martyr, car il a combattu pour les foyers et les
autels, pro aris etfocis. Vous donc, chers jeunes gens, qui,
lorsque Fange de la France feuilletant les registres où sont
inscrites les réserves saintes de la nation, a fait l'appel,
n'avez pas imité ceux qui se cachent, se terrent et se déro-
bent, ni ceux qui blasphèment la patrie, par dépit de la
servir, mais qui avez répondu d'une seule voix, d'un seul
cœur, tressaillant d'ardeui' et d'enthousiasme : présent I
restez fidèles à votre double drapeau. Sur l'un, vous lisez :
Honneur et vaillance ! sur l'autre : Religion et vertu I Servez
votre pays, servez votre Dieu, c'est tout un, sans faiblesse,
sans lâcheté, à la façon des Bayard, des Duguesclin, des de
Lamoricière, des Mac-Mahon, des de Sonis, des Courbet.
Soyez comme eux, partout et toujours, des Français sans
peur et des chrétiens sans reproche.
Ainsi soit-il !
La lettre de M. l'abbé 01i^'ie^ nous est arrivée trop
tard pour que nous ayons pu la conununiquer à notre
camarade Sans-Patrie ; l'abbé Olivier n'y perdra rien
pour attendre : notre anii commentera dans notre pro-
chain numéro la parole du saint homme.
L'ARCHIPRÊTRE ET LES CONSCRITS
Nous avons reçu de M. l'archiprêtre Olivier une nou-
velle missive de laquelle il réclame l'insertion ainsi que
de celle contenant les commentaires qui encadraient
son sermon aux conscrits. Cette publication ne peut en
rien nous gêner malgré qu'elle contienne une charitable
et bien chrétienne dénonciation qui ne portera pas —
n'en déplaise à M. l'archiprêtre; — si nous n'avons pas
inséré in extenso, c'est que l'exiguïté du format du
3i
quinzième cahier de la deuxième série
Travailleur socialiste nous oblige à nous montrer parci-
monieux de ses colonnes même pour les correspondants
qui, comme M. l'archiprêtre Olivier, veulent bien se
mettre gratuitement à notre disposition. Cependant,
comme nous tenons à être agréable Jusqu'au bout à
^I. Olivier, nous publions ci-dessous, conformément à
son désir, ses deux lettres, en retranchant de celle du
i4 novembre le texte du sermon publié dans notre der-
nier numéro. Nous voulons espérer que M. rarchiprêtre
acceptera cette manière de procéder.
Voici ces deux lettres :
Sens, 17 novembre 1900
Monsieur l' Administrateur-Gérant
du Travailleur socialiste
Merci pour votre nouveau et gracieux envoi. Il me fait
pourtant constater à regret que vous avez cru devoir et pou-
voir sous-entendre la lettre explicative qui accompagnait
et encadrait mon allocution aux conscrits. Je reviens
demander à votre justice, à votre impartialité, encore et
toujours au nom de inon droit une première fois reconnu,
grâce à Dieu, de la publier avec celle-ci dans leur texte
exact et complet, avant le commentaire que doit en faire
votre camarade dans le prochain numéro du journal. Sa
loyauté s'y prêtera sans peine, j'en suis sûr; sa réponse,
d'ailleurs, y gagnera en clarté et en rehef, et vos lecteurs,
nos témoins et nos juges, trouveront peut-être, en présence
de cette sacrée tartine, comme vous la qualifiez avec tant
d'atticisme, que le saint homme qui signe toujours, lui, est
un peu moins naïf et beaucouj) moins menaçant que vous
l'avez dépeint. Si j'ai la naïveté, en effet, de croire à la sin-
cérité de toutes les opinions, — aurai-je donc tort ? — j'es-
time en revanche que les menaces ne sont pas de mise
entre gens bien élevés qui connaissent et observent tou-
jours les égards mutuels qu'ils se doivent. En cela j'ai
sûrement raison ; aussi veuillez agréer l'assurance que de
mon côté, à moins d'y être contraint, je ne me départirai
32
ATTENTATS DANS L YONNE
pas de l'esprit de charité et de mansuétude évangélique qui
exclut toute provocation, — et vous savez si elle est venue
de moi — mais ne défend jamais d'y répondre : j'y suis
prêt, résigné plutôt, jusqu'au bout.
Emile Olivier
Archiprêtre de la cathédrale de Sens
Sens, le i4 novembre 1900
Monsieur l' Administrateur-Gérant
En recevant le numéro du Travailleur socialiste que vous
avez eu l'aimable délicatesse de m'adresser, j'ai bien pensé
qu'il y avait dans ses plis un article qui m'intéresserait
personnellement ; mais j'étais loin de m'attendre à la bonne
fortune d'y trouver, sous ce titre suggestif : Varchiprètre
et les conscrits, avec un sermon inédit de fond et de forme,
la déclaration d'amitié d'un inconnu, beaucoup trop
modeste, qui devrait bien se nommer pour ne pas laisser
mon cœur en suspens.
Le pseudonyme sous lequel il se dérobe ne me dit rien ;
tout au contraire, il me dépiste absolument; car il indique
que l'auteur n'est pas de mon pays. S'il est un sans patrie
en effet, je me flatte, moi, d'en avoir une, d'en avoir deux :
la Lorraine et la France, dont je suis également lier.
Des initiales quelconques : R. V. X. Y. par exemple,
auraient été plus révélatrices que ces trois mots qui dési-
gnent un songe creux, totalement étranger aux leçons de
l'histoire nationale.
Le discours qu'il met dans àia bouche dénote pourtant
un professionnel habitué à la chaire, mais à une autre
chaire qu'à celle de la vérité ; et voilà pourquoi, bien que
sa traduction trop libre et très fantaisiste du texte évangé-
lique n'ait, à première vue, aucun air véridique, je me vois
obligé, parce qu'elle pourrait donner le change à vos lec-
teurs, d'en désavouer la paternité.
Si votre correspondant m'avait interviewé comme il le
dit, voici le texte exact, authentique, qu'il leur aurait trans-
mis, que je vous prie et vous requiers au besoin de leur
transmettre avec ces explications en vertu et dans la
33
quinzième cahier de la deuxième série
mesure du droit de réponse, dont votre courtoisie n'aura
pas de peine, j'en veux être sûr, à me reconnaître le bénéfice.
D'ailleurs, les reporters que j'ai vus dans mon auditoire,
facilement reconnaissables à l'églantine qui fleurissait leur
boutonnière, pourront confronter avec leurs notes prises
sur un bénitier fort surpris de leur servir de pupitre. Sous
la réserve de ce contrôle que j'accepte, loyalement prati-
qué, veuillez publier, in extenso, à la place que vous avez
cru devoir donner à une falsification anonyme, ce premier
article d'un nouveau correspondant qui signe et reste, tant
que vous le voudrez, gratuitement à votre disposition :
(Ici l'allocution aux conscrits publiée dans notre dernier
numéro)
Voilà, sinon complet, du moins fidèle dans son résumé,
le texte d'une allocution qui n'a rien de commun, vous le
voyez, avec celle que me prêtait votre correspondant. Son
amitié, puisque amitié il y a, me pardonnera ce démenti
qui était nécessaire : Amicus Plato, magis arnica Veritas.
Emile Olivier
Archiprêtre de la cathédrale de Sens
M. l'abbé Olivier ne se plaindra pas, cette fois, que
nous ne lui ayons pas fait bonne mesure. Nous lui en
donnons plus qu'il n'avait le droit d'en exiger. Notre
camarade Sans-Patrie nous a d'ailleurs demandé avec
instance d'imprimer toute cette prose, nous lui laissons
maintenant la parole :
CHRISTIANISME ET CATHOLICISME
Qui je suis ?
Sans doute un salarié, salarié de l'État, d'ime Com-
pagnie ou d'un particulier, à qui son patron défend,
sous peine de mise à pied, d'écrire sous sa signature
ce qu'il pense de l'état social actuel et des puissants du
jour. Ah! si je voulais, moi aussi, prêcher aux pauvres
34
ATTENTATS DANS L YONNE
la résignation et le respect de toutes les autorités et de
toutes les puissances établies, si je voulais chanter les
louanges du régime capitaliste et de ses suppôts,
l'Église catholique et l'armée, alors j'aurais licence de
tout dire, de tout écrire impunément. Il n'est jamais
dangereux de hurler avec les loups. Oui, je le sais, il
serait plus brave, plus chevaleresque, de braver tous
les dangers, de se laisser jeter sur le pavé et de signer
quand même ; il ne mampie pas, parmi nos adversaires,
de bons apôtres pour nous donner ces conseils désin-
téressés. Ces conseils, je les trouve excellents à ne pas
suivre ; ma poltronnerie — puisque poltronnerie il y a
— a d'ailleurs des limites : si mes articles conteoaient
jamais une diffamation à l'égard d'un particulier, ou
des propos subversifs et immoraux suséeptibles de tom-
ber sous le coup des justes lois, qu'on me poursuiA'e ;
on verra que je ne me terrerai pas, que je ne me déro-
berai pas derrière notre camarade gérant. Je connais
un anarchiste que j'estime et que je respecte autant que
je le plains, qui, depuis 1894, est au bagne pour n'en
avoir pas dit plus long que je n'en dis chaque semaine
dans ce journal. J*ai donc conscience de risquer encore
quelque chose, même abrité sous un pseudonyme; et je
ne suis point naïf, ni M. l'abbé Olivier non plus, au
point de ne pas savoir que je suis à la merci d'une réac-
tion violente nullement impossible, à la merci d'une per-
quisition aux bureaux du journal ou à mon domicile,
d'une dénonciation ouverte et franchement canaille d'un
adversaire poUtiquc, ou mieux d'une dénonciation voi-
lée, discrète, jésuitique, d'une bonne àmc de prêtre.
Pour en finir avec cette question, étrangère, en somme,
au sujet que je dois traiter aujourd'hui, je souliaite à
35
quinzième cahier de la deuxième série
M. l'archiprêtre de montrer au service de ses idées, s'il
y a pour lui un jour quelque danger à le faire, le cou-
rage et l'audace que je mets dès aujourd'hui, malgré
mon pseudonyme, au service des miennes.
Qu'importe d'ailleurs qui je suis, si je dis la vérité,
si je prouve ce que j'avance.
En prêtant à M. l'archiprêtre le sermon que je lui
attribuais, avec une ironie évidente, dans notre numéro
dil y a quinze jours, mon intention manifeste était, non
point de chercher une querelle personnelle à M. l'abbé
Olivier, que je ne connaissais alors ni de vue ni de
nom, mais de montrer dune façon frappante et saisis-
sante à nos lecteiÂ-s combien le catholicisme actuel dif-
fère profondément du cliristianisme évangélique.
A l'appui de ma thèse, j'ai cité des passages signiiica-
tifs du fameux sermon sur la montagne : « Vous avez
appris qu'il a été dit : œil pour œil, et dent pour dent.
« Et moi je vous dis ; ne résistez pas au mal, mais
si quelqu'un te frappe à la joue droite, présente-lui
aussi l'autre.
« Et si quelqu'un veut plaider contre toi et t'ôter ta
robe, laisse-lui encore le manteau.
« Et si quelqu'un veut te contraindre d'aller avec lui
une lieue, vas-en deux.
« Vous avez appris qu'il a été dit :
« Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton emiemi ;
mais moi je vous dis : aimez vos ennemis et bénissez
ceux qui vous maudissent : faites du bien à ceux qui
vous haïssent et priez pour ceux qui vous frappent et
vous persécutent. »
Je pourrais ajouter que lors de l'arrestation de Jésus,
l'un de ses disciples, portant la main sur son épée, en
36
ATTENTATS DANS LIONNE
frappa un des policiers et lui emporta Toreille, ce que
voyant, Jésus lui dit, au témoignag-e de ^Mathieu : « Re-
mets ton épée en son lieu, car tous ceux qui auront
pris l'épée périront par l'épée. »
Ou l'Évangile ne signilie rien, ou ces passages signi-
fient clairement que Jésus a formellement interdit de
riposter à la violence par la violence.
Mais peut-être, comme un simple faussaire du
deuxième bureau de Tétat-major, ai-je altéré sciem-
ment le texte sacré pour lui faire dire le contraire de
ce qu'il dit? Peut-être ai-je cité saint Mathieu d'après
une Bible protestante qui aura déformé le texte authen-
tique? Ce songe creux de Sans-Patrie, a totalement
étranger aux leçons de l'histoire nationale », ne connaît
peut-être rien non plus aux choses de l'Écriture sainte !
M. l'archiprêtre n'est pas loin de le croire et de le dire.
Il trouve que ma traduction a trop libre et très fantaisiste
du texte évangélique » n'a « à première vue, aucim air
véridique ».
Vraiment! j'ai beau être depuis longtemps convaincu
que le catholicisme et le christianisme n'ont plus rien
de commun, je ne m'attendais pas à ce qu'un prêtre
catholique, non des moindres, fût assez peu familier
avec l'Évangile pour ne pas reconnaître à première vue
le texte authentique du sermon sur la montagne. Ma
traduction « trop libre et très fantaisiste », qui n'a, « à
première vue, aucun air véridique », est la traduction
exacte, (idèlc, littérale, d'un texte latin cpie M. l'abbé
Olivier ne saurait récuser sans danger pour son salut
dans l'autre monde. Au fait, M. l'abbé Olivier ne le
•connaît peut-être pas. Peut-être n'a-t-il jamais entendu
parler d'un certain texte, communément appelé la Viil-
37
III
quinzième cahier de la deuxième série
gâte, qui est le seul texte des IhTes saints que V Église
catholique reconnaisse comme authentique et garantisse
tel; peut-être ig-nore-t-il qu'un certain concile de Trente,
réuni au seizième siècle pour enrayer les progrès du
protestantisme, décida la pubb'cation d'une édition défi-
nitive de la Yulgate; qu'au lendemain du concile, pour
se conformer à ses décisions, un pape, Sixte-Quint, fit
préparer cette édition qui parut sous un de ses succes-
seurs, le pape Clément VlII. Eh bien! c'est cette édition
catholique que j'ai sous les yeux, l'édition de 1809,
approuvée par -J- D. Auguste, archevêque de Paris.
(Biblia Sacra, Yulgatae editionis, Sixti V , Poutijlcis
niaximi, jussu recognita et démentis VIII auctoritate
édita) C'est le texte de cette édition que j'ai traduit
littéralement, scrupuleusement. Que M. l'archiprêtre
prenne surtout garde, maintenant qu'il sait avoii^ affaire
au vrai texte évangélique, de le méconnaître : en tête de
mon édition se trouve un décret du concile de Trente
qui fulmine Fana thème contre quiconque se permettra
de douter de l'authenticité de ce texte.
Je puis garantir, en outre, à M. l'archiprêtre, sans
être bien fort en latin, que ma traduction ne contient
aucun contre- sens, pas même le moindre faux-sens.
Notre administratem'-gérant, le camarade Duporc, tient
mon texte à la disposition de M. l'abbé Olivier, ou de
tout autre lecteur comiaissant un peu le latin. Si ma
traduction n'est pas, comme je l'affirme, exacte, fidèle,
littérale, je consens â mettre vingt sous dans le tronc
de saint Pierre ou de saint Antoine de Padoue et à en
donner autant pour l'œuATC des messes en faveur des
âmes du Purgatoire.
(A suivre) Un Sans-Paiwe
38
ATTENTATS DANS L YONNE
L'ARCHIPRÊTRE ET LES CONSCRITS
La troisième de M. TArchiprétre
Nous recevons de M. l'abbé Olivier la lettre suivante :
Sens, 27 novembre 1900
Monsieur F Administrateur-Gérant
Oui, vous l'avez dit, je suis satisfait, cfeux fois satisfait,
et de votre seconde insertion et de votre troisième envoi,
et je veux que vos lecteurs en soient au plus vite informés;
je vous prie donc et vous requiers au besoin de le leur dire
en publiant cette lettre dans votre prochain numéro, au
nom de ma reconnaissance, dont vous consentirez à accep-
ter de nouveau l'hommage, au nom de mon droit, dont vous
n'aurez pas de peine à vous imposer une fois de plus le
respect. Votre tirage d'ailleurs n'a rien à y perdre, je crois
le savoir : il gagnera même au point de vue du coup d'œil
et de l'égalité des procédés, si vous accordez à ma prose les
mêmes caractères d'imprimerie qu'à celle de mon hono-
rable interlocuteur.
A la faveur de votre aimable complicité, je veux dire
aussi à tous ceux qui nous lisent que je me trouve comblé,
archi-comblé par votre correspondant. Je ne lui fais qu'un
reproche, un reproche d'ami; c'est de m'accuser de l'avoir
dénoncé jésiiitiqiiement, moi, qui « ne le connais non plus
ni de vue ni de nom », quand il se dénonce lui-même à
toutes les lignes, à telle enseigne que son nom est sur toutes
les lèvres, les miennes seules hésitent à le prononcer. En
vérité, il ferait mieux de signer crânement. Ce serait,
comme il le dit, « plus brave et plus clicvaleresque », et, en
somme, il y trouverait encore plus d'honneur que de péril.
Quel qu'il soit, je le remercie cordialement de vouloir bien
ouvrir, en faveur de l'ignorance dont il m'accorde gratuite-
ment un brevet, comme s'il était professeur de faculté, les
trésors de sa vaste et inépuisable érudition. Oh ! je ne fais
pas difliculté, — c'est justice, — d'admirer sans réserve ce
vase de science, cette encyclopédie vivante et écrivante. Bien
plus, je me demande, étonné-, par quelles recherches pa-
39
quinzième cahier de la deuxième série
tien tes, de bénédictin laïque, il a pu apprendre ce qu'on
avait toujours ignoré avant lui, ce que j'ignorerais encore
sans lui, à savoir « que l'Église catholique a reconnu comme
authentique et garanti tel un certain texte des Livres
Saints, communément appelé la Viilgate-, qu'un certain
concile de Trente, réuni au seizième siècle pour enrayer les
progrès du i^rotestantisme, en a décidé la publication, qu'un
pape s'est appelé Sixte-Quint et un autre Clément VIII. »
Un savant de cette taille ne devrait-il pas occuper la
chaire d'Iiistoire en Sorl^onne?
Je me demande, stupéfié, comment, à quel prix, par com-
bien d'investigations il a pu se procurer un volume aussi
rare, aussi introuvable que la Biblia sacra, Viilgatae edi-
tionis, Sixli V Pontificis maximi jiissii recognita et dé-
mentis VIII aiictoritate édita ; surtout dans l'édition
princeps de 18.59, approuvée par un certain f D. Auguste,
archevêque de Paris, qui a daigné, lui, du moins, nous
livrer son prénom.
Dieu! qu'il faut, Monsieur l' Administrateur-Gérant, que
vous ayez la confiance de votre savant camarade pour qu'il
laisse entre vos mains ; qu'il faut que vous ayez vous-même
confiance en moi et dans le public pour mettre à notre dis-
position... pareille trouvaille! et comme votre correspon-
dant est généreux de consentir à ne pas s'arrêter en si beau
chemin dans la voie de ses découvertes, de promettre à vos
lecteurs dont je suis, dont j'ai resj)oir d'être encore, si
votre bienveillance me reste fidèle,une suite à ses premières
et si précieuses révélations. Mais, j'y pense, puisque vous
avez la ])onne fortune de posséder ces pages « qui me sont
trop peu familières », où le docte commentateur a lu, dans
un texte translucide, traduit par ses soins, « sans faux-
sens, sans contre-sens », que l'Évangile du Christ convie
« les conscrits à refuser le service militaire », qu'il enseigne
« l'incompatibilité du métier des armes avec la qualité de
chrétien » ; priez-le donc de traduire pour la galerie, avec la
clarté qui le distingue, un texte qu'il trouvera apparemment
dans le même volume, s'il est complet, en saint Mathieu,
chapitre xxii, verset 21 — en saint Marc, chapitre xii,
verset 17 — en saint Luc, chai)itre xx, verset 25, Reddite
40
ATTENTATS DANS L YONNE
quae siint Caesaris, Caesari; et un autre, qu'il trouvera
en saint Paul, éj^ître aux Romains, chapitre xin, ver-
sels 2 et 4 : qui résista potestati, Dei ordinationi résistif...
non enim sine causa gladium portai. Dei aiiteni minister
est, vindex in iram ei qui mahun agit. Priez-le de relire
en saint Mathieu, chapitre aiii, l'histoire du centurion
qui se flatte, si je comprends le latin, d'avoir des soldats
sous ses ordres : Habens sub me milites ; de leur com-
mander et d'en être obéi : et s'il trouve, dans ses textes,
dans cet épisode, un seul mot du « révolutionnaire Jésus»
ou du plus qualifié de ses disciples et de ses interprètes,
qui autorise , qui engage à ne pas tirer au sort , à
refuser de porter les armes et d'en user au besoin, à con-
damner le recrutement des milices régulières ; s'il n'y trouve
pas tout le contraire, dix fois plus généreux que lui, je
m'engage d'honneur, à mon tour, à aller verser en personne
vingt francs dans le tronc de la veuve à la prochaine tenue
solennelle de la loge maçonnique. Belle et unique occasion,
dont il voudra profiter, en faveur des frères et amis, pour
faire pleuvoir siu* le temple une manne inattendue et pour
prélever sur un profane, en faveur des chers atïiliés, un
tribut extraordinaire.
Emile Olivier
Archiprètre de Sens
Nous constatons d'abord que M. l'aichiprètre ne con-
teste plus l'authenticité des textes évangéliques, cités
par notre camarade Sans-Patrie, ni l'exactitude de sa
traduction. Nous en prenons acte.
M. Tarchiprètre se replie sur sa seconde ligne de
retranchements : il oppose à notre ami de nouveaux
textes. Sans-Patrie, à qui nous communiquons la nou-
velle lettre de M. l'archiprètre, nous dit qu'il a prévu
l'objection et qu'il y répond i)lus bas. Que M. Olivier
veuille donc attendre la Un de la démonstration de notre
camarade.
/
quinzième cahier de la deuxième série
M. l'archiprètre « qui est plus généreux » que notre
ami, dit-il, et qui sans doute aussi est plus riche
(M. Fabbé ne suit-il pas en toutes choses les préceptes
de Jésus, ses préceptes sur la pauvreté conune ses pré-
ceptes sur la non résistance au mal par la violence?),
M. larchiprètre offre, le cas échéant, si on lui prouve qu'il
a tort, de verser vingt francs pour le Tronc de la Veuve
à la prochaine tenue solennelle de la Loge maçonnique ;
notre ami Sans-Patrie, qui n'a pas l'honneur d'appartenir
à la franc-maçonnerie, malgré ses sympathies pour elle,
préférerait que M. l'abbé Olivier fît son versement à la
caisse du Travailleur socialiste. Sans-Patrie, qui est un
garçon très mtéressé, prêche pour son saint. Nous trans-
mettons respectueusement sa requête à M. l'archiprètre.
La parole est maintenant à notre camarade :
CHRISTIANISME ET CATHOLICISME
(suite)
Dans une nouvelle lettre, dont je ne m'amuserai pas à
souligner et à relever les insinuations (l'insinuation est
décidément un genre où les ecclésiastiques réussissent
assez bien), ni les grosses malices, M. l'abbé Olivier
renonce à contester l'authenticité de mon texte évangé-
lique et l'exactitude de ma traduction. Celle-ci, « trop
libre et très fantaisiste », qui n'avait « à première vue
aucun air véridique », à une seconde lecture plus minu-
tieuse de M. l'abbé Olivier, lui aura semblé, comme je
l'aflirmais, exacte, lidèle et littérale. M. l'abbé n'en
souffle plus mot. J'aurais voulu que franchement, carré-
ment, il avouât que sur le premier point c'est moi qui
iii raison.
42
ATTENTATS DANS L YOXXE
Peu importe, d'ailleurs, puiscpie M. l'abbé 01i^■ie^ bat
en retraite. Il bat en retraite, mais il revient à la charge
avec de nouveaux textes dont je ne songe pas à nier
l'existence. Il s'agit de savoir s'ils infirment véritable-
ment le texte du sermon sur la montagne.
M. l'archiprètre m'oppose ou plutôt oppose à Jésus
Jésus lui-même, et non seulement Jésus, mais l'apôtre
Paul. Que M. l'archiprètre prenne garde que si le maître
et le disciple sont en contradiction absolue sur un point,
ce sera tant pis pour le disciple. Est-ce Jésus le fils de
Dieu, pour les catholiques, ou est-ce l'apôtre Paul, qui
n a même pas connu personnellement Jésus, et qui a pu
ne pas comprendre toute la pensée du maître ? ^lais
que dit donc Paul dans le passage cité ? Il dit en sub-
stance qu'il faut obéir aux puissances, car elles viennent
toutes de Dieu; que leur résister, c'est résister à l'ordre
de Dieu lui-même. Si Paul entend par là qu'on doit
tuer, massacrer l'étranger et l'ennemi de l'État quand le
gouvernement l'ordonne, il se met tout simplement en
contradiction manifeste, absolue, avec l'ordre formel,
impératif, émanant de Jésus-Christ lui-même, et exprimé
de la façon la plus nette dans le sermon sur la monta-
gne. Si au contraire il veut dire par là qu'il faut être
soumis et résigné aux puissances, en sous-entendant à
condition qu'elles ne commandent rien de contraire à la
loi de Dieu, alors ce texte ne prouve rien non plus contre
le texte évangélique.
Mais dans les Évangiles eux-mêmes, M. l'abbé Olivier
croit trouver quatre textes qui détruisent ou atténuent
les rudes et formelles paroles du sermon sur la mon-
tagne.
J'ai le regret de déclarer à M. l'abbé Olivier que ces
43
quinzième cahier de la deuxième série
quatre textes prouvent encore moins que les textes de
Paul.
Celui où il est question du centurion (Matthieu, viii)
ne prouve absolument rien; que nos lecteurs en jugent.
Il s'agit d'un officier qui vient supplier Jésus de guérir
un de ses serviteurs atteint de paralysie dans sa maison.
Jésus lui dit : « J'irai et le guérirai. » Mais l'officier im-
patient lui répond en substance : « Quand je dis à un
de mes soldats de m' obéir, il obéit sur un signe; un
signe de toi, et sans que tu te déplaces, sans me faire
attendre, mon serviteur sera guéri. »
Voilà en substance ce que contient le passage en
question. Qu'est-ce que M. l'abbé Olivier peut bien en
tirer pour le besoin de sa cause? Me dira-t-il que si
Jésus avait voulu condamner le métier militaire il n'au-
rait pas soulagé cet officier dans sa détresse ou qu'il
en aurait profité pour faire mi discours à ce soldat
contre l'état militaire. A cet homme qui se dérange
pour lui adresser une prière pressante, M. l'abbé Oli-
vier trouve étrange que Jésus n'ait pas répondu par
une charge contre le service miUtaire. J'aime à croire
que Jésus avait trop de cœur et de bon sens pour pla-
cer si mal ses discours.
Restent les trois textes de Mathieu (xxii, 21), de Marc
(xn, 17), de Luc (xx, 26), qui tous trois rapportent la
même scène et les mêmes propos de Jésus. Voici cette
scène exactement résumée : Des dévots, juifs, ennemis
des doctrines nouvelles de Jésus, essayèrent de le perdre
en, lui arrachant par surprise une parole imprudente,
quelque propos subversif contre l'autorité. Ils vinrent à
lui en disant :
« Maître, nous savons que tu es véritable, que tu en-
ATTENTATS DANS L YONNE
seignes la voie de Dieu en vérité et que tu ne te soucies
de personne : car tu ne regardes point à l'apparence des
hommes.
« Dis-nous donc ce qu'il te semble de ceci : Est-il per-
mis de payer le tribut à César ou non? Et Jésus, con-
naissant leur malice, leur répondit : Hypocrites, pour-
quoi me tentez-vous ? Montrez-moi la momiaie du tribut;
et ils lui présentèrent un denier.
« Et il leur dit : De qui sont cette image et cette
inscription ?
« Ils lui répondirent : De César.
« Alors, il leur dit : Rendez donc à César les choses
qui sont à César et à Dieu celles qui sont à Dieu.
« Et ayant entendu ceci, ils en furent étonnés et le
laissant, ils s'en allèrent. »
M. l'abbé croit m'embarrasser par le fameux « Rends
à César ce qui appartient à César ». Cela ne peut vou-
loir dire, selon mon savant contradicteur, qu'une chose :
c'est qu'il faut obéir au gouvernement, même quand il
demande le service militaire.
Il faut vraiment n'avoir rien compris à toute cette
scène si dramatique du novateur religieux aux prises
avec de bons apôtres qui veulent le perdre, pour oser
tirer de ce passage de pareilles conclusions. Les enne-
mis de Jésus qui, eux, voyaient mieux que M. l'abbé
Olivier les côtés subversifs de sa prédication, voulaient
lui faire lâcher une parole qu'on pût interpréter comme
un propos de perturbateur social. Mais Jésus les con-
naît, il est en garde : il ne vient d'ailleurs pas soulever
les Juifs contre César ni contre Hérode ; sans répondre
directement, franchement à la question qu'on lui pose,
au sujet de l'impôt, il répond finement — par un propos
45 ni.
quinzième cahier de la deuxième série
très vague et fort peu compromettant : « Rendez à César
ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ».
Mais ce qui est à Dieu, Jésus a précisément pris le
soin de nous le dire ailleurs r le sermon sur la mon-
tagne n'a pas d'autre but. C'est là que se trouvent, tout
au long, les commandements de Dieu et parmi ceux-là
le commandement formel de ne pas tuer, de ne pas
résister au mal par la violence, d'aimer même ses enne-
mis. Tant que M. l'abbé Olivier n'aura pas établi que
le texte du sermon sur la montagne que je lui ai objecté
est inexact, tant qu'il n'aura pas trouvé des paroles du
Christ approuvant la violence et le massacre, dans cer-
tains cas déterminés, j'ai le droit de dire que le chris-
tianisme primitif est bien mie religion douce, ennemie
de toute violence, les condamnant toutes sans excep-
tion, la religion de la fraternité universelle.
La beauté et l'honneur du christianisme évangélique,
sa supériorité sur les religions étroites, locales, natio-
nales du paganisme ne consistent-elles pas justement
en cette affirmation que tous les hommes, sans distinc-
tion de pays, sont fds d'un même dieu, qu'ils doivent se
traiter en frères, refréner par l'amour et la fraternité
leurs passions égoïstes et violentes? Otez du christia-
nisme cet admirable sermon sur la montagne qui, même
aux yeux des athées épris d'idéal, est une des pages les
plus belles de l'histoire de l'humanité, parce qu'elle
marque une étape capitale dans son évolution vers la
fraternité universelle, et dites-moi ce qui reste de
grand dans le christianisme?
Un Saxs-Patuie
(A SLwre)
46
ATTENTATS DANS L YONNE
L'ARCHIPRÊTRE ET LES CONSCRITS
La quatrième et dernière de M. l'Aichiprétre
Nous recevons de M. l'abbé Olivier la lettre sui-
vante :
Sens, 3 décembre 1900
Monsieur l'Administrateur-Gérant
Confiant de nouveau mon droit à votre loyauté, sur
d'avance de n'avoir pas l^esoin de recourir à d'autres
moyens, je vous prie et vous requiers de publier m extenso,
dans votre plus prochain numéro, la lettre qui suit, ma
dernière réponse, directe cette fois, à votre camarade.
Monsieur Sans-Patrie
Plus cru'un mot, c'est sûrement le dernier, et il sera bref,
bref comme une conclusion.
J'ai voulu vous obliger à déclarer tout haut que je n'étais
point votre ami, votre émule, votre complice, comme vous
l'aviez plus qu'insinué; que je n'avais pas, tant s'en faut,
commis le crime de lèse-patrie dans un discours public.
C'est fait, et vos ironies ne vous lavent pas d'un procédé
indélicat, jugé tel par tous, soyez-en sûr.
J'ai voulu prouver que les textes évangéliques, invoqués
par vous en faveur de votre tlièse et mis faussement dans
ma bouche, ne vous autorisent pas à dire, à me faire dire
surtout que le Christ, mon Maître, devenu soudain le
vôtre, à sa grande surprise et à ceAIe du public, convie
« les conscrits à refuser le service militaire », ni qu'il pro-
clame f< l'incompatibilité du métier des armes avec la qua-
lité de chrétien». Car voilà textuellement xoirc traduction
ou votre commentaire, comme vous voudrez, que je per-
siste à trouver, à déclarer francliement, carrément ti-op
libre et très fantaisiste. C'est fait et tous vos faux-fuyants
n'ont pas dépisté nos lecteurs, soyez-en sûr.
J'ai voulu établir que d'autres textes évangéliques pres-
crivent l'obéissance aux pouvçirs établis, sauf en ce qui
est contraire à la loi de Dieu, comme vous dites fort juste-
ment, qu'ils imposent la solde de tous les tributs, qu'ils
autorisent la puissance du glaive, qu'ils justifient le recru-
qnîPMème cahier de la deuxième série
tement des milices publicjfiies. C'est fait, et vos sulDtilités
chinoises et vos discussions byzantines ne donnent le
change à personne, ajez-en rassurance.
En somme, provoqué, j'ai répondu. — C'était mon droit.
— Vous le dirai-je, provoqué à nouveau, je ne répondi*ais
plus, car ce serait mon déshonneur. 11 ne peut me conve-
nir, en effet, de verser ma prose plus longtemps (même en
face d'un adversaire courtois), dans une feuille où je vous
I)lains sincèrement d'écrire, quand vous êtes exposé, comme
dans le dernier numéro, à trouver, faisant suite à votre
article, sous le couvert apparent de votre pseudonyme, un
entrefilet sans signature, le seul qui n'en ait point, comme
pour vous en laisser la responsabilité, où l'on annonce
sérieusement et jîour la seconde fois — c'est une récidive
— «le départ subit d'un vicaire de la cathédrale de Sens
avec mademoiselle B... ». Jugez du crédit que donne à vos
démonstrations diffuses et embarrassées le voisinage d'une
vérité comme celle-là.
Vous m'accusiez d'insinuations, quand, combattant à
visière levée, j'essayais, pour connaître mon adversaire, de
percer à jour le masque sous lequel il s'est dérobé jusqu'au
bout. Comment qualilîerez-vous ce genre d'accusations ano-
nymes ? Peut-être vous les appellerez « un procédé de dis-
cussion loyale », tout au plus « une grosse malice » comme
vous dites si finement. Eh bien! moi, j'ajip elle cela, en bon
français, et en toute vérité évangélique : un mensonge,
une lâcheté, une infamie. Aussi, c'est le tribunal, si j'en
crois les intéressés, qui i)rendra soin de nous départager,
qui se chargera de commenter lui-même ce texte vraiment
trop libre et très fantaisiste, et d'appliquer la loi qui pro-
tège jusqu'à présent, grâces à Dieu, l'honneur des citoyens.
En déposant la plume, je lui laisse donc la parole, et, en
vous adressant ma carte p. p. c. je vous donne un rendez-
vous prochain dans l'enceinte de la justice, où nous assis-
teront l'un et l'autre nos amis respectifs, assis sur des
bancs divers, les miens à celui des calomniés, les vôtres à
celui des calomniateurs.
Emile Olivier
Archiprêtre de Sens
48
ATTENTATS DANS L YONNE
Cette fois, ce nest plus ime retraite, c'est une
déroute : M. l'Archiprôtre, qui déjà esquissait un pru-
dent mouvement en arrière et ne soufflait plus un mot
du texte évarigélique que Sans-Patrie lui mettait sous le
nez, aujourd'hui se sauve à toutes jambes, en lançant à
la tète de notre ami des épithètes malsonnantes que
M. l'abbé Olivier prend peut-être pour des arguments,
mais que notre ami, avec sa bonhomie et son indul-
gence coutumières, prendra tout simplement pour de
grosses malices.
Mais admirez le jésuitisme du saint homme I Durant
toute sa polémique avec notre camarade, vous avez vu
ses lourdes insinuations et ses pénibles efforts pour
faire dégénérer une discussion purement théorique en
une question de personnes. Aujourd'hui, pour couvrir
sa piteuse défaite, n'imagine-t-il pas de greffer sur sa
polémique avec Sans-Patrie une discussion sur un en-
trefilet auquel celui-ci est entièrement étranger et qui,
d'ailleurs, n'a absolument rien à voir avec le débat
institué sur le christianisme primitif et le catholicisme
actuel.
L'administratcur-gérant du Travailleur Socialiste est
seul responsable des entrefilets sans signature qu'il
publie.
11 ne fait, d'ailleurs, aucune difficulté de reconnaître
qu'une erreur de fait s'est glissée dans l'entrefilet qui
met si fort en colère M. l'abbé Olivier.
Les mariages de prêtres que nous annoncions sont
bien réels, mais il est inexact qu'un vicaire de la Cathé-
drale ait disparu avec mademoiselle B... Nous avons
confondu avec un autre prêtre d'une autre ville du
diocèse, actuellement curé de V... Nous rectifions notre
49
quinzième cahier de la deuxième série
erreur plus loin et nous exprimons à MM. les Vicaires
de la cathédrale tous nos regrets de les avoir môles à
une histoire à laquelle ils sont restés étrangers.
Mais nous espérons que, malgré notre rectification,
MM. les Vicaires ne renonceront pas à leur intention de
nous poursuivre pour diffamation ou, à leur défaut,
M. le Curé de V... Ce jour-là, nous n'aurons pas de
peine à prouver au tribunal qu'il n'y a vraiment diffa-
mation que là où il y a intention diffamatoire et que,
dans notre pensée, il n'entrait aucmie intention de diffa-
mer les deux amoureux en cause.
Loin de jeter la pierre au jeune prêtre qui s'amou-
rache d'une de ses pénitentes et se sauve avec elle
pour r épouser, nous le félicitons hautement d'avoir
renoncé à mi célibat contre nature, source de toutes
corruptions pour tant d'ensoutanés restés fidèles au
froc. Voilà ce que nous dirons au tribunal et bien
d'autres choses encore plus précises et plus crous-
tillantes, si le procès dont on nous menace vient au
jour.
Hélas î nous tremblons que les intéressés, les calom-
niés, ne soient comme M. OliA-ier que des matamores
qui menacent tout d'abord d'aller Jusqu'au bout et qui,
au bon moment, se dérobent prudemment. Allons,
messieurs les Vicaires, allons, monsieur le Curé de V...,
traînez-nous devant les tribunaux, sans peur des écla-
boussures et surtout sans crainte de faire de la
réclame au Travailleur Socialiste.
M. l'Archiprètre — envers qui nous voulons être juste
— n'a pas craint de nous en faire un peu en écrivant
dans nos colonnes : sitôt que le public sénonais a
appris qu'il pouvait lire dans notre journal un sermon
5o
ATTENTATS DANS L YONNE
authentique de INI. l'Archiprètre, il s'est précipité sur ce
morceau de haute éloquence et aussitôt notre tirage a
augmenté dans des proportions inespérées. Aussi est-ce
avec un véritable chagrin que nous nous voyons privé
désormais d'une collaboration si précieuse. M. l'abbé
Olivier n'a pas obligé des ingrats : en le perdant, qu'il
nous permette de lui donner ici même l'assurance de
notre longue reconnaissance.
LETTRE OUVERTE DE SANS-PATRIE A M. L'ARCHIPRÈTRE
Monsieur l'Archiprètre
Indélicatesse n'est pas assez dire; c'est un véritable faux
que j'ai commis en vous attribuant ironiquement un
sermon de ma composition : le faux du colonel Henry —
que nous pleurons tous — était véniel auprès du mien.
Pour la première fois, je comprends aujourd'hui votre
sainte et légitime colère.
Aussi, ai-je hâte devons offrir une réparation éclatante.
Pour ma confusion, je vous supplie de m'accorder l'auto-
risation de publier en brocliure vos lettres si franches, si
loyales et si linement spirituelles à côté de ma prose
diffuse et embarrassée. Ma conscience ne sera en repos que
lorsque je verrai, dans une petite brochure facile à faire
circuler parmi vos ouailles, mes subtilités chinoises, mes
discussions byzantines et mes pauvres démonstrations aux
prises avec votre puissante logique et votre solide docu-
mentation.
Je suis convaincu que votre inépuisable esprit de charité,
que je sens déborder de toutes aos lettres, ne me refusera
pas, votre modestie non plus, je l'espère, d'user du seul
moyen que je vois de réparer, autant qu'il est en moi,
l'indélicatesse véritablement monstrueuse dont je me sens
coupable envers vous.
En terminant, permettez-moi, monsieur l'Archiprètre, de
mettre au bas de nui lettre la simple formule de politesse
que vous avez omise au bas de la vôtre et dont la cour-
5i
quinzième cahier de la deuxième série
toisie la plus élémentaire fait un devoir à tous les gens
bien élevés; permettez-moi, dis-je, de vous saluer avec tout
le respect que je vous dois.
Un Sans-Patrie
Ai-je besoin de aous dire. Monsieur, ainsi qu'à nos
lecteurs, que je ne suis pas l'auteur de rentreiilet sans
signature qui est à la suite de mon dernier article ?
Tout ce que j'écris est signé — d'un lâche et honteux
pseudonyme, c'est vrai, — mais enfin c'est signé
Un Saxs-Patrir
CHRISTIANISME ET CATHOLICISME
(suite)
Dans sa lettre d'aujourd'hui — sa dernière lettre,
hélas! — M. l'abbé Olivier, au lieu d'essayer de réfuter
les objections graves que je faisais, il y a huit jours,
aux textes qu'il invoquait, se borne pour toute réponse
à qualifier mon dernier article de « discussions byzan-
tines » et de « subtilités chinoises ». M. l'abbé Olivier
me permettra de ne pas prendre ces qualificatifs amers
pour des arguments sérieux : le moindre essai de
réfutation eût mieux fait l'affaire de nos lecteurs et leur
eût paru plus digne de mon distingué contradicteur. —
Je ne sais si ces mêmes lecteurs, peu au courant des
finasseries et des distinguo des écrivains ecclésias*
tiques, ont savouré, comme elle le méritait, la phrase
où M. l'abbé Olivier me déclare qu'il persiste à trouver
inexacts « ma traduction » ou si je le veux « mon
commentaire ». Cette phrase est un pur chef-d'œu\Te
de casuistique. En bon français, cette phrase alara-
biquée et entortillée signifie simplement que ma tra-
52
ATTENTATS DANS L YONNE
duction est exacte, mais que mon commentaire, mon
interprétation du texte évangélique ne Test pas. Autre-
ment dit, l'Évangile dit bien : « Ne résiste point à la
violence, mais si quelqu'im te frappe à la joue droite,
présente-lui aussi l'autre » ; l'Évangile dit bien encore :
« Aimez vos ennemis et bénissez ceux qui vous mau-
dissent ; faites du bien à ceux qui vous haïssent et
priez pour ceux qui vous frappent et vous persécutent »,
l'Évangile dit bien tout cela, mais je n'ai pas le droit,
selon M. l'abbé 01i\der, d'en conclure, d'en tirer ce
commentaire, cette interprétation que toute violence, à
plus forte raison la guerre, la pire de toutes les violences,
est contraire à l'esprit évangélique ; que le métier de
soldat, de tueur d'hommes est incompatible avec la
dignité de chrétien. Enfin! M. l'archiprètre, cessant
d'ergoter et de nier l'évidence, arrive au nœud de la
question. Quel malheur, que juste au moment psycho-
logique, il renonce subitement à là controverse!
Je continuerai quand même ma démonstration, pour
nos lecteurs, et après avoir montré l'opposition du
christianisme primitif et du catholicisme actuel sur la
question de la non résistance par la violence, je mon-
trerai prochainement leurs contradictions sur d'autres
points aussi fondamentaux.
Mais revenons à mon commentaire « trop libre et très
fantaisiste » du sermon sur la montagne.
Que M. l'archiprètre le veuille ou non, il n'y a que
deux commentaires admissibles du texte que j'invoque;
je le mets au défi d'en trouver un troisième soutenable
et plausible.
Il y a d'abord l'intcrpr^^'lalion étroite, littérale, rigou-
reuse : « Le Clirist a formellement interdit de répondre
53
quinzième cahier de la deuxième série
à la violence par la violence et a ordonné d'aimer ses
ennemis ; donc un chrétien ne peut se prêter à aucun
acte de violence à main armée : il ne peut tuer; il ne
peut être soldat, car la fui du métier militaire c'est la
guerre. » Cette interprétation est la seule qui me
paraisse ^Taiment logique pour un chrétien sincère.
C'est celle que j'attribuais ironiquement à M. l'abbé
Olivier dans le sermon fantaisiste que je lui ai prêté
avec une si vilaine indélicatesse. Ah! certes, cette
interprétation n'est pas à la portée des âmes vulgaires
ni des gens de petite foi, comme dirait Jésus. Il est
plus facile de débiter tout un chapelet ou de lire du
bout des lèvres, pendant deux heures consécutives par
jour, des litanies et des prières, que de faire violence
à ses instincts de jouissance et de combativité et de se
sacrifier tout entier au triomphe d'un idéal pareil. Il
n'en reste pas moins vrai que cette soif d'idéal, des
hommes l'ont eue au* point de pratiquer à la lettre le
principe de la non résistance au mal par la violence.
Pendant les trois premiers siècles du christianisme,
des chrétiens, vrais disciples du Christ, ceux-là, se sont
laissé persécuter, torturer, au milieu des moqueries de
la populace d'alors, sans essayer la moindre résistance.
Au seizième siècle, lorsque la Réforme protestante a
mis une partie de la société européenne face à face
avec le texte évangélique soustrait aux regards des
fidèles pendant douze siècles par l'Église romaine, il
s'est trouvé en Allemagne une secte, celle des Méno-
nites, assez idéaliste et assez clirétienne pour refuser,
sans violence, passivement, de contribuer à la défense
armée du pays; au dix-septième siècle, les Quakers,
autre secte protestante encore nombreuse en Amérique,
ATTENTATS DAXS L YONNE
s'est obstinément refusée et se relase encore au service
militaire; enfin, en notre siècle, en Russie, des villages
entiers ont refusé au nom de l'Évangile de servir dans
l'armée du tsar. Ces doux réfractaii-es, les Douklio-
bors, ont répondu aux policiers et aux soldats du tsar :
« Faites de nous ce que vous voudrez; nous rendrons
au tsar ce qui est dû au tsar et à Dieu ce qui est dû à
Dieu; frappez-nous; tuez-nous; mais nous ne serons
point soldats, nous n'apprendrons pas à tuer des
hommes, car tous les hommes sont nos frères. » On les
a persécutés ; on a envoyé les meneurs en Sibérie, on a
fait mourir sous le knout, devant leurs femmes et leurs
enfants, ces doux pacifiques; rien n'y a fait; ne pouvant
exterminer tout ce monde, dont l'attitude héroïque
trouvait des admirateurs dans toutes les classes de la
société russe, le gouvernement du tsar a dû les laisser
en paix.
L^an dernier, pourtant, pris de remords ou craignant
la contagion de l'exemple, il a donné l'ordre qu'on les
expulsât de son empire, et 8.000 d'entre eux, errants et
fugitifs, ont abandonné leurs foyers et leiu-s tombeaux
pour aller chercher au loin une terre où n'existe point
le service militaire obligatoire, où Ton ne soit pas
obligé de tuer et en tuant de violer la loi du Christ.
Aujourd'hui, après des soulTrances horribles, ils sont
fixés au Canada.
Quels sont les vrais chrétiens? Les Doukhobors ou
les archiprètres qui réunissent des enfants crédules et
ignares au pied des autels pour leur chanter la gloire
du sabre?
Un Saxs-Patuii:
(A siiù're)
55
quinzième cahier de la deuxième série
CHRISTIANISME ET CATHOLICISME
(suite et fin)
Reste l'autre commentaire permis, l'interprétation
moins logique, mais plus facilement acceptable, plus
humaine. Elle consiste à dire ceci : « Dans le sermon
sur la montagne, Jésus a seulement voulu nous propo-
ser un idéal élevé, sublime, mais qu'il savait fort bien
être hors d'atteinte pour le commun des hommes; il ne
faut donc pas prendre à la lettre la parole évangélique ;
nous devons l'interpréter en ce sens qu'il faut nous
efforcer d'être doux, humains et pacifiques. Jésus ne
saurait en vouloir à des hommes bons et justes qui,
sans attaquer autrui, se contentent de repousser avec
modération l'envahisseur violent qui menace leurs
foyers et leurs autels. Ainsi interprétée, la doctrine
évangélique sera plus à la portée de notre faible huma-
nité et elle exercera encore, néanmoins, «ne action
bienfaisante sur la terre. »
J'admets cette interprétation opportuniste, bien que
la défense de résister au mal par la violence soit caté-
gorique et que Jésus, s'il avait voulu faire une exception
en faveur de la patrie, eût pris soin de le faire en
termes clairs et mdiscutables. Mais, alors, quel doit
être, au moment de la levée des conscrits, le rôle du
prêtre opportuniste qui trouve trop radicale et trop
subversive la pure doctrine évangélique, mais qui veut
pourtant faire entendre cjuelque écho, si affaibli soit-il,
delà parole du maître galiléen? Son devoir est tout
tracé. Il doit rappeler à ces jeunes hommes que l'idéal
à atteindre c'est la fin de toute haine nationale, de toute
guerre, de toute violence ; que la défense du territoire
56
ATTENTATS DANS L YOXXE
peut seule justifier une violation des principes de
l'Évangile ; mais que toute guerre oftensive, toute guerre
qui tend à détruire par la violence les foyers et les
autels d'un autre peuple est ime abomination à laquelle
un chrétien, si dégénéré qu'il soit, ne doit point se
soumettre, même sous la menace de la prison ou de la
mort. Avec la crédulité des ouailles catholiques, si
confiantes dans la parole de leurs prêtres, en cinquante
ans de prédications pareilles, l'Église catholique eût
créé au sein de nos sociétés écrasées de charges mili-
taires et empoisonnées de chauvinisme jusqu'aux
moelles, en France et à l'étranger, im courant pacifique
qui eût emporté pour toujours le culte barbare de la
force brutale et lidolàtrie du sabre, elle eût étoufie
dans leur germe les confiits internationaux et elle eût
réparé, dans une certaine mesure, par ce grand service
rendu à l'humanité, toutes ses violences et tous ses
crimes passés.
Cette interprétation opportuniste, terre à terre, s est
encore trouvée trop élevée pour l'esprit et le cœur du
curé-archiprôtre de Sens. Même à ce devoir restreint
et élémentaire, M. l'abbé Olivier a manqué gravement:
que nos lecteurs plutôt rehsent son sermon. Sans se
laisser éblouir par la beauté de la forme, par ces
images grandioses qui révèlent en M. l'abbé Olivier un
nouveau Bossuet (je leur recommahde tout particulière-
ment (( l'ange de la France feuilletant les registres où
sont inscrites les réserves saintes de la nation ») cpie
nos lecteurs aillent droit au fond. Qu'ils jugent la misé-
rable pensée du prêtre catholique en la comparant à la
parole sublime de Jésus.
Pour M. labbé Olivier « quiconque, depuis (depuis
5;
quinzième cahier de la deuxième série
Jésus), vit et combat au se^^ice de sa patrie est un être
sacré ; il ne fait pas seulement métier de soldat^ il fait
métier de christ, de sauveur et s'il vient à mourir, ce
n'est pas une victime simplement, c'est un martyr, car
il a combattu pour les foyers et les autels. » Et tout le
reste du sermon est une glorification enthousiaste du
métier de tueur d'hommes. « Servez votre pays, s'écrie
le savant et éloquent prédicateur (c'est ^I. Pabbé Olivier
cjue Je veux dire), servez A'Otre Dieu, c'est tout un, sans
faiblesse, sans lâcheté, à la façon des Bayard, des Du-
guesclin, des de Lamoricière, des Mac-?Jahon, des de
Sonis, des Courbet, Soyez, comme eux, partout et tou-
jours, des Français sans peur et des chrétiens sans
reproche. »
Eh bien I je prétends que quand un prêtre catholique
est capable de tenir un pareil langage, dans mie telle
circonstance, il n'a plus le droit de se dire un disciple
du Christ, ou tout au moins, s'il a le droit de s'affubler
de n'importe quel nom, il donne à tous ceux chez qui le
sens critique n'a pas été atrophié par les pratiques ma-
chmales et l'enseignement de mots du séminaire, la
preuve manifeste qu'il est resté complètement fermé à
l'esprit du christianisme primitif.
Si je n'étais pas, selon l'heureuse trouvaille de
M. l'abbé Oli^-ier, « totalement étranger aux leçons de
l'histoire nationale », j'ajouterais que le sermon de
]M. l'archiprêtre donne l'mipression qu'au séminaire il
n"a appris l'histoire cjue dans le manuel du P. Loriquet.
Mon distingué contradicteur ne semble-t-il pas croire,
en effet, que les héros qu'il propose à l'admiration des
conscrits n'ont jamais combattu que pour la défense de
la patrie, des foyers et des autels ? Ne croit-il pas bon-
58
ATTENTATS DANS L YONNE
nenient que les armées n'ont servi et ne servent cpa'à ce
rôle défensif ? Voyons? est-ce qu'ils défendaient leurs
foyers et leurs autels les soudards napoléoniens qui
ont envahi et saccagé la Prusse en 1806, qui ont volé et
massacré les Espagnols, de 1809 à i8i3, cpii ont dé-
chaîné contre eux, par la marche sur Moscou, lïnsur-
rection nationale et religieuse du peuple russe ? Et les
Lamoricière, les. Mac-Mahon, les Sonis qui ont conquis
tant de galons et de croix en enfumant les Arabes dans
les grottes duDahra, en coupant leurs arbres fruitiers,
en incendiant leurs récoltes dans toute l'Algérie, — dans
une Algérie où la piraterie n'existait plus depuis long-
temps, — est-ce qu'ils défendaient leurs foyers et lem's
autels ou plutôt ne venaient-ils pas attaquer les foyers
et les autels du peuple arabe? Peut-être M. l'abbé Olivier
se ligure-t-il aussi que ce sont les Chinois qui sont venus
attaquer nos foyers et nos autels ! Les Hovas aussi,
sans doute, et les nègres du Soudan ?
Si M. l'abbé Olivier sent la force des objections que
je lui soumets depuis le début de cette polémique, je le
prie de rassurer sa conscience. Il a contre lui TÉvangile
sans doute, mais il a pour lui l'Église catholique tout
entière qui, depuis des siècles, méconnaît et viole cyni-
quement le précepte évangélique de la non résistance au
mal par la violence. Au huitième siècle déjà, les mis-
sionnaires qui évangélisaient les Germains appelaient
les guerriers catholiques de la France d'alors contre les
païens récalcitrants et Tun de leurs chefs, Gharlemagne,
faisait décapiter, en un seul joiu*, 4-5oo prisonniers
saxons. Du onzième au treizième siècle, l'Eglise lançait
des millions de catholiques contre les musulmans qui
occupaient Jérusalem : ce furent les CBoisades. Lors de
S9
quinzième cahier de la deuxième série
la première, il y eut un tel carnage d'infidèles que dans
l'un de leurs temples, le sang s'élevait juscju'à la bride
des chevaux, à quelques pas de l'endroit où avait été
crucifié celui qui avait apporté au monde l'Évangile de
fraternité universelle. Rappellerai-je les massacres
d'Albigeois, les milliers de victimes de l'Inquisition, les
horreurs de la Saint-Barthélémy allumées par les prédi-
cations des moines ? A quoi bon puisqu'il n'y a pas un
seul de nos lecteurs — sauf M. l'abbé Olivier peut-être
— qui ne sache que chaque page de l'histoire de l'Église
catholique est rouge de sang? M. le curé archiprètre,
en exaltant le métier de tueur d'hommes, est donc resté
dans la bonne et pure tradition catholique.
O Jésus, puisque tu fis jadis le tour de force de res-
susciter trois jours après ta mort — du moins M. l'abbé
Olivier l'enseigne à ses ouailles — il ne te coûterait pas
beaucoup plus de ressusciter une deuxième fois après
dix-neuf siècles. Reviens au milieu de nous, doux Gali-
léen; ma:^ viens, je t'en supplie, sans le fouet avec
lequel tu chassas un joiu? les pharisiens et les mar-
chands du temple, M. l'abbé Olivier croirait que par ce
geste méprisant tu as justifié femploi de la Aiolence
contre les mécréants. Cette fois, pour qu'il n'y ait pas
d'erreur possible au sujet de ton sentiment sur toutes
les violences, quand tu renouvelleras ton beau geste
contre les pharisiens et les marchands du temple, je
mettrai à ta disposition un soUde balai.
Ux S AXS-Patrie
Au service d'une thèse vraiment insoutenable, le
Sans-Patrie avait déployé de telles ressources de
sophiste qu'il avait donné, aux ouailles mêmes de
60
ATTENTATS DANS L YONNE
'SI. l'abbé Olivier, Timpression que réminent ciiré-
archiprétre pouvait bien ne pas être l'aigle qu'on avait
cru jusque-là.
Pour comble d'impertinence, deux mois durant, la
polémique une fois finie, le Sans-Patrie dédia tous ses
articles à M. l'abbé Olivier et il les faisait précéder
d'épigraphes emprimtées au sermon authentique du
curé de Sens. Voici un spécimen de ces plaisanteries
inconvenantes :
NOTRE GLORIEUSE ARMÉE EN CHINE
A M. Vabbé Olivier, ciiré-archiprêtre
de la Métropole
Quiconque, depuis (depuis Jésus»
vit et combat au senice de sa
patrie est un être sacré : il ne fait
pas seulement métier de soldat, il
fait métier de christ, de sauveur et,
s'il vient à mourir, ce n'est pas une
victime simplement, c'est un m-ir-
tyr, car il a combattu pour les
foyers et les autels.
(Évangile selon Saint... OLn'iER)
Enfui, depuis, il ne se passe guère de semaine sans
que dans le corps du journal on voit à tout propos
apparaître et comparaître celui que la feuille socialiste
appelle avec une politesse obséquieuse notre ancien
collaboratear, Vêniinent et distingué curé-archiprêtre
de Sens, M. l'abbé Olivier.
Chacun sait que les prêtres et les cléricaux catho-
liques ont d'ordinaire des trésors d'humilité, de résigna-
tion et de charité chrétienne qui leur permettent d'en-
durer les avanies avec une parfaite sérénité : M. l'abbé
Olivier et ses ouailles, par une anomalie diiricile à
expliquer, sont au contraire irascibles et vindicatifs :
6i
IV
quinzième cahier ' de la deuxième série
leur cœur déborde, non de mansuétude pour leurs
ennemis, mais de fiel.
Au cours de sa polémique avec le Sans-Patrie, le
curé-archiprêtre avait déjà trouvé moyen de dénoncer
M. Hervé comme étant le Sans-Patrie. La polémique
finie,, il lâcha toute sa meute sur celui cpi'il soupçonnait
d'être son adversaire.
L'aumônier du Lycée s'en mêla : questionné un jour à
son cours d'instruction religieuse par un jeune élève
qui avait entendu son professeur d'histoire exposer les
idées de Renan sur Jésus, Faumônier appela dans sa
chambre le jeune questionneur et lui déclara à brûle-
pourpoint que Renan et M.Hervé étaient deux canailles
€t deux imbéciles.
Puis ce fut le tour de labbé ïalva, directeur du
pensionnat Saint-Edme, qui envoie ses élèves comme
externes au lycée : M. l'abbé vint se plaindre au provi-
seur que le professem' d'histoire avait tenu dans son
cours du Moyen-Age, au sujet de la messe, des propos
hérétiques; vérification faite, le professeur d'histoire
avait présenté la messe de la façon la plus orthodoxe,
telle que l'Église la présente elle-même dans ses cathé-
chismes. L'abbé Talva connaissait les sacrés canons à
peu près comme l'abbé Olivier le sermon sur la
montagne.
Les feuilles de sacristie donnèrent à leur tour : l'une
d'elles alla même jusqu'à conseiller aux élèves de
chahuter leur professeur. Ils ne bougèrent pas.
. Enfin deux pères de famille, chefs du parti clérical et
antisémitique de Sens, vinrent et remirent au proviseur
du lycée une lettre qu'ils le prièrent de transmettre à
M. Hervé; ces messieurs sommaient M. Hervé de
62
ATTENTATS DANS L YONNE
répondre s'il était le Sans-Patrie. M. Hervé répondit au
proviseur, puis à ces messieurs, que l'enseignement du
professeur n'étant nullement critiqué, le professeur
n'avait aucune réponse à leiu* faire ; mais que le citoyen
se ferait un plaisir de les recevoir à son domicile parti-
culier, où il leur donnerait les explications qu'il jugerait
convenable.
Quant à l'autorité universitaire, elle n'avait pas
attendu si longtemps pour se mettre en branle : le
proviseur de Sens et le recteur de Dijon passent pour
des cléricaux et des conservateurs ; en outre, en bons
fonctionnaires qu'ils sont, ils détestent les histoires,
d'où qu'elles viennent, et M. Hervé leur en attirait de
fort désagréables.
Ils n'ignoraient point que le professeur d'histoire ne
faisait pas de politique en classe ; qu'il avait conservé
sur tous ses élèves, au milieu de tous ces incidents, une
grande autorité morale ; mais les cléricaux criaient au
scandale. Les fonctionnaires de l'Université sont de
bons marchands de soupe qui ont à ménager surtout la
clientèle riche et cléricale. Des répubhcains, ils se
soucient fort peu, sachant bien qu'ils ne retireront pas
leurs enfants des lycées pour les mettre dans les
jésuitières. Il n'y a pas'de concurrence à gauche; il n'y
en a qu'à droite; c'est donc à la clientèle cléricale
qu'un l)on marchand de soupe doit avant tout s'eiïorcer
de plaire.
Donc, le proviseur, au nom du recteur, invita M. Hervé
à répondre s'il était oui ou non le Sans-Patrie qui polé-
miquait d'une façon si intempestive avec le curé-
archiprèlre. M. Hervé répondit, en termes polis, mais
catégoriques, qu'il dépendait incontestablement de
63
quinzième cahier de la deuxième série
l'autorité universitaire pour tout ce qu'il pouvait dire
et faire pendant son service ; mais qu'en dehors de ses
fonctions, il avait la prétention de ne relever que de sa
conscience et des tribunaux ordinaires; en consé-
quence, il ne reconnaissait pas à ses chefs le droit de
s'occuper de sa vie politique hors du lycée.
L'autorité universitaire, pour cette fois, se contenta de
cette réponse. Elle songea sans doute que le départe-
ment de l'Yonne est le plus anticlérical de France ; que
ce serait un scandale de frapper un professeur au
moment même où il avait contre lui tous les cléricaux
et uniquement les cléricaux de la région; il ne fallait
pas, par peur d'une histoire avec les cléricaux, s'en
attirer une autre plus grave avec les anticléricaux.
L'affaire en resta là, on attendit une meilleure occa-
sion.
II
L'affaire du Pioupioii de l'Yonne
L'occasion s'offrit bientôt et on ne la laissa pas échap-
per cette fois.
Les groupes de jeunesse socialiste de l'Yonne avaient
décidé de publier, avec le concours des socialistes du
département, une feuille annuelle, le Pioupiou, qu'on
enverrait gratuitement à tous les conscrits du déparle-
ment à l'époque du tirage au sort. On recueillit trois à
quatre cents francs, au moyen d'une souscription ou-
verte dans le Travailleur, et au bon moment, le Piou-
piou fut prêt; 4.000 exemplaires en furent distribués.
Jamais feuille antimilitariste ne fut mieux adaptée
64
ATTENTATS DANS L YONNE
au but : le Pioupiou s'adressait surtout à de jeunes
paysans, souvent peu instruits; aussi pas de grandes
phrases, rien d'abstrait, des récits clairs et vivants, des
dialogues familiers, un vrai chei'-d'œu^Te de pédagogie,
comme s'il était rédigé, horreur I exclusivement par des
membres de renseignement, habitués à parler aux
enfants et aux jeunes gens.
Il y avait même quelques gravures parlant aux yeux ;
rien n'y manquait, pas même des vers :
En voici un échantillon :
CHANSON
I
Xaguère. j'étais paysan ;
Je poussais gaîment la chairuc
Sous le soleil cuisant
Ou les bises bourrues,
Et j'étais bien heureux, là-bas \
Mais à présent, je suis soldat.
Soldat de France ;
J'ai le beau pantalon garance,
Le képi de drap rouge aussi
Et mon fusil.
Refrain
Fusil que je caresse.
Que je fourbis avec tendresse,
J'en fais ici serment :
Jamais, bons et compatissants,
rsous ne ferons couk'r le sang
Des pauvres gens.
Si tu lances des Ijalles
Brutales,
Elles seront, mon bon ami,
Je sais pour qui I
65 rv.
quinzième cahier de la deuxième série
lî
Il se peut, qu'un jour, des mineurs,
Lassés du travail dont ils crèvent,
Quittent les profondeurs
Et décident la grève :
C'est le recours des miséreux !
On peut me jeter sur les lieux
Lourd de cartouches;
Afin de mater ces farouclies,
Les chefs peuvent commander « feu »
« Pour rire un peu » ;
Fusil, que je caresse,
Que je fourbis avec tendresse.
J'en fais ici serment :
Jamais, bons et compatissants, .
Nous ne ferons couler le sang
Des pauvres gens.
Si tu lances des balles -^
Brutales,
Elles seront, mon bon ami,
Je sais pour cpii I
III
Il se pourra bien faire aussi
Qu'on veuille me conduire en guerre
Égorger sans merci
D'autres hommes, mes frères,
Ou l)ien recevoir d'eux la mort.
Pour défendre le coffre-fort
De nos vampires !
Allons, bourgeois, c'est assez rire;
Entre voleurs déchirez-vous,
Mais quant à nous.
Fusil que je caresse.
Que je fourbis avec tendresse.
J'en fais ici serment :
Jamais, bons et compatissants,
66
ATTENTATS DANS L YONNE
Nous ne ferons couler le sang
Des pauvres gens.
Si tu lances des balles
Brutales,
Elles seront, mon Ijon ami,
Je sais pour qui !
Aimez-vous mieux ces dix commandements du soldat?
LES DIX COMMANDEMENTS DU SOLDAT
Le grand dieu Sabre adoreras,
A plat ventre très humblement.
Tous les grands chefs vénéreras.
Et s'ras, pour eux, plein d'dévouement.
L'dimanche à la messe assis t'ras,
Si tu désir's de Favanc'ment.
Tes père et mère assassin'ras.
S'ils sont en grève, joyeusement.
Nègres, Chinoisj AU'mands saign'ras,
Leurs goss's, leurs femm's, tout l'tremblement.
D'saint Flamidien les mœurs prendras,
Et les pratiqu'ras galamment...
L'fourbi des autr's respecteras,
Quand tu n'pourras fair' autrement.
L'œuvre de chair accompliras, '
Au claqu'dent, très régulièrement.
A fair' des faux t'exerceras.
Si tu vis's aux hauts command'mcnls.
Tes trois ans faits, le camp foutras
Chez toi regretter Trégiment.
Ux LiBÉRK
Le Sans-Patrie du Travailleur y était ailé naturelle-
ment de son article, ou phitùt le gérant du Pioiipiou
67
quinzième cahier de la deuxième série
avait reproduit un de ses articles parus récemment dans
le Travailleur et qu'il trouva sans doute assez édifiant
pom^ être mis sous les yeux des conscrits. L'article était
écrit d'ailleurs en leur intention, comme l'indique son
titre :
AUX CONSCRITS
— Petit conscrit, enfant du peuple, pourquoi vas-tu à
la caserne ?
— Par peur des gendarmes qui m'enverraient à Biribi
en cas de refus de service.
— Petit conscrit, enfant du peuple, pourquoi fuis-tu
la caserne ?
— Parce qu'il me répugne de me laisser affubler d'mi
costume de bouffon; parce que je n'ai aucun goût pour
faire le pantin dans les rues et sur les places ; parce que
je crains de ne pouvoir supporter sans broncher et
sans riposter les rebuffades d'un gradé mal embouché ;
parce que j'ai autre chose à faire de plus utile que de
servir de larbin, de groom, de cocher, de palefrenier,
de cuisinier, de déménageur ou de bonne d'enfant à mes
officiers et à leurs femmes ; parce qu'il me déplaît d'être
le dindon qui fait trois ans, tandis que les fils des riches,
qui ont eu les moyens d'user leurs fonds de culotte
jusqu'à vingt-six ans sur les bancs des écoles, ne font
qu'un an; parce que je sais qu'à nos portes, en Suisse, par
une organisation intelligente, économique et démocra-
tique, on a réussi à organiser une solide armée de sol-
dats citoyens, en ne demandant à tous que six à huit
semaines au plus de service militaire; parce que j'ai
conscience qu'avec une pareille organisation nous se-
rions impropres à toute guerre offensive — et de guerre
68
ATTENTATS DANS L YONNE
offensive, je n'en veux point — tout en restant redouta-
bles encore s'il fallait, contre une agression injustifiée
d'un despote voisin, défendre la République et nos
minces libertés, les seules choses que je sois décidé à
défendre jusqu'à la mort. Je hais la caserne enfin, parce
que si un jour je suis dans la douloureuse nécessité de
me servir d'un fusil, je veux que ce soit contre mes
ennemis véritables ; car, par dessus tout, ce que je hais,
c'est de devenir une machine à tuer par ordre.
— Petit conscrit, enfant du peuple, que penseras-tu à
la caserne, quand tes officiers te diront que tu leur dois
l'obéissance passive, qu'il te faut exécuter leurs ordres,
tous leurs ordres, sans examen et sans discussion.
— Je laisserai dire, mais je penserai en moi-même ou
bien tout haut devant les camarades qu'il y a des cir-
constances où je ne reconnais qu'un seul chef, un seul
maître : ma conscience.
— Petit conscrit, enfant du peuple, que penserais-tu
si un empanaché, mené par un Déroulède quelconque,
voulait t'entraîner, toi et tes camarades, contre la
Chambre des députés, les ministères ou ime préfecture
pour renverser la République ?
— Je penserais que deux fois déjà l'armée a détruit la
République ; qu'elle a imposé une première fois au pays
un soudard nommé Napoléon qui a mené la France à
Waterloo ; qu'une deuxième fois, au Deux Décembre,
elle a fusillé le peuple pour installer au pouvoir un
second Napoléon qui lui aussi, a conduit le pays à la
ruine et à l'invasion ; je penserais que ces deux expé-
riences suflisont ; que le général qui voudrait débaucher
ses troupes i)our tenter une troisième expérience se
mettrait par là même hors la loi ; je penserais que mon
O9
quinzième cahier de la deuxième série
ûe\o\r est de le coucher respectueusement en joue et
de l'abattre comme un chien enragé.
— Petit conscrit, enfant du peuple, que feras-tu si tes
chefs un jour te mènent, fusil chargé, contre les travail-
leurs en grève?
— Je supporterai avec patience les injures et les
quelques pierres cpie les grévistes affamés pom^ront
nous lancer à la tète et je dirai à mes camarades qu'en
cas de commandement de faire feu le devoir des pol-
trons est de tirer en l'air, celui des hommes de cœur de
refuser de tirer siu* leurs frères, les travailleurs en
blouse.
— Petit conscrit, enfant du peuple, que feras-tu sites
chefs demandent des volontah^es pour aller à Mada-
gascar, au Tonkin, en Chme ou ailleui's défendre « nos
intérêts')) et « l'honneur )) du drapeau ?
— Je tâcherai d'abord de ne pas leur éclater de rire au
nez quand ils viendront nous débiter leurs tirades pa-
triotiques, puis je dirai aux tètes brûlées ou aux pauvres
d'esprit qui seraient tentés de s'enrôler : il faut être stu-
pide, quand soi-même on est un miséreux et un exploité,
pour aller crever là-bas de fièvre ou de dysenterie aiin
de permettre à quelques galonnés de pêcher dans le
sang galons et décorations, à quelque grosse maison de
commerce de gagner des millions par l'exploitation des
mdigènes, à une poignée de missionnaires d'introduire à
l'autre bout du monde des dogmes abêtissants et dan-
gereux. Je leur dirai que c'est le dernier des métiers
que celui qui consiste à s'introduire, armés de fusils à
répétition et de canons à la mélmite, chez des peuples
mal armés et incapables de se défendre pour leur voler
leur pays, que toutes ces expéditions, de quelque pré-
ATTENTATS DAXS l'yOXXE
texte hypocrite qu'on essaye de les justifier, ne sont que
des actes de brigandage indignes de peuples ci^'ilisés.
— Petit conscrit, enfant du peuple, que feras-tu, si
dans quelques mois, les affaires de Chine amenant un
conflit entre les nations européennes, il est question de
te conduire à la boucherie, pour défendre notre glorieux
allié, le Tsar de toutes les Russies ? Que feras-tu si
alors, dans la ville où tu tiendras garnison, tu vois des
milliers de travailleurs, républicains et socialistes, par-
courir les rues en criant : « A bas la guerre I » Que
feras-tu si on veut te mener contre ces gens, qu'on te
représente comme des traîtres, vendus aux Prussiens et
aux Anglais ?
— Je dirai à mes camarades que ces hommes ont
raison de ne pas vouloir être menés à la boucherie pour
les beaux yeux du Tsar ou pour lui conserver une
grosse part du gâteau chinois; qu'ils ont raison de re-
fuser de tirer, pour des intérêts pareils, contre ies tra-
vailleurs anglais ou allemands, nos frères de travail et
de misère; et comme les manifestants, je crierai moi
aussi : « Vive la paix, vive la paix universelle I A bas
la guerre I »
^ Ux Saxs-Patrie
Xous sommes forcés diJiterrompre ici l'histoire en
plein chapitre. Les chapitrées suivants étaient
m. — Une mauvaise affaire pour les socialistes mi-
nistériels;
IV. — Oii l'administration universitaire, ayant cru
lever un lièvre, leva un sanglier.
La suite à la troisième série.
M
RECTinCATIOX
JEAN GRAVE ET URBAIN GOHIER
Nous avons reçu la lettre suivante :
Paris, le 4 juillet 1901
Monsieur,
Dans votre « Treizième cahier », vous usez de votre droit
de journaliste comme il me plaît d'user du mien : c'est
pai'fait.
Je vous ferai cependant observer que, sous prétexte de
déf)lorer une querelle déjà lointaine, vous la tirez de l'oubli :
ce qui est une ingénieuse façon de mettre de rhuile sur le feu.
Je vous signalerai ensuite que, malgré votre affectation
de haute impartialité, vous avez omis quekpies pièces du
« dossier »... notanmient les accusations les plus odieuses
dirigées contre VAiirore.
Eniin je a'ous prie de dissiper une équivoque possible,
d'après la citation que vous faites de la théorie pontificale
sur les « bâtards ». Vous semblez m'en faire application.
La régularité de mon état-civil ne m'inspire aucun orgueil
et ne me procure aucun avantage. Mais j'ai mie mère qui
ne se soucie pas d'un malentendu de cette espèce, et c'est
assez pour que je vous envoie la présente rectification.
Piecevez, Monsieui*, mes salutations.
Urbaix GoniER
Celte rectilicalion intéresse entre autres
le gérant de ces cahiers ;
l'auteur du mémoire;
et Jean Grave lui-même.
Depuis qu'elle nous est parvenue, nous avons reçu de
Jean Grave une lettre à Ludovic Marchand, où il éclaire
plusieurs points du débat.
Le Gérant : Charles Péguy
Ce cahier a été composé et tiré au tarif syndical
Imprimerie de Scresnes (G. Richard, administrateur), 9, rue du Pont. — 4718
Xoiis tenons gratuitement à la disposition de nos
abonnés :
Marcel et Pierre Baudouin : Jeanine d'Ar('. dr-arne en
trois actes:
Jérôme et Jean Tharaud : la lumière :
Pierre Baudouin : Marcel, premier dialogue de la
cité harmonieuse.
Eni'oyer un franc pour les frais d'envoi.
Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des
cahiers, i G, rue de la Sorbonne, Paris, la correspon-
dance d'administration et de librairie: abonnements et
réabonnements, rectifications et changements d'adresse,
cahiers manquants, mandats, indication de nouveaux
abonnés. S'oublier pas d'indiquer dans la correspon-
dance le numéro de V abonnement , comme il est inscrit
sur l'étiquette, avant le nom.
Adresser à M. Charles Péguy, gérant des cahiers,
I G, rue de la Sorbonne, Paris, la correspondance de
rédaction et d'institution. Toute correspondance d'admi-
nistration adressée à M. Péguy peut entraîner pour
la réponse un retard considérable.
M. André Bourgeois, adnninistrateur des cahiers,
reçoit pour l'administration et pour la librairie tous
les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de
huit heures à onze heures et de une heure à sept heures.
M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour
la rédaction
le Jeudi so/a' de deu.x lieures à cinq heures.
cali
Ainsi (jiH' nous l'avons annoncé, h* seizième et dernier
.-hier de la deuxième série sera le compte remUi sléno-
_L,'^raj)liiqne non olliciel du cinquiènje conjurés socialisle
international, tenu à Paris en sepiembre njctit. Non seu-
lement ce com[)te rendu est un mounnu-nt uniijiu^. mais
les annotations de Latrardelle et de M. Sorel en font un
instrument indispensable.
.\rnis avons do/mé le bon à tirer après correctinits
/)Our deu.x mille exemplaires de ce quinzième cahier
le mardi j 3 Juillet i yoi .
Sanglante bataille socialiste
LA CORRIDA DE ROUBAIX
Nous lisons dans le Réveil du
numéro daté du mardi 9 juillet :
Xord, journal socialiste,
Bien que le temps soit quelque peu
couvert, douze à quinze mille personnes
se pressent dans les vastes arènes du
torodrome de Roubaix.
La présidence de la lidia est dévolue
à M. Bouzanquet de Balestrier, président
de ru. T. V.
Le tore Quincaillero, avant péri assas-
siné par ses congénères, la lidia ne com-
portera que cinq bichos.
1" toro. — Le premier toro Rumbon,
rouge foncé, évite les picadores; le pre-
mier picadore le manque de sa vara,
puis le toro prend quelques piques qui
sont applaudies de la foule. Les passes
de cape, la pose des banderilles, tout
cela excite l'enthousiasme général.
Le toro, c£ul a été blessé à la patte
droite, est plutôt calme'; Reverte a fait
son t brindis à la présidence et, d'un
coup d'épée très heureux, tue le toro au
milieu d'une ovation enthousiaste. Le
Toro-Club lui offre une palme en or.
2« toro. — Le deuxième toro, Alegrito,
rouge clair, très fougueux, blesse griè-
vement un cheval de picadore qui reste
dans l'arène.
Le deuxième picadore est aussi dé-
monté; furieux, il remonte en selle,
pendant que le toro retourne au pre-
mier cheval qu'il frappe encore.
Le premier picadore revient dans
l'arène avec un che\al que le toro at-
taque vigoureusement, pour fuir en-
suite devant une ruade que la rosse lui
applique.
A diverses reprises, le toro attaque
les chevaux et prend de nombreuses
piques.
La pose des banderilles est faite dans
la perfection. Valentin « brinde • à l'afi-
cion de France.
Les deux premiers coups de Spada
sont mal donnés, l'épée saute hors de la
blessure. Le troisième coup est bien ap-
pliqué; mais le toro, courant encore.
l'épée sort de la blessure. Un quatrième
coup, tenté par Valentin, est très mal-
heureux; mais le toro, touché déjà, se
couche et le puntillero l'achève aussi-
tôt.
3' toro. — Voici Ballerio, une bête su-
perbe, qui, au lieu de mettre toute la
fougue des autres, se promène en cu-
rieux, l'air très calme. Il fuit les pica-
dores, et prend néanmoins deux su-
perbes piques qui le rendent quelque
peu lâche; il fuit désormais et c'est à
grand peine qu'on réussit à lui faire
prendre encore deux piques amenant
deux blessures de corne aux chevaux.
Valentin. en faisant une passe décape,
fait une chute devant le toro qu'on dé-
tourne immédiatement.
A noter de belles poses de banderilles
par Curite, Currinche et des passes de
cape très hardies par Bonifa.
Revertito, qui doit estoquer, fait de
Ijelles passes de muleta, mais il manque
le premier coup; le deuxième coup est
contrarié par un mouvement de tête du
bicho et l'épée quitte la blessure.
Enfin, au troisième coup, le toro,
gravement touché, se couche après cinq
minutes de résistance; il est achevé par
le puntillero.
4' toro. — Campanero, un bicho,
rouge, tête foncée, entre avec impétuo-
sité dans le redontel et se précipite sur
la cloison, — talanquera, — qu'il frappe
de ses cornes effilées. Puis il attaque le
premier picadore, dont la vala se brise
sous l'effort ; le cheval échappe au coup
de corne.
Le bicho prend six belles piques et les
picadores réussissent à arrêter son effort
sans que les chevaux soient atteints sé-
rieusement.
A ce moment, le soleil, qui boudait,
fait une rapide apparition qui donne
aux arènes une apparence méridionale.
C'est un véritaljle coup de féerie : le pu-
Xote pour les lâches : Flatter les vices du peuple est encore
jilus lâche et plus sale que de flatter les vices des grands.
SEIZIÈME CAHIER DE LA//DEUXrÈiyrE éÉMiE
0U
COMPTE RE^'DU STÉNOGRAPHÏQUE
NON OFFICIEL
DE LA VERSION FRANÇAISE
dut cincjTJLxèxxie
INTERNATIONAL
tenu à Paris du S3 au S7 septembre 1900
CAHIERS DE LA QUINZAINE
PARIS
A DATKIt I)T- PUF.MIER OCTOBRE I90I
8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Xoiis mettons ce cahier dans le commerce: nous le
vendons t roi >i francs cinquante
Dans leur première série les Cahiers de la Quinzaine
ont publié les réponses des militants socialistes à la
consultation internationale ouvei^te à la Petite Répu-
blique sur l'affaire Dreyfus et le cas Millerand :
dans le cinquième cahier les réponses de Van Kol —
Bebel — Vandervelde — Plekhanov — Iglesias — Andréa
Costa — Enrico Ferri — Louis Bertrand — Kautskr —
Bernstein — Léon Defuisseaux — Pierre Lavrov —
Hyndman — Olsen, Knudsen, A.-C. Meyer — Quelch
— Antonio Labriola ;
dans le sixième cahier les réponses de Tom Mann —
Keir Hardie — Greulich — Blatchford — Volmar —
Schoenlank — Troelstra — Singer — Belfort Bax —
Ludwig Mej-er:
dans le huitième cahier les réponses de Liebknecht —
Schidlowski — Kritchewski;
dans le onzième cahier la réponse de Posa Luxem-
burg.
Dans leur deuxième série les Cahiers ont publié
Antonin Laver gne. — Jean Coste ou V Instituteur de
village 3 francs 5o
DnnlMt
CONGRES SOCIALISTE INTERNATIONAL
PARIS 1900
Dans leur troisième série les cahiers publieront :
Pierre Quillard. — Mémoire et dossiers pour la
défense de V humanité en Arménie ;
Bernard Lazare. — Mémoire et dossiers pour les
droits des Juifs dans l'Europe orientale;
Jean Deck. — Mémoire et dossiers pour la défense de
la liberté en Finlande ;
Mémoire et dossiers du récent mouvement pour la
liberté en Russie.
COMPTE RENDU STÉNOGRAPHIQUE
NON OFFICIEL
DE LA VERSION FRANÇAISE
dxi cirxqxaièxine
1
INTERNATIONAL
tenu à Paris du 23 au 87 septembre 1900
CAHIERS DE LA QUINZAINE
PARIS
"h
16, rue de la Sorbonne, au second
A DATER DU PREMIER OCTOBRE I9OI
8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
On a ici le texte même du cinquième congrès socia-
liste international, tenu à Paris en septembre igoo.
MM. Corcos frères, sténographes habituels du Parti
socialiste français, en avaient établi par nos soins la
sténographie.
Nous publions cette sténographie comme les sténo-
graphes nous Vont fournie. Hubert Lagar délie a revu
le texte. M. Sorel a bien voulu revoir les épreuves et
annoter. Mais ils ne se sont proposé que de rester
fidèles à la sténographie, que nous avons voulu éditer
en véritables historiens. Pour la même raison nous
avons évité de com,m,uniquer aux orateurs la sténogra-
phie de leurs discours.
Hubert Lagardelle préparait une intî^oduction au
compte rendu dont il avait relu le texte. Mais cette
introduction fera un cahier de la troisième série.
M. Sorel a aussi réservé pour la troisième série les
quelques réflexions que son travail lui a suggérées.
DÉCISION DU CONGRÈS DE LONDRES
Le Congrès de Londres, en i896, dans sa dernière
séance avait voté la résolution suivante :
Le bureau du Congrès est chargé de rédiger rinvitation
au prochain Congrès en faisant exclusivement appel :
I' Aux représentants des groupements qui poursuivent la
substitution de la propriété et de la production socialistes
à la propriété et à la production capitalistes et cjui consi-
dèrent l'action législative et parlementaire comme un des
moyens nécessaires pour arriver à ce but ;
2" Aux organisations purement corporatives qui, bien que
ne faisant i^as de politique militante, déclarent reconnaître
la nécessité de l'action législative et parlementaire.
En conséquence les anarchistes sont exclus.
La vérification du mandat des délégués sera faite par
leurs nationalités respectives, sauf recours devant une Com-
mission spéciale, élue par toutes les nationalités représen-
tées au Congrès. Les mandats de toutes les nationalités
représentées par moins de cinq délégués seront soumis au
comité de vérification des mandats ainsi que les mandats
douteux.
Le Congrès décide que le procliain Congrès aui'a lieu en
Allemagne pendant le courant de l'année 1899. En cas d'em-
pêchement à la tenue du Congrès en Allemagne, il est
résolu que le Congrès se réunira à Paris en 1900. (i)
Pour bien faire comprendre cette résolution, il n'est
pas inutile de reproduire deux autres textes qui ne
(1) Le compte reiuUi analytique officiel porte que cette résolution
avait été déposée par Liebknecht; c'est une erreur. Eugène Guérard,
qui faisait partie du Jjureau, nous apprend qu'elle avait été rédigée
par Vandervelde et amendée par Millerand. — Eugène Guérard. —
Le Congres de Londres, page 29.
furent pas mis aux voix. Le premier avait été proposé
par la Social-democratic Fédération d'Angleterre; il
était ainsi énoncé :
Le mandat pour le prochain Congrès international sera
limité aux organisations social-démocraticpies (ainsi qu'aux
chambres syndicales) dont l'objet est la socialisation des
moyens et instruments de production, de trans^Dort, de dis-
tribution et d'échange ; qui tâchent d'atteindre cet objet par
des moyens parlementaires et autres moyens politicpies;
qui désirent établir dans chacpie pays un parti parlemen-
taire et politique, indépendant et isolé de tout autre parti
politicpie bourgeois : qui se soumettent enfin à l'autorité de
la majorité.
L'autre texte, signé par Liehknecht, Singer et beau-
coup de délégués allemands, autrichiens, danois, polo-
nais, hollandais, etc., était énoncé ainsi :
Le prochain Congrès international socialiste aura lieu en
l'année 1900.
Y aui'ont accès les représentants des partis socialistes
et des organisations ouvrières, qui se tiennent sur le ter-
rain de la lutte de classe, reconnaissent la conquête du
pouvoir politique ï)ar la classe ouvrière comme nécessaire
à leur libération. Poui^ arriver à ce but, ils considèrent
comme un des moyens essentiels l'action législative et par-
lementaire. Ceux qui ne possèdent pas le suffrage universel
doivent faire tous leui^s efforts pour le conquérir.
Les anarchistes et leurs alliés — même s'ils s'appellent com-
munistes anti-parlementaires (1) — ne peuvent prendre part
à ce Congrès, à quelque organisation cpi'ils appartiennent.
D'après Eugène Guérard, les textes allemands et an-
glais étaient encore plus rigoureux et le dernier para-
graphe portait : « Les anarchistes et leurs alliés, même
s'ils s'appellent communistes anti- parlementaires ou
toute autre dénomination... »
(1) Cette formule était dirigée contre les amis de Domela Nieuwcn-
huis et de Cornelissen en Hollande.
PRÉPARATION DU CONGRES
Le Comité général du Parti socialiste français adressa
en mai 1900 l'appel suivant aux organisations ouvrières
et socialistes des deux mondes, en vue du Congrès
international de 1900 :
Citoyens et camarades,
Le Comité d'entente socialiste qpii a relié, au com-s de
l'année 1899, les cinq organisations nationales constituant
l'ensemble du Parti socialiste français, vous a déjà adressé
une circulaire explicpiant les raisons x>our lesquelles il pre-
nait l'initiative de la convocation d'une conférence prépa-
ratoire au Congrès socialiste international de 1900.
Cette conférence, qui s'est tenue à Bruxelles le 27 et le
28 mai 1899, a pris les décisions que nous publions ci-après.
Ces décisions furent acceptées par les cinq organisations
alors adhérentes au Comité d'entente. Depuis, le Comité
d'entente a remis ses pouvoirs au Comité général issu du
Congrès des organisations socialistes de décend^re 1899.
C'est donc au Comité général qu'incombe le devoir de vous
faire connaître que le i^rochain Congrès socialiste interna-
tional aura lieu du 28 au 28 septembre inclus.
Ce Congrès, le cinquième en date depuis que le prolé-
tariat des deux mondes a décidé de tenir à nouveau ses
grandes assises périodiques, succédera au grand Congrès
de Paris (1889), de Bruxelles (1891), de Zurich (1893), de Lon-
dres (1896), où chacpie fois s'est aflirmée plus unie, plus
cohérente et plus redoutaJjle la puissance des travailleurs
organisés sur le terrain de la lutte des classes.
Avant de se séparer, le Congrès de Londres avait remis
3
ses pouvoirs à un bureau permanent chargé de convoquer
le prochain Congrès sous certaines conditions nettement
déterminées. Ce Congrès devait se tenir, soit en Allemagne,
en 1899, soit en France, en 1900, si des obstacles majeurs —
comme la chose s'est du reste produite — empêchaient nos
camarades allemands d'exécuter leur mandat.
Vers la fin de l'année 1898, nous étions avertis par nos
amis d'Allemagne d'avoir à nous substituer à eux pour
procéder à l'organisation du Congrès. Le Comité d'entente
socialiste venait alors de se constituer. Il prit à charge
cette œuvre ; et de suite il se préoccupa d'éviter au futur
Congrès les difficultés qui s'étaient manifestées au sein des
précédentes assemblées internationales. S'inspirant donc
avant tout de la situation spéciale de l'organisation socia-
liste et ouvrière en France, le Comité d'entente, tout en
demeurant fidèle au sens intime des résolutions du
Congrès de Londres, se rallia, avec une complète unani-
mité, à l'idée d'un Congrès politique socialiste, c'est-à-dire
d'une assemblée où l'adhésion des groupements corporatifs
entraînerait la reconnaissance par ceux-ci de la nécessité
d'une action politique socialiste.
C'est dans cet esprit que fut rédigée la première circulaire
que nous adressâmes à nos camai'ades des deux mondes.
C'est dans cet esprit aussi que se présentèrent à la confé-
rence de Bruxelles, que nous avions convoquée, les délé-
gués des cinq organisations adhérentes au Comité d'en-
tente socialiste français.
Mais ici une difficulté surgit. Le biu*eau permanent de
Londres, convoqué également à Bruxelles, ne voulait se
dessaisir de ses pouvoirs, entre les mains du Comité d'en-
tente socialiste, que si ce dernier acceptait à la lettre les
conditions d'invitation formulées par le précédent Congrès.
La conférence de Bruxelles a eu à juger ce litige et l'a
finalement tranché dans un sens qui permet aux orga-
nisations françaises de préparer, au mieux des intérêts
du prolétariat, les grandes assises ouvrières et socialistes
de 1900.
Voici en quels termes le bureau permanent a transmis
ses i^ouvoirs au Comité d'entente, en rappelant tout d'al^ord
les décisions du Congrès de Londres et en aboutissant
ensuite aux résolutions résultant de la transaction inter-
venue à la conférence de Bruxelles entre les organisations
socialistes françaises et les organisations socialistes des
autres pays :
Le Congrès de Londres a donné mandat à son bureau de convo-
quer le prochain Congrès à Paris, en 1900, en faisant appel exclu-
sivement :
RÉSOLUTION DE LONDRES
1° Aux représentants des organisations qui se proposent
pour but de substituer à lapropriétéet à la production capi-
talistes la propriété et la production socialistes et qui con-
sidèrent Vaction législative et parlementaire comme un des
moyens nécessaires pour atteindre ce but;
2" Aux associations purement syndicales (Trade-Unions)
qui, sans prendre part à Vaction politique militante, décla-
rent reconnaître la nécessité de l'action législative et parle-
mentaire ; par conséquent, les anarchistes sont exclus.
En exécution de ce mandat, nous soussignés, menxbres du bureau
de Londres, nous avons transmis nos pouvoirs aux memljres du
Comité d'entente socialiste français, avec mission d'inviter au Con-
grès :
RÉSOLUTION DE BRUXELLES
7' Toutes les associations qui adhérent aux principes
essentiels du socialisme : socialisation des moyens de pro-
duction et d'échange ; union et action internationales des
travailleurs ; conquête socialiste des pouvoirs publics par le
prolétariat organisé en parti de classe;
a" Toutes les organisations corporatives qui, se plaçant
sur le terrain de la lutte de classe et déclarant reconnaître
la nécessité de l'action politique, donc législative et parle-
mentaire, ne participent cependant pas d'une manière
directe au mouvement politique.
Celle solution transactionnelle a été adoptée unanime-
ment par les onze nations représentées à Bruxelles, à
l'exception de la France, qui a réservé sa réponse après
consultation des cinq organisations adhérentes au Comité
d'entente.
Avec la même unanimité, la conférence pré^iaratoire a
5
décidé qu'après avoir entendu les déclarations du bureau
de Londi^es et pris connaissance de la circulaire du Comité
d'entente socialiste français, elle donnait pouvoir à ce der-
nier, sous réserve d'acceptation j^ax lui de la solution tran-
sactionnelle intervenue, de convoquer dans les termes
reproduits plus haut le prochain Congrès international à
Paris en 1900.
Les cinq organisations adhérentes au Comité d'entente
ayant unanimement souscrit aux résolutions de la confé-
rence de Bruxelles et accepté le mandat de convocation du
Congrès de 1900 sous les conditions proposées, le Comité
général, héritant des droits et obligations du Comité d'en-
tente, est devenu Comité d'organisation du Congrès inter-
national, et porte à votre connaissance la série de questions
qui constituent l'ordre du jour provisoire du Congrès, et
que voici :
!• Exécution des décisions du Congrès. Recherche et application
des moyens pratiques pour l'entente, l'organisation et l'action inter-
nationales des travailleurs et des socialistes ;
2° Législation internationale du travail par la limitation de la
journée de travail. Discussion sur la possibilité dun minimum de
salaire dans les divers pays ;
3* Des conditions nécessaires de l'affrancliissement du travail :
a' Constitution et action du prolétariat organisé en parti de classe ;
h.' Expropriation politique et économique de la bourgeoisie ; cj Socia-
lisation des moyens de production ;
4" Paix internationale, militarisme, suppression des armées per-
manentes;
5» La politique coloniale ;
6° Organisation des travailleurs maritimes ;
7* La lutte pour le suffrage universel et la législation directe par
le peuple;
8* Socialisme communal ;
9' La conquête des pouvoirs publics et les alliances avec les partis
bourgeois ;
10* Le Premier Mai ;
11' Les trusts.
Depuis, le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire a pro-
posé aux diverses nations Tamendement suivant dont l'in-
scription à l'ordre du jour est dès aujourd'hui acceptée par
six nations sur onze :
Le mouvement croissant de la concentration des capitaux, le désor-
dre économique, in-éductible par des moyens politiques, résultant
de leur concurrence, et, par suite, l'aggravation incessante de la
situation des travailleurs, ne rendent-ils pas inévitable un conflit
direct entre le travail et le capital, qui prendra la forme d'une
grève générale ?
Citoyens et camarades,
Nous vous invitons donc à vous rendre au Congrès socia-
liste international de Paris.
Une circulaire subséquente vous fera connaître les dispo-
sitions prises par le socialisme français, uni tout entier dans
une même pensée d'entente et d'action commune, pour
réserver aux délégués de tous les pays la plus fraternelle
hospitalité et pour assurer à la face du monde l'éclat et la
grandeur de la cinquième manifestation internationale de
la classe ouvrière et du Parti socialiste.
Prière d'adresser votre réponse au secrétaire du Comité
général du Parti socialiste, le citoyen Louis Dubreuilh,
/', rue Portefoin,' Paris.
CONVOCATION DU CONGRÈS
Le Congrès fut convoqué par la circulaire suivante:
Le Congrès s'ouvrira le dimanche 28 septembre 1900, salle
Wagram, avenue Wagram, à dix heures précises du
matin.
La première séance sera consacrée à la vérification des
mandats des nationalités étrangères ; la séance de l'après-
midi, à partir de deux heures précises, à la vérification des
mandats de la nationalité française.
11 est bien entendu que la validation des mandats au
Congrès international ne préjuge pas de celle qui aura lieu
pour le deuxième Congrès général des organisations socia-
listes, les conditions d'admission n'étant pas les mêmes
pour l'un et pour l'autre Congrès.
Le secrétaire
Louis DUBREUILU
PREMIÈRE JOURNÉE
Séance du dimanche 23 septembre 1900
(matix)
RÉUNION DE LA SECTION FRANÇAISE
Avant l'ouverture du Congrès, les délégués français
se réunissent dès dix heures un quart pour élire leur
bureau. Le citoyen Diibreuilh (P. S. R.), secrétaire du
Comité général, monte à la tribune. Il déclare que c'est
par erreur que certains camarades croient que la sec-
tion française doit se réunir ce matin. Il dit que la
section française n'était convoquée que pour deux
heures de l'après-midi.
Le citoyen Briand (F. S. R.) monte à la tribune.
Les séances de la première journée n'ayant pas été sténographiées,
le texte a été établi par Hubert Lagardelle en se servant du compte
rendu de la Petite République, du compte rendu allemand, du
compte rendu analytique officiel et de ses propres notes.
Nous rappelons les formules abrégées employées pour désigner
les différents partis français: P. O. F.. Parti Ouvrier Français ou
parti guesdiste; — P. S. R., Parti Socialiste Révolutionnaire ou
parti blanquiste (Vaillant, Sembat); — A. C, Alliance commu-
niste (Dejeante, Groussier); — P. O. S. R., Parti Ouvrier Socialiste
Révolutionnaire ou parti allemaniste; — F, T. S. F., Fédération
des Travailleurs Socialistes de France ou parti broussiste, qui
ajoute d'ordinaire à son titre celui de Parti Ouvrier Socialiste Révo-
lutionnaire; — F. S. R., Fédération Socialiste Révolutionnaire, in-
stituée pour donner aux Indépendants une organisation centrale.
L'Allianco communiste étant considérée comme une annexe du
P. S. R., on parle toujours des cinq organisations.
Le citoyen Briaxd. — Le Comité général a résolu
que la première réunion du Congrès international se
tiendrait à dix heures, le 23 septembre, et que la sec-
tion française se tiendrait à dix heures du matin. Con-
formément à sa décision, nous sommes tous ici. Il est
incompréhensible qu'on nous propose un ajournement.
(Tumulte sur les bancs du P. O. F. et du P. S. R.
Applaudissements de Vautre côté)
Le citoyen Allemane. (P. O. S. R.) — Je suis fauteur
de la proposition adoptée à l'unanimité par le Comité
général. Je puis donc en rappeler les dispositions sans
crainte de me tromper. C'est bien à f heure que vient
d'indiquer le citoyen Briand qu'a été fixée la réunion de
la section française. Il ne peut donc subsister aucun
malentendu. Aussi j'invite le citoyen Duhreuilh à pro-
céder à la formation du bureau. (Tumulte)
Le citoyen Dubreuilh ne répond pas.
Le citoyen Allemane. — Puisqu'il en est ainsi, je
vais mettre aux voix la constitution de la section
française. Ceux qui sont d'avis de former la section
française voudront bien le manifester en levant les
mains. (La droite seule lève les mains. — Tumulte du
côté du P. O. F. et du P. S. R. — Deux noms sont pro-
noncés pour la présidence : ceux des citoyens Jaurès
(F, S. R.) et Vaillant. (P. S. R.) — Tumulte indes-
criptible. — Cris du coté du P. O. F. et du P. S. R. —
— Les deux parties de la section s'invectivent. — Jaurès
est élu et prend place au bureau. — La droite Vacclam,e.
— Tumulte à gauche)
Le citoyen Jaurès incite les délégués français à nom-
mer deux assesseurs. On désigne les citoyens ^Z?emane
et Vaillant. Le citoyen Vaillant refuse de prendre place
au bureau, la validité de cette réunion étant contestée
et les mandats n'étant pas vérifiés. Le tumulte reprend
10
de nouveau. Le citoyen Heppenheimer (F. T. S. F.) est
élu assesseur et le citoyen Briand secrétaire.
Le citoyen Frebourg. (P. O. S. R.) — Je propose que
le bureau que nous venons d'élire, demeure en fonctions
toute la journée. (Tumulte)
Le citoyen Jourxoud (Fédération de Saône-et-Loire).
— Je propose à la section française de décider, en règle
générale, que le bureau qui aura présidé une séance ne
poiura plus être élu. (Mouvements divej's. Tumulte)
Le citoyen Tanger. (P. S. R.) — Nous ne pouvons,
citoyens, constituer notre bureau avant que les mandats
des délégués aient été vérifiés. VériQons-les dabord :
nous élirons le bureau ensuite. (Applaudissements
du P. O. F. et du P. S. R.)
Le citoyen Devernay. (P. O. F.) — Citoyens, je ne
mets en doute la bonne foi de personne. Mais nous
autres, dans le Nord, où notre Fédération est si forte,
avons des habitudes d'organisation. Je veux bien croire
que tous les mandats sont réguliers ; c'est possible.
Mais il n'en est pas moins ATai qu'ils doivent être exa-
minés avant que nous puissions prendre une décision
valable. (Approbations sur les bancs du P. O. F. et
P. S. R.)
Le citoyen Buiand. — Citoyens, la cjuestion qui se
pose a été réglée au sein du Coijiité général. Je fais
appel à la loyauté de tous, ici, et je délie un seul de nos
camarades du Comité général, appartenant au P. O. F.
ou au P. S. R., d'apporter ici la moindre dénégation à
mes paroles. Si le Comité général s'est laissé plus
absorber par la préparation du Congrès national que
du Congrès international, à (jui, citoyens, en*incombc
la faute ? Dans l'impossibilité où il s'est trouvé de véri-
fier en temps utile les mandats des délégués au Congrès
international, le Comité général a décidé de donner à
II
chaque organisation le soin du contrôle de ses mandats.
C'est ce qui a été fait. Chaque organisation garde ainsi
sa pleine responsabilité morale. Nous respectons donc,
scrupuleusement, la volonté du Comité général : ce
sont ses décisions qui sont notre loi. Je répète que nulle
contradiction à ce que j'affirme, ne saurait se produire
et je demande que la section française se déclare con-
stituée. (Applaudissements à droite. Protestations à
gauche)
Le citoyen Allemane. — Citoyens, il ne faudrait pas
oublier que depuis longtemps déjà les camarades étran-
gers attendent avec impatience que les délégués fran-
çais aient bien voulu constituer leur section. Ils insis-
tent auprès de vous pour que vous ne retardiez plus
l'ouverture du Congrès international.
Je vous propose donc d'aller immédiatement souhai-
ter la bienvenue aux délégués étrangers et je demande
que la section française se déclare constituée. (Tumulte.
Applaudissements à droite)
Le citoyen Jauhès. — Citoyens, je lève la séance, en
exprimant le plus profond espoir que la section fran-
çaise n'ira pas donner aux socialistes de tous les pays
le spectacle affligeant de ses divisions. (Vifs applaudis-
sements à droite. Tumulte)
La section française se rend dans la salle du Congrès.
CONGRES INTERNATIONAL
Il est onze heures un quart. Le bureau de la section
française, composé des citoyens Jaurès, Allemaxe,
Heppenheimer et Briand, prend place sur l'estrade. Les
congressistes étrangers applaudissent longuement.
Le citoyen Jaurès. — Au nom des socialistes de
France, je salue les délégués du prolétariat socialiste de
l'univers, réunis ici pour leur cinquième Congrès inter-
national. Et j'invite immédiatement chaque nationalité à
déléguer ses représentants au bureau du Congrès.
(Applaudissements)
Le bureau du Congrx^s international est ainsi constitué
pour la première séance :
Section allemande. — Paul Singer, président ; David,
secrétaire.
Section anglaise. — Pf.te Currax, président ; Quelch,
secrétaire.
Section autrichienne. — Docteur Adler, président;
Skaret, secrétaire.
Section belge. — Emile Vaxdervelde, président; LÉox
FuRXÉMONT, secrétaire.
Section de Bohême. — Nemec, président.
Section bulgare. — Ledexski et Mario Guesde.
Section danoise. — Kxudsen, président; Borgbjerg, secré-
taire.
Section espagnole. — Fablg Iglesias, président.
Section américaine. — Lucien Samal, président; Krelloav,
secrétaire.
Section française. — Jean Jaurès, président; Allemane,
IIeppeniieimer, assesseurs; Aristide Briand, secrétaire.
Section hollandaise. — Van Kol, président; Troelstra,
secrétaire.
Section italienne. — Andréa Costa, président; Enrico
Ferhi, secrétaire.
Section polonaise. — Lunanoavski, président; Daszynski,
secrétaire.
i3
Section argentine. — Achille Cambier.
Section russe. — Kritchevsky, président : Plekhanoff,
secrétaire.
Section suédoise. — Mexaxder et Axdersson.
Section suisse. — Furholz. président ; Rapin, secrétaire.
La citoyenne Clara Zetklx est traductrice pour
l'allemand et le citoyen Smith traducteui' pour l'an-
glais, (i) Le citoyen Furxémont. membre de la
Chambre des représentants de Belgicpie, remplit les
fonctions de secrétaii'e.
Les membres du bureau prennent place, et, dès que
le calme est rétabli, le citoyen Jaurès, président de la
première séance, prononce l'allocution suivante :
Le citoyen Jaurès. — Citoyens et camarades de tous
les pays, c'est avec une joie et une émotion profondes
cfuau nom de tout le Parti socialiste — les travailleurs
organisés de France — je souhaite la bienvenue aux
socialistes organisés, aux prolétaires de tous les pays.
Certes, jamais cette réunion des représentants socia-
listes et prolétariens de tous les pays, de tous les conti-
nents, de toutes les races, ne fut plus nécessaire et plus
décisive qu'à Iheure où, partout, chez tous les peuples,
le capitalisme essaye d'ameuter la bestialité chauvine
et le délire nationaliste: qu'au moment où, partout, pour
servir les intérêts du capitalisme envahisseur, la bour-
geoisie essaye de ranimer les antagonismes de race et
de jeter les peuples les uns sur les autres. C'est une
grande et nécessaire manifestation que le prolétariat
affirme aujourd'hui sa volonté de maintenir l'universelle
paix.
Citoyennes et citoyens, notre ordre du jour, l'ordre du
jour du Congrès socialiste international, comprend, en
même temps que cette grande question de la paix,
(1^ Les Italiens, les Hollandais et les Russes ont parlé en français.
i4
toutes les autres questions sur lesquelles, à cette heure,
s'élèvent des controverses dans les partis socialistes de
tous les pays. Nous discuterons ici, mais nous saurons
aisément trouver les formules d'accord; nous sommes
le parti socialiste, c'est-à-dire le parti qui, sans dédai-
gner Famélioration immédiate et constante de ceux qui
travaillent, n'oublie pas le but final, l'abolition complète
du capitalisme et l'établissement de la propriété collec-
tive. Et c'est parce que nous avons tous ce même esprit
(jue nous donnerons au monde l'exemple de la paix
socialiste.
Ah ! citoyens, laissez-moi, au nom de nos camarades
de France qui n'ont pas réalisé encore chez eux l'unité
complète, l'unité organique dont tous les autres pays
nous ont donné l'exemple, laissez-moi exprimer le vœu
que l'exemple de la force que donne aux partis socia-
listes des autres pays l'unité organique saura, par une
amicale propagande, nous conseiller l'unité complète,
l'unité entre socialistes, pour préparer l'unité entre les
hommes par la révolution sociale. O (/^ applaudisse-
ments et acclamations unanimes)
Le citoyen Singer, président de la section allemande.
— J'ai été chargé par le Congrès national de la démo-
cratie socialiste allemande, qui vient de se tenir à
Mayence, de venir ici vous souhaiter la bienvenue et
vous apporter le salut cordial de vos frères militants de
toutes les races, de toutes les nations.
La démocratie allemande est unanimement convain-
cue de la nécessité de marcher la main dans la main
avec les socialistes prolétaires de tous les pays, pour
briser le joug du capitalisme et arriver à l'expropria-
tion économique de la bourgeoisie. Justement le Con-
grès de Mayence a rappelé ce souvenir qu'il y a vingt-
cinq ans il y avait au sein de la démocratie socialiste
i5
allemande les mêmes dissensions, les mêmes diffé-
rences d'opinions qu'actuellement dans le parti socia-
liste français. La démocratie socialiste allemande a
triomphé de ces dissensions en s'inspirant de cette idée
que, malgré les différences apparentes, tous nous som-
mes d'accord quant au but final. Voilà ce qui a amené
l'unité socialiste allemande et voilà ce qui a fait que la
démocratie allemande a pu atteindre une force et une
vitalité telles qu'aucun parti socialiste d'Europe ne peut
en montrer de semblables.
Toute l'histoire de la démocratie socialiste allemande
prouve que plus les socialistes de toutes nuances sont
unis, plus la volonté du prolétariat s'impose.
Nous nous sommes aussi, au Congrès de Mayence,
préoccupés d'une question que notre Congrès inter-
national aura à traiter : la politique coloniale organisée
partout avec tant d'acharnement par le militarisme et
le capitalisme pour augmenter encore l'exploitation du
prolétariat. Eh bien, le Congrès de Mayence a déclaré
que le prolétariat opposerait à la politique de guerre du
militarisme et du capitalisme la politique de la paix
universelle et de la solidarité internationale.
Je termine en émettant l'assurance que les mêmes
convictions fraternelles qui ont amené l'miité parmi les
socialistes allemands amèneront l'unité parmi les socia-
listes français; et c'est pourquoi je vous invite à crier
plus fort et plus haut que jamais en face du monde
capitaliste : Vive l'Internationale socîaliste! (Vifs
applaudissements)
Le citoyen Pete Currax, président de la section
anglaise, (i) — La section anglaise est unanime à ap-
prouver les paroles de Jaurès et de Singer sur la soli-
(1) De i'Independent Lal)our Party (parti de Keir Hardie).
16
darité et la paix internationales. La députation anglaise
est absolument opposée à la politique impérialiste du
gouvernement. (Applaudissements) Trade-unionistes et
socialistes sont d'accord pour condanmer la politique
de pillage armé dans l'Afrique du Sud. (Applaudisse-
ments) Ils sont opposés aussi à cet état de vol à l'inté-
rieur du capitalisme. Si vous n'avez pas de roi visible,
vous avez des rois non couronnés invisibles contre
lesquels vous, socialistes français, vous devez lutter. Et
pour mener à bien ce combat, il faut que toutes vos
forces soient concentrées et imies. (Applaudissements)
Le citoyen Hyxdmax, de la section anglaise, (i) — Qu'il
me soit permis, avant d'écouter le salut fraternel de nos
camarades de l'étranger, d'adresser aux délégués alle-
mands im mot de sympathie et de condoléance pour la
perte qu'ils ont éprouvée et que le prolétariat inter-
national a éprouvée en la personne de notre regretté
Liebknecht. (Tous les congressistes se lèi^ent et approu-
vent par d'unanimes applaudissements les paroles de
notre camarade) ... Liebknecht vit en ce moment dans
cette assemblée. (Applaudissements) Socialistes fran-
çais, anglais, belges, italiens, etc., envoyons tous notre
salut à la veuve de Liebknecht et aux camarades alle-
mands. (Longue émotion. Tous les délégués sont debout
acclamant la mémoire de Liebknecht)
Le citoyen Jaurès. — Tout le Congrès international
socialiste s'associe aux sentiments exprimés par Hj-nd-
man. (Applaudissements) Liebknecht avait une sorte
de sjTiipathie particulière pour la France, U l'a affirmée
devant le tribunal de Leipzig, aussi les socialistes fran-
çais se joignent-ils de grand cœur aux paroles de notre
camarade llyndman.
(\) De la Social-dcmocralic Fédération.
Le Congrès témoigne également toute sa sympathie
aux camarades russes pour cet autre grand militant de
la Révolution qui s'appelait Pierre LaK>roff. (rassemblée
debout applaudit) et s'associe enfin au deuil qui a
frappé nos camarades par la perte de la citoyenne Éléo-
nore Marx, fille de Marx. (Applaudissements) Tout ce
qui atteint la famille d'un des grands fondateurs de
l'Internationale socialiste, frappe toute la famille socia-
liste. (Applaudissements enthousiastes sur tous les
bancs)
Le citoyen Andréa Costa, président de la section
italienne. — C'est avec joie que les socialistes italiens
sont venus au cinquième Congrès international. Nous
avons vaincu la réaction sanglante de 1898, nous avons
bien mérité de la liberté. La monarchie italienne s'est
hjeurtée à notre obstruction inlassable : elle en a appelé
au pays, et le pays lui a répondu en accroissant nos
voix, en augmentant nos mandats. (Applaudissements)
Maintenant, la monarchie essaie d'exploiter contre
nous l'attentat de Monza, et malgré cela deux nouveaux
députés socialistes ont été élus quelques jours seule-
ment après la mort du roi Umberto. C'est que nous
autres, socialistes italiens, comme l'a montré notre
récent Congrès, nous sommes unis. Chez nous il peut y
avoir des discussions entre nous, mais grâce à l'unité
du parti, il ne peut y avoir de divisions. (Applaudisse-
m,ents prolongés)
C'est donc avec la conscience d'avoir fait leur devoir
que les socialistes italiens vous tendent la main et
s'apprêtent à lutter avec vous. (Applaudissements una-
nimes)
Le citoyen Adler, président de la section autri-
chienne. — J'apporte à tous les socialistes étrangers le
salut fraternel des socialistes autrichiens. Nous autres,
18
qui avons dû constituer, en Autriche, ime petite Inter-
nationale, nous connaissons mieux que personne les
difficultés à surmonter. Nous venons ici, comme nous y
vînmes en 1889 et que nous dîmes au prolétariat inter-
national que tous les prolétaires d'Autriche, de toutes
les langues, seraient unis dans le socialisme, dans la
marche en avant. Nous avons tenu parole, et nous pou-
vons nous en glorifier î Dans notre malheureux pays,
où la classe om-rière est le seul élément qui puisse lut-
ter contre la bestialité qui y règne, c'est la social-démo-
cratie qui est l'unique représentant des intérêts com-
muns de tous les prolétaires d'Autriche. Ce n'est pas
sans difficultés que cette unité s'est constituée. Mais
elle doit être atteinte, partout où il y a des socialistes
dévoués, (Vifs applaudissements) partout où les repré-
sentants du socialisme mettent les intérêts essentiels et
durables du prolétariat au-dessus de petites différences
d'opinion, de doctrine et de théorie (Applaudissements
prolongés) ... partout où il y a des socialistes résolus à
donner leur sang, déterminés à sacrifier à la cause du so-
cialisme leurs caprices, leurs vanités, leurs préventions.
(Vifs applaudissements) Je parle par expérience. Ces
enseignements, nous les avons payés de notre sang. Le
meilleur de notre œuvre est dans cette unification du
prolétariat. J'espère que ce Congrès, qui exprimera
l'unité de la social-démocratie de tous les pays, sera
aussi le point de départ d'un grand et irrésistible mou-
vement pour l'unité ultérieure du socialisme français,
qui assurera le triomphe du socialisme. (Longue ovation)
Le citoyen Vandeuvelde, président de la section
belge. — Au nom du Parti Ou^Tie^Belge, je vous remer-
cie, citoyens et camarades, de votre bon accueil.
Depuis le dernier Congrès international, faisant dans
notre petit pays notre devoir intégral de socialistes,
'9
nous avons pratiqué fraternellement l'union socialisle,
(Applaudissements)
Aux premiers temps du christianisme, les païens,
voyant le spectacle de l'union des premiers chrétiens,
disaient : « Comme ils s'ainlent ! » Cet amour des pre-
miers chrétiens a constitué la force de leur doctrine. En
Belgique, actuellement, les bourgeois disent des socia-
listes : « Comme ils s'aiment ! » C'est la constatation de
notre union et de notre force. Notre exemple doit vous
servir, camarades français. (Applaudissements répétés)
En 1889, il y avait dans la même ville deux Congrès
qui semblaient être ennemis, (i) Pourtant l'unité fut
réalisée l'année suivante. (Apjplaudissements) Cama-
rades, nous sommes unis et cette imion est notre seule
force. Qu'il me soit permis d'espérer que l'unité du parti
socialiste français soit réalisée prochainement. C^/>/>/«ii-
dissements répétés)
Socialistes français, unissez-vous. (Applaudissements)
En dépit des apparences, l'union socialiste est en marche
chez vous. Les militants obscurs qui ne se mêlent pas
aux polémiques entre les écoles la veulent. (Applau-
dissements) Ceux qui portèrent en 1793 le drapeau de
la Révolution ont été adversaires, uiais quand le canon
gronda, ils firent bloc contre l'ennemi. Socialistes de
1900, ferez-vous moins que les bourgeois de 1793?
(Applaudisseinents enthousiastes) L'ennemi est autour
de vous. Il vous guette. Concentrez toute votre énergie
contre l'ennemi commun. Socialistes français, unissez-
vous. (Longs applaudissements. Ovation. — Ci^is de :
Vive l'Unité)
(1) Il y avait d'un côté le Parti Ouvrier fondé en 1885 par De
Paepe et Volders et de l'autre côté le Parti socialiste républicain,
qui se rattachait surtout à De Fuisseaux. — Jules Destrée et Emile
Yandervelde, le Socialisme en Belgique, page 21, et pages 91-100.
20
A ce moment, le citoyen Jaurès donne lecture à l'as-
semblée d'une lettre du camarade Katayoma, éditeur
au Japon du Monde socialiste. « Dites bien au Congrès,
écrit notre camarade, qu'il y a en Extrême-Orient un
pauvre compagnon qui travaille à la même cause que
vous, socialistes européens. Il aurait bien voulu venir
au Congrès international de Paris, mais la pauvreté l'en
empêche. »
Le citoyen Jaurès, après avoir terminé la lecture de
cette lettre dont tous les passages ont été applaudis
avec enthousiasme, ajoute : A Theure même où l'Ex-
trême-Orient est le théâtre de la guerre, il est consolant
de voir que même là, l'esprit internationaliste s'éveille.
(Applaudissements)
Le citoyen Troelstra, secrétaire de la section hollan-
daise. — Je suis heureux de saluer, au nom des socia-
listes hollandais, les compagnons de lutte de tout le
prolétariat international.
Au Congrès de Londres, une scission s'est produite
parmi les socialistes hollandais, (i) Mais à l'heure ac-
tuelle, ils se sont guéris de la maladie des individus et
de l'influence nuisible de l'esprit sectaire. H (/^ applau-
dissements) Ils sont unis. (Applaudissements) Il faut
que vous soyez unis, camarades français; l'ennemi est
là et vous vous cpiercUez I C'est un crime de lèse-prolé-
tariat I (Applaudissements enthousiastes) Si nous
n'étions pas les hôtes des socialistes français, nous
serions allés tout à l'heure dans la salle où ils étaient
réunis avec le drapeau rouge et nous leur aurions
(1) A la séance du 30 juillet, Domela Nieuwenhuis quitta le Con-
grès, en déclarant qu'il ne voulait pas participer à des discussions
oiseuses. (Cf. Mouvement Socialiste : 1" et 15 septembre et 15 déccm-
})re 1900, les articles de Viiegen et de Cornelissen sur le socialisme
en Hollande.)
21
montré l'inscription qu'il porte : «Prolétaires, unissez-
vous ! » (Applaudissements répétés sur tous les
bancs).
Le citoyen Plekhanoff, secrétaire de la section russe.
— C'est dans Joute la mesure où ils sont conscients de
leurs intérêts de classe et où ils sont unis, que les prolé-
taires russes marchent la main dans la main avec le pro-
létariat mondial. Vous vous souvenez du mot de Jacoby :
La formation du plus petit syndicat a, pour l'évolution
historique, plus d'importance que la bataille de Sadowa.
Pour la Russie c'est plus vrai que pour tout autre pays.
Ce furent d'abord les étudiants, les gens cultivés qui
furent les porteurs du mouvement révolutionnaire russe
en révolte contre le tsarisme. Ce sont aujourd'hui
les ouvriers qui mènent, de toute leur énergie, la
lutte contre le despotisme. Ils combattent non seu-
lement pour l'émancipation économique de leur classe,
mais encore pour la libération de tous les peuples du
knout de la Russie. (Vifs applaudissements)
Le citoyen Kritchevsky, président de la section
russe. — Je vous demande de flétrir les monstruosités
odieuses du tsarisme et d'adopter les deux ordres du
jour que je vais vous lire :
« Les révolutiomiaires polonais, juifs et russes, dé-
portés comme militants socialistes par le gouverne-
ment du tsar russe, dans un des endroits les plus recu-
lés de la Sibérie, ainsi que des habitants de cette
localité qui sympathisent avec eux, réunis le premier
mai 1900, en réunion amicale, au jour du Premier Mai,
de la fête de la solidarité internationale du prolétariat,
ont décidé, à T unanimité et avec enthousiasme, d'en-
voyer leur salut cordial au Congrès international ouA-rier
socialiste de Paris et de lui souhaiter du fond du cœur
le meilleur succès dans ses travaux. Vive le socialisme
2S
démocratique ! Vive le Congrès international ouvrier
socialiste! »
« L'organisation ouvrière englobant des ouvriers de
toutes les professions, dans tous les quartiers de Saint-
Pétersbourg, salue le Congrès international socialiste. »
Le citoyen KxrDSEX. président de la section danoise.
— Les socialistes du Danemark vous apportent ici leurs
plus fraternels saints. Lorsque la révolution de 1848 fît
passer sa tempête sur l'Europe, les houles s'en trans-
mirent en dedans des frontières de notre pays et déjà à
cette époque une grande partie de la classe ouvrière
saisit le véritable caractère de ce mouvement. Toutefois
cette compréhension n'était pas assez vive pour s'im-
poser d'une manière générale. Chez nous ce mouvement
se termina, comme dans plusieurs autres pays de
l'Europe, par récroulement de la monarchie absolue et
l'établissement d'une constitution bourgeoise et libérale.
Ce fut le retentissement des héroïques combats de la
Commune de Paris en 187 1 qui éveilla l'esprit des
ouvriers danois et lit arborer dans leur pays le drapeau
rouge de l'internationalisme. Le prochain flot civilisateur
des grandes nations trouvera en Danemark une armée
de travailleurs bien organisés et prêts à concoiu^ir à
l'accomplissement de la grande œuvre révolutionnaire,
c'est-à-dire à l'écrasement définitif et irrévocable du
Moloch capitaliste et à la fondation de la nouvelle société
de liberté, d'égalité et de fraternité. (Applaudissements
répétés)
Le citoyen Daszyxski, secrétaire de la section polo-
naise. — J'apporte le salut de la Pologne écrasée et
meurtrie, où conmience enlin de s'affirmer la conscience
de classe du prolétariat. Nous voulons la paix inter-
nationale. Et nous la voulons au moment même où
les capitalistes illustrent leurs phrases en faveur des
2i
peuples en élevant un rempart de baïonnettes! Nous
voulons de toutes nos forces l'unité des prolétaires polo-
nais, mais nous la voulons seulement sous le drapeau
du socialisme révolutionnaii'e. (Vifs applaudissements)
Le citoyen Nemec, président de la section de
Bohême. — Le dernier Congrès socialiste tchèque m'a
donné mission de venir saluer les membres du Congrès
socialiste international. C'est avec une joie profonde
que je m'accpiitte de cette tâche. Si nous ne sommes
qu'un petit parti, nous sommes cependant de bons
socialistes, comme vous tous, camarades. Et à la démo-
cratie socialiste mondiale, nous adi-essons nos meilleurs
vœux ! (Applaudissements)
Le citoyen Furholz, président de la section suisse. —
Nous n'avons pas précisément, en Suisse, une très
forte organisation. Peut-être en serait-il autrement, si
nous avions été quelque peu persécutés, au lieu d'être
en possession de toutes les libertés politiques. Quoi
qu'il en soit, le Parti Ouvrier Suisse donne l'exemple
d'une unité parfaite, malgré la différence des langues,
des usages, des différents cantons qui composent notre
pays. Vous pouvez avoir confiance en nous ! Nous
marcherons, toujours et d'un conynun accord, avec les
socialistes étrangers ! (Applaudissements)
Le citoyen Mexaxder, de la section suédoise. — Au
nom de mes camarades de Suède, je m'associe aux'
paroles et aux souhaits qui ont été adressés du haut
de cette tribune au prolétariat socialiste international.
Nous espérons aboutir, en Suède, à des résultats impor-"
tants par le groupement compact de toutes les forces
ouvrières et socialistes de notre pays. A mesure que
progresse l'industrie suédoise, le sociaUsme croît aussi,
parallèlement, et prend place dans le grand mouvement
socialiste international ! (Applaudissements)
24
Le citoyen Iglesias, président de la section espa-
gnole. — Je salue l'Internationale des ouvriers. Nous
devons opposer notre unité à l'unité du Capital. Le
capitalisme international cherche à opposer prolétaires
à prolétaires et à les jeter dans des conflits aussi crimi-
nels qu'odieux. Vous n'avez pas oublié, camarades, les
actes du capitalisme espagnol aux Philippines et vous
voyez ceux du capitalisme anglais en Afrique. Que la
classe ou\Tière internationalement organisée réponde à
ces monstruosités ! (Vifs applaudissements)
Le citoyen Cambier, de la République argentine. —
Je me contenterai de m'associer, en deux mots, aux
paroles de tous les orateurs qui m'ont précédé à cette
tribune. Au nom de mes camarades de la République
argentine, je crie avec eux : Vive l'Union socialiste I
Vive la Révolution sociale ! (Applaudissements)
Le citoyen Saxial, président de la section améri-
caine. — Les socialistes américains ont pris un rôle
modeste dans le mouvement socialiste international;
mais ils sont appelés aujourd'hui à jouer un des rôles les
plus importants. A l'occident commence à luire le grand
soleil capitaliste qui modifiera les conditions économi-
ques et précipitera l'avènement du socialisme. La con-
centration capitaliste américaine, qui va chercher à
lutter contre le capitaUsme européen et va 'mettre aux
prises les prolétaires d'un pays Contre les prolétaires
d'un autre pays, nécessite l'organisation internationale
socialiste qui rappellera aux ouvriers cpiels sont leurs
devoirs et évitera des luttes meurtrières dont les capi-
talistes seuls bénéficieraient. (Applaudissements)
L'idée socialiste a déjà fait des progrès dans notre
pays. Aux élections de i8;6 nous n'avions obtenu que
46.000 voix socialistes : deux ans après, aux élections
de i8;8, nous en obtenions 80.000. Ces chiifres vous
25
montrent qu'avant longtemps plusieurs centaines de
mille ouvriers seront rangés sous les drapeaux du
socialisme international. (Applaudissements)
Le citoyen Saxl\l traduit son discours aux délégués
anglais et américains, lorsque le citoyen Lafargue
(P. O. F.) s'élance à la tribune, qui est aussitôt envaliie.
Un colloque violent s'établit avec le président. Le
citoyen Lafargue réclame la parole. Elle lui est accor-
dée. Tumulte indescriptible sur la tribune. Le calme se
rétablit peu à peu. Le citoyen Lafargue peut parler.
Le citoyen Lafargue. — Citoyens, j'ai une protesta-
tion à vous lire. La voici :
Attendu que la vérification des j)ouvoirs pour la section
française avait été, pai* décision du Comité général et par
voie de la presse, fixée à deux heures de l'après-midi;
attendu que sans attendre l'heure fixée, dès ce malin et
sans vérification aucune des pouvoirs, profitant de l'absence
d'un grand nomlDre de délégués, il a été procédé à la con-
stitution d'un bureau n'ayant aucune qualité pour parler
au nom de la délégation française :
Le Parti Ouvrier Français, le Parti Socialiste Révolution-
naii'e, l'Alliance communiste, la Fédération des syndicats
de Saône-et-Loire, la Fédération autonome de Saône-et-
Loire, les Fédérations autonomes de la Haute-Saône, du
Doubs et du Haut-Rhin protestent auprès de tous les partis
socialistes, représentés au Congrès international.
Pour le P. S. R. : le secrétaire, Landrin. Pour le P. O. F. :
le secrétaii'e, Guesde. Pour l'Alliance communiste : le secré-
taire, Marchand. Pour la Fédération des syndicats ouvriers
ds Saône-et-Loire : le secrétaire général, Chalot. Pour la
Fédération autonome de Saône-et-Loire : le secrétaire
général, Journoud. Pour les Fédérations du Doubs, Haute-
Saône et Haut-Rhin : le secrétaii'e général, Perrin.
La séance est levée. H est deux heures et demie. Les
délégués quittent la salle au chant de V Internationale.
DEUXIÈME JOURNÉE
Séance du lundi 24 septembre 1900
(matin)
La séance est ouverte à dix heures quinze, sous la
présidence du citoyen Singer (Allemagne).
Le citoyen PRÉsroENx. — Au nom du bureau, je
déclare que nous sommes tous d'accord pour estimer
que le bureau qui a présidé la séance d'hier était
essentiellement provisoire, qu'il importe donc que
toutes les nationalités constituent immédiatement le
bureau définitif; et, m'adressant spécialement à tous
les camarades français des cinq organisations pré-
sentes, je les invite à rester dans cette salle et à dési-
gner immédiatement leurs délégués au bureau du
Congrès. Je les invite après cette séance de pure
forme, qui ne durera que quelques minutes à peine, à se
réunir dans cette salle, pendant que les autres nationa-
lités se réuniront également dans leurs locaux respec-
tifs, pour désigner également leurs délégués aux
commissions.
A l'issue de cette séance plénière, chaque nationalité
est invitée à désigner deux délégués par commission.
Les commissions se réuniront immédiatement, depuis
dix heures jusqu'à midi, et de deux heures à six. Tous
les membres du Congrès ont le droit d'assister, avec
voix consultative, aux séances des commissions.
27
Je rappelle qu'au Congrès précédent, l'assemblée
plénière ne s'était réunie que lorsqu'un des rapports
avait été déjà présenté.
Le citoyen Furxémont (Belgique). — Étant donné que
nous avons douze questions à Tordre du jour, et que
nous n'avons déjà plus que trois jours devant nous, je
propose de siéger le matin de dix heures à midi et le
soir de deux à six heures.
Malgré les protestations des délégués anglais qui
voudraient que les séances ne durassent que jusqu'à
cinq heures, la proposition Furnémont est adoptée.
Le citoyen Président. — Voici deux dépêches que le
bureau du Congrès a reçues :
La première est de Nîmes :
Citoyens réunis nombre cinq cents pour fêter Maison du
Peuple socialiste de Nîmes adressent salut fraternel témoi-
gnage sympathie aux représentants du monde socialiste
réunis Congrès international.
Le second télégramme de Carmaux :
Militants socialistes Carmaux adressent aux représentants
du prolétariat international leurs salutations fraternelles.
Font des vœux pour unité socialiste internationale, pour
affranchissement humanité et chute société capitaliste,
pour qu'enfin justice et égalité régnent par société commu-
niste. (Applaudissements)
Je propose que le Congrès admette en bloc l'ordre du
jour provisoire et que les questions soient discutées et
mises aux voix au fur et à mesure que les différentes
commissions auront fini leurs travaux.
Le citoyen Fribouug. (P. O. S. R.) — Je proteste
contre la méthode de travail proposée par le bureau :
il est inadmissible qu'une commission nous apporte ici
une opinion de quelques hommes, que nous aurons à
28
discuter ensuite, alors que le Congrès doit, lors de la
discussion générale, indicpier aux commissions dans
quel sens les résolutions devront être présentées. II
n'est pas acceptable que le Congrès nous dise qu'il n'a
pas le temps de procéder ainsi; la méthode que je
propose n'est pas plus longue : lorsqu'ime question
sera discutée, on nommera la conamission qui aura à
vous présenter son rapport sous forme de résolution, et
on pourra ensuite discuter les autres questions. Alors,
nous aurons bien l'opuiion du Congrès, et pas seiUe-
ment l'opinion d'une commission. (Applaudissements)
Le citoyen PRÉsmENT. — Je propose de rejeter la
proposition Fribourg, bien qu'en principe elle soit
excellente ; mais il faudrait, pour qu'elle soit applicable,
que le Congrès siégeât pendant trois mois. (Rires) Je
mets aux voix la proposition du bureau. — Adoptée à
l'unanimité.
Le citoyen Présidext. — Je propose que la séance
plénière soit ajournée à deux hernies, pour que les
différentes nationalités constituent les commissions et
désignent des délégués au bureau définitif. A deux
heures nous commencerons les travaux réguliers du
Congrès; j'espère qu'à cette heure-là, les camarades
français seront arrivés à s'entendre. (Rires et applau-
dissements)
Le citoyen Secrétaire. — Dans la séance qu'elle a
tenue à Bruxelles, la commission chargée de préparer
l'ordre du jour du Congrès international l'a arrêté aux
onze premiers points. Le Comité général français, après
avoir pris lavis des diverses nationalités, y a ajouté un
douzième point, la grève générale. Atin d'éviter toute
discussion au sujet de l'irrégularité de cette décision,
je demanderai que le Congrès décide que le douzième
point sera inscrit à l'ordre du jour. (Approbations)
29 n.
Le citoyen Président. — 11 est entendu que l'on
inscrit cette question à l'ordi^e du jour, sous réserve de
la discuter. — Adopté.
Le citoyen Président. — Il n'y a plus rien à l'ordre
du jour de cette séance et nous pouvons la lever.
Le citoyen Furnémont. — Je dois indiquer ce qui se
passe au point de vue de la salle : les délégués ont à se
réunir dans un local dont le patron de l'établissement
m'a refusé la clef, sur l'ordre paraît-il du citoyen
Dubreuilh. (Exclamations sur certains bancs. — Voix
nombreuses : Dubreuilh à la tribune)
Le citoyen Dubreuilh. (P. S. R.) — Je nai pas eu à
m'occuper, pour mon compte, de la partie matérielle
de l'organisation du Congrès; c'est le citoyen Boutié^
trésorier du Comité général, qui a loué la salle, et il va
vous foifrnir des explications à cet égard.
Le citoyen Boutié. (P. O. F.) — Quand nous sommes
venus traiter, au nom de la commission d'organisation,
pour la location de la salle, le propriétaire a consenti
de nous louer celle-ci et la petite salle annexe. Hier
matin, j'avais demandé par faveur au propriétaire de
la salle qu'il veuille bien consentir à nous louer la
grande salle, afin que, quand nous sommes réunis avec
les camarades étrangers, nous soyons tous plus à l'aise.
Mais quand nous avons ati que la section française,
qui avait pour devoir de se rémiir ici, allait dans la
grande salle voisine et en somme usurpait un droit
qu'elle n'avait pas... (Violentes protestations sur un
grand nombre de bancs. Tumulte) nous avons cru
devoir nous en tenir au contrat et ne pas demander au
propriétaire autre chose que ce qui était convenu.
La séance plénière est levée à onze heures.
RÉUNION DE LA SECTION FRANÇAISE
La séance est ouverte par le citoyen Allemane.
(P. O. S. R.)
Le citoyen Président. — Je donne la parole au
citoyen Delory.
Le citoyen Delory. (P. O. F.) — Nos amis des
autres nationalités nous ont incités à accomplir deux
actes : pour prendre part d'une façon régulière au Con-
grès international, nous aAons à désigner un bureau
définitif et à élire des membres pour les différentes
commissions.
Quelques camarades et moi, — qui pensons que si
nous avions des explications à échanger, elles ne
devraient l'être que quand nous aurons terminé l'œu^Te
qae nous avons à accomplir avec les camarades étran-
gers, — nous faisons à nos camarades français la pro-
position suivante : Puisque nous avons le droit d'avoir
deux délégués au bureau, chaque fraction pourrait
mettre un nom pour chaque commission et les deux
camarades qui auraient le plus de voix seraient ceux
qui seraient nos délégués dans les commissions et au
bureau. Je fais cette proposition parce que nous pen-
sons, mes amis et moi, que nous devons trouver un
système qui nous permette d'aboutir — sans préjuger
en rien des idées de personne — pour le moment où
nous devrons nous présenter devant nos camarades
étrangers, afin de ne pas leur donner le spectacle de
nos petites divisions. (Vive approbation) Si nous conti-
nuions à discuter au delà de la limite fixée, nos cama-
rades étrangers pourraient nous dire que c'est à leur
détriment que nous l'avons fait, parce que nous les
avons empêchés d'accomplir une besogne utile.
3i
Le citoyen Président. — Nous allons procéder au
vote dans ces conditions. Êtes-vous d'avis que l'on
mette treize chapeaux, douze pour les commissions et
un pour le bureau et que chacune des fractions mette
un nom?... (Hésitation d'un grand nombre de délégués)
Le citoyen Jaurès. (F. S. R.) — Il me semble que la
proposition Delorj est acceptable ; et les objections que
paraissent y faire un certain nombre de camarades
tiennent à ce qu'elle n'a pas été bien comprise. Le
citoyen Delory propose, étant donné que nous avons
droit de désigner deux membres pour chacune des
commissions, que chacun de nous ne vote que pour un
nom. Cela donne, par conséquent, la certitude, à cha-
cune des deux tendances qui divisent le Congrès,
d'avoir un représentant. (Applaudissements) Dans ces
conditions et pour éviter toute prolongation de lutte, je
me rallie très volontiers, pour ma part, à la pro-
position Delory.
Le citoyen Guesde. — Voici la motion que je suis
chargé de vous faire au nom du P. O. F., du P. S. R.,
et d'mi certain nombre de fédérations départementales
socialistes-révolutionnaires :
Décidés à remplir jusqu'au bout notre devoir internatio-
nal, nous proposons à la délégation française de suspendre
tout conflit pendant la durée du Congrès international, et,
puisqu'il existe deux manières de concevoir l'action et la
l^olitique socialistes, d'attribuer à chacune de ces fractions,
sans rechercher où se trouve la majorité ou la minorité,
un président au bureau général et un délégué à chacune
des douze commissions. (Bruit)
Si vous voulez que la lutte reprenne, vous n'avez qu'à
repousser cette proposition, que nous faisons pour
remplir notre devoir vis-à-vis des socialistes étrangers.
(Applaudissements) C'est, en somme, la proposition
Delory, mais expliquée par un exposé de motifs.
32
Le citoyen Gèrault-Richard. (F. S. R.) — Nous
sommes aussi pénétrés que nos camarades de l'autre
côté de la salle de notre devoir d'hospitalité à l'égard
de la social-démocratie internationale; nous l'avons
même seuls prouvé hier. (Vives interruptions du côté dii
P. O. F.) Je propose que, si la proposition Delory est
acceptée, chacune des deux fractions en présence
désigne de son côté ses délégués au bureau et aux
commissions ; et nous éviterons ainsi toute sorte de
conflit et toute sorte de confusion. (Nombreuses appro-
bations)
Le citoyen Delory. — Pour ma part, je ne vois pas
d'inconvénient à procéder comme le demande Gérault-
Richard; si j'avais proposé mie autre procédure, c'était
pour qu'il ne parût rien au dehors de nos divisions;
nous admettons les deux manières de procéder, pourvu
que nous ne fassions pas perdre de temps à nos cama-
rades étrangers. (Applaudissements) Une fois qu'on
aura accepté le principe, que les camarades qui consti-
tuaient le bureau provisoire d'hier organisent le scrutin,
afin de montrer que nous n'élevons à leur égard aucune
suspicion.
Le citoyen Jaurès. — 11 n'est pas étonnant qu'une
proposition relative à un mécanisme de vote, qui se
produit sans avoir pu être examinée par les diverses
organisations ici présentes, soulève quelque confusion
et quelque hésitation. Pour moi, je tiens à répéter que
j'adhère à la proposition Delory, parce qu'elle permet
à cliacmie des deux tendances ici représentées d'avoir
la garantie certaine d'être, en effet, représentée dans
les conunissions et au bureau. Mais il me semble qu'il
serait très dangereux de donner à ce vote la forme d'un
classement, d'une déchirure du Congrès. (Applaudisse-
ments sur certains bancs) Je trouve, en ce sens, qu'il est
33
très dangereux, comme paraît le proposer Gérault-
Richard, comme paraissent le proposer les considé-
rants de Guesde, d'attribuer à ce qu'on appelle chacune
des deux fractions le choix direct et explicite de ses
représentants. Je préfère le système Delory, qui permet
à chacune des tendances d'avoir des garanties, sans
qu'il y ait une cassure officielle. (Applaudissements)
C'est pour cela que je me rallie à celte dernière pro-
position.
Le citoyen Gérault-Richard. — Je suis d'a^'is que
nous acceptions tous la motion Delory ; mais c'est sur
le mode de votation que je diffère avec Jaurès et qu'on
ne semble pas avoir compris ma proposition : je
demande que chacune des deux fractions nomme son
délégué poiu* la présidence, et ses délégués pour les
commissions. Je demanderai aussi, afin d'effacer toute
trace de dissension, que la liste générale soit soumise à
la ratification de toute l'assemblée.
Une voix. — Il ne doit pas être dit avant le vote qu'il
existe des fractions du socialisme : il n'existe pas de
fractions du socialisme français.
Le citoyen Président. — Je mets aux voix la pro-
position Delory, sans modification.
Le citoyen Delory. — Nous nous ralUons très volon-
tiers, pour en finir, à la proposition Gérault-Pdchard. —
Adoptée.
Le citoyen Caméllxat. (F. S. R.) — Nous voulons
tous aller rapidement. Je suis partisan de la proposition
Delory, mais j'estime que, pour aller rapidement, il
faut, non pas voter comme l'indiquait le citoyen
Delory, mais voter à mains levées. Nous n'avons qu'à
désigner des deux côtés nos candidats. — Adopté à
l'unanimité.
Une partie de l'assemblée acclame le nom du citoyen
34
Renoii (P. O. S. R.) comme président ; l'autre celui du
citoyen Vaillant. (P. S. R.) Ces deux noms, mis aux
voix, sont acceptés à l'unanimité. Le vote est salué par
les cris de : Vive la Commune !
La séance est suspendue et reprise à midi.
Les citoyens Delory et JeaxLoxguet (F. S. R.) lisent
successivement les noms des délégués choisis pour faire
partie des commissions. Voici ces noms :
Première commission. — Exécution des décisions du Con-
grès. Recherche et ajDplication des moyens pratiques pour
l'entente, l'organisation et l'action internationale des tra-
vailleurs et des socialistes. — Marcel Sembat et Hubert
Lagardelle (i).
Deuxième commission. — Législation internationale du
travail pour la limitation de la journée de travail. Discus-
sion sur la possibilité d'un minimum de salaire dans les
divers pays. — GnoussiEnet Moreau (des Omnibus).
Troisième commission. — Des conditions nécessaires de
l'affranchissement du travail : a) constitution et action du
prolétariat organisé en paiti de classe; bj expropriation
politique et économique de la bourgeoisie : c/ socialisation
des moyens de production. — Laf.vrgue et Poxahd.
Quatrième commission. — Paix internationale, milita-
risme, suppression des armées permanentes. — Vauxant
et Allemane.
Cinquième commission. — La politique coloniale. —
Roldes et Lagrosillière.
Sixième commission. — Organisation des travailleurs
maritimes. — Lavigxe et BRUNELLUiRE.
Septième commission. — La lutte pour le suffrage uni-
versel et la législation directe par le peuple. — Lepage et
Dalle.
Huitième commission. — Socialisme communal. — De-
lory et Flaissières.
Neuvième commission. — La conquête des pouvoirs pu-
blics et les alliances avec les partis bourgeois. — Guesde
et Jatrès.
Di.xième commission. — Le Premier Mai. — Jourxoud et
Cadexat.
(1) Dans cette liste, le premier nom est celui d'un représentant de
la gauche du Congrès (guesdistes, blanquistes et groupes alliés).
35
Onzième commission. — Les Trusts. — Argyriadès et
WiLLM.
Douzième commission. — La grève générale. — Zévaès et
Briaxd.
Les résultats sont adoptés à l'imanimité, à mains
levées, et salués par des acclamations.
La séance est levée à midi un quart. On se sépare au
chant de V Internationale.
SEANCE DE 1/ APRES-MIDI
La séance est ouverte à deux heures quarante, sous
la présidence du citoyen Singer (Allemagne).
Le citoyen Président. — Nous avons appris avec une
grande satisfaction que les camarades français se sont
mis d'accord pour le choix des présidents et des délé-
gués aux commissions ; et nous sommes particulière-
ment heureux que les citoyens Vaillant et Renou aient
été élus présidents. (Vifs applaudissements) Voici la
liste des membres du bureau élus par les sections
étrangères :
(Cette liste est la même que pour la première séance.)
Le bureau a été unanime pour décider que chaque
jour il y aurait deux présidents de nationalités diffé-
rentes ; pour aujourd'hui, il a décidé que le citoyen
Vaillant présiderait avec moi ; pour demain ce seront
les citoyens Andréa Costa et Hyndman.
Nous avons le plaisir d'annoncer que le Congrès sié-
gera à partir de demain dans la grande salle, où nous
serons bien mieux à notre aise.
(Le citoyen Vaillant prend place à la présidence,
salué par de longs applaudissements et des cris répétés
de : Vive la Commune!)
Le citoyen Vaillant. (P. S. R.) — A mon tour, je
viens, au nom des socialistes français qui nous ont élus,
36
le citoyen Renou et moi, comme présidents français de
cette assemblée, dire la solidarité profonde qui nous
unit au socialisme international et à tous les amis
venus de l'étranger, pour faire avec nous ce pacte nou-
veau plus fort encore, qui doit développer les progrès
et amener le triomphe du socialisme. Citoyens, nous
sommes heureux de retrouver ici beaucoup de ceux qui
en 1889 étaient venus reconstituer, après la longue in-
terruption que la réaction avait provoquée, ces congrès
de rinternationale reconstituée, congrès qui ont une si
grande importance pour la fraternité entre socialistes
des différentes nations.
Si nous sommes heureux de voir ici beaucoup de
citoyens qui sont les vétérans du socialisme internatio-
nal, permettez-moi de faire, comme récemment les so-
cialistes allemands au Congrès de Mayence, un retour
en arrière sur ceux qui ne sont plus, et de dire avec
quelle profonde tristesse les socialistes français ne
voient plus dans les rangs du socialisme international
celui qui a tant travaillé pour lui, notre doyen, celui qui
a toujours été pour nous tous un modèle et un exemple :
notre ami Liebknecht. (Vive approbation) Citoyens, en
reportant nos souvenirs vers l'homme qui a tant lutté
pour la cause commune, ce n'est pas seulement mi
homme que nous honorons, mais tous ceux qui ont lutté
pour le socialisme international, pourTaffrancIiissement
du prolétariat, personnifié par celui qui a tant fait
pour cette grande cause.
Quelles que soient les divisions, quelles que soient les
nuances particulières qui peuvent nous séparer, quand
nous voyons le grand but qui est devant nous, l'œuvre
d'affranchissement qu'il y a à opérer, toutes les dis-
cordes cessent pour y parvenir, car nous voulons que
les bataillons français luttent à côté des autres, dans
3-
m
l'armée socialiste internationale. (Applaudissements
unanimes)
Nous nous réunissons aujourd'hui dans des circon-
stances tout à fait caractéristiques: jamais, depuis qu'il
y a des Congrès internationaux, nous n'avons vu la
bourgeoisie si bas et jamais les circonstances n'ont
mieux caractérisé son impuissance politique et écono-
mique, sa déchéance, tandis qu'au contraire jamais le
parti socialiste international n'a été aussi puissant,
aussi plein de courage qu'à l'heure actuelle. Nous
devons donc être certains, en acclamant le socialisme
international, que dans les luttes qui s'engagent, le
socialisme triomphera ! (Applaudissements unanimes.
— Cris répétés de : Vive la Commune ! à gauche, et Vive
l'unité ! à droite)
Le citoyen PnÉsmENT. — Nous allons procéder, tout
d'abord, à la vérification des mandats : les règles pour
cette vérification ont été fixées par le Congrès de Lon-
dres ; les vérifications sont faites par les nationalités
respectives ; il n'y a de discussions en séance plénière
que pour les mandats contestés.
Le citoyen Delory, rapporteur de la commission de
vérification des mandats pour la France, a la parole.
Le citoyen Delory. (P. O. F.) — Je prie les cama-
rades français de ne pas trouver, dans les quelques ex-
plications que je serai obhgé de fournir, une idée de
critique.
Nous nous sommes réunis Mer, dans l'après-midi (i),
et les organisations présentes ont accepté la proposition
suivante : puisqu'il était difficile dans l'état actuel de
ia délégation française d'avoir exactement les mandats
(1) En réunion particulière de la gauche française. Le discours de
Delory ne s'entend que d'après cette réunion particulière.
38
déposés par tous, nous avons décidé de nous en rappor-
ter à la commission de vérification pour le Congrès na-
tional et de prendre les mandats déposés, défalcation
faite de ceux réservés ; les mandats acceptés par cette
première commission étaient considérés par nous
comme valables. Voici les résultats pour les organisa-
tions présentes hier :
Mandats
P. S. R 2T3
P. O. F -65
Alliance communiste 12
Fédération autonome de Saône-et-Loire. 22
Fédération des syndicats ouvriers de
Saône-et-Loire 12
Fédération du Douljs 17
Yonne I4^
Soit un total de i.o65
mandats représentés par 4"3 délégués.
Nous consentons même à ne pas discuter sur les
107 mandats réservés.
Nous avons fait le même travail pour les organisa-
tions non représentées hier, avec les chiffres du Co-
mité général; mais nous pourrions nommer une commis-
sion composée de deux délégués par association pour
examiner les mandats réservés ; ou alors, afin d'aller
plus vite, comme nous n'avons pas, devant nos cama-
rades étrangers, intérêt à nous présenter avec ime
quantité énorme de mandats, nous accepterions de nous
présenter au Congrès international seulement avec les
mandats acceptés par la première commission, et tout
le reste serait réservé pour notre Congrès général. Si
cette manière de procéder était admise, d'après tous
les renseignements que nous avons obtenus, il y aurait
actuellement pour la France -2.268 mandats acceptés.
Le citoyen Briand. (F. S. R.)— Je ne suis pas comme
notre camarade Delory : je ne me présente pas au nom
39
de la section française tout entière ; nous ne nous atten-
dions pas à ce que notre camarade Delory fît un rap-
port d'ensemble, dans lequel il semblerait, après avoir
formulé une déclaration de conciliation, à laquelle nous
adhérons pleinement, faire devant le Congrès certaines
réserves.
Nos camarades de la section française, du P. O. S.R.,
de la Fédération des travailleurs socialistes, d'un cer-
tain nombre de Fédérations autonomes, de syndicats
et de coopératives ont compris que dans la section fran-
çaise l'accord s'était fait ce matin, complet et sans
réserve, conformément à une décision du Comité géné-
ral sur laquelle il est impossible d'épiloguer. Etant don-
nées les conditions dans lesquelles le Congrès inter-
national a été organisé, le Comité général a jugé qu'il
était impossible de procéder à une validation, à un
examen détaillé des mandats ; les conditions d'admis-
sion pour le Congrès international n'étant pas les mêmes
que pour le Congrès national, il a été décidé dans le sein
du Comité général que chaque organisation validerait
ses mandats d'une manière globale ; et ce matin, dans
la section française, nous avons été unanimes à choisir
nos délégués en commun, sans réserve. Nous nous éton-
nons simplement que notre camarade Delory vienne en
formuler à cette tribune : nous nous rangeons à la déci-
sion du Comité général, et nous disons : Tous nos man-
dats sans exception sont portés au Congrès internatio-
nal ; ils ont été acceptés par anticipation, par une déci-
sion du Comité général. (Vifs applaudissements à
droite)
Le citoyen PRÉsroENT. — Après délibération avec mes
camarades du bureau, je déclare que tous les mandats
français ont été reconnus valables par le Congrès. (Ap-
plaudissements)
4o
Le citoyen Président. — Les organisations politiques
d'Allemagne sont représentées ici par quarante-cinq
délégués, comprenant entre autres deux femmes. Les
femmes socialistes allemandes sont représentées par
deux autres femmes déléguées. La fraction parle-
mentaire du parti socialiste est représentée par deux
délégués; les syndicats ouvriers par huit. En somme,
la délégation allemande comprend cinquante - sept
délégués, dont les mandats ont été reconnus valables,
vérification faite.
Le délégué de l'Angleterre Lee. (i) — Je constate que
les fédérations* socialistes d'Angleterre, ainsi que les
Trade-Unions ont délégué quatre-vingt-quinze cama-
rades au Congrès international. Je déclare que leurs
mandats sont valables et acceptés par tous. (Applau-
dissements)
Le citoyen Pete Cuuran. (2) — J'ai participé à la
vérification des mandats de la délégation anglaise et
je suis désireux défaire remarquer au Congrès que la
délégation anglaise aurait été beaucoup plus nom-
breuse si le gouvernement n'avait pas dernièrement
dissous la Chambre des Communes, et si nous n'étions,
en ce moment, en période d'élections générales. Ceux
qui auraient pu être délégués à ce Congrès sont des
candidats qui font la guerre contre la guerre. (Vifs
applaudissements)
Le délégué de l'Autriche Karpeles. — J'indique que
pour l'Autriche, c'est la même chose que pour l'Angle-
terre : on vient de dissoudre le Parlement ; le Parti
socialiste doit se préparer à la campagne électorale qui
va lûentot s'ouvrir, et il a été dans la nécessité de retenir
(1) De la Social-dcmocralic reclt-ralion (parti de Ilyndman).
(2) De rindcpendent Labour Party (parti de Keir Hardie).
41
une certaine partie de ses forces dans le pays. La délé-
gation autrichienne est composée de dix délégués : les
organisations politiques en comptent cinq, les syndicats
ou^Tiers deux, les groupes ou^Tiers des différentes
industries en comptent trois. Il n'y a pas eu de con-
testations en ce qui concerne leurs mandats, qui ont
tous été acceptés. (Applaudissements)
Le délégué de l'Italie Enrico Ferri. — En ce qui
concerne l'Italie, le Parti socialiste se trouve dans la
nécessité de se réorganiser dans tout le pays, après
deux ans de réaction sanglante, réactionnaire et jésui-
tique ensuite. (Applaudissements) C'est pour cette
raison que le Parti socialiste italien n'a pu envoyer que
dix délégués des groupes politiques ; les groupes éco-
nomiques, les sjTidicats, en Italie, n'ont pas la liberté
d'adhérer au parti socialiste, quoi qu'ils y adhèrent
d'âme et de foi. (Nouveaux applaudissements) Nous
avons dans la délégation : cinq députés au Parlement,
cinq autres délégués pour les groupes politicjues ; un
pour l'Union socialiste des Italiens en Suisse, et trois
autres pour les autres groupes socialistes italiens de
Paris, de Nogent et d'Ivry; en tout, quatorze délégués
pour le Parti socialiste italien, qui, lui, est unifié.
Le délégué de la Belgique Furnémont. — Le Parti
Ou\Tier Belge est représenté au Congrès par trente-sept
délégués représentant l'ensemble des organisations poli-
tiques, économiques, coopératives et cercles d'études
sociales. Parmi ces délégués, on trouve plusieurs
citoyennes et cinq membres du Parlement.
Le délégué de la Russie Daxevitch. — Vous con-
naissez tous les difficultés énormes qui barrent la route
au mouvement socialiste russe ; vous comprenez par
conséquent que la Russie ne pouvait pas envoyer une
délégation nombreuse. Néanmoins, nous sommes arrivés
42
à envoyer vingt-neuf mandats, et vingt-trois délégués,
(Applaudissements) neuf pour le Parti démocrate-
socialiste révolutionnaire, douze pour l'Union des
ouvriers israélites, ciaq pour les Révolutionnaires et
trois pour les Socialistes-révolutionnaires. Tous les
mandats ont été validés.
Le délégué de la Pologne Daszyxski. — Vous savez
aussi les grandes diflîcultés que rencontre le socialisme
en Pologne, pour s'organiser, pour donner des mandats
valables et pour remplir toutes les formalités.
Conformément aux décisions du Congrès de Londres,
je ferai connaître les mandats contestés, qui seuls
devront venir en discussion. Il y a en tout vingt délé-
gués avec vingt-quatre mandats. La section a validé les
mandats confiés à dix-sept délégués ; cinq mandats
confiés à trois délégués ont été contestés. Il n'y a aucun
doute à émettre sur l'honnêteté et la sincérité des senti-
ments socialistes de ces délégués, mais leurs mandats
ne sont pas faits selon les formes prescrites...
Une voix dans les tribunes. — Vous en avez menti î
(Bruit)
Le citoyen Daszynski. — Une citoyenne ayant deux
mandats, ayant en même temps des mandats pour
'Allemagne, s'est contentée de les faire vérifier par la
section allemande ; afin d'éviter une perte de temps au
Congrès, je propose de renvoyer ces deux mandats,
ainsi que les trois autres contestés, à l'examen du
Congrès, qui décidera.
Les mandats acceptés sont ratifiés.
La citoyenne Rosa Luxemburg. (i) — C'est avec la
plus profonde douleur que je me vois obligée de vous
soumettre encore les plaintes de mes camarades contre
(1) La citoyenne Rosa Luxemburg a parlé en fiançais.
43
la majorité des délégués polonais. Ce n'est d'ailleurs
pas la première fois quon va scandaliser un Congrès
international socialiste, par le spectacle des discordes
et des animosités qui existent au sein de la délégation
polonaise. Vous avez certainement tous, citoyens, gardé
le souvenir des querelles qui s'élevèrent sur les man-
dats polonais au Congrès international de Zurich en
1893, de celles du Congrès de Londres en 1896; et
aujourd'hui encore, la majorité des délégués polonais
veut abuser de ses droits monopolisés et essaie de
dégrader la Pologne socialiste devant le monde entier.
Il ne s'agit point ici de formalités, ni d'irrégularités,
ni même de doute sur la validité des mandats contes-
tés ; il s'agit au fond de controverses de programme, de
tactique, de politique socialistes.
Vous savez tous qu'il y a dans le mouvement socialiste
polonais deux courants, (i) D'une part, les socialistes
purement internationalistes, qui acceptent l'annexion,
et qui veulent marcher la main dans la main avec leurs
frères de tous les pays, sans s'occuper du malheureux
partage qui s'est opéré entre la Russie, l'Allemagne et
l'Autriche ; ce sont mes amis et moi qui avons l'honneur
de représenter cette fraction. D'autre part, les socialistes
plus ou moins nationalistes, qui suivent avant tout le
plan utopique et fantaisiste de la reconstitution de la
Pologne. C'est précisément contre cette utopie nuisible.
(1) Dans les Congrès internationaux on vote par nations ; mais on
admet l'existence de nations que ne connaît pas la géographie poli-
tique; c'est ainsi que la Bohême constitue une nation. Mais comment
faut-il interpréter l'existence de ces unités ? Faut-il y voir la recon-
naissance de droits historiques latents d'États qui pourraient renaître ?
Ou bien faut-il y voir seulement la reconnaissance de langues diffé-
rentes? Pour la Pologne les deux solutions sont fort éloignées l'une
de l'autre. — Au Congrès de Londres, en 1896, Adler avait affirmé la
deuxième solution et dit qu'il y a en Autriche quatre langues, formant
quatre unités ayant droit à la représentation. (Hamon, le Socialisme
et le Congrès de Londres, page 134.)
44
contre cette tendance nationaliste que nous luttons
énergiquement, convaincus que le prolétariat n'est pas
en état de changer la géographie politique et capita-
liste, ni de reconstruire des États bourgeois, mais quïl
est contraint de s'organiser siu* les bases politiques
existantes, créées historiquement, pour réaliser la con-
quête du pouvoir socialiste et la République sociale,
(Applaudissements) qui seule pourra délivrer le prolé-
tariat du monde entier.
Dans toutes nos rencontres sur le champ des principes
et des théories, ce sont toujours eux, les socialistes
nationalistes, qui sont obligés de capituler; ce sont
eux-mêmes qui se mettent en fuite ; battus, ils n'osent
plus nous rencontrer en plein jour et il ne leur reste
comme moyen de lutte contre nous que l'intrigue et la
calonmie. Fidèles au principe de la politique jésuitique,
que le but consacre et légitime les moyens, ils cherchent
à nous frapper dans le dos ; ils cherchent à nous calom-
nier, disant que nous sommes au service de la police,
les porte-parole de la politique germanisatrice du gou-
vernement; ils cherchent à venir aux Congrès socialistes
en nombre assez grand pour former la majorité et mettre
à la porte, de la façon la plus simple et la plus commode,
leurs adversaires politiques.
D'ailleurs, citoyens, il ne s'agit point ici de donner la
possibilité à mes deux amis et moi, dont les mandats
étaient contestés , d'assister aux délibérations du
Congrès. Moi, fidèle âmes principes de socialisme inter-
national, j'appartiens aussi à la délégation allemande ;
j'y suis et j'y reste ! (Applaudissements) Mais il s'agit
des prolétaires polonais dépossédés de délégués de la
Ilaute-Silésie et de Varsovie, qui veulent participer aux
délibérations de leurs frères du monde entier et qui
y ont droit; il s'agit ensuite des principes de la justice
45 m.
et de l'honneur socialistes. Croyez-moi, citoyens, j'ai la
gorge pleine de larmes d'être obligée de vous dénoncer
ici les procédés honteux de mes camarades polonais.
Comment î nous nous sommes réunis ici pour délibérer
des voies et moyens de lutte; comment! nous nous
sommes réunis peur délivrer l'humanité de la morale
bourgeoise et des mensonges dogmatiques, et nous
avons recours entre nous aux mêmes procédés ! Qu'ils
aient honte, qu'ils rougissent, ceux qui viennent aux
délibérations sur les questions les plus pures, les plus
nobles de l'humanité, avec la morale de la bourgeoisie
et avec la mauvaise foi des jésuites I (Vifs applaudisse-
ments). Je leur donne l'assurance démon mépris le plus
profond, et je les dénonce au monde socialiste tout
entier comme indignes du nom honorable de polonais et
de socialiste I Quant à vous, citoyens, je vous prie de
valider à l'unanimité tous les cinq mandats contestés,
qui se trouvent entre les mains de socialistes sincères.
(Nouveaux applaudissements) Y ous montrerez ainsi à ces
socialistes que l'idéal de notre cause n'est pas seulement
l'égalité économique et la liberté politique, mais qu'il est
fait encore des principes essentiels de la bonne foi, de la
justice et de la fraternité ! (Applaudissements prolongés)
Le citoyen Présldext. — Je donne la parole au citoyen
Adler; puis je la donnerai au camarade Daszynski.
Le citoyen Adler (Autriche), (i) — H n'y a pas lieu
d'examiner en séance publique du Congrès la question
de mandats qui divise les deux fractions polonaises ;
-c'est au bureau à trancher la question, en vertu d'mie
décision antérieure ; et il le fera dans le plus large esprit
de conciliation.
(1) Exceptionnellement ce discours a été traduit par le citoyen
Vandei'velde,
46
Si j'ai demandé la parole, c'est parce qu'au sujet d'une
vérification de mandats, la citoyenne Rosa Luxemhurg
a prononcé des paroles que je considère comme absolu-
ment calomnieuses à l'égard de Daszynski et des autres
camarades polonais. Au nom de la délégation autri-
chienne, je déclare que c'est toujours de cœur et d'âme
que j'ai combattu sur le terrain de l'internationalisme
avec les prétendus nationalistes dont on a parlé, qui
sont de fidèles compagnons. Les diff'érends qui existent
entre nos camarades polonais sont des dift'érends de
nature essentiellement métaphysique, auxquels, en tant
que théoricien, j'attache une réelle importance, mais
auxquels, en tant qu'hommes d'action, nous ne devons
attacher qu'une importance très secondaire. Sans me
livrer à aucune attaque contre la citoyenne Rosa
Luxemburg', je prends de toute mon énergie la défense
des camarades polonais, auxquels on vient d'adresser
l'épithète de nationalistes, ce qui, dans une assemblée
de socialistes français, est l'accusation la plus flétris-
sante que l'on puisse imaginer. (Vifs applaudissements)
Je vous demande donc de laisser au bureau le soin de
trancher cette question d'ordre réglementaire et de
constater que, malgré les différends qui existent entre
nos frères de Pologne, ce sont tous des socialistes
internationalistes, profondément dévoués à la cause
commune. (Applaudissements prolongés)
(Daszynski voulant prendre la parole, le délégué
anglais Hyndman proteste contre cette discussion de
m,andats; d'autres délégués anglais se joignent à lui.)
Le citoyen Daszynski. — Je fais observer que lorsque
j'ai traité cette question des mandats, je me suis
dispensé d'attaquer ou d'injurier la fraction adverse
du parti socialiste polonais. J'ai fait mon devoir en
agissant ainsi et en déclarant objectivement que ces
47
mandats pour des raisons sérieuses n'avaient pas été
validés. Je n'ai pas de phrases à faire pour prouver que
nous sommes de bons internationalistes qu'on a calom-
niés : notre travail de quinze années, incessant et paci-
fique, avec les socialistes de tous les pays, le prouve. Je
suis membre du groupe parlementaire socialiste autri-
chien et j'ai eu l'honneur d'être élu président de cette
fraction par des socialistes de plusieurs nationalités.
(Les délégués ang-lais se lèvent et protestent à nouveau
énergiquement contre cette discussion.)
Le citoyen Hyndmax (.\ngleterre). — Nous deman-
dons que toutes les contestations du genre de celle-ci
soient tranchées par le bureau.
Le citoyen Vaxdervelde (Belgique). — Le Congrès
de Londres, constatant que ces cpiestions de vérifica-
tions de mandats lui faisaient perdre un temps précieux,
— et vous le constatez vous-mêmes — a décidé formel-
lement qu'à l'avenir elles seraient tranchées en dernier
ressort par le bureau. Dès lors, il me semble qu'il n'y a
pas lieu de mettre aux voix la proposition du camarade
Hyndman. Nous devons mettre à exécution les déci-
sions du Congrès de Londres.
La citoyenne Rosa Luxemburg fait savoir qu'elle
accepte le renvoi au bm-eau.
Le citoyen Président. — La question sera donc réglée
par le bureau.
Le délégué de la Bohême. — Les socialistes de
la Bohême sont représentés ici par deux délégués, au
nom des organisations politiques et syndicales. Les
mandats ont été vérifiés et trouvés en règle. S'il n'y a
pas plus de délégués pour la Bohème, c'est parce que
le Parti socialiste a besoin là-bas de toutes ses forces
pour organiser la lutte, en vue des nouvelles élections.
Le délégué de la Suisse. — Le Parti socialiste suisse
48
et d'autres organisations cantonales et locales sont
représentés par onze mandats et dix délégués; tous
les mandats sont en règle, et il n'y a eu aucune contes-
tation.
Le délégué du Danemark Kxudsex. — Le Parti socia-
liste danois est représenté à ce Congrès par dix-neuf
délégués : trois représentent les sections de l'organi-
sation politique socialiste; trois représentent les orga-
nisations syndicales; trois représentent deux autres
organisations ; il y a un délégué des coopératives des
boulangers et bouchers, deux délégués pour les ouvriers
auxiliaires; les autres mandats sont pour les mouleurs
et chauffeurs, la marine, les ouvriers du port. Alors que
nous n'avions envoyé que neuf délégués au Congrès de
Londres, nous avons pu en envoyer cette fois-ci dix-
neuf; vous voyez que malgré le récent lock-out nous
avons fait des progrès en fait de socialisme inter-
national.
Le délégué de la Hollande VanKol. — Le Parti démo-
crate-socialiste de la Hollande est représenté par neuf
délégués, représentant neuf mandats, qui ont tous été
validés, et nous sommes heureux de pouvoir dire que
les mandats hollandais n'ont pas d'histoire. (Applau-
dissements)
Le délégué de l'Espagne Pablo Iglesias. — La déléga-
tion espagnole est composée de quatre délégués : trois
du Parti Ou^Tier SociaUste et un de l'Union générale
des travailleurs, qui comprend cent vingt-six sjTidicats.
Le délégué de la Suède Menander. — Le parti socia-
liste a trois délégués : deux pour le Parti socialiste et un
pour la Fédération des travailleurs du transport; ces
trois mandats ont été validés.
Le délégué des États-Unis Sanial. — Le Parti Ouvrier
Socialiste des États-Unis est représenté par six délé-
49
gués : un délégué général élu par le Parti tout entier,
quatre délégués des différents États, un délégué pour la
Trade and Labour Alliance. Le Parti Ouvrier Socialiste
Américain et la Trade and Labour Alliance viennent de
reconstituer, de fond en comble, le mouvement écono-
mique et syndical sur de véritables bases socialistes,
afin d'être à même de lutter contre la puissance capi-
taliste qui s'élève en Amérique. Le Parti Socialiste
Américain envoie donc six délégués. Mais il paraît qu'il
y a une autre organisation qui a pris le nom honoré de
la Social-démocratie et qui veut se faire représenter
ici par des hommes qui ont été expulsés du Parti
Ouvrier Socialiste. L'importance de l'unité, en Amé-
rique, est aujourd'hui très grande... (Les Anglais
donnent des marques d'impatience) Le Parti Socialiste
Américain est un fort parti discipliné, mais où la
discipline part d'en bas et s'impose d'elle-même.
(Applaudissements)
Avant d'admettre quelqu'un dans le Parti Socialiste,
nous nous assurons qu'il a des intentions honnêtes et
qu'il est vraiment socialiste. Puis, s'il commet im délit
quelconque contre le socialisme, par un vote général
du Parti, et non par l'action de certains hommes, par le
référendum, par im vote qui s'opère de l'Atlantique au
Pacifique et des grands lacs du Nord au golfe du
Mexique, il peut être définitivement exclu. (Nouveaux
applaudissements) Il n'y a pas un homme imbu d'idées
socialistes sincères qui ait le moindre prétexte pour
tâcher de former un parti en dehors de ce grand parti.
(Marques devise impatience des délégués anglais) Mais,
ainsi cjue je l'indiquais, nous avons été dans l'obhgation
de répudier certaines personnes qui avaient des prin-
cipes opposés au socialisme...
Le citoyen Hyxdmax. — Cette discussion regarde le
5o
bureau. Nous ne pouvons admettre qu'elle dure plus
longtemps.
Le citoyen Présidext. — Je déclare close cette
discussion.
Le délégué de la République Argentine. — Le jeune
Parti argentin est représenté pour la première fois dans
un Congrès international; ses ressources sont trop
minimes pour avoir plusieurs délégués; mais quoique
jeune et pauvre, le parti socialiste argentin peut être
donné en exemple à nos camarades les socialistes
français, car les sjTidicats et groupes socialistes argen-
tins, composés de citoyens appartenant à toutes les
nationalités du monde, marchent étroitement unis la
main dans la main vers l'idéal commun : la transforma-
tion de la propriété individuelle en propriété collective.
Une voix du P. O. F. — Cela ne suffît pas !
Le Délégué. — Et nous poursuivons cette transfor-
mation par tous les moyens, même les plus révolution-
naires.
Le délégué de la Bulgarie. — Le Parti Socialiste
Bulgare a tenu cette année son premier Congrès socia-
liste national. Il compte soixante et un comités ; le
Parti a organisé pendant l'année qui vient de s'écouler
deux cent quatre-vingt-une conférences socialistes et
réunions publiques.
Le citoyen Jaurès fait savoir que trois mandats lui
ont été confiés pour le Portugal.
Le délégué de I'Irlande. (i) — L'Irlande a envoyé
(1) A Londres, l'Irlande ne formait pas encore une nation distincte
de l'Angleterre. L' humoriste B. Sliaw représentait un groupe de
Dublin (il a été un des fondateurs de la Société fabienne); quand la
France fut divisée en deux sections, il demanda en riant « à former
la section nationale d'Irlande v. (Hamon. Op. cit., page 142.) La sépa-
ration de l'Irlande n'est pas fondée sur les mêmes raisons que celles
de la Bohême et de la Pologne.
5i
trois délégués, et c'est là l'indication d'un grand progrès,
de voir que dans un pays aussi malheureux, aussi
retardataire, un pays d'agriculture, dépour^Ti de res-
sources comme l'Irlande, aient pu se développer et
se former des associations socialistes.
Le délégué de la Norvège. — Au nom de l'Extrême-
Nord de l'Europe, je viens vous exprimer nos sen-
timents de solidarité. Aux élections générales, il y a
quelques jours, nous avons pu obtenir un nombre élevé
de voix, et l'idée socialiste se propage partout. Nous
espérons accpiérir quelque chose de l'esprit pratique et
d'organisation que l'on trouve en Angleterre et quelque
chose de l'esprit vif et brillant qu'on trouve en France I
Le citoyen Président. — Nous avons reçu le télé-
gramme suivant :
Les socialistes roumains regrettant de ne pouvoir parti-
ciper au Congrès international des socialistes, envoient aux
camarades congressistes fraternelles salutations. — Vive
l'Internationale du prolétariat! (Applaudissements) (i)
Nous avons également reçu des télégrammes de féli-
citations et d'adhésion du Conseil de la Social-démo-
cratie d'Ecosse et de l'Union générale des travailleurs
espagnols. Le Conseil général des Jeunes Gardes socia-
listes belges me prie d'annoncer aux délégués des
Jeunesses qui sont ici que le Congrès international des
Jeunesses socialistes s'ouvrira, ce soir, à la Maison du
Peuple, rue Ramey. (Applaudissements) Les commis-
sions vont se réunir pour arrêter leur méthode de
travail.
La séance est levée. A la sortie, une quête est faite
pour les grévistes de Giromagny.
(1) A Londres, la Roumanie était représentée ; mais depuis cette
époque il y a eu l)eaucoup de divisions dans le pai-ti roumain.
TROISIÈME JOURNÉE
Séance du mardi 25 septembre 1900
(matin)
La séance est ouverte à dix heures un quart sous la
présidence du citoyen Andréa Costa (Italie), assisté
du citoyen Hyndman (Angleterre), (i)
Le citoyen Secrétaire. — Nous avons reçu une dé-
pêche des sociahstes hollandais et espagnols saluant le
prolétariat universel et criant : Vive V Internationale !
Le citoyen Présldext. — Le bureau s'est réuni ce
matin et, après avoir entendu un délégué de chacune
des deux opinions, il a résolu d'admettre tous les man-
dats de la section américaine. (Approbation) Il a égale-
ment admis tous les mandats de Pologne. (Vifs applau-
dissements) La séance de demain sera présidée par les
citoyens Vandervelde (Belgique) et Adler (Autriche).
La première question à l'ordre du jour est la mise à
exécution des décisions des Congrès antérieurs. Au
premier rang de ces décisions figure la recherche et
l'application des moyens pratiques pour l'entente, l'or-
ganisation et l'action internationale des travailleurs et
des socialistes. Je donne la parole au rapporteur, le
citoyen Van Kol.
Le citoyen Van Kol (Hollande). (2) — Dans notre
(1) De la Social-doiiiocralic Fédération.
(2) Le citoyen Van Kol a écrit en français et en allemand sous le
pseudonyme de Ilienzi; il avait été ol)ii}?é d'employer un pseudo-
nyme en un temps où il était fonctionnaire du gouvernement hol-
landais aux Indes. (Voir de lui Socialisme et Liberté, publié en 1898
chez Giard et Brière.)
53
commission, où étaient présents les délégués de tous
les pays représentés à ce Congrès, il y a eu unanimité
sur le principe de l'utilité inévitable d'avoir un organe
permanent international, afin de traduire en actes
les résolutions qui ont été prises dans les difTérents
Congrès. Comme la lutte devient de plus en plus
acharnée de la part de l'Internationale des capitalistes,
il est urgent d'organiser l'Internationale du prolétariat.
Si l'on veut agiter les masses profondes qui restent
encore loin du socialisme, si on veut faire une propa-
gande gigantesque dans tous les pays, pour arriver à
faire dominer la volonté du prolétariat, il faut créer cet
organe permanent.
Nous avons, comme première obligation, à créer un
comité qui fera son possible pour arriver à une meil-
leure organisation des Congrès afin de faire un bon
travail et de donner plus de facilité aux nombreux
membres qui viennent de toutes les parties du monde
pour travailler à la cause du socialisme. Pour exécuter
les résolutions prises dans les Congrès, il faudra un
comité permanent international, qui sera im lien cen-
tral unissant toutes les tendances vers le même but,
voulant passer par des chemins divers, composé de
délégués de tous les pays ; ce comité formulera l'ordre
du jour des Congrès et demandera des rapports, pour
chaque question à l'ordre du jour, à chaque nationalité
adhérente aux Congrès.
Avec la création du comité (i) s'imposera la charge
d'un secrétaire général salarié, ayant pom' mission de
procurer à chacun les renseignements nécessaires, de
rédiger un code explicatif des résolutions prises aux
(1) Le principe d'un comité permanent avait été voté à Londres.
(Hamon. Op. cit., page 164 et page 267.)
54
Congrès, de distribuer des rapports avant trait au
mouvement socialiste de tous les pays, de publier un
aperçu général des questions à l'ordre du jour. De cette
façon, nous pouvons être certains que nous ne parle-
rons plus dans le vide, mais que nous ferons véritable-
ment œuvre utile. Le même secrétaire général aura à
publier un manifeste sur les questions politiques im-
portantes pour le mouvement international et devra
prendre toutes les mesures d'action et d'organisation
internationale du prolétariat.
Sur la question théorique, il n'y a pas eu diversité
d'opinions; mais sur la manière de choisir les délégués,
sur l'endroit où se réunira le comité international, sur
la question financière, nous avons beaucoup discuté.
En ce qui concerne les frais, il a été décidé qu'ils se-
raient acquittés par les différentes nations d'une
manière dont le détail sera doimé plus loin.
Quelques arguments sufliront pour vous convaincre
de l'urgence absolue de créer cet organe central. Nous
n'avons pas à craindre que le comité permanent ait le
sort du (Comité général de l'ancienne Internationale;
nous vivons dans des temps très différents. Le Comité
général de l'Internationale exprimait le rêve de quelques
penseurs et non point une réalité vivante. Ils avaient
donné une forme trop ample à une idée trop jeune ;
mais actuellement le socialisme grandit tous les jours,
et ce n'est plus l'enfant chétiC qu'il était alors, s'aflais-
sant sous des vêtements trop lourds; c'est la femme
robuste, aux puissantes mamelles, qui a besoin d'un
double corset élastique pour contenir les formes tou-
jours grandissantes du mouvement international. (Ap-
jjîaiidissements)
Cette création ne sera que l'embryon d'une organisa-
lion plus puissante que nous tâcherons de créer, si vous
55
voulez bien accepter de prendre la résolution suivante,
qui a été formulée à l'unanimité des membres de la
première commission :
Le Congrès international socialiste de Paris, considérant
qu'il importe aux Congrès internationaux, destinés à deve-
nir le Parlement du prolétariat, de prendre les résolutions
qui guideront le prolétariat du monde entier dans sa lutte
pour la délivrance ; que ces résolutions, résultats de l'en-
tente internationale, doivent être traduites en actes ; décide
de prendre les mesures suivantes :
1° Un comité d'organisation sera nommé, aussi vite que
possible, par les organisations socialistes du pays où se
tiendra le prochain Congrès ;
2° Un comité permanent international, ayant un délégué
pour chaque pays, sera formé et disposera des fonds néces-
saires. 11 arrêtera l'ordre du jour du Congrès suivant et
demandera des rapports sur les questions à l'ordre du jour
à chaque nationalité adhérente au Congrès;
3' Ce comité choisira un secrétaire général salarié, charge :
a) de procurer les informations nécessaires : h) de rédiger
un compte rendu explicatif des résolutions prises aux Con-
grès antérieurs ; c) de distribuer les rapports sui' le mouve-
ment socialiste de chaque pays, deux mois avant le Congrès
nouveau ; dj d'établir un aperçu général des rapports sur les
questions à discuter au Congrès ; e) de publier de temps en
temps des brochures, des manifestes sur les questions d'ac-
tualité et d'intérêt général ainsi que sur les réformes impor-
tantes, et des études sur les graves questions xiolitiques et
économiques ; f) de prendre les mesures nécessabes pour
favoriser l'action et l'organisation internationale du prolé-
tariat dans tous les pays.
Voilà, citoyens, la résolution que la première commis-
sion vous propose ; j'espère, de tout mon cœur, que vous^
l'accepterez ; vous créerez là le germe d'une forte orga-
nisation qui est appelée à un grand avenir ; vous plan-
terez ainsi l'arbrisseau qui grandira et deviendra unj
chêne grand et robuste, à l'ombre duquel se rencontrï
ront les militants de tous les pays et où ils viendront]
56
puiser un élan nouveau, une force nouvelle pour les
combats nouveaux, destinés à aboutir à la conquête du
monde capitaliste. Au haut de cet arbre, vous verrez
flotter le drapeau rouge de l'Internationale, l'oriflamme
du prolétariat mondial, pour lequel tant des nôtres ont
déjà combattu et sont tombés!... (Vifs applaudisse-
ments)
En bon socialiste et en mauvais financier, j'allais ou-
blier la chose principale ; j'ai parlé de la question théo-
rique, mais je n'ai pas traité la question praticpie :
la question d'argent. A cet égard, nous avons eu de
longues discussions. Finalement, nous avons pensé que
pour créer ce comité permanent, il nous suffirait, pour
commencer, d'une somme de dix mille francs pour avoir
un secrétaire salarié et faire face aux autres frais : frais
de local, de correspondance, de traduction, etc. Nous
avons estimé que cette somme pouvait être réunie ; nous
avons fait une liste des dix pays qui interviendraient
pour la plus grande part, parce qu'en raison de leur
nombre d'adhérents, leur eflbrt financier peut être plus
important ; ce sont : la France, l'Allemagne, l'Angle-
terre, l'Autriche, la Belgique, l'Italie, la Hollande, le
Danemark, la Suisse, les États-Unis, qui pourraient
donner chacun huit cents francs, ce qui fait huit mille
francs. Il a été décidé, en outre, que les autres pays,
dont les organisations ne sont pas encore développées,
seraient chargés de fournir chacun deux cents francs,
soit les deux mille francs restant à couvrir.
Le citoyen Smith (Angleterre), (i) — J'estime que les
dix miUe francs ne serviront qu'à démontrer qu'ils sont
absolument insuflisants ; car les frais de publications, de
(1) De la Social-democratic Fedcration. Rappelons qu'il était
traducteur officiel au Congrès.
57
voyage et autres nécessiteraient beaucoup plus que
cela. Ce n'est pas dix mille francs qu'il nous faudrait,
mais cent mille ou même cinq cent mille francs. Eh
bien, on peut facilement arriver à réunir cette somme :
toutes les personnes qui sont socialistes se disent inter-
nationalistes ; eh bien, il suffirait de demander à chaque
personne voulant adhérer à une organisation socialiste
quelconque de verser avant toute cotisation celle defdix
centimes pour le comité international. Comme les orga-
nisations comprennent déjà en France plusieurs cen-
taines de mille adhérents et comme il y a des millions
de socialistes en Europe, avec dix centimes par année
et par personne, on arriverait à réunir des sonmies con-
sidérables.
Le citoyen Axseele (Belgique). — Je crois qull serait
bon de ne pas perdre trop de temps à discuter cette ques-
tion et, pour y arriver, je fais la proposition suivante :
qu'on vote d'abord immédiatement sans discussion sur
la question de principe. Le Congrès veut-il le secréta-
riat international, oui ou non ? Deuxième vote : Le Con-
grès accepte-il la somme de dix mille francs à réunir
par les différents pays ? Troisième vote : Quel sera le
pays où devra siéger le secrétariat ?
Nous pourrons ainsi passer plus rapidement à une
autre question.
Le citoyen Wagner (France). — J'appuie le camarade
qui vient de vous proposer de scinder le travail pour
aller plus vite ; j'estime qu'il faut d'abord arriver aune
solution rapide sur le principe. D'un autre côté, il me
semble que la somme de dix mille francs, dont on a parlé,
est trop minime, mais qu'aussi la somme de cent mille
ou de cinq cent mille francs est exagérée ; je proposerais
comme transaction cinquante mille francs. Pour trouver
cette somme, je propose que chaque organisation admise
58
au Congrès international (sjTidicats, coopératives et
groupes politiques) s'engage à verser une somme de
tant, qui serait indiquée pour chacune des nationalités,
suivant la force de ses organisations.
Le citoyen Vax Kol. — Le citoyen Smith a proposé
une somme plus large que la mienne; mais je crois
qu'il faut tenir compte que les organisations de chaque
pays ont des charges de propagande et d'action, pour
lescpielles elles font appel à leurs membres et qu'on ne
peut guère demander lui supplément de cotisation à
tous les membres adhérents aux organisations écono-
miques et politiques. Je crois qu'en demandant trop on
n'obtiendra rien. Nous avons amplement discuté la ques-
tion linancière ; nous avons admis une somme raison-
nable qui peut suffire pour la rémunération du secré-
taire, pour les frais de locaux qui seront très petits, de
traduction et de correspondance, ainsi que pour les
imprimés, qui pourront être payés aussi par les organi-
sations. Je crois donc pouvoir soutenir que dix ou douze
mille francs seront suffisants pour le début de cette
organisation.
Le citoyen Quelch (Angleterre), (i) — Il faut nous
mettre d'accord sur le principe de la création du comité
international, et puis, nous discuterons la somme.
Le citoyen Président. — Le citoyen Anseele demande
qu'on décide d'abord sur la question de principe; je ne
crois pas qu'il y ait des objections à cet égard. (Voix
nombreuses : Aux voix !) Je mets aux voix l'adoption
du principe de la création du Comité international. —
Adopté à l'unanimité. (Longs applaudissements)
Le citoyen Puésidext. — J'ai reçu la proposition sui-
vante, signée du citoyen Smith : « Je propose qu'on
(1; De la Social-democratic Fédération.
59
adopte la somme de dix mille francs, pom' arriver le
plus tôt possible à cent mille francs, en organisant des
cotisations régulières dans les organisations syndicales
et politiques socialistes de chaque pays. »
Le citoyen Hyxdmax. — Je propose d'adopter le
chiffre de la commission ; il sera toujours loisible d'aug-
menter les dépenses si les ressources dépassent les pré-
visions.
La citoyenne Bonnevial. (F. T. S. F.) — Je suis d'avis
que l'on arriverait à réunir les sommes proposées par
le citoyen Smith. On objecte que nous avons déjà beau-
coup de peine à trouver trois francs par an; je le sais,
même dans mon syndicat; mais j'estime que la même
personne donnera très volontiers dix centimes toutes
les semaines, quand môme cinquante-deux fois deux
sous font plus de trois francs ; c'est donc une affaire
d'organisation.
Il faut que le Congrès décide que dans une période
déterminée une somme doit être fournie par toutes les
organisations socialistes ; ce sera au secrétaire de
chaque sjTidicat, coopérative, organisation politique,
de recueillir à chaque réunion du groupe les dix cen-
times par tête de chaque membre. On donne à la porte
de toutes les réunions ; il n'est personne qui ne mette la
main à la poche pour sortir au moins dix centimes ; eh
bien, on les sortira dans ce but, et ce serait une honte
de constater que dans le monde entier, sociaUste, on ne
peut pas trouver cent mille francs; ce serait un aveu
pénible à faire. La création de ce comité sera le lien
qui affirmera précisément cette solidarité internationale
que nous avons tous acclamée. J'appuie très chaleureu-
sement la proposition du citoyen Smith; et je crois que
le moyen pratique de la réaliser, je viens de vous l'indi-
quer. (Applaudissements)
60
Un Délégué. — Je trouve la proposition de dix mille
francs insuffisante ; et je suis partisan de fixer dès
aujourd'hui la cotisation annuelle de dix centimes.
J'estime qu'il y a un moyen bien simple de recueillir
cette somme de dix centimes : lorsqu'un camarade
adhère à un groupement quelconque, il paie dix cen-
times pour la carte ; eh bien, il est certain qu'il ne ferait
pas d'objection à payer dix centimes pour sa cotisation
au Congrès. (Cris de : La clôture !)
La clôture, mise aux voix, est décidée.
Le citoyen Enrico Ferri (Italie). — Conmie président
de la première commission, je désirerais dire quelques
mots : Van Kol vous a indiqué le chiffre qu'après
longue discussion nous avons décidé de proposer au
Congrès. Nous avons ^-u qu'il faut distinguer entre les
envolées platoniques et les réalisations pratiques. D'4m
autre côté, comme nous sommes dans un Congrès inter-
national, comme nous avons le bonheur de constater
qu'il y a au moins dix pays dans lesquels le Parti socia-
liste est solidement organisé, avec une caisse centrale,
et puisqu'il y a d'autres nationalités qui sont en voie
d'organisation, nous avons pensé que le meilleur moyen
d'arriver à la réalisation financière de ce secrétariat
international était de demander à la caisse centrale de
chaque nation sa contribution ; chaque caisse natio-
nale aura pour mission d'appliquer la proposition
Smith : elle demandera aux syndicats et aux organi-
sations politiques dix ou quinze centimes, et les dix
mille francs demandés deviendront ainsi cinq cent
mille francs. (Rires et applaudissements)
Le citoyen Wurm (Allemagne). — Ce sont les délé-
gués allemands qui ont mis en avant cette question des
moyens pécuniaires nécessaires au fonctionnement du
secrétariat international, et ils ont déclaré que de la
6i
IV
solution qu'on allait prendre allait dépendre leur déci-
sion à l'égard de la résolution tout entière.
Il est entendu que pour le début, pour la première
année, les dix mille francs demandés par la première
commission seront suffisants; mais plus tard on pourra
laisser aux nationalités représentées le soin d'augmen-
ter au fur et à mesure qu'elles le pourront la contribu-
tion à fournir. Mais on ne peut pas obliger les diffé-
rentes nationalités à s'engager à fournir une cotisation
pré\Tie d'une certaine manière. On ne peut pas s'engager
notamment pour le compte des sjTidicats, surtout pour
l'Allemagne où les sj-ndicats ne peuvent pas faire action
commune avec le parti politique. Il faut voter le prin-
cipe d'une certaine somme à fournir par les diverses
nationalités ; et qu'ensuite celles-ci soient libres de
réclamer de leurs adhérents la cotisation nécessaire
comme elles l'entendront, et de la façon qui conviendra
au pays.
Le citoyen Van Kol. — Toutes les objections indi-
quées ici, nous les avons traitées, notamment celle
ayant trait aux syndicats. Il est certain que chaque
nation sera libre de trouver les moyens les plus propres
à procurer l'obole à laquelle elle se sera engagée ; et la
somme de dix mille francs que nous avons proposée
n'engage que les organisations politiques.
Le citoyen Président. — Je mets aux voix la propo-
sition de la conmiission, qui a fixé à l'unanimité la
somme de dix mille francs. — Adopté à l'unanimité.
Le citoyen Président. — Nous passons à la troisième
<piestion : Où siégera le Comité international?
Le citoyen Hyndman. — J'ai l'honneur de proposer la
Maison du Peuple de Bruxelles ; la Belgique est un pays
neutre et facilement accessible à tous; et la Maison
du Peuple, avec son excellente organisation, son impri-
62
merie notamment, qui permettra d'éviter certains frais,
présente de grands avantages. Je serais heureux que
l'on donnât ce témoignage de sympathie aux vaillants
camarades belges.
Le citoyen Président. — Bien que quelques orateurs
soient inscrits sur cette question, je demande à l'assem-
blée de voter cette proposition par acclamation. —
Adopté par acclamation.
Le citoyen Vandervelde. — Au nom de la délégation
socialiste, au nom du Parti Ouvrier Belge, je remercie
nos camarades de toutes les nationalités du grand
témoignage d'estime et de confiance qu'ils viennent
d'accorder à leurs compagnons de lutte de Belgique.
L'Internationale existait depuis longtemps déjà dans
nos cœurs; pour la première fois, depuis le Congrès de
Paris de 1889, nous entrons résolument dans la voie des
réalisations pratiques. Nous sortirons de ce Congrès
avec la conviction profonde que les liens de sjTupathie
qui existaient déjà entre nous sont devenus maintenant
des liens d'organisation ; et, puisque le secrétariat de
la nouvelle Internationale est fondé, j'affirme, au nom
du Parti Ouvrier Belge tout entier, qu'heureux et fier
d'avoir à constituer cette organisation, il apportera
devant le Congrès prochain des résultats considérables
et qui seront dignes de la grandeur de votre résolution.
(Applaudissements prolongés) On Ta dit tout à l'heure :
la décision qui a été prise ce matin est ime décision
d'une haute portée; je vous propose de la souligner en
criant tous ensemble : Vive l'Internationale des tra-
vailleurs ! (Acclamations unanimes et prolongées)
Le citoyen Barrât. (P. O. S. R.) — Au nom de mes
amis du P. O. S. R., je fais la proposition suivante :
Considérant que le coinilc permanent international,
nomme par le Congrès international de 1900, doit non seule-
63
ment s'occuper de l'organisation des futurs Congrès inter-
nationaux, mais avoir des pouvoirs étendus concernant la
propagande socialiste révolutionnaire internationale;
Propose, en cas de conflit militariste international produit
par la classe dirigeante de quelque pays que ce soit, que le
comité aura pour mission de faire une propagande anti-
militaire active, afin de provoquer une grève internationale
des baïonnettes (i), afin d'éviter l'effusion du sang prolétarien,
au profit du capitalisme international. (Applaudissements)
Le citoyen Furnémont (Belgique). — Au point de vue
pratique, la résolution que nous avons prise est excel-
lente ; si nous pouvions sortir d'ici avec ce comité con-
stitué, nous aurions rendu un grand service à l'orga-
nisation internationale ; mais j'ai mi scrupule de
conscience et je le soumets au Congrès : je demande si
les délégués ont le mandat ferme de nommer, au nom
de leur pays, celui qui les représentera dans l'orga-
nisation internationale. Les délégations dans les Con-
grès sont composées parfois au hasard des circon-
stances, et les délégués ne représentent pas toujours la
pensée exacte et précise des différentes nationalités qui
les envoient. Je crois qu'il vaudrait peut-être mieux
nommer provisoirement ce bureau et le faire ratifier
par les différents partis organisés dans chacun des
pays. (Applaudissements)
Le citoyen Président. — Cet amendement à la pro-
position de la connnission est accepté par celle-ci. Je
mets aux voix la proposition ainsi modifiée, c'est-à-dire
tendant à la nomination de deux délégués par nationa-
lité au comité international, avec ratification ulté-
rieure. — Adopté à l'unanimité.
(1) L'idée d'une grève militaire avait été soumise au Congrès
de 1890 par le citoyen Lavaud, au nom du P. O. S. R. (Hamon.
Op. cit., page 164.) La proposition Barrât ne donna lieu à aucune
discussion.
64
Le citoyen Van Kol. — Nous voyons que nos cœurs
battent à l'unisson les uns des autres. Camarades, il
faut achever votre œu^-re : après avoir créé une com-
mission d'entente internationale, nous devons créer une
commission interparlementaire pour faciliter l'action
commune sur les grandes questions économiques et
politiques internationales.
Nous devons, en effet, lutter sur le terrain parlemen-
taire contre l'impérialisme qui bat en ce moment son
plein, alors que nous voyons en Cliine toutes les
nations civilisées dissinmler les appétits les plus effré-
nés sous le masque de l'humanité. (Vive approbation)
Il faudrait qu'en même temps tous les Parlements
lassent entendre une protestation contre le militarisme.
Au Reichstag, lorsqu'on demande des millions pour
créer une flotte nouvelle et que les députés socialistes
refusent ces crédits, on leur dit : « Vous êtes des sans-
patrie ; vous refusez les millions nécessaires à la gran-
deur de l'Allemagne ; les députés socialistes français
les voteraient ! ...» Eh bien ! il faut que, dans tous les pays,
il y ait une entente interparlementaire, afin que, tou-
jours et partout, la conduite des députés socialistes
soit la même et qu'ils répondent : Pas un sou, pas un
soldat! (Applaudissements prolongés et unanimes)
En ce qui concerne la durée du travail, alors que la
surproduction augmente le nombre des sans-travail
dans des proportions qu'on n'avait pas encore vues
dans l'histoire, alors qu'il faudra exiger des réformes
énergiques pouvant améliorer la condition du proléta-
riat, il faudra qu'au même moment tous les Parlements
fassent entendre les mêmes plaintes et les mêmes exi-
gences au sujet de la législation ouvrière.
La mission de cette commission sera donc aussi bien
économique que politique. A l'aide de cette commission,
65 IV.
aucun grief du prolétariat ne sera étouffé, car on fera
appel à l'opinion publique de tous les pays ; et la voix
du prolétariat se fera entendre et sera répétée dans tous
les pays de l'univers où le socialisme a pénétré.
Voilà la résolution qui doit compléter la première que
vous avez votée ; celle-ci ne présente pas de grandes
difficultés ; elle a l'avantage de ne rien coûter, et ses
résultats seront des plus précieux. "N'oici la proposition
cpie je dépose :
Le comité socialiste international devra exiger des grou-
pes socialistes parlementaires nationaux l'organisation
d'une commission spéciale interparlementaire pour faciliter
une action commune sur les grandes questions politiques
et économiques internationales.
Cette commission sera adjointe au comité socialiste
international.
Adopté.
Le citoyen Vaxdervelde. — Avec quelques membres
des différentes délégations, j'ai rhonneur de proposer
au Congrès une résolution dont notre ami Vinck avait
déjà pris l'initiative au Congrès international des
étudiants socialistes et qui me paraît être le complé-
ment nécessaire des résolutions qui viennent d'être
votées.
Nous proposons, en effet, de donner mandat au secré-
tariat ou\Tier siégeant à Bruxelles d'établir une biblio-
thèque du socialisme, des archives internationales qui
centraliseraient les livres, les brochures, les rapports et
autres documents qui se rapportent au mouvement
prolétarien dans les deux mondes.
D'accord avec les citoyens Ferri et Costa, pour
l'Italie, Hyndman, pour l'Angleterre, Singer, pour
l'Allemagne, et, j'en suis convaincu, de nombreux amis
66
parmi les camarades français, je propose la résolution
suivante :
Le secrétariat international siégeant à Bruxelles sera
chargé de constituer les archives internationales du socia-
lisme en centralisant les livres, documents, rapports qui
concernent le mouvement ouvrier des dififérentes nations
Adopté.
La séance est levée à midi vingt.
SEAXCE DE L APRES-MIDI
La séance est ouverte à deux heures un quart sous la
présidence du citoyen Andréa Costa (Italie), assisté
du citoyen Hyndman (Angleterre), (i)
Le président annonce que les troisième, quatrième,
cinquième et dixième conunissions se réunissent; la
troisième se réunira à trois heures.
Le délégué de la Hongrie Tessart. — La Hongrie
n'est représentée que par un seul délégué ; ce n'est cer-
tainement pas par manque d'esprit de solidarité, mais
parce que les ouvriers socialistes sont aussi pauvres et
persécutés que dans aucun pays. J'ai déposé un rap-
port imprimé sur le mouvement socialiste hongrois.
Vous pourrez y voir que des centaines de militants ont
été fusillés ou sont encore en prison ; et notre parti a
dû payer de fortes amendes ; en sorte qu'il se trouve
dans une situation très difficile. Malgré cela, il a fait
tous ses efforts pour envoyer ici un délégué, qui vient
travailler en commim avec ses frères socialistes des
autres pays. Camarades, je vous indique avec peine
que la pau\Teté n'est nulle part plus écrasante que dans
(1) De la Social-democratic Fcdcralion.
67
notre pays et nulle part le socialisme ne rencontre plus
de difficultés dans son développement.
J'approuve la résolution que le Congrès a votée ce
matin, celle de la constitution d'un comité internatio-
nal ; mais nous ne pouvons nous engager pour le moment
à contribuer aux frais ; pom* l'avenir, nous espérons
que cela sera possible ; mais pour le présent, nous ne
le pouvons pas. Ainsi que nous l'avons indiqué dans
notre rapport, le parti socialiste hongrois n'a pas seule-
ment à combattre un gouvernement des plus réaction-
naires, mais il a à déplorer des conflits au sein du pro-
létariat lui-même. Le gouvernement a réussi à trouver
des agents de division parmi nous, qui discréditent
même le mouvement à l'étranger.
Nous espérons cependant vaincre toutes ces diffi-
cultés; mais nous faisons appel aux socialistes des dif-
férents pays pour soutenir leurs frères de Hongrie; je
m'adresse plus particulièrement aux socialistes autri-
chiens, qui connaissent notre malheureuse situation ;
qu'ils nous aident à marcher la mam dans la main avec
le prolétariat universel ! (Applaudissements)
Le citoyen Puésidext. — En conformité des décisions
prises ce matin, les Américains ont nommé leurs délé-
gués au bureau permanent : ce sont les citoyens
Sanial, pour le Parti Ouvrier Socialiste, et Jacob
Rombro] pour la Social-démocratie.
Le citoyen SEcnÉTAmE. — Nous avons reçu la lettre
suivante, adressée au citoyen Gérault-Richard :
Le club internationaliste de Sydney (i), dans la colonie
de la Xouvelle-Galles du Sud, envoie ses vœux au Congrès
(1) Cette traduction, à force d'être littérale, est peu intelligible sur
quelques points. Pour comprendre l'exposé trop bref de la situation,
lire : P. Leroy-Beaulieu, les nouvelles sociétés anglo-saxonnes.
68
international réuni à Paris. Nous espérons que ce Congrès
servira à l'unité et aux intérêts du prolétariat de tous les
pays.
Nous sommes trop peu nombreux pour être représentés
à ce Congrès, mais nous espérons pouvoir l'être au pro-
chain quand bien même il n'y aurait qu'un seul délégué
130ur toute l'Australie.
Il n'est pas possible de décrire les méthodes pratiquées
par l'exploitation capitaliste dans notre pays, pour l'agri-
culture et l'exploitation minière. Nous devons cependant
mentionner comme trait particulier de l'oppression proprié-
taire le contrôle exercé par les bancpies et les compagnies
d'hypothèques sur les industries et spécialement sur l'éle-
vage, sauf sur les syndicats capitalistes. La plus grande
partie du territoire de pâtures, les bêtes à cornes et les
moutons de la colonie sont actuellement dans la possesion
des banques, des compagnies d'hypothèques qui rétribuent
^vec des salaires dérisoires les fermiers et les laboureurs.
Tous les pouvoirs appartiennent aux capitalistes anglais ;
les directeurs et les actionnaires résident en Angleterre.
Les vexations et les lock-oiit sont fréquents dans toutes les
industries, et ce n'est pas sans violence de la part des fonc-
tionnaires qui, comme ailleurs, sont les créatures des clas-
ses propriétaires.
La question des sans-travail est relativement aussi aiguë
•dans notre société que dans celles des autres pays et a
forcé le gouvernement à établir des usines d'assistance
dans lesquelles trois à quatre mille travailleurs de toutes
les catégories sont temporairement employés par lui.
Les trade-unionistes, bien qu'ils aient une bonne repré-
sentation parlementaire dans la colonie — en effet, à l'heure
actuelle, ils sont vingt-deux sur cent vingt-cinq membres
de la Chambre et tiennent ainsi la balance du pouvoir
entre les deux partis bourgeois, les libre-échangistes et les
protectionnistes — les trade-unionistes ne professent pas
des doctrines socialistes et ne travaillent pas consciencieu-
sement à établir une société social-démocratique en s'atta-
quant aux causes économiques des vexations auxquelles
le prolétariat est soumis. Ils se contentent de chercher de
simples palliatifs aux iniquités du système capitaliste.
Les trade-unionistes sont cependant ici, comme dans tous
69
les autres pays anglais, légèrement pénétrés de Tidée socia-
liste.
Nous confirmons notre adhésion aux principes de Karl
Marx et au socialisme international, et nous envoyons au
Congrès nos fraternelles salutations. (Applaudissements)
Le Président. — Un nouveau délégué italien est arrivé
de Reggio; son mandat a été validé par la section
italienne, qui est composée actuellement de quinze
membres.
Le citoyen Furnémoxt (Belgique). — Le Congrès a
pris une résolution pratique de la plus haute impor-
tance, en instituant une commission internationale
chargée de diriger la propagande du Parti socialiste et
d'être son organe dans toutes les grandes circonstances.
Cela démontre que le socialisme international entend se
préoccuper des questions qui sont posées chaque jour
devant l'opinion du monde entier. Mais il ne faut pas,
en entrant sur ce terrain pratique, qui doit nous con-
duire à de nouvelles réalisations, que nous oul)liions
notre idéal révolutionnaire et que nous oubliions les
commémorations qui nous sont sacrées.
C'est dans cet ordre d'idées que je vous propose de
décider que vendredi prochain, après la clôture du
Congrès, nous nous rendrons au Père-Lachaise, devant
le mur des Fédérés... (Applaudissements enthousiastes)
et que nous déposerons une couronne d'immortelles
rouges, dont une souscription internationale cou^Ti^a
les frais — à la mémoire des martyrs héroïques de la
Commune, qui ont combattu pour Talïranchissement
humain et l'avenir du socialisme. (Nouveaux et longs
applaudissements. Cris répétés de : Vive la Com-
mune !)
Le citoyen PnÉsmENT. — L'enthousiasme avec lequel
vous avez accepté cette proposition de notre ami Fur-
70
némont m'évite d'avoir à la mettre aux voix. Je pense
que A^ous l'acceptez par acclamations. (Cris nombreux
de : Oui! Longues acclamations) Au sujet de l'heure de
cette cérémonie, nous prendrons une décision ulté-
rieure. Comme la délégation anglaise rentre en Angle-
terre vendredi, cette réunion pourrait peut-être avoir
lieu jeudi; le Congrès aura à prendre une décision à cet
égard.
Comme nous n'avons pas actuellement de rapport
achevé, nous proposons une suspension de séance de
quelques minutes. — Adopté.
La séance est suspendue jusqu'à trois heures et
demie.
A la reprise de la séance, le citoyen Wurm (Alle-
magne) a la parole pour lire un rapport sur la première
question de l'ordre du jour examinée par la deuxième
conmaission : Législation internationale da travail par
la limitation de la journée de travail.
Le citoyen Wurm. — La commission s'associe à la
résolution prise par les Congrès précédents ; mais il faut
déclarer que si le Congrès se prononce aujourd'hui en
faveur de la journée légale de huit heures, cela ne veut
pas dire que les représentants du prolétariat dans les
Parlements ne peuvent légiférer que sur cette base de
huit heures; sils ne peuvent arriver à une législation
sur cette base de huit heures, ils peuvent légiférer sur
une journée plus longue.
D'un autre côté, la commission déclare que le
triomphe de cette journée légale de huit heures n'est et
ne peut être l'œuvre ni de l'action politique seule, ni de
l'action économique isolée, mais que c'est par les luttes
politiques et syndicales réunies qu'on peut arriver au
triomphe de cette journée légale de huit heures. Voici
71
le texte de la résolution à laquelle s'est arrêtée la com-
mission :
Le Congrès, conformément aux décisions des Congrès
internationaux antérieurs, considère que la limitation de
la journée de travail doit continuer à faire l'objet des
efforts incessants de tous les travailleurs, et déclare que la
journée de travail journalier doit être fixée par la loi au
maximum provisoire de huit heures, pour les travailleurs
de tous pays et de toutes catégories ;
Engage les organisations ouvrières à poui'suivre l'obten-
tion de cette réforme en agissant d'une manière progres-
sive et en unissant l'action syndicale et Faction politique.
La citoyenne Sitz (Allemagne). — Au nom des
citoyennes allemandes, je me déclare en faveur du prin-
cipe de la limitation légale de la journée de travail. On
parle maintenant de travail libre; il n'y en a pas s'il
n'y a pas de liberté économique du prolétariat. Le&
femmes socialistes allemandes sont partisans de la
réglementation légale du travail, parce qu'à lem* point
de vue, c'est la base de toute intellectualité, de tout
progrès de la classe ouvrière et qu'elles sont certaines
que le jour où, dans le monde entier, le travail serait
légalement lixé à huit heures, toutes les libertés poli-
tiques et économiques ne tarderaient pas à suivre ce
premier triomphe du prolétariat sur le capitalisme
européen. (Applaudissements)
Malgré le principe de l'égalité des sexes, ou plutôt à
cause du principe de cette égalité sociale, il faut
demander une protection plus large, plus efficace pour
la femme que pour l'homme; parce que la femme se
trouve vis-à-vis de l'homme dans une situation infé-
rieure, quant à sa position légale, elle est plus que
l'homme sujette à l'exploitation capitaliste. Par le
travail industriel, en conquérant sa liberté économique,
elle a seulement changé de maître : au lieu de la férule
72
du mari, elle est tombée sous le joug honteux du capi-
talisme, qui l'exploite plus durement encore, dans sa
modestie et son amour maternel. (Applaudissements)
Par une protection législative efficace, on rendrait la
femme consciente de soi-même, de ses devoirs et de ses
droits humains. Plus la protection sera grande, plus la
conscience de la femme et la force de remplir tous ses
devoirs seront grandes.
En demandant la protection de la femme, on n'agit
pas seulemeijt dans l'intérêt de la femme, mais dans
l'intérêt de la classe ouvrière tout entière, parce qu'on
empêche la femme d'entrer en concurrence déloyale
avec l'honmae.
Il y a encore une autre question plus importante; il
faut craindre que nous ayons besoin d'une autre géné-
ration pour que le prolétariat recueille les fruits du
mouvement qu'il a commencé contre l'exploitation capi-
taUste. Pour qu'il puisse remplir le grand rôle historique
de l'émancipation de la classe ouvrière et de toute
l'humanité, il faut un prolétariat sain de corps et
d'esprit et beau de caractère. Or, la femme courbée
sous le joug économique et capitaliste ne peut donner
naissance à des enfants qui soient forts et prêts pour
cette noble lutte. (Vifs applaudissements) C'est pour
cela que nous ne demandons pas seulement la protec-
tion législative au point de ^'ue des heures de travail,
mais une protection efficace au point de vue de la
liberté syndicale ; nous demandons que la loi ne reste
pas lettre morte à cet égard. Ces desiderata ont été
déjà énoncés et votés par plusieurs Congrès nationaux
et internationaux ; nous demandons leur mise en vigueur,
car ils contribueront à la victoire définitive du prolé-
tariat tout entier, en assurant la protection de la femme
travailleuse ! (Applaudissements prolongés)
-3
Le citoyen Champy. (P. O. S. R.) — Je vois avec
plaisir que la question de la journée de huit heures,
préconisée depuis le Congrès de Paris de 1889 (i), a
fait le tour du monde; elle a été discutée et appréciée
partout. Je désirerais eu dire quelques mots. Il me
semble, étant donnés le développement du machinisme
appliqué à l'industrie et le concours de la science, qu'on
peut arriver à produire autant en huit heures qu'en
dix heures. On pourrait aujourd'hui faire la même
réforme qui a été faite autrefois : on a porté la journée
de douze heures à dix heures, ce qui est assez géné-
ralisé en France. Eh bien, étant donnés les nouveaux
progrès, la nécessité de défendre sa dignité personnelle,
de s'instruire, de s'élever par l'éducation, afin que
nous puissions profiter des progrès qui ont été réalisés
par le progrès moderne et démocratique, il est utile et
il serait possible d'abaisser cette journée de travail à
huit heures. De grands exemples ont été donnés déjà
en Australie, en Angleterre, en Amérique, en Belgique
et dans d'autres pays; des entrepreneurs, des capita-
listes même ont avoué qu'avec un peu de bonne volonté,
en améliorant leur outillage, ou en faisant usage de
leurs capitaux pour soulager la main-d'œuvre, on
pouvait arriver à produire autant en huit heures qu'en
dix heures.
Et puis, alors même que l'on produirait moins, il ne
faudrait que s'en féliciter, puisqu'il y a trop de travail-
leurs et surproduction; en diminuant le nombre d'heures
de travail, on réaliserait donc un progrès, puisqu'on
éviterait du chômage pour un grand nombre d'entre
nous.
(1) Il y a ici une petite erreur; la question est plus ancienne.
(Cf. Gabriel Deville, Historique du Premier Mai. Devenir Social
avril 189C.)
• 74
11 faut réaliser dans ce sens des réformes urgentes. Il
y a des industries, en province, où les hommes et les
femmes travaillent treize, quatorze et même quinze
heures. Il y a moyen de remédier à cet état de choses
par le s\Tidicat : il y a des sj-ndicats qui, réunis-
sant presque tous les membres de leur corporation,
fixent eux-mêmes la durée du travail. En Autriche, en
Belgique, en Hollande et ailleurs, il y a des syndicats
qui ont décidé que les ou\Tiers ne feraient que neuf
heures, d'autres huit heures. Ce n'est donc qu'une
question d'entente. On a malheureusement en France
un peu trop oublié l'esprit de solidarité.
Nous devons faire de la propagande, conmie jadis, en
1870, nous en faisions pour renverser l'Empire et établir
la République ; il faut relever un peu l'esprit et le
caractère français, et développer le sentiment de la
solidarité.
Un récent congrès bourgeois (1), pour la réglementa-
tion internationale du travail, a déclaré que les tra-
vailleurs de certaines industries avaient pu s'afiTranchir
eux-mêmes en ne travaillant que hiùt ou neuf heures.
C'est im aveu jïrécieux à retenir... (Ces dernières
observations se produisent au milieu du bruit, un grand
nombre de délégués ne prêtant plus leur attention à
l'orateur)
Je sais bien que vous connaissez ces questions aussi
Cl) L'orateur fait ici allusion à ua Coii-^rès tenu à Paris du 25 au
28 juillet 1900 /Cjrc»/ajre d» Musée Social, août 1900). Les congres-
sistes étaient presque tous lies catholiques sociaux; les socialistes
belges, anglais, allemands qui avaient participé à une réunion du
même genre à Zurich en 1897 {Circulaire du Musée Social, 15 octobre
1897) s'abstinrent en 1900; quelques socialistes français y assistèrent,
notamment le citoyen Champy, qui s'éle\ a avec violence contre la
résolution, qui fut adoptée, de tlemander au pape d'envoyer un
délégué au comité permanent fondé à la suite du Congrès.
bien que moi, mais il faut bien que nous puissions dire
quelques mots sur ce qui nous tient à cœur... Je dis
donc, citoyens, qu'il faut demander la réglementation
légale du travail, mais cela ne doit pas nous empêcher
de tâcher d'y arriver au moyen des syndicats...
Plusieurs voix. — Concluez!
Le citoyen Champy. — Nous insistons pour la limi-
tation de la durée du travail à huit heures. (Plusieurs
délégués demandent la limitation de la durée des
discours. Vive approbation)
Le citoyen Président. — Nous avons envisagé cette
question, dans le bureau, et nous avons pensé que cela
était inutile, et que les oratem's eux-mêmes sauraient se
présider et se résumer. (Rires et applaudissements)
Néanmoins, je reçois une motion demandant qu'on
limite la durée des discours à dix minutes. Je la mets
aux voix. — Adopté à l'unanimité.
Le citoyen Président. — Personne ne demandant
plus la parole sur cette première question de l'ordre du
jour, je mets aux voix la résolution de la commission.
— Adopté à l'unanimité.
Le citoyen Président. — Je donne la parole au cama-
rade Gheude, rapporteur de la deuxième commission,
qui a étudié la question de la possibilité d'un minimum
de salaii^e.
Le citoyen Gheude (Belgique), (i) — La seconde
commission a examiné la question du minimum de
salaire. L'ordre du jour était ainsi fixé : Examen de
la possibilité d'un m,inimum de salaire dans les divers
pays.
La discussion qui est intervenue entre les membres
(1) Le compte rendu analytique officiel porte à tort le citoyen
Gheude comme étant allemand.
76
de la commission a été assez animée et — je dois le
déclarer — un peu embrouillée. Elle a été surtout carac-
térisée par ce fait essentiel que nous avons vu se déter-
miner deux courants bien distincts en ce qui concerne
la possibilité d'arriver à ce minimum de salaire : d'une
parties Allemands et d'autre part les Anglais. Alors que
nos camarades anglais voudraient voir la loi fixer le mini-
mum de salaire nos camarades allemands ont sou-
tenu cette idée que d'un côté, l'on ne pouvait admettre,
au point de vue socialiste, que la loi elle-même ordonne
le minimum de salaire ; et que d'mi autre côté, il y a, sui-
vant eux, une impossibilité pratique qu'ils considèrent
comme étant insurmontable, (i)
Nous nous sommes mis d'accord, camarades, sur une
formule spéciale en ce qui concerne les conditions indis-
pensables à l'obtention du minimun de salaire. Nous
nous sommes tous trouvés d'accord pour penser que ce
qui était le plus essentiel, c'était l'existence dans tous
les pays de syndicats fortement organisés. Nous avons
considéré qu'il était matériellement et pratiquement
impossible d'arriver à ce qu'un minimum de salaire
sérieux fût fixé d'mie façon durable, sans qu'il y eut
dans les dilTérents pays des syndicats ou des associa-
tions ouvrières puissamment organisées et pouvant
maintenir ce qui aurait été une fois acquis grâce
à eux.
Nous avons en outre déterminé ce que nous entendions
(1) Celte opposition mérite de fixer l'attention ; elle se rattache
surtout à des différences économiques des deux peuples : l'Angle-
terre, après avoir gouverné l'industrie, est sur la pente de la déca-
dence économique ; l'Allemagne ne se préoccupe que de conquérir
les marchés extérieurs.
Il faut ajouter que d'après Malon, Marx en 1880 était opposé à
l'inscription du minimum de salaire dans le programme socialiste
français ,ReLnie Socialiste, janvier 1887, page 54.)
77
par minimum de salaire et nous nous sommes à peu près
trouvés d'accord — bien qu'il y eût divergence entre la
majorité des membres de la commission et les délégués
allemands — pour dire que le minimum de salaire devait
être fixé suivant les conditions indispensables de la vie,
les nécessités de l'existence envisagées de la façon la
plus large, (i)
Quant aux moyens spéciaux poui' arrivera l'obtention
du minimum de salaire, nous avons ajouté que ces
moyens doivent logiquement différer suivant les nations
et que c'est à celles-ci, aux régions diverses même d'un
pays, à déterminer quelle est la voie la plus sûre et la
plus rapide à suivre pour arriver à ce résultat.
Enfin, nous avons ajouté — et vous retrouverez tous
ces points dans l'ordre du jour dont je vous donnerai
lecture et dont nous proposons le vote à l'assemblée —
que nous considérions comme le moyen le plus pratique
d'arriver à l'obtention du minimum de salaire, la pres-
sion sur les pouvoirs publics, aussi bien ceux de l'Etat,
que de la province, du département, de la Commune, et
qu'il fallait tâcher que ces pouvoirs publics établissent
le minimum de salaire, soit en le payant directement
aux ouvTiers employés aux travaux publics, soit en l'im-
posant dans les caliiers des charges des travaux adjugés
aux entrepreneurs. (Applaudissemeiits) En conséquence,
nous avons l'honneur de vous proposer le vote de la
résolution suivante :
Le Congrès déclare que le minimum de salaire n'est pos-
sUjle que là où il peut être fixé par des syndicats fortement
(1) Il s'agirait plutôt du liuing ivage des Anglais (de Rousiers, la
question ouvrière en Angleterre, pages 280-281) que d'un %Tai minimum.
La différence est grande ; car il semble que parfois en fixant un mi-
nimum de salaires dans les cahiers des charges des entreprises, on
ait surtout voulu faire une vague démonstiation philanthropique.
78
organisés, que ce minimnin, dont le taux ne peut être fixé
d'une façon générale et unique pour tous les pays, doit être
en tous cas en rapport avec les nécessités de l'existence de
la façon la plus large ;
Engage les travailleurs à poursuivre l'exécution de cette
réforme en cherchant les moyens les plus pratiques d'y
arriver, lesquels seront appropriés tant à la situation éco-
nomique et industrielle qu'à la situation politique et admi-
nistrative de chaque région ;
Recommande en première ligne, pour obtenir ce résultat,
la pression sur les pouvoirs et administrations publiques
qui peuvent établir le minimum de salaire, soit en le
payant directement pour les travaux puljlics, soit en l'im-
posant a^x entrepreneurs, adjudicataires des travaux.
Le citoyen Molkexbuhr (Allemagne). — Si je me suis
élevé dans la commission contre la fixation du salaire
minimum, ce n'est pas parce que je ne souhaite pas un
salaire élevé aux ouvriers ; c'est parce que j'ai la con-
viction que l'État ne peut pas régler cette question et
que nous ne pouvons pas non plus avoir la réalisation
de cette question par la voie internationale. Je vous rapn
pelle qu'il y a eu un essai fait dans ce sens à Paris il y a
un siècle : on a voulu fixer un prix maximum pour ce
qui servait de nourriture : on voulait arriver à la sup-
pression de la misère ; mais on n'a pas réussi; et en ce
moment, nous sommes encore moins en situation de
réussir, parce que nous n'aurions même pas de puis-
sance poiu? fixer des prix quelconques. Nous ne pouvons
pas arriver à fixer partout à la fois un salaire minimum,
puisque nous ne pouvons pas exercer de pression sur le
prix des choses nécessaires. La seule chose que nous
pouvons faire, c'est d'arriver à ce que les organisations
syndicales se fassent partout de plus en plus fortes et
que les syndicats cherchent à conquérir des conditions
de vie et de travail meilleures, et aussi le salaire le plus
élevé possible.
79
Nos camarades anglais ont résisté et ont proposé de
fixer quand même un minimum de salaire. Nous avons
répondu que telle somme qui pourrait être considérée
comme énorme par certains pays, comme la Russie, ou
par un autre, pourrait être trouvée modeste par d'au-
tres pays où les salaires sont déjà élevés.
J'en conclus qu'on ne peut fixer un salaire minimum
imiforme. Nous devons simplement créer des organisa-
tions sjTidicales puissantes ; nous pourrons ainsi exercer
une pression sur toutes les administrations, soit de
rÉtat, soit des villes, soit d'ailleurs, et nous pourrons
alors demander qu'un salaire minimum soit fixé.
J'ai dit aussi que cette exigence du salaire minimum
n'avait pas un caractère socialiste, et la chose peut
paraître paradoxale, mais je m'explique. Il a été
demandé que l'État assure partout un minimum de
salaire à ceux qui travaillent... Mais nous, nous disons :
Il ne faut pas seulement assurer un minimum de salaire
à ceux qui travaillent, mais aussi im minimum de res-
sources à ceux qui sont sans travail, à cause du chô-
mage, de la maladie ou des accidents, c'est-à-dire à
tous les hommes sans distinction.
Je dis donc, comme conclusion, que nous ne pouvons
pas régler cette question d'une manière internationale ;
elle peut être réglée tout au plus nationalement, ou par
région ; je dis en outre que nous pouvons, dans certains
cas, par l'action syndicale, imposer des conditions de
travail aux États et aux particuliers.
J'indique que les délégués allemands ont voté contre
la résolution de la commission, mais c'est parce qu'il
nous en avait été fait une traduction inexacte. Mainte-
nant que nous en connaissons le texte vrai, nous nous
y rallions tous ; c'est donc à l'unanimité que ce texte
est proposé au Congrès.
80
Le citoyen Président. — Je mets cette résolution aux
voix. — Adopté à l'unanimité.
Le citoyen Président. — La délégation russe a reçu
un nouveau mandat, qu'elle a validé. Ce mandat est
confié au camarade Rubanovitch. Nous avons reçu deux
télégrammes. Le premier est envoyé par les socialistes
de Hongrie, ainsi conçu :
La Social-démocratie de Hongrie souhaite aux diflférentes
nations de tâcher d'obtenir l'émancipation aussi bien dans
les rapports économiques que politiques et le plus grand
succès au Congrès.
Le second, des associations ouvrières de Saône-et-
Loire, Gueugnon, le Creusot :
Le Comité d'action appelle l'attention du Congrès inter-
national socialiste de Paris sur les camarades de Gueugnon
et du Creusot qui luttent depuis quatorze mois pour secouer
le joug capitaliste. Pour conquérir leur indépendance, ils
ont besoin de l'appui et du concours des sociabstes du
monde entier. Le Comité espère que les membres du Con-
grès viendront par leur obole en aide à leurs revendications ;
il demande qu'une collecte soit faite à chaque séance et
adresse son salut socialiste à tous les camarades !
Signé : Chazel
Conformément au désir exprimé par nos camarades,
des citoyens placés à la porte du Congrès recueille-
ront l'obole des congressistes. (Applaudissements)
Je donne la parole au rapporteur de la dixième
commission, sur la question du Premier Mai.
Le citoyen Boemelburg (Allemagne). — La question
du Premier Mai a occupé tous les Congrès inter-
nationaux depuis celui de i88<). La commission a été
unanime à penser qu'il fallait maintenir les décisions qui
8i V.
ont été prises par ces différents Congrès internationaux
de Zurich, de Bruxelles, de Londres. Nous proposons
la résolution suivante : (i)
Le Congés international de Paris adhère, quant à la
manifestation du Premier Mai, aux décisions des Congrès
internationaux antérieurs; il estime que la manifestation
du Premier Mai est une démonstration efficace pour la jour-
née de huit heures ; il est d'avis que le chômage est la
forme la plus efficace de cette démonstration.
Il y avait unanimité pour recommander cette résolu-
tion au sein de la commission ; mais il y avait cepen-
dant deux avis différents. Les représentants de deux
nationalités ont demandé d'aller plus loin et de rendre
obligatoire pour les ouvriers de tous les pays de fêter
le Premier Mai. Mais la majorité a été d'avis que c'était
impossible, parce que pour que le Premier Mai fût une
démonstration générale par le chômage, il fallait deux
conditions préalables qui manquent dans la plupart des
pays : i° des organisations SAndicales ouvrières fortes
et bien constituées ; 2° une bonne conception de cette
manifestation. Il faudrait cependant que les nationalités
s'efforçassent de faire une démonstration plus éner-
gique, plus efficace et plus générale dans tous les
pays.
C'est pour cela que nous devons faire une propagande
très active pour persuader d'abord aux ouvriers que la
réduction des heures de travail est une nécessité abso-
lue. Pour que les ouvriers ne fassent plus d'heures sup-
plémentaires, il faut qu'eux-mêmes reconnaissent toute
(1) Sur les origines de cette manifestation lire l'article déjà men-
tionné du citoyen Gabriel Deville {Devenir social, avril 1896). —
A Londres on avait décidé que cette journée serait aussi consacrée à
manifester contre le militai'isme. (Hamon. Op. cit., page 167.)
82
la valeur et toute la portée d'une réduction des heures
de travail.
Le citoyen Journoud (Fédération de Saône -et-
Loire). — La section française était une des deux
nations qui ont demandé que sur la dixième question,
celle du Premier Mai, on demandât à toutes les natio-
nalités de s'engager d'une façon plus ferme et surtout
plus obligatoire pour faire la manifestation. Il était
entendu que nous devions donner à cette manifestation
le caractère de la réclamation des cahiers de revendi-
cations d'un peuple à son gouvernement ; il était entendu
que ce devait être la fête du travail, la fête des travail-
leurs, et qu'en ce sens chaque nationalité pourrait
demander, dans chaque nation, les revendications qui
lui semblaient les plus légitimes et les plus urgentes,
telles que par exemple la journée de huit heures, le
suffrage universel dans les nations qui ne l'ont pas
encore.
Il y a sur ce point unanimité. Mais, lorsque nous
avons demandé à nos camarades de s'engager à faire
une propagande active et à rendre la manifestation du
Premier Mai à peu près obligatoire, ils se sont récusés,
car dans certaines nations le chômage général, le pre-
mier mai, est interdit et comporte certaines pénalités.
La section française s'est donc ralliée à la proposition
générale ; mais nous faisons quand même, au nom de
tous les membres de la commission, un appel vibrant
à tous les délégués des nations représentées ici pour
faire la propagande la plus active en faveur de la mani-
festation du Premier Mai, journée des revendications
du prolétariat. (Applaudissements)
Le citoyen Président. — Je mets aux voix la propo-
sition de la commission. — Adopté à l'unanimité.
Le citoyen Ellenbogen (Autriche). — La troisième
83
commission (i) a été étomiée d'avoir à traiter encore
une question qui a été résolue à tous les autres
Congrès internationaux. Autrefois, du temps des anar-
chistes et des anciens trade-unionistes, il a été néces-
saire de se prononcer sur certains points qui au-
jourd'hui ne sont plus en discussion. La commission a
donc été unanime à penser que la théorie sur ces points
ne pouvait être sujette à discussion, que dans un
Congrès international on devait se restreindre à poser
quelques principes fondamentaux. Comme premier
principe fondamental nous convenons que la tâche prin-
cipale consiste à rendre le prolétariat conscient de ses
revendications de classe par un travail lent, patient
et pénible.
Ce grand résultat ne peut être obtenu en faisant appel
au sentimentalisme ; c'est, je le répète, un travail lent
et patient. Ce travail, d'après la commission, aurait
même un autre effet : il ferait cesser les querelles
personnelles et il montrerait la nécessité de l'unité
de pensée chez les prolétaires.
Si la commission a été unanime pour le principe, elle
ne l'a pas été pour la forme. Il est évident que le procédé
doit être différent suivant les pays ; nous ne pou\dons
proposer de règle s'adaptant à toutes les nationalités ;
notre résolution doit donc laisser toute liberté. La com-
mission pense que ce sont les organisations politiques
et économiques qui doivent remplir cette tâche qui
accentuera encore davantage le rôle déjà important des
coopératives. Mais ce quïl faut surtout, c'est que les
(1) La troisième question était ainsi posée : « Des conditions néces-
saires de rafifranchissement du travail ; a) constitution et action du
prolétariat organisé en parti de classe; hJ expropriation politique et
économique de la bourgeoisie ; c) socialisation des moyens de pro-
duction. »
84
<iifférents groupements du prolétariat marchent la
main dans la main.
La commission appelle encore l'attention du Congrès
sur un point important : il ne faut pas attendre l'éman-
cipation du prolétariat d'un événement quelconque
imprévu ; cette émancipation sera seulement le résultat
d'un processus de développement ; et, d'autre part, la
société capitaliste, qui profite de l'état de choses exis-
tant, est appelée à ralentir la tâche du socialisme et à
«garer le prolétariat. Mais nous, nous devons éclairer
le prolétariat afin de l'amener à réaliser son rôle histo-
rique, qui est d'écraser la société capitaliste.
Voici la résolution de la commission :
Le prolétariat moderne est le produit nécessaire du
régime capitaliste de production, qui exige l'exploitation
politique et économique du Travail par le Capital.
Son relèvement et son émancipation ne peuvent se réa-
liser qu'en entrant en antagonisme avec les défenseurs
intéressés du capitalisme, lequel par sa constitution même
doit aboutir inévitablement à la socialisation des moyens
de production. Devant la classe capitaliste le prolétariat
doit, par conséquent, se dresser en classe de combat.
Le socialisme, qui s'est donné la tâche de constituer le pro-
létariat en armée de cette lutte de classe, a pour devoir, avant
tout, de l'initier par un travail méthodique réfléchi et inces-
sant à la conscience de ses intérêts et de sa force et d'user à
cet elTet de toutes les armes que la situation politique et
sociale actuelle met entre ses mains et que sa conception
supérieure de la justice lui suggère.
Au nombre de ces moyens le Congrès indique l'action poli-
tique, le suffrage universel et l'organisation de la classe
ouvrière en groupes politiques, syndicats, coopératives,
caisses de secours, cercles d'art et d'éducation, etc. Il en-
gage les militants socialistes à propager le plus possiI)le
ces moyens de culture et d'éducation qui augmentent la force
de la classe ouvrière et la rendent capable d'exproprier
politiquement et économiquement la bourgeoisie et de so-
cialiser les moyens de production.
85
Cette première proposition a été votée à l'unanimité
de la commission ; et celle que je vais vous lire a été
votée à la majorité :
Les socialistes de tous les pays s'engagent à intervenir
afin que les étrangers, dans leur pays respectif, jouissent
du même droit de coalition que les nationaux, et à se ser-
vir à cet effet de tous les moyens à leur disposition. (Ap-
plaudissements)
Le citoyen Harriman (États-Unis). — Cette question
touche de près l'Amérique et c'est justement à cet égard
que les socialistes américains se sont divisés. Il y a en
Amérique des socialistes (i) qui croient qu'il ne faut
pas s'associer avec le mouvemement syndical améri-
cain parce que ce mouvement syndical est le théâtre
d'intrigues politiques de la part d'individus fourvoyés
dans les syndicats. D'autres socialistes (2) reconnais-
sent que les syndicats sont corrompus, que les chefs
sont vendus : mais ils pensent qu'il faut aller vers ces
chefs de syndicats corrompus pour les amener à bien.
Ils pensent que ces sjTidicats n'agissent pas dans le
sens socialiste ou agissent avec le capitalisme, et que
le prolétariat n'agit pas tout entier dans le sens socia-
liste et agit parfois contre le mouvement ouvrier parce
qu'il n'est pas syndiqué. Mais, malgré tout, ils pensent
qu'il faut que les ou\Tiers socialistes américains se met-
tent dans ces syndicats, quelle qu'en soit la corruption.
Ces sjTidicats sont autonomes, il y a donc moyen de les
réformer; tant qu'on ne les aura pas réformés on ne
pourra pas compter sur un soulèvement possible de la
masse. Il faut que les syndicats marchent d'accord avec
le mouvement socialiste. J'approuve donc la résolution
(1) Parti ouvrier socialiste qui comprend notamment Sanial et
Daniel de Léon.
(2) Parti social-démocrate auquel appartient l'orateur.
proposée ; mais je fais remarquer exactement ce qui en
est. Nous sommes d'avis d'agir, en Amérique, avec les
sjTidicats, même avec toute la corruption qu'ils contien-
nent. (Approbation) (i)
Le citoyen Jean Bertrand. (P. O. F.) — Je demande
la parole pour une motion d'ordre. J'ai une proposition
à faire au Congrès au sujet de cette question. Je suis
étonné de voir que la troisième commission nous
apporte des résolutions aussi anodines. Je m'étonne
qu'on préconise la création d'études sociales, d'univer-
sités populaires... Mais il y a longtemps... (Interrup-
tions diverses)
Le citoyen Président. — Vous avez demandé la
parole pour une motion d'ordre.
Le citoyen Jean Bertrand. — Je propose donc que
les résolutions de la troisième commission soient impri-
mées et distribuées, car je trouve qu'il est inadmissible
que le Congrès vote actuellement sur ces résolutions.
Une voix. — Je demande qu'on fasse voter... (Cris de :
Aux voix la proposition Bertrand!)
Le citoyen Secret AmE. — On nous demande d'impri-
mer les résolutions ; nous demandons que le Comité gé-
néral des socialistes français veuille bien nous remettre
tous les documents et la caisse du Congrès afin que
nous puissions voir ce qu'il est possible de faire...
Une voix. — C'est scandaleux de présenter une réso-
lution aussi faible.
Le citoyen PnÉsmENT. . — L'impression de la motion
serait raisonnable, et justement depuis ce matin le
bm-eau a demandé cju'on lui fournisse les moyens de
(1) Sur les querelles violentes qui existent entre lespartis socialistes
et la Fédération américaine du travail (où Samuel Gompers joue un
si grand rôle) voir : Vigouroux, la concentration des forces ouvrières
dans l'Amérique du Nord, pages 318-320.
87
faire imprimer les résolutions, mais on n'a pas le sou.
(Exclamations diverses)
Une voix. — Je demande une quête à la porte... (Vives
protestations. Le citoyen Delory essaie de prendre la
parole dans la bruit, mais sa voix est couverte par des
interruptions prolongées)
Le citoyen Président. — Le citoyen Jean Bertrand a
proposé que les propositions soient imprimées, afin
que tous les délégués puissent en prendre connaissance.
Le bureau a répondu qu'il ne demanderait pas mieux,
mais que le Comité général des socialistes français
n'a pas fait acte de présence et que nous ne savons pas
avec quelles ressources nous pourrions satisfaire à la
demande du citoyen Bertrand. Nous nous sommes
adressés au Comité général ; s'il y a ici quelqu'un qui
puisse répondre pour le Comité général, nous lui trans-
mettons bien volontiers la proposition du citoyen Ber-
trand; le bureau serait bien heureux d'avoir toutes ses
propositions imprimées ; non seulement celles dont il
s'agit, mais les autres.
Le citoyen Delory. (P. O. F.) — On pourrait faire
appel à la presse... (Interruptions)
Le citoyen Président. — Le citoyen Delory a dit ceci :
Qu'au lieu de faire imprimer, nous officiellement, ces
propositions, nous fassions appel à la presse, afin
qu'elle les publie. Eh bien, quant à moi, je n'accepte
pas cette proposition. Si un Congrès socialiste inter-
national n'a pas les moyens de faire publier ses réso-
lutions, je vous demande qui est-ce qui le fera ? (Vive
approbation)
Le citoyen Vandervelde (Belgique). — La seule
objection pour l'impression des rapports est la question
d'argent. Un de nos camarades français, dont le dévoue-
ment infatigable est connu de tous, me déclare qu'en
l'état de cause il se met à la disposition du Congrès pour
imprimer les résolutions d'ici à demain. Mais je crois
interpréter les sentiments du bureau tout entier en
exprimant le regret, qu'alors que dans tous les autres
pay^ les frais d'organisation avaient été prévus par le
Parti national, nous nous soyons trouvés, en France, en
présence d'un Comité général que des préoccupations
étrangères ont empêché d'agir. (Vifs applaudissements
et exclamations diverses)
Une voix. — Je proteste contre les paroles du citoyen
Vandervelde. (Interruptions prolongées)
Le citoyen Président. — Je vais faire une proposition
qui conciliera tout.
Le citoyen Delory. — Dans la région du Nord nous
y avons pensé. Dans ces conditions, je suis prêt à
remettre entre les mains du bureau, au nom de la
Fédération du Nord, la somme nécessaire pour imprimer
les résolutions. (Vives protestations)
Le citoyen Président. — Le citoyen Ebers a la parole.
Le citoyen Ebers. (P. S. R.) — Citoyens, je n'ai pas
de mandat du Comité général du Parti socialiste fran-
çais, mais j'en suis membre. Il est évident que mon
droit et mon devoir... (Cris de : Non, non... Oui, oui)
sont de venir dire ici à notre camarade Vandervelde
que ses critiques sont un peu trop sévères... (Approba-
tion et protestations) ... que ses critiques sont un peu
trop sévères vis-à-vis des camarades membres du
Comité général appartenant à toutes les organisations,
à toutes les fractions du socialisme français. Il est
évident, citoyens, cjuc le Comité général a agi suivant
la mesure de ses moyens... (Rires et protestations)
Nous n'avons pas ici à porter des accusations ni des
critiques contre le Comité général qui est l'émanation
de tout le socialisme français... (Longues protestations)
89
La question de la publication des résolutions est sans
importance, vous le savez bien. (Nouvelles protesta-
tions)
Le citoyen Président. — Le bureau se mettra d'accord
avec le camarade français dont on a parlé, afin que les
archiives soient données au secrétaire. Demain matin,
nous devons discuter les résolutions relatives à la
tactique, au socialisme conmiunal, etc. Si nous ne
sommes pas prêts au commencement de la séance pour
la résolution dont il a été parlé, nous serons prêts plus
tard. Mais les propositions seront publiées, le bureau
se mettra d'accord sur ce point. La question est donc
renvoyée à demain.
Le citoyen Ebers. — Le Comité général se réunit ce
soir et parlera de cette question.
La séance est levée à six heures trois quarts.
QUATRIÈME JOURNÉE
Séance du mercredi 26 septembre 1900
(matin)
La séance est ouverte à dix heures, sous la prési-
dence du citoyen Vandervelde (Belgique), assisté du
citoyen Adler (Autriche).
Le citoyen Président. — Camarades, l'ordre du jour
a été ainsi fixé : Nous terminerons la discussion com-
mencée hier, c'est-à-dire la discussion sur le rapport de
la troisième commission; puis, nous entamerons, im-
médiatement après, la discussion du rapport de la
neuvième commission sur les alliances politiques et la
participation éventuelle d'un socialiste à un ministère
bourgeois. (Mouvement) Au sujet du mode de votation
sur les différents rapports, le biu*eau s'est trouvé una-
nime à proposer les mesures suivantes : Accorder à
chacune des nationalités deux suffrages, et lorsque,
malheureusement, une des nationalités se trouve irré-
ductiblement divisée en deux fractions, donner à cha-
cune de ces fractions un suiîrage. La sanction de ces
divisions sera donc de neutraliser dans le vote l'opi-
nion de pareils pays, (i)
(1) Ce mode de votation constitue une généralisation de ce qui
avait été fait en 18% : la France avait été alors partagée en deux
groupes ; les guesdistcs étaient alors les alliés de Jaurès contre les
blanquistes, les allemanistes et les délégués des syndicats, qui
formaient la majorité de la délégation; les deux courants furent
regardés comme équivalents et la France fut ncuti-alisée, comme
elle va l'être encore au Congres de 1900.
91
J'ai le plaisir d'annoncer au Congrès que le Comité
général du Parti socialiste français s'est réuni hier soir
et a pris les mesures d'organisation nécessaires pour la
bonne marche du Congrès. Dans ces conditions, le
malentendu qui s'était élevé entre le Comité d'organi-
sation et le bureau, malentendu auquel on aurait grand
tort d'attribuer une importance exagérée, se trouve
complètement aplani, et je tiens à dire, au nom de nous
tous, que nous n'avons jamais songé à reprocher à nos
camarades français un manque de fraternité, mais bien
un manque d'organisation, qui trouve son excuse dans
la difficulté d'organiser presque simultanément deux
Congrès importants. (Applaudissements)
Enfin, il a été arrêté hier que la manifestation qui a
été décidée pour affirmer la communion de nos senti-
ments révolutionnaires, devant le mur des Fédérés,
aurait lieu vendredi prochain, à huit heures et demie ;
ce rendez-vous groupera certainement les militants de
toutes les fractions et de toutes les nationalités. (Vifs
applaudissements)
Le citoyen Secrétaire. — Le secrétaire de la Fédé-
ration des travailleurs socialistes belges se tient à la
disposition des délégués des autres nationalités pour
leur fournir des renseignements sur l'industrie textile,
les cuirs et peaux, pour l'industrie verrière, etc., afin
d'établir des relations internationales à cet égard. Il
s'excuse d'avertir que les renseignements qu'il pourra
fournir seront moins intéressants et moins complets
que ceux qu'il pourra obtenir en échange. Les ou\Tiers
verriers belges soutiennent en ce moment une grève
formidable en faveur du droit de se syndiquer libre-
ment. Ils ont épuisé une grande partie de leurs res-
sources et ils demandent que le prolétariat universel
leur vienne en aide dans cette lutte.
92
Nous avons reçu le télégramme suivant :
Les socialistes arméniens résidant à Genève, envoient
leur salut cordial au Congrès de la classe ouvrière des
deux mondes, laquelle seule, en détruisant le système capi-
taliste et abolissant la propriété privée, pourra établir
dans le monde l'égalité, la liberté et la fraternité.
Un autre, des groupements socialistes et des syndi-
cats de Saint-Quentin, qui envoient aux congressistes
leur salut fraternel. (Applaudissements)
Le citoyen Président. — Je donne la parole au rap-
porteur de la troisième commission.
Le citoyen Ellexbogex (Autriche). — Je crois que
les objectians faites par les délégués français contre la
résolution proposée ont été provoquées par un malen-
tendu qui a été causé par une mauvaise traduction du
texte allemand de la résolution. Dans la résolution il
n'a pas été dit, comme le texte de la résolution publié
semblait l'indiquer, qu'il faut faire de la propagande
par tel ou tel moyen, mais plutôt qu'il faut combiner
les différents moyens : « L'action politique, le suffrage
universel et l'organisation de la classe ouvrière en
groupes politiques, syndicats, coopératives, caisses de
secours, cercles d'art et d'éducation, etc. » Nous enga-
geons les militants socialistes à propager le plus pos-
sible ces moyens de lutte et d'éducation, qui augmentent
la force de la classe ouvrière. Je fais remarquer que la
résolution a été votée par la commission à l'unanimité,
les citoyens français y compris, et que c'est le citoyen
Lafargue qui a fait ressortir qu'il fallait prendre une
résolution où il n'y eût pas de différence d'opinion quant
aux moyens.
Je crois qu'on ne devrait pas discuter pour le moment
sur les différents moyens d'éducation politique, étant
donné que la discussion de la neuvième question don-
93
nera largement occasion aux différents pays représentés
d'indiquer leur manière de voir sur les moyens efficaces.
Nous engageons donc les Français à voter également la
résolution proposée par la commission tout entière.
(Applaudissements)
Le citoyen Lafargue. (P. O. F.) — Vous ne devez
pas vous en rapporter à ce qui a été imprimé dans le
journal, sur la résolution qui a été prise hier par la
commission ; c'est seulement sur le texte qui vous est
présenté ici au nom de la commission que vous avez à
vous décider.
Mais avant d'entrer dans le détail, je vous dirai que
l'esprit qui a animé cette commission a été unanime-
ment partagé. Nous avons été tous d'accord pour recon-
naître qu'un congrès international n'était pas un
congrès où l'on discutait des principes, comme avait
fait la première Internationale. Aujourd'hui, il y a des
partis organisés dans toute l'Europe et dans le monde
entier ; ces partis se réunissent ici pour mettre en com-
mun les principes qu'ils ont résolus chez eux. les points
acquis pour faire une doctrine générale internationale.
Par conséquent, nous avons pensé qu'on devait écarter
toutes les questions qui pouvaient nous diviser, qui
n'étaient pas résolues encore dans les diverses natio-
nalités, et n'apporter ici que les questions qui étaient
résolues par toutes, pour qu'il y eût un vote unanime
dans nos Congrès. Et c'est un vote unanime, sur cette
question, qui vous est présenté par la troisième com-
mission, parce que tous les points ont été examinés et
c'est après une longue discussion que nous avons écarté
beaucoup de points qui n'étaient pas encore résolus. Je
suis obligé de rentrer dans ce qui s'est passé dans le
sein de la commission : on a voulu rappeler le diffé-
rend qui s'était élevé en Allemagne sur une question
94
de doctrine du Parti socialiste, avec Bernstein. Nous
avons écarté cela, nous n'avons pas à le discuter.
Au sujet de la coopération, il y a un membre qui a
dit qu'elle était un moyen d'expropriation capitaliste.
Eh bien, le délégué belge lui a répondu : Nous, qui pra-
tiquons la coopération depuis si longtemps avec tant de
succès, nous repoussons cette théorie ; ce n'est pas un
moyen d'expropriation de la classe capitaliste ; c'est
simplement un moyen de recrutement socialiste ; c'est
le moyen d'avoir un budget socialiste au servdce de la
cause.
Quand est venue cette question de la coopération,
nous avons dit : Il y a deux formes de coopératives : les
coopératives de consonunation et celles de production.
Les coopératives de consommation sont celles que nous
devrions adopter, si nous avions à nous prononcer ; il
faut laisser libres toutes les nationalités au sujet des
coopératives de production, parce que celles-ci présen-
tent des dangers énormes, (i) J'ai cité dans la commis-
sion ce qui s'était passé au Creusot, où l'on avait cru
que l'on pouvait élever un atelier coopératif vis-à-vis
des grands ateliers dé Schneider, qui valent des millions.
On a dressé à cet effet un plan magnifique, et avec six
cent et quelques mille francs, on pensait tenir en échec
les centaines de millions du Creusot... (Protestations
du citoyen Jaurès et de plusieurs autres) Le citoyen
Jaurès proteste, et c'est lui qui en a été un des pro-
moteurs... (Nouvelles protestations et bruit)
Nous sommes opposés aux coopératives de produc-
(1) Cf. ce que Bornstein a rappcxté des opinions de Marx
relatives à la coopération (Socialisme, théorique et Social-démocratie
pratique, traduction française, pages 103-167). Il semble d'après les
faits cités par Hernstein que Marx attachait une grande importance
à la coopérative de production comme i antithèse la plus directe de
rentrcprisc capitaliste ».
95
lion; cl j'étais obligé de dire pourquoi le mot coopéra-
tion llgurait dans notre motion. Cela peut soulever cer-
taines irritations d'un côté de l'assemblée, mais je
déclare que je ne veux apporter rien d'irritant dans ce
débat... (Brait et exclamations)
Je vous rapporte ce qui s'est passé dans la commis-
sion pour que nos amis ne craignent pas de voter la
résolution proposée, malgré le mot de « coopération »,
(pi'ils rejettent comme une duperie, comme un piège
tendu aux travailleurs ! (Protestations violentes à droite
et sur les bancs de la délég-ation anglaise)
Le citoyen Hyndman (Angleterre). — J'ai cédé mon
tour de parole au citoyen La/argue, mais ce n'était pas
pour dire cela. Nous protestons contre ce discours qui
n'a rien à faire ici.
Le citoyen PnKsini.xr. — Nous ne pouvons compter
que sur votre bon vouloir et votre tolérance, pour que
la présidence fasse respecter son autorité morale sur les
orateurs; je vous demande de bien vouloir ne pas les
interrompre. J'adjure, d'un autre côté, le citoyen
La/argue, pour donner une sanction aux paroles d'union
(pi'il prononçait tout à l'heure, de ne pas faire inter-
venir dans le débat des questions qui ne peuvent que
r irriter. (Applaudissements)
Le citoyen Lafargue. — Je tenais simplement à dire
qu'il ne fallait pas donner au mot « coopératives », qui
se trouvait dans la motion, une importance qu'il n'avait
pas, parce que nous avons dit que les coopératives
étaient simplement un instrument entre les mains du
Tarli socialiste, que ce n'était pas mi moyen d'émanci-
pation de la classe prolétarienne; nous avons ajouté
nu'nie que les coopératives ouvrières, pour réussir,
étaient obligées de suivre les principes de la société capi-
taliste, et non pas d'appliquer les principes de la société
socialiste de TaTenir. Je tous demande d'adopter la
résolution de la commission à runanimité .
Le citoyen PiUBsn>E3rr. — Le Congrès parait unanime
voter la résolution ; f engage les orateurs à ne pré-
senter que de très brèves observations. (Voix nom-
breuses : La clôture!)
La clôture, mise aux voix, est prononcée.
Je donne la parole à Kritchevskyr, qui était inscrit
avant la clôture.
Le citoyen Kritchevsky. — Le citoyen Laforgue a
dit que la commission devait écarter les coopératives
de production comme un danger. La conunission ne
s'est pas arrêtée à cette proposition. U n'a pas été dît
d'ailleurs un mot qui puisse nous faire penser que les
coopératives de production s<mt un danger. (Applaudi»'
sements) Nous avons des exemples de co<^ératives de
production vivantes et fortes qui augmentent la force
dn prolétariat et du parti socialiste.
La deudàne objection est une question de rédaction:
j ai insisté à la commission pour que nous ne nous bor-
nions pas à constater simplement la tendance objective
du mouvement capitaliste^ mais que nous précisions
aussi que la socialisation des moyens de production est
le Lut final dn parti socialiste conscient. C'est pourquoi
je pr(^>ose qu'on introduise dans cette proposition, sous
une forme ou sous une autre, findication du but finaL et
je proposerai d'ajouter après la phrase : « Il engage les
militants sociaHstes à propager ces moyens de lutte et
d'éducation qui augmentent la force de la classe ou-
vrière » les mots suivants : « et la rendent capable de
réaliser son but final qui est j» ; le reste comme au texte
de la commission.
Le citoyen FniBOUBe. (P. O. S. IL) — U n'est pas per-
mis, citoyens, pour appuyer une argumentation de jeter
VI
dans le débat des choses qui n'y sont pas rigoureuse-
ment \Taies. Ce que le citoyen Laf argue est venu dire
ici pour le Creusot est inexact, absolument inexact :
que nous ayons voulu dresser en face de Schneider une
autre usine pour fabriquer des canons. Il est d'autant
plus défendu au citoyen Laf argue d'affirmer cela, que
dans le comité d'action qui était chargé dériger cette
usine, il y avait des représentants du Parti Ouvrier
Français ; en sorte que s'il y a eu duperie comme l'a dit
Laf argue, le Parti Ouvrier Français doit en prendre sa
part. (Interruptions diverses)
Le citoyen Président. — Je vais mettre aux voix la
proposition faite, en y joignant l'amendement Krit-
chevsky qui ne peut donner lieu à aucune discussion.
Le citoyen Ellexbogen. — Je proteste sur ce qu'un
amendement serait ajouté par un membre de la com-
mission à une proposition qui a été déjà discutée et
acceptée ; il n'est pas admissible d'agir ainsi.
L'amendement est rejeté.
Le citoyen Présidext. — Nous votons maintenant sur
le texte de la résolution. — Adopté à l'unEinimité moins
trois voix.
Le citoyen Adler (i). — La majorité de la neuvième
commission (2) a désigné le citoyen Vandervelde pour
faire le rapport de la majorité et le citoyen Enrico Ferri
pour le rapport de la minorité. Certains membres de la
commission avaient demandé une séance supplémen-
taire. Le président de la commission a estimé qu'il n'y
avait pas lieu de suspendre la séance plénière de ce
matin; mais dès que le rapport de la majorité et le rap-
port de la minorité auront été faits, la séance de ce
(1) A partir de ce moment c'est lui qui préside la séance.
(2) La neuvième question était ainsi conçue : « La conquête des
pouvoirs publics et les alliances avec les partis bourgeois. »
98
matin sera levée et la commission se rémiira avant
toute discussion.
Lç citoyen VaNtîervelde. — Je désire d'abord donner
au Congrès le plus objectivement possible un résumé
du débat et des résolutions qui ont été prises au sein de
la commission.
Dès le début, un certain nombre de projets et de réso-
lutions furent déposés, notamment par nos camarades
Jules Guesde, Enrico Ferri, Karl Kautsky. Ce dernier
fut chargé de déposer un projet de résolution qui a
servi de base au débat. La commission décida qu'elle
avait à trancher deux questions distinctes : d'abord, la
question des alliances et des coalitions, ensuite la
question de la participation éventuelle d'un socialiste
à un gouvernement bourgeois.
Sur la première question, question des alliances, le
débat a été extrêmement bref et il devait l'être, car il
n'était que la continuation et la confirmation des dis-
cussions qui avaient déjà eu lieu dans les Congrès
internationaux précédents. Sur ce point, je me plais à
le souligner (car c'était une question fondamentale),
tous les membres de la commission, à quelque fraction,
à quelque nationalité qu'ils appartinssent, se trouvèrent
unanimes et la résolution qui fut finalement admise
reproduit textuellement celle qui fut adoptée il y a
quelques jours par nos camarades du Parti Ou^Tie^
Français dans le Congrès qu'ils tinrent à Ivry. (Applau-
dissements) Étant donné que malheureusement le texte
imprimé des résolutions n'a pas encore été remis aux
membres du Congrès, je rends l'assemblée attentive au
texte dont je vais lui donner lecture :
Le Congrès rappelle que la lutte de classe interdit toute
espèce d'alliance avec une fraction quelconque de la classe
capitaliste.
99
Ktant admis même cpie des circonstances exceptionnelles
rendent nécessaires \)aT endroits des coalitions (bien
entendu, sans confusion de programme et de tactique), ces
coalitions, que le Parti doit s'attacher à réduire à leur
minimum, jusqu'à complète élimination, ne sauraient être
tolérées qu'autant que leur nécessité aura été reconnue par
l'organisation régionale ou nationale dont relèvent les
groupes engagés.
Tel est donc, compagnons, le résumé de la décision
prise : de coopération, d'alliance avec les partis bour-
geois, il ne peut pas être question d'en faire d'une
manière durable et permanente, car ce serait aller à
rencontre du principe fondamental de notre Parti, qui
est de nous placer sur le terrain de la lutte de classe.
Tout au plus, peut-il être question, dans des cir-
constances exceptionnelles, dans des cas d'urgente
nécessité, de coalitions temporaires, accidentelles dans
un but déterminé : et notre camarade Ferri indiquait
dune manière saisissante la portée d'une pareille réso-
lution en disant ceci : Supposez que dans un pays où
les routes sont dangereuses, trois voyageurs de na-
tionalité, de race, de convictions pliilosophiques et
rebgieuses différentes, soient attaqués au tournant dun
chemin par des voleurs ou des assassins; ils oublient
alors tout ce qui les divise et ils se défendent contre
l'agression. De môme les partis ouvriers ne doivent
recourir à des contacts avec d'autres partis que lorsqu'il
s'agit du cas de légitime défense : pour la défense de la
liberté, comme en Italie; pour la défense des droits de
la personnalité humaine, comme jadis en France...
(Vifs applaudissements à droite) pour arracher le
suffrage universel comme en Belgique... (Xoui^eaux
applaudissements sur les mêmes bancs) ou comme en
Autriche. En un mot, il ne peut être question de contact
accidentel avec des fractions de la classe capitaliste
lOO
que dans des circonstances nécessairement exception-
nelles et temporaires.
Telle est la première résolution qui, je le répète, a été
unanimement admise.
Sur la seconde question — que, quant à moi, je
considère comme étant d'intérêt local et secondaire —
la question de savoir si un socialiste isolé peut, dans
certaines circonstances, entrer dans un gouvernement
bourgeois, la même unanimité ne s'est pas reproduite :
deux résolutions se sont trouvées en présence, Tune de
Karl Kautsky, l'autre des citoyens Ferri et Jules
Guesde. La résolution proposée par Ferri et Jules
Guesde concluait à Tinterdiction formelle et absolue de
toute participation à un gouvernement bourgeois. Quant
à la résolution Kautsky, dont j'ai le texte sous les
yeux, — je ne puis malheureusement pas vous faire
connaître la résolution de la minorité que je n'ai pas
présente à la mémoire et qui n'a pas encore été im-
primée, — quant à la résolution Kautsky, elle est ainsi
conçue, et je vous demande d'écouter avec la plus
grande attention ce que je me permettrai d'appeler la
savante consultation théorique d'un des hommes que
la social-démocratie s'honore le plus de compter dans
ses rangs. (Applaudissements sur un grand nombre de
bancs)
Dans un État démocralique moderne, la conquête du
pouvoir politique par le prolétariat ne peut être le résultat
d'un coup de main, mais bien d'un long et pénible travail
d'organisation prolétarienne sur le terrain économique et
politique, de la régénération physique et morale de la
classe ouvrière et de la conquête graduelle des municipa-
lités et des assemblées législatives.
Mais dans les pays où le pouvoir gouvernemental' est
centrahsé, il ne peut être conquis fragmentairement.
L'entrée d'un socialiste isolé dans un gouvernement
loi VI.
bourgeois ne peut être considérée comme le commencement
normal de la conquête du pouvoir politique, mais seule-
ment comme un expédient forcé, transitoire et excep-
tionnel.
Si dans un cas particulier, la situation politique nécessite
cette expérience dangereuse, c'est là une question de
tactique et non de principe : le Congrès international n'a
point à se prononcer sur ce point.
(Vifs applaudissements sur un grand nombre de
bancs. Violentes protestations à gauche.)
Je ne comprends pas que, lorsque le rapporteiu* se
borne à lire une résolution sans même donner son senti-
ment personnel, vous fassiez preuve de cette excitation,
qui n'est vraiment pas à sa place !
La résolution continue en ces termes :
Mais en tous cas, l'entrée d'un socialiste dans un gouver-
nement bourgeois ne permet d'espérer de bons résultats
pour le prolétariat militant que si le Parti socialiste, dans
sa grande majorité, approuve pareil acte et si le ministre
socialiste reste le mandataire de son Parti. Dans le cas, au
contraire, où le ministre devient indépendant de ce Parti,
ou n'en représente qu'une portion, son intervention dans
un ministère boui>geois menace d'amener la désorganisation
et la confusion pour le prolétariat militant. ( Applaiidisse-
m.ents à gauche et sur quelques bancs adroite) Elle menace
de l'affaiblir, au lieu de le fortifier, et d'entraver la conquête
prolétarienne des pouvoirs publics, au lieu de la favoriser.
(Nouveaux applaudissements à gauche)
Enfin, citoyens, pour compléter cet exposé jusqu'à
présent objectif et impersoimel, j'ajoute que le citoyen
Plekhanoffy d'accord avec le citoyen Jaurès, a fait
voter l'amendement suivant :
En tout cas, le Congrès est d'avis que, même dans ces
cas extrêmes, un socialiste doit quitter le ministère lorscpie
le Parti organisé reconnaît que ce dernier donne des
preuves évidentes de partialité dans la lutte entre le
Capital et le Travail.
102
La résolution Kaiitsky, ainsi amendée, a été votée à
la majorité de vingt-quatre voix contre quatre.
Et maintenant, citoyens, sans aA'oir la prétention et
la témérité de vouloir refléter le sentiment unanime
d'une commission dans lacpielle il y avait de grandes
nuances d'opinion, je voudrais vous donner mon senti-
ment personnel, avec la conviction que c'est le senti-
ment du plus grand nombre des membres de la majorité,
sur les deux résolutions qui sont présentées au Congrès.
En ce qui concerne les alliances et les coalitions, je
puis être extrêmement bref, puisque nous sommes
unanimes ; et je déclare que notre sentiment à tous est
celui-ci : Dans n'importe quelle circonstance, si les
coalitions ont même un caractère exceptionnel et tem-
poraire, elles sont un mal; car elles peuvent, dans une
certaine mesure, affaiblir la conscience de classe du
prolétariat. (Applaudissements à gauche) C'est donc im
moyen dont il faut user avec une extrême prudence ;
mais les circonstances peuvent exiger pareille coalition :
pour défendre les libertés comme en Italie ; pour con-
quérir le droit au suffrage universel, comme en Autriche
ou en Belgique ; pour sauvegarder les intérêts généraux
de la civilisation, comme récemment en France; et
alors entre deux maux, il faut choisir le moindre. Les
coalitions peuvent être un mal; elles sont toujours un
mal; mais elles sont parfois un mal nécessaire.
J'en arrive maintenant à la résolution qui passionne
surtout une des nationalités représentées à ce Congrès.
Et je tiens tout d'abord à le dire, camarades, la réso-
lution que nous avons votée ne peut être considérée ni
comme une condamnation ni comme une approbation
tacites de la tactique qui a été suivie en France par
certains de nos camarades français. Et pour dire toute
ma pensée, pour montrer k quel point la majorité de la
io3
commission a voulu faire preuve de tolérance et de
conciliation, j'ajoute qu'un grand nombre d'entre nous,
que le plus grand nombre d'entre nous peut-être, si nous
avions dans un Congrès national à nous prononcer sur
la question de savoir si, dans un pays comme la France,
il est bon qu'un socialiste entre dans un gouvernement
bourgeois, nous dirions : Quelle que soit la valeur
intellectuelle et morale de ce ministre, à laquelle nous
rendons le plus complet hommage, quels que soient les
arguments puissants qu'on peut faire valoir en faveur de
son entrée dans le gouvernement, nous considérons
que les inconvénients d'une pareille situation sont infi-
niment plus grands cpe ses avantages. Et si nous avions
à nous prononcer, nous dirions que Millerand et ses
amis ont commis une faute... (Applaudissements en-
thousiastes à gauche) en acceptant sous leur responsa-
bilité personnelle l'entrée dans le gouvernement de
Défense républicaine et qu'ils commettent une faute,
que nous déplorons plus encore, en y restant contre le
vœu d'une fraction importante du socialisme, (youveaux
applaudissements à gauche)
Mais, me direz-vous, — et je vous demande de ne
pas nV applaudir, car il s'en trouvera peut-être parmi
vous pour le regretter tout à l'heure — (Rires) vous
vous êtes ralliés à une résolution trop vague et trop
générale. Pourquoi Tavons-nous fait? Parce que nous
avons la conviction profonde que le Congrès interna-
tional n'est pas une Cour de justice et d'arbitrage,
destinée à prononcer des condamnations, des flétrissures
et à lancer des décrets d'excommunication! (Vifs
applaudissements à droite)
Notre rôle est, au contraire, un rôle de pacification,
de conciliation et de tolérance; nous avons à nous pro-
noncer, avec une fermeté inébranlable, sur les questions
io4
de principe; nous avons, au contraire, à laisser une
liberté complète d'action à chacune des nationalités,
lorsqu'il s'agit de questions tactiques.
Mais ce qui différencie la plupart d'entre nous de nos
amis du P. O. F. et des fractions qui pensent comme lui,
c'est que nous considérons que cette question — d'après
nous, accessoire et secondaire — (Protestations à
gauche) de la participation au pouvoir ministériel est
une question de tactique et non pas une question de
principe. (Vifs applaudissements à droite ; interruptions
à gauche)
Vous le voyez bien (s'adressant à la partie gauche de
l'assemblée) vous regrettez déjà vos applaudissements
de tout à l'heure ! (Bruit à gauche. — Rires à droite)
Sans passion, sans inutile colère et avec le sentiment
d'un homme qui pense — comme la plupart de ses amis
de la démocratie socialiste internationale — que cette
question ministérielle, sauf en France, est une question
d'intérêt académique et platonique, je voudrais indiquer
à nos amis du P. O. F. siu* quel point nous sonmies en
désaccord. Leur théorie est la suivante : Lorsqu'il s'agit
de fonctions électives, que le prolétariat peut conquérir
par ses seules forces, la participation aux pouvoirs
locaux est une chose légitime; c'est même un devoir.
Lorsqu'il s'agit de fonctions nominatives, de désigna-
tions par le pouvoir central, c'est l'abstention, au con-
traire, qui est un devoir. En d'autres termes, s'agit-il
d'un maire à Lille, les socialistes ont l'obligation de le
mettre à la tète du conseil municipal ; s'agit-il, au con-
traire, d'un ministre à Paris, les socialistes ont mission
et devoir de lui fermer la porte du gouvernement. (Ap-
plaudissements à droite. — E.xclamations à gauche)
Or, sans prétendre assimiler deux situations dont la
différence saute aux yeux, nous soutenons que ces deux
loo
situations ne sont pas fondamentalement et essentielle-
ment distinctes ; car dans un pays de régime démocra-
tique et parlementaire, les ministres au gouvernement
sont aussi bien les délégués du Parti qu'ils représentent^
que les maires à la tête des municipalités. (Applaudis-
sements à droite) Seulement, pour que cette thèse soit
vraie, pour que son application pratique ne présente
pas les inconvénients les plus graves, il faut que le mi-
nistre ne soit pas un parlementaire sans mandat, mais
bien le mandataire, le représentant d'un Parti organisé,
qui le soumet à son contrôle et qid lui impose sa juri-
diction. (Vifs applaudissements su7' un grand nombre
de bancs)
Hier, notre compagnon Auer avait im mot que je
veux répéter au Congrès, car il nous a été à tous au cœur,
il disait : Dans un pays comme le nôtre, en Allemagne,
celui qui serait assez stupide pour entrer dans im mi-
nistère sans l'approbation de son Parti, serait immédia-
tement exclu de ce parti. (Applaudissements à gauche)
Par conséquent, nous ne pouvons admettre l'entrée
d'un ministre socialiste dans un gouvernement bour-
geois que comme un expédient dont notre résolution
montre tout le danger, qu'à la condition formelle qu'il
y soit autorisé par la grande majorité de son Parti, qu'à
la condition non moins formelle que sa présence au gou-
vernement ne soit pas une pomme de discorde, au lieu
d'être un gage d'apaisement. Et nous ajoutons que le
mandat donné à pareil ministre est un mandat toujours
révocable : il y entre aujourd'hui avec la permission
de son Parti ; — mais doit-il y subir une promiscuité
compromettante, doit-il accepter des solidarités inac-
ceptables, doit-il engager ses partisans dans des imbro-
glios parlementaires qui jettent la confusion dans les
cerveaux du prolétariat, alors, la place de ce ministre
/ io6
n'est plus au gouvernement et le Parti doit avoir le droit
de lui dire : Vous êtes sorti de nos rangs, rentrez-y !
(Applaudissements prolongés sur la plupart des bancs)
C'est dans ces conditions qu'à côté d'un certain
nombre d'entre nous, qui peut-être adopteraient la tac-
tique qui a été inaugurée en France par certains de nos
camarades, le plus grand nombre s'est trouvé d'accord
pour voter par esprit de conciliation l'ordre du jour
Kautsky.
Et maintenant, pour finir, chers camarades, laissez-
moi vous dire qu'autant nous considérons la question
des coalitions comme fondamentale — parce qu'elle
intéresse tous les pays ici représentés, parce qu'elle se
pose dans toutes les circonstances auxquelles se mêle
la vie de notre parti, — autant nous sommes obligés de
considérer que la question d'une brûlante actualité, qui
passionne en ce moment nos camarades de France, n'est,
en réalité, comme le disait hier /awrès lui-même, qu'un
accident, un épisode dans l'évolution socialiste de la
France, dans l'évolution socialiste du prolétariat...
(Applaudissements à droite) Car quelles que soient les
nuances et même les divergences d'opinion qui peuvent
exister entre nous, il n'est pas mi socialiste conscient
qui puisse croire, un seul instant, que malgré l'intérêt
que présentent certaines réformes inunédiates qui
peuvent être réalisées par un ministre socialiste, son
portefeuille pèse jamais bien lourd dans la balance
entre la classe ouvrière et la classe capitaliste. Et dès
lors, notre pensée à tous, c'est que le jour où pareille
question disparaîtra de l'ordre du jour des Congrès
socialistes français, ce sera un soulagement pour le
prolétariat universel ! (Applaudissements sur un grand
nombre de bancs)
La lutte de classe, c'est bien autre chose que des
107
batailles de couloirs ou des conquêtes de portefeuilles ;
c'est une lutte de tous les instants, par tous les moyens
pacifiques ou révolutionnaires, pour le but final que
nous poursuivons tous, et que par l'union intégrale nous
saurons un jour réaliser !
Français, dans ce rude combat pour la justice, sur
ce pénible chemin qui pour tant des nôtres a été un
calvaire, il en est qui tomberont pejit-ètre, succombant
à l'épuisement de la fatigue ou sous les balles de nos
emiemis ; mais le prolétariat vainqueur, qui aura su
conquérir un jour intégralement les pouvoirs publics,
devra être composé d'hommes forts physiquement et
moralement, conscients de leur intérêt de classe, ayant
reçu ime éducation complète dans tous les domaines
de ^acti^âté intellectuelle, réunis par une organisation
économique qui les attachera l'un à l'autre, comme ces
grands Barbares de jadis étaient rattachés dans le
combat par des chaînes de fer qu'ils avaient nouées
eux-mêmes autour de leur ceinture. Quand le prolétariat
sera arrivé physiquement, moralement, politiquement,
économiquement, à la pleine conscience de lui-même, il
sera mùr pour la conquête définitive du monde et il
pourra se dresser devant la bourgeoisie en disant :
Maintenant :
La maison est à moi : c'est à vous d'en sortir ! (1)
(Applaudissements prolongés et unanimes. Acclama-
tions)
La séance est levée à midi et demie.
(1) Le compte rendu analytique officiel a remplacé ce vers par
la phrase suivante ; « Sortez de la maison. Elle est à nous ! Nous
sommes dignes d'y entrer. » II y a dans Molière, Tartuffe ou l'Irri'
posteur, acte IV, scène 7, Tai-tufiFe :
C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître ;
La maison m'appartient, je le ferai connaître.
io8
SEANCE DE L APRES-MIDI
La séance est ouverte à deux heures, sous la prési-
dence du citoyen Vandervelde (Belgique), assisté du
citoyen Adler (Autriche).
Le citoyen Président. — La parole est au camarade
Ferri.
Le citoyen Exrico Ferri (Italie). — Officiellement, je
suis le rapporteur de la minorité; mais je dois com-
mencer par un aveu, c'est que si, hier soir, après la
votation qu'on a faite dans notre neuvième commission,
je suis rentré chez moi avec la conviction d'être le rap-
porteur de la minorité, ce matin, en me réveillant,
comme le condamné à mort — car nous serons tués
sous la motion Kaiitsky — (Rires), je me suis demandé
ce que j'étais vraiment, et je me suis persuadé qu'au
contraire j'étais le rapporteur de la majorité. (^Tout^eaw.v
rires et applaudissements sur certains bancs) Le dis-
cours de mon ami Vandervelde a redoublé ma con\'ic-
tion que nous avons balancé cette motion Kautsky,
parce qu'en effet la question de la neuvième commis-
sion est double : question de participation au pouvoir
par un sociaUste, alliance du parti socialiste avec des
fractions de la bourgeoisie.
Or, voici ce qui est arrivé, au point de vue historique,
dans notre commission : hier, on a commencé par dis-
cuter et ensuite voter la question de la participation au
pouvoir, par un ministre dans un gouvernement, ou
par un maire dans un conseil communal. Après que
vingt-deux voix contre quatre ont accepté cette motion
Kautsky pour la participation au pouvoir, qui est toift
à fait défendue en principe, mais qui est tout à fait
permise en tactique ; (Nouveaux applaudissements sur
109
vu
les bancs du P. O. F. et du P. S. R.) après cela, le
citoyen Kautsky a retiré la moitié de sa motion, qui
concernait les alliances et les coalitions; et alors la
commission, qui avait voté en majorité la participation
au pouvoir, a voté à l'unanimité la défense presque
absolue des alliances.
Pour mon compte j'ai soutenu, dans la neuvième
commission, la résolution que j'ai toujours soutenue en
Italie, que j'ai proposée à notre Congrès national de
Rome, sur laquelle j'ai été battu, comme je le serai
aujourd'hui dans ce Congrès. (Rires)
Une voix à gauche. — Nous le verrons ! (Bruit)
Le citoyen FERm. — En tout cas, que je sois battu ou
non, que la majorité commence par déclarer d'avance
qu'ici nous sommes tous des socialistes et des frères...
(Vifs applaudissements sur un grand nombre de bancs)
et qu'à l'issue de notre vote, s'il y a des majorités et des
minorités, il n'y ait pas du moins des vainqueurs et des
vaincus! (Nouveaux applaudissements sur la plupart
des bancs)
Puisque la deuxième résolution'a été votée à l'unani-
mité, je suis véritablement le rapporteur de l'unani-
mité. (Rires)
Cependant, ce balancement qui s'est effectué est le
produit, non pas d'ambitions, de fourberies ou d'habi-
letés personnelles ; il est le symptôme et la manifesta-
tion d'un état d'âme socialiste, non pas seulement en
France, mais dans tous les pays.
Nous socialistes, nous traversons une phase décisive
du développement et de l'évolution du grand parti so-
cialiste international. Chaque pays a dans ses entrailles
lé même état d'âme, qui se révèle au milieu d'une
crise... En France, on appelle cela le cas Millerand; en
Italie, la tactique autonome; en Allemagne, la résolu-
IIO
tion Bebel, la question de participation aux élections
du Landtag. Eh bien, j'estime qu'il serait inutile d'avoir
fait des milliers de kilomètres poiu* venir à Paris aux
assises internationales du socialisme et poiu- y prendre
une résolution à l'instar de Ponce-Pilate qui va se laver
les mains... (Applaudissements à gauche)
Lorsqu'on dit que le cas Millerand n'intéresse pas le
socialisme international, on dit du wbî et on dit de
l'inexact; on dit du vrai, lorsqu'on parle du cas indi^•i-
duel, personnel; et on dit de l'inexact, lorsqu'on envi-
sage le cas général, dont le cas Millerand n'est que le
symptôme et 1* effet.
Nous socialistes, nous n'avons pas le droit de flétrir
tel ou tel socialiste français ; mais nous avons le droit
de juger, de fixer la conduite du parti socialiste; car,
disons-le, nous sommes les branches et le feuillage du
grand arbre international, mais les racines profondes
de cet arbre sont constituées par la masse proléta-
rienne des travailleurs des usines et des campagnes.
(Vifs applaudissements) Nous, les branches et les feuilles
de l'arbre socialiste, réimis souverainement dans cette
assemblée internationale, nous avons le droit et le de-
voir de décider; mais dans nos décisions nous ne devons
pas oublier que la sève, qui donne la vigueur et la vie
aux branches, se trouve dans les racines; il faut que
nous n'oubliions pas les intérêts, les sentiments, les be-
soins du prolétariat présent et à venir! (Nouveaux
applaudissements) Comment donc, dans ces conditions,
le Congrès international pourrait-il prendre une résolu-
tion Ponce-Pilate vis-à-vis du prolétariat, qui nous
demande une règle, une boussole pour orienter sa
conscience de classe?
Écartons les cas personnels et constatons que la
même situation existe partout. En Italie cela est moins
m
retentissant qu'en France; mais, Tiirati et moi, nous
sommes conmae Jaurès et Jules Guesde, avec cette
différence cependant qu'en Italie nous avons déjà dé-
passé ce que j'appellerai la phase personnaliste du
socialisme. (Vifs applaudissements sur un grand
nombre de hancs)
Une assemblée du socialisme international ne pourra
jamais oublier ce que le Parti Ouvrier Français a
accompli de besogne difficile et féconde dans ce noble
pays de la Révolution qui est la France ; le Parti
Ouvrier Français n'a fait pendant une vingtaine d'an-
nées que l'application des idées précises, cristallines de
Karl Marx... (Protestations sur certains hancs) Mais,
dans ces derniers temps, les représentants les plus
autorisés du Parti Ouvrier sont restés un peu immobiles
dans une certaine formule schématique qui était, non
pas le marxisme théorique, mais surtout une interpré-
tation dogmatique des disciples de Karl Marx.
D'autre part, en France, il y a un autre courant, tout
aussi socialiste que le Parti Ouvrier Français, qui veut
s'occuper de l'organisation économique du prolétariat à
l'aide de son organisation politique et électorale. Ce
courant peut être qualifié de droit, par une raison topo-
graphique... (Rumeurs sur certains hancs) Je peux me
tromper, mais je suis sincère; personne n'a le monopole
de la vérité; mais pour faire quelque chose d'utile, il
faut que tout le monde ici dise ouvertement ^a pensée !
(Vive approhaiion sur un grand nombre de bancs)
Eh bien, ce courant socialiste s'est trouvé alimenté en
France par une occasion extraordinaire — tous ceux
qui m'écoutent comprennent que je veux parler de
l'affaire Dreyfus. Eh bien, l'attitude de cette partie du
socialisme français, nous Tavons jugée à l'étranger
objectivement, étant ce qu'on a appelé la postérité
contemporaine. Nous avons envisagé sans aigreur, sans
envie, sans jalousie personnelle, la portée des actes
socialistes qui se sont produits.
Nous avons donc vu d'un côté le Parti Ouvrier
Français lutter contre cet esprit de maîonisme ,
accomplissant parfois une besogne utile en précisant la
conscience de classe, en guidant le prolétariat parmi le
confusionisme révolutionnaire; et de l'autre côté le
courant socialiste indépendant agissant dans l'alTaire
Dreyfus, y voyant un symptôme et une manifestation
de la lutte de la France républicaine moderne contre le
militarisme et le cléricalisme, qui existaient avant la
société bourgeoise capitaliste, qui sont des forces qui
maintenant s'allient au capitalisme bourgeois, mais qui
ont un développement autonome, qui puisent leurs
racines dans les siècles de la préhistoire capitaliste.
Militarisme, cléricalisme et capitalisme étaient donc
alliés, avec beaucoup d'argent — ce que n'a pas le
socialisme, malgré la résolution qu'il a prise hier matin
au sujet des dix mille francs — (Rires). Qui dit beau-
coup d'argent, dit beaucoup de journaux et par consé-
quent grande influence sur l'opinion publique. Pour
renverser ou pour balancer tout au moins cette influence,
Jaurès est venu et s'est jeté dans la mêlée. La Petite
République a fait une consultation internationale à
cet égard... (i)
Une voix. — Certains veulent maintenant s'en laver
les mains.
Le citoyen Fekri. — ... et dans cette consultation
internationale, la majorité des hommes les plus auto-
risés du socialisme international ont approuvé, loué et
(1) Cette consultation a été publiée dans les cinquième, sixième,
huitième et onzième cahiers de la première série.
ii3
admiré l'attitude de Jaurès dans l'affaire Dreyfus.
(Vifs applaudissements. Longues acclamations à Jaurès
à droite. Protestations sur certains bancs à gauche)
Mais, camarades, c'est pour runion que je plaide, et
je dis que dans aucune question, dans aucun fait de la
vie. la raison n'est toute d'un côté, et les torts tous de
l'autre ; mais il y a des mérites et des fautes des deux
côtés et dans les deux partis, car, tout en étant des
socialistes, nous ne sommes pas infaillibles : nous
sommes des hommes. (Approbation sur certains bancs)
Je dis, en faveur de cette unité socialiste, qui est le
désir, l'idéal et la nécessité morale de ces grandes
assises internationales, que cette attitude d'une partie
du socialisme français ne peut pas être méconnue dans
son mérite, car elle n'a été que le résultat d'une défense
extrême des conditions élémentaires de la civilisation
contemporaine contre l'esprit du Moyen-Age militariste
et clérical, qui essayait d'étouffer la France, qui est ou
qui était à la tète des nations ! (Bravos et applaudisse-
m.ents)
Et dans ces conditions, est-ce que l'entente n'est pas
possible? Est-ce qu'elle n'est pas naturelle? Est-ce
quelle n'est pas inévitable? Évidemment oui, elle se
fera en France, comme dans les autres pays. Il y a une
quinzaine de jours, j'étais à Rome, dans notre Congrès
national; je présentais la même résolution que je
présente ici, et j'ai été battu par le courant représenté
par mon ami Turati; mais nous avons été des frères et
des amis le lendemain comme la veille.
Actuellement, on pourrait dire, n'est-ce pas, en
voyant le côté gauche et le côté droit : Voyez comme
ils sont unis!... Oui, pendant le Congrès international î
(Rires) comme les cléricaux et les nationalistes pendant
l'Exposition! Eh bien, nous socialistes, nous vous
ii4
disons : Oubliez les questions de personnalités pour
vous rappeler des racines prolétariennes de la masse
universelle des travailleurs; et que cette attitude de
paix et de conciliation ne soit pas comme l'huile qu'on
répand sur la mer pour avoir im instant de calme
fugitif, pour voir ensuite l'orage se déchaîner avec plus
de violence — au Congrès national. Vous devez, cama-
rades français, oublier, je le répète, les questions de
personnaUtés et prendre un bain de santé et de régéné-
ration dans la masse profonde et collective du prolétariat
français. (Xoiiveaiix' applaudissements)
Voilà pourquoi la neuvième commission a voulu faire
l'inverse du jugement de Salomon, et au lieu de couper
en deux le Parti socialiste français, elle a voulu le
rassembler et l'unir.
Mon amour pour la France est si profond que Je
connais peut-être davantage le mouvement socialiste
français que le mouvement socialiste italien, (i) Mais,
ainsi que je l'ai indiqué, cet état d'àme que traverse le
socialisme international se manifeste sous des formes
différentes dans tous les pays. C'est, en effet, que le
parti socialiste en France comme ailleurs est arrivé à
une phase de son développement en raison de laquelle
la bourgeoisie a changé les formes superficielles de sa
tactique de défense.
Lorsque le Parti socialiste n'est encore que nouveau-
né, la bourgeoisie s'en défend avec la raillerie, avec la
calomnie. Mais lorsque le socialisme, de nouveau-né
qu'il était, devient un enfant assez vigoureux, la bour-
geoisie change de tactique de défense : elle le persécute ;
(1) Sur cette idée assez répandue parmi les Italiens qu'ils sont
bons juges des événements de France, lire la lettre d'A. LaJjriola
dans le cinquième cahier de la première série (page 72).
ii5
elle a l'espoir et l'utopie réactionnaires d'étouffer la vie
de cet enfant qui promet ; et elle espère y arriver avec
des persécutions, des états de siège, des fusillades et
des jugements de conseils de guerre ou de tribunaux
ordinaires, qui ne sont qu'une forme différente de la
même justice pénale bourgeoise, lacfuelle n'est qu'une
machine à broyer la personnalité humaine...
Lorsque cet enfant traverse vivant la série de ces
persécutions et arrive à être un jeune homme vaillant
et robuste, la bourgeoisie change de tactique et dit :
Voyons, plus de raillerie, plus de calomnies, plus de
persécutions : il faut l'hypnotiser! Il faut agir comme
les mères de famille qui, dans cette société bourgeoise,
ont des lîlles à marier; lorsqu'il s'agit de faire la chasse
au mari, la fîUe se promène, très élégante, elle a des
sourires, des yeux doux pour le jeune homme qui passe;
et celui-ci, très ardent et en môme temps très idéaliste,
croit que tous les sourires de la fille et de la probable
belle-mère traduisent une affection smcère ; c'est ainsi
que, tombant dans ce piège, le jeune homme vaillant et
hardi deviendra un mari apprivoisé et prédestiné.
(Rires et applaudissements)
Le citoyen Jules Guesde. (P. O. F.) — Ou un ministre
à la Millerand!
Le citoyen Exrico Ferri. — Camarade Guesde, je
parle en général.
Le citoyen PnÉsmEXT. — Je prie les camarades de ne
pas souligner les paroles de l'orateur; elles me parais-
sent suffisamment énergiques.
Le citoyen Jules Guesde. — Je retire ce que j'ai dit.
Le citoyen Enrico Ferri. — Eh bien, voilà l'état
d'âme général : en France, un ministre socialiste est
appelé au gouvernement ; en Allemagne, ce berceau du
marxisme rigide, absolu, d acier, le pays de Liebknecht,
ii6
l'année dernière, on a discuté à propos de Bernstein...
J'estime qu'on a tort d'appeler cela le cas Bernstein,
car, je le répète, c'est une crise de croissance du parti
socialiste international... L'année dernière, Bernstein a
dit : Tout est dans le mouvement, rien n'est dans le but
final. Une autre camarade allemande, Rosa Luxemburg,
a dit : Rien n'est dans le mouvement, tout est dans le
but final; Liebknecht a dit enfin: L'essentiel, c'est le
but final ; mais il faut le mouvement pour s'approcher.
(Applaudissements à droite)
A propos du Landtag — notre camarade Volmar en
sait quelque chose — on ne voulait pas participer aux
élections du Landtag ; il y a deux ou trois ans c'était
défendu; et il y a une quinzaine de jours, à Mayence,
Behel, le frère d'armes de Liebknecht, a proposé une
résolution qui a été approuvée par la majorité, cpii non
seulement permet, mais rend obligatoire la participation
au Landtag, (yoiweaiix applaudissements à droite) Et
alors, ce n est pas la faute de Jaurès s'il personnifie ce
courant du mouvement pour atteindre le but final ; ce
n'est pas la faute de Turati, en Italie, ou de Bebel, en
Allemagne : ce sont les conditions du développement
politique et économique de l'Europe contemporaine
vis-à-vis du socialisme, devenu un jeune homme et à
l'égard duquel on change de tactique et on emploie ce
que j'appellerai la tactique du phagocj-tisme politique.
Nous savons ce qui se passe en physiologie : lorsque
un corps étranger s'introduit dans l'organisme, il risque
de l'infecter, de provoquer la fièvre. Il y a alors les
phagocytes, qui englobent ce petit corps étranger, qui
l'empêchent d'avoir des communications avec le reste du
sang et de l'organisme, qui l'enserrent et Tatrophient,
et défendent ainsi l'organisme de l'infection possible...
Eh bien, lorsque la bourgeoisie voit ce corps étranger
117 VII.
du socialisme grandir et menacer le tissu de son orga-
nisme, et lorsque, d'un autre côté, elle voit, dans l'af-
faire Dreyfus, qu'elle — bourgeoisie libérale qui pendant
une vingtaine d'années avait laissé croître les forces
militaristes et cléricales sans s'en défendre — elle risque
de laisser disparaître la République qu'elle avait gagnée
en 1870, cette bourgeoisie libérale sent la nécessité de
l'appui du socialisme, de cette jeune sève, qui est venue
donner la victoire à la civilisation contre le Moyen-
Age ! (Applaudissements)
La classe bourgeoise a alors vu le parti socialiste
d'un œil moins sévère qu'autrefois;, elle a vu un nou-
veau moyen d'éviter le danger de l'infection socialiste,
en pratiquant le phagocytisme : elle a pris le s;^Tiibole
de cette force étrangère ; elle l'a mis dans l'organisme
bourgeois ; mais elle l'a englobé ; elle l'a empêché
d'accomplir sa fonction de régénération organique; il
s'atrophie de joiu" en jour; il ne peut pas donner ce que
le sentiment populaire pouvait espérer de l'entrée d'un
socialiste dans le gouvernement bourgeois d'un pays
comme la France.
Certains répondent ; Cela ne nous regarde pas ; c'est
une question de tactique ; ce n'est pas une question de
principe : les principes sont saufs ; nous allons, dans la
motion Kautsky, faire les affirmations les plus abso-
lues des principes socialistes : oui, lutte de classe, con-
quête intégrale des pouvoirs publics, prolétariat contre
bourgeoisie ; mais il faut distinguer les principes de la
tactique : le Congrès international peut dicter une réso-
lution de principe ; il ne peut pas s'occuper des détails
de la tactique...
- Moi, je dis au contraire qu'on ne peut pas faire de
distinction entre les principes et la tactique... (Applau-
dissements à gauche)... C'est une vieille distinction sco-
118
lastique que de séparer la théorie de la pratique; mais,
pour nous, esprits positivistes et d'expérience, nous
disons que la théorie n'est que la pratique généralisée
et la pratique n'est que la théorie en action î (Nouveaux
applaudissements)
Est-ce que, lorsque vous allez permettre l'entrée d'un
ministre socialiste dans un gouvernement bourgeois,
vous allez afficher au dos du ministre les principes géné-
raux de son parti, saufà lui laisser pratiquer par devant
une tactique contraire?... (Rires) J'estime qu'il doit
personnifier à la fois la tactique qui se meut et le prin-
cipe qui s'applique. Et c'est pour cela que nous avons
soutenu qu'il ne faut pas omTir la fenêtre après avoir
fermé la porte...
Il faut agir avec beaucoup de prudence, dit la motion
Kautsky ; il faut faire de la tactique prudentielle ; il faut
la pratiquer dans des cas très exceptionnels... Oui, c'est
bien, mais ce sont là des lisières en caoutchouc ; car qui
jugera les cas où la prudence exige telle ou telle tac-
tique, alors que la pancarte des principes doit planer
au-dessus du monde réel et de la pratique quoti-
dienne?...
Je voyage beaucoup en Italie pour la propagande ;
eh bien, il arrive que dans tous les villages, dans toutes
les petites villes, où le Parti socialiste est à ses débuts,
la besogne est plus difficile ; il y a là des compagnons
qui disent toujours qu'il y a une occasion très ex-
ceptionnelle pour laquelle il faut avoir une tactique
d'alliance et d'union avec les partis bourgeois, parce
que, disent-ils, on se trouve dans un cas exceptionnel...
Cela revient, en somme, à dire qu'il est prudent de
réserver les principes pour le ciel et d'appliquer la
tactique sur la terre... (Rires) C'est là ce que nous ne
pouvons approuver dans la motion Kautsky.
"9
La neuvième commission a pris une double résolution
qu'elle vous propose ; et la deuxième, conmie le faisait
très bien remarquer Vandervelde, est la première au point
de xue logique, quoiqu'elle soit la deuxième au point
de ^^le du vote pratique ; cette dernière est la résolution
votée parle Congrès d'Ivry, c'est-à-dire la défense, l'in-
terdiction de toute alliance du Parti socialiste avec une
fraction bourgeoise. En même temps qu'elle a pris cette
résolution à l'imanimité, la neuvième commission a
approuvé, dans sa majorité, la résolution Kautsky, qui
dit que dans un cas particulier, lorsque la situation poli-
tique l'exigera, on pourra faire cette expérience « dan-
gereuse»... L'adjectif s'y trouve, mais l'adjectif n'em-
pêche pas le substantif... Tout le monde s'accordera à
dire que c'est dangereux, mais que l'on a pour se pro-
téger le courage et la foi socialistes ! (Rires et applau-
dissements à gauche) C'est là une question de tactique
et non de principe, dit la motion Kautsky, alors que je
dis que, pour nous, la tactique et les principes ne sont
que le droit et le revers de la même médaille, et que
l'on ne peut pas avoir une tactique bourgeoise avec des
principes socialistes. (Longs applaudissements à gau-
che) La minorité de la commission admet donc la règle
de la motion Kautsky; mais n'admetpas ses exceptions
en caoutchouc, qui ne seront jamais un obstacle pour
que la tactique soit en contradiction avec les principes.
La majorité de la commission, se trouvant dans cet
état d'àme qui se reflète dans le monde international, a
voté la motion Kautsky ; mais, comme si elle avait voté
l'usage d'un poison pour l'organisme socialiste, elle a
tout de suite voté le contrepoison avec la résolution
Guesde, qui interdit les alUances. Pourtant, est-ce que
la participation d'un ministre à un gouvernement bour-
geois est possible sans qu'il y ait une coalition avec une
120
fraction bourgeoise ? Évidemment non. Un socialiste
peut devenir maire d'une commune, lorsqu'il y a une
majorité socialiste dans le conseil communal ; il peut
arriver qu'il soit maire d'une commune et porte-drapeau
du parti socialiste sans qu'il y ait aucune alliEince;
mais pour le ministre, est-ce que cela peut arriver?...
Je crois qu'une fois qu'on admet la possibilité, soit-
elle transitoire et exceptionnelle, de l'entrée d'un minis-
tre socialiste dans un gouvernement ou d'un maire
socialiste dans une municipalité où la majorité ne soit
pas socialiste, on vient à contredire le principe de l'in-
terdiction des alliances avec une fraction de la bour-
geoisie.
C'est pour cela que j'avais proposé, moi, une motion
devant le Congrès national de Rome, interdisant d'une
façon absolue la participation au pouvoir politique ou
au pouvoir municipal sans qu'il y ait majorité des
socialistes... Comme le disait notre ami Vanden^elde,
ce serait le prolétariat qui s'emparerait de la maison
et qui dirait à la bourgeoisie : Allez-vous-en !
Je crois que la parole a trahi la pensée de notre ami,
qui connaît si bien l'esprit de notre parti socialiste :
lorsque le prolétariat se sera emparé de la société
humaine, il ne chassera pas la bourgeoisie et il ne met-
tra personne à la porte ; le socialisme poursuit la lutte
de classe au nom des travailleurs mais pour la rédemp-
tion de l'humanité entière ! (Vifs applaudissements)
Le citoyen Vandervelde. — Je n'ai pas parlé d'exclu-
sion de la société, mais du gouvernement.
Le citoyen Exrico Fer m. — Nous croyons que la
motion Kautsky renferme, en elle-même, un danger
d'application de tactique contre les socialistes plus
grave que ne le pense son auteur ; car, lorsqu'on se
place sur un terrain dont le plan est incliné, on sait d'où
121
l'on part, mais on ne sait pas où on s'arrêtera. J'ai déjà
parlé du phénomène de la participation au Landtag;
c'est le même plan incliné. En Italie, l'autonomie a eu
ce résultat qu'il y a eu quelques socialistes qui sont
allés aux funérailles officielles du roi Umberto. (Excla-
mations) Quant à nous, nous avons flétri le régicide;
car c'est un acte antihumanitaire; mais nous avons dit
au Parlement, dans le groupe socialiste, que nous ne
pouvions pas nous associer aux obsèques ofiîcielles et
orthodoxes que le parti monarchiste faisait à son roi
assassiné. En France, nous avons encore un autre
exemple du danger de cette tactique ; c'est qu'au mo-
ment de l'expédition de Chine, pas un socialiste, dans
le Parlement français, n'a protesté contre les crédits...
(Applaudissements sur certains bancs. Protestations sur
d autres)
Le citoyen Sembat. (P. S. R.) — C'est une erreur.
Le citoyen Exrico Ferri. — Si je me trompe, vous
rectifierez ; mais si c'est exact, je maintiens ce que j'ai
dit contre cette entreprise de pillage international.
J'arrive à la deuxième résolution. Je trouve que la
résolution Guesde n'est pas aussi précise que je l'au-
rais voulu ; le principe est le même que ma résolution ;
mais la formule de la résolution d'Ivry est assez
élastique, car on ne dit pas : pas de coalition, pas
d'alliance, mais coalitions exceptionnelles ; on demande
qu elles soient réduites à leur minimmn possible...
Le citoyen Jules Guesde. — Jusqu'à élimination
complète.
Le citoyen Exrico Ferri. — Il y a une digue à cela,
c'est vrai; c'est l'approbation, le consentement préalable
du Parti organisé et sa direction; et je crois justement
que tous les malheurs qui arrivent à nos amis de la
France c'est de ne pas avoir un parti organisé, qui
122
aurait du autoriser ou non l'entrée de Millerand au
ministère. C'est pour cela que nous adjurons nos amis
français de faire l'unité socialiste. (Applaudissements à
droite)
Ma résolution à l'égard des coalitions était conçue
dans les termes suivants :
Le Congrès international constatant que — malgré les
changements de tactique parlementaire, gouvernementale
et législative, dans les pays où le Parti socialiste grandit
d'une manière inquiétante pour les gouvernements bour-
geois — les firincipes de la société contemporaine ne sont
pas changés en ce qui concerne la division fondamentale
entre la classe capitaliste et la classe des prolétaires indus-
triels et agricoles;
Et rappelant que la composition et les progrès du Parti
socialiste ne se sont réalisés que par la conscience de classe,
clairement et complètement éveillée chez les travailleurs;
Déclare qu'on ne doit changer ni le programme, ni les
méthodes de propagande et de lutte politique et écono-
mique adoptés par le Parti socialiste pour la conquête des
pouvoirs publics et pour imposer à la classe dominante des
réformes partielles, qui sont d'utiles conquêtes graduelles
dans la marche et pour l'élévation physicpie et morale du
prolétariat.
Seulement dans les pays où l'organisation du prolétariat
en parti conscient de classe est assez développée et sûre et
se trouve sous le contrôle de la direction du Parti socialiste
dans chaque pays, on pourra faire des alliances transi-
toires et exceptionnelles avec des fractions de la bour-
geoisie pour l'extrême défense des libertés publiques ou
des principes élémentaires de la civilisation contempo-
raine.
Quant à la participation des socialistes au pouvoir poli-
ticpie ou administratif, elle ne sera admise que lorscpi'elle
est l'effet de la majorité acquise par le Parti socialiste dans
les assemblées politiques et communales.
Il n'y a que deux cas dans lesquels on peut faii'e cette
coalition : le cas qui s'est produit pour la France et
123
celui qui s'est produit pour l'Italie : extrême défense
des libertés publiques, lorsqu'on avait projeté un Coup
d'État pour supprimer les libertés constitutionnelles, de
presse, de réunion, d'association, des syndicats. Alors,
le Parti socialiste a pris l'initiative de faire une coali-
tion avec les radicaux et les républicains... Car, ci-
toyens français, n'oubliez pas que beaucoup de vos
camarades qui sont ici n'ont pas la République chez
eux; et la République, c'est l'atmosphère libre, qui
permet à nos poumons socialistes de respirer. (Vifs
applaudissements à droite)
C'est ainsi qu'en Italie la motion Kautsky n'a pas lieu
d'être appliquée, ni comme principe, ni comme tac-
tique; et tant qu'il y aura la monarchie, ma conscience
de militant socialiste est parfaitement tranquille : le roi
d'Italie ne songera jamais à faire appel à un ministre
socialiste, même pour la défense de la civilisation
contre les forces réactionnaires, (i)
J'arrive à la conclusion, et je demande pardon de la
longueur de mes observations au bureau du Congrès et
au Congrès lui-même. Nous sonmaes donc, nous, les re-
présentants de la minorité, d'accord avec la majorité,
pour l'interdiction des alliances, avec permission ex-
ceptionnelle et transitoire d'une coalition pour une
extrême défense. Nous restons à l'état de minorité, au
contraire, en ce qui concerne la motion Kautsky, qui va
avoir certainement la majorité dans notre Congrès, car
elle traduit un état d'âme qui s'est imposé même à un
homme dont la conscience socialiste est, on peut le dire,
(1) La Crilica Sociale, dans un ai-ticle du 1" octobre 1900, signé
des initiales du citoyen Turati et de la citoyenne Koulichoff, rap-
porte cependant que certains journaux conservateurs italiens ont
examiné cette éventualité comme possible après le Congrès de
Rome.
124
d'acier, à Kautsky lui-même, que tous nous aimons et
admirons.
Au prochain Congrès international, nous ferons la
balance des avantages et des inconvénients qu'aura
produits l'expérience dans tous les pays, de l'usage de
cette tactique qui laisse les principes au grenier et qui
applique tout autre chose au premier étage. Je crois
que nous arriverons au prochain Congrès international
avec une majorité spontanée qui reviendra aux sources
de vie de la doctrine socialiste, qui ne doit pas se mo-
mifier dans certaines formules schématiques, mais qui
doit rester ferme sur le terrain des principes de la lutte
pour le prolétariat et pour l'humanité.
Mais quel que soit le vote de cette grandiose assem-
blée, j'espère que le résultat pratique pour le socialisme
international sera que les Français socialistes des deux
côtés s'entendront, à cause du besoin d'unité dont ils
sont pénétrés, pour marcher ensemble à la conquête de
l'avenir, avec cette lierté joyeuse qui est le propre de
l'àme socialiste.
C'est dans cet espoir que le prolétariat italien,
sanglant et douloureux, sous le joug de la tyTannie
monarchique, cléricale et capitaliste, crie : Vive l'unité
socialiste nationale et internationale! (Applaudisse-
ments prolongés sur la plupart des bancs. Acclama-
lions enthousiastes)
Le citoyen Hyxdman (Angleterrre). — Nous avons
entendu de magnihques discours, mais cela nous a
coûté de longues heures pour les discours eux-mêmes
et pour les traductions. Nous pensons que nous ne som-
mes point ici dans une rémiion publique, c'est-à-dire
venus pom' entendre de belle rhétorique, mais pour ré-
soudre, au nom du prolétariat, un certain nombre de
questions déterminées. Or, si nous donnons un tel déve-
125
loppement à chacune d'elles, nous n'y arriverons pas.
Je propose donc que les orateurs n'auront que dix mi-
nutes et les rapporteurs vingt minutes.
La proposition mise aux voix est adoptée.
Le citoyen Jaurès. (F. S. R.) — Camarades, quelques
minutes me suffisent pour caractériser ma position à
l'égard des diverses motions qui vous sont soumises.
Les observations que je vais produire n'engagent que
moi, c'est-à-dire les groupes que je représente directe-
ment au Congrès.
Sur la question des alliances électorales avec les
partis bourgeois, il est inutile d'insister : au fond, et
quelles que soient les formules plus oumoins ingénieuses
proposées de part et d'autre, tout le monde est d'ac-
cord. Et il y a un fait qui domine toutes les déclara-
tions, c'est qu'à l'heure actuelle, soit pour défendre les
libertés, soit pour conquérir le suffrage universel, soit
même pour conquérir quelque réforme ouvrière urgente,
tous les partis socialistes du monde pratiquent des
alliances ; presque tout le socialisme international a
proclamé que, dans l'affaire Dreyfus, le prolétariat au-
rait suivi des conseils funestes si, sous prétexte de ne
pas confondre son action avec celle de la bourgeoisie,
il avait laissé précisément à une fraction bourgeoise le
monopole et l'honneur exclusif de la bataille contre le
mensonge. (Applaudissements)
De même pour la loi Heinze, en Allemagne, les socia-
listes n'ont pas refusé de défendre la liberté de l'art, de
la science, de la pensée, d'accord avec les savants et les
intellectuels de l'Allemagne ; et c'est un honneur pour
le prolétariat allemand que, grâce à lui, la patrie alle-
mande ne devienne pas la patrie d'Attila, mais qu'elle
reste la patrie de Goethe ! (Vifs applaudissements à
droite) Pour les élections au Landtag, après bien des
126
hésitations et des contradictions, la démocratie so-
cialiste allemande a adopté enfin une participation
directe et obligatoii'e. Fer ri nous rappelait la coalition
électorale des socialistes italiens avec les républicains
et les radicaux. En Belgique, contre le projet de loi qui
menaçait, non pas même le suffrage imiversel, mais le
suffrage plural, il y a eu coalition de résistance entre le
prolétariat et la bourgeoisie libérale belge.
Par conséquent, nous nous épuisons en discussions
vaines lorsque nous cherchons des formules ingénieuses
pour disshuuler à demi une pratique universelle du pro-
létariat. (Xoiweaiix applaudissements à droite) Et pour
moi, je dis qu'une des causes qui contribuent à l'heure
présente dans le monde entier au trouble apparent des
esprits, c'est que le socialisme, au Ueu d'avouer haute-
ment — puisqu'il n'a que les motifs les plus désinté-
ressés et les plus nobles — la tactique qu'il a adoptée,
semble embarrassé de son action. Nous vous deman-
dons de dire hautement ce que vous faites. Et mainte-
nant, qu'on l'appelle alliance ou qu'on l'appelle coalition
— ces subtilités de vocabulaire où se réfugie l'esprit
d'intransigeance ne me choquent pas outre mesure...
Quand les hommes ne peuvent plus changer les choses,
ils changent les mots. (Rires et applaudissements) Et en
vérité, l'humanité a si peu de joies innocentes que je
me ferais scrupule de lui retirer celle-là !
Sur l'autre question, plus controversée, de la partici-
pation d'un socialiste au gouvernement bourgeois,
j'adhère pour ma part à la motion Kautsky, parce
qu'elle réalise ou qu elle exprime un équilibre d'opi-
nion, un peu instable peut-être, mais qui est le seul
possible à l'heure présente.
Au camarade Vandervelde, je veux simplement oppo-
ser une remarque ; il a dit que la question Millerand
127
était purement locale, purement française ; et il a eu
raison en ce sens qu'en effet aujourd'hui la question ne
se pose et même ne peut se poser qu'en France. Mais,
de quelque façon que vous la résolviez, laissez-moi,
camarades de tous les pays, regretter qu'elle ne se
pose pas chez les socialistes de tous les pays. (Applau-
dissements à droite)
Oui, elle est locale ; oui elle est française, en ce sens
que le surcroît de liberté et de démocratie que l'institu-
tion républicaine apporte au peuple a mûri la question
chez nous avant qu'elle ne soit mûrie chez les autres. Je
prie nos camarades du dehors, lorsqu'ils porteront mi
jugement sur les choses françaises, — lorsqu'on leur
dira, par exemple, que les sociaUstes ne doivent pas en
France accepter des postes ministériels qui leur sont
offerts, non pas directement par le prolétariat, mais par
le chef de l'État bourgeois, — je les prie de ne pas
oublier que, chez nous, le chef de l'État bourgeois est
électif, et que, par conséquent, les socialistes au Parle-
ment participent à la nomination du chef de l'État...
(Bruyantes et vives protestations à gauche)
Le citoyen Lafargue. (P. O. F.) — Taisez-vous ! (i)
(Agitation prolongée)
Le citoyen Jaurès. — J'entends des huées, comme si
nous étions déjà au Congrès national... (Nouvelles et
violentes protestations à gauche. — Rires à droite)
Une voîx à gauche. — C'est une provocation 1
Le citoyen Jaurès. — Camarades étrangers, on vous
traduira tout à l'heure mes paroles ; vous les trouverez
dans le procès-verbal authentique du Congrès et vous
vous étonnerez qu'au moment où je constate cette vérité
(1) Nous ne pouvons nous rappeler si cette interjection s'adressait
à Jaurès ou aux voisins de Lafargue.
128
acquise que les socialistes français, membres du Parle-
ment français, concourent pour leur part à l'élection du
chef de l'État républicain, il y ait des socialistes fran-
çais qui me crient : C'est une provocation I (Nouvelles
et violentes interruptions à gauche. — La plupart des
délégués étrangers se lèvent et, se tournant vers la gau-
che de l'assemblée, protestent énergiquement contre
cette attitude)
Le citoyen Président. — Je demande aux membres du
Congrès qui représente ici le socialisme international,
de respecter le grand orateur qui l'honore à cette tri-
bune. (Bruit à gauche. — Applaudissements et accla-
mations sur un grand nombre de bancs.) Nous avons
tous le même intérêt solidaire à ce que les deux
opinions en présence soient présentées avec toute l'am-
pleur que ce débat mérite. Je supplie donc le Congrès
d'assurer la parole à l'orateur actuellement inscrit.
Le citoyen Jaurès. — Je croyais m'ètre appliqué à
n'exciter aucune émotion de combat, en résumant le
plus simplement possible les raisons substantielles de
mon opinion.
Je disais par quelles raisons, à l'heure actuelle, la
question ministérielle est une question française ; mais
il n'est pas vrai qu'elle ne soit pas destinée à s'étendre à
d'autres pays ; elle pourra naître dans tous les pays où
il y a à la fois un parti socialiste politiquement puissant
et un régime parlementaire effectif. La question pourra
se poser en Suisse, en Belgique, comme en France ;
elle pourra même se poser en Angleterre le jour où la
faillite du vieux parti libéral, tombé à l'impérialisme,
obligera un nouveau parti libéral plus démocratique à
entrer en action, et où, comme hier à la commission un
camarade de la Social-democratic Fédération en faisait
l'hj'pothèse, les prolétaires anglais seront appelés, pour
129
lutter contre l'impérialisme, à joindre leur force de résis-
tance à ce parti libéral et à la prêter ainsi à un gouver-
nement condamné sans cela à l'impuissance. Je dis
même qu'elle aurait pu se poser aux élections dernières
en Belgique, si les libéraux et les socialistes belges
avaient battu la majorité cléricale, qu'ils ont simple-
ment diminuée (i).
Ah ! il n'y aura pas en Italie une question Ferri, U n'y
aura pas en Belgique une question Vandervelde, parce
que le Parti socialiste italien organisé, parce que le
Parti socialiste belge organisé ne permettront pas à des
individualités de prendre l'initiative et la responsabilité
de décisions pareilles ; mais la question sous sa forme
impersonnelle se posera en Belgique, comme elle s'est
posée en France. (Applaudissements)
Eh bien, je n'entends pas — ce n'est pas le lieu —
la traiter ici à fond ; je me borne à dire que si j'adhère
à la motion Kautsky, c'est qu'en déclarant que c'est là
non pas une question de principe, mais une question de
tactique, elle laisse juge le Parti socialiste dans le
monde de trancher la question en tenant compte chaque
fois des intérêts positifs du prolétariat, dans une situa-
tion politique et sociale déterminée.
Voilà poxu" moi le sens de la motion et voilà pourquoi
j'y adhère. Trop longtemps, trop souvent, le parti socia-
liste a commis la faute de transformer en questions de
principe, en questions fondamentales et principielles,
des questions qui n'étaient en effet que des questions
(1> Le Socialiste (organe du P. O. F.) dans son numéro du 7-14 juil-
let 1901 reproche au citoyen Anseele d'avoir dit à la Chambre des
représentants de Belgique qu'un socialiste poun-ait entrer dans un
ministère monarchique. Le Socialiste rappelait à ce sujet la motion
Kautsky; mais on verra que pour beaucoup de membres du Con-
grès elle ouvre une porte, au lieu de dresser une barrière, comme le
pense le citoyen Guesde.
i3o
de tactique. Et alors, qu'arrive-t-il? C'est qu'après avoir,
au nom de la lutte de classe, interdit la participation
aux élections du Landtag, on est obligé ensuite de la
permettre ; puis, on est obligé de la commander; et on
se donne ainsi l'apparence d"ètre inlîdèle à la lutte de
classe, uniquement parce qu'on l'a fait intervenir là où
elle n'avait rien à faire.
La lutte de classe nous oblige à affirmer que, puis-
qu'il s'agit de substituer la propriété communiste à la
propriété capitaliste, c'est la classe qui a un intérêt
d'ensemble à cette substitution qui peut travailler sincè-
rement à la réaliser; la lutte de classe nous oblige à
dire que le prolétariat n'attendra plus, comme aux
temps du socialisme utopique, son salut des puissants
d'aujourd'hui, comme lorsque Robert Owen demandait
au Congrès des souverains assemblés à Aix-la-Cha-
pelle de sauver la classe ou\Tière (i) : la lutte de classe
nous oblige à dire que le prolétariat est majeur pour
conduire lui-même ses affaires. Mais c'est précisément
parce qu'il est majeur qu'il ne faut pas, pour son action
dans l'avenir, lui lier les mains par des formules de tac-
tique universelle.
Maintenant, il y a une autre raison pour laquelle
j'adhère à la motion Kautsky, c'est qu'elle prévoit qu'en
aucun cas l'entrée d'un socialiste dans un ministère ne
pourra être un acte de volonté individuelle et que le
Parti organisé seul donnera le signal de l'entrée, du dé-
part et exercera entre ces deux dates son contrôle sou-
verain.
J'ajoute que là est la véritable garantie contre les
(1) En 1818 ; il s'agissait d'obtenir une législation destinée à « pro-
téger la santé des ouvriers ». (Méliu, le Socialisme en Angleterre,
pages 42-43.)
i3i
ambitions personnelles, à l'égard de la pratique dange-
reuse, en effet, de la collaboration gouvernementale du
socialisme et de la bourgeoisie.
La bourgeoisie a pu, en une heure de crise, appeler
un socialiste, un individu socialiste ; elle hésitera bien
davantage à appeler un socialiste lorsque ce socialiste
sera le délégué du Parti socialiste tout entier, quand ce
sera alors un commencement d'expropriation politique...
(Vifs applaudissements à droite. — Bruit à gauche)
Elle ne s'y résignera que lorsqu'il y aura une crise si
grave de la nation ou de la liberté que la bourgeoisie
libérale elle-même reconnaîtra son impuissance à se
sauver sans le concours des prolétaires organisés, ou
lorsque la force du prolétariat sera telle que son absten-
tion gouvernementale créerait un si grand vide que
dans ce vide, comme dans un abîme, la vie politique du
pays disparaîtrait.
C'est poiu" cela que j'adhère à la motion Kautsky.
(Applaudissemeîits prolongés sur un grand nombre de
bancs. — Acclamations)
Le citoyen Sembat. — J'ai demandé la parole sur une
affirmation du citoyen Enrico Ferri parce que je n'ai
pas voulu laisser supposer que dans une occasion aussi
grave que celle des crédits pour l'expédition de Chine,
les députés socialistes français avaient pu méconnaître
assez leur devoir pour ne pas intervenir.
Il est de mon devoir de souligner devant les cama-
rades étrangers que nous avons toujours considéré
comme étant notre obligation stricte et rigoureuse d'ac-
complir à la tribune du Parlement français toutes les
manifestations nécessaires pour affirmer nos opinions
internationalistes. Notamment, lors des crédits deman-
dés pour l'expédition de Cliine, j'ai été délégué par
l'unanimité du groupe socialiste pour apporter en son
l32
nom, à la tribune, notre protestation contre toute expé-
dition coloniale et contre celle-là en particulier (i).
Il en a été de même lors de la discussion des crédits
pour la flotte ; et je tiens d'autant plus à le dire, qu'on
a souligné assez fréquemment ici nos dissensions et nos
divisions pour que nous tenions à affirmer devant les
camarades de tous les pays qu'il est un point sur lecpiel
nous n'avons jamais été désunis c'est dans la lutte'
contre le chauvinisme, et dans l'affirmation de nos
principes internationalistes. (Vifs applaudissements
sur la plupart des bancs)
Nous avons toujours et tous fait notre devoir et vous
pouvez avoir, citoyens étrangers, la conviction que
chaque fois que nous serons appelés à protester contre
un acte quelconque du capitalisme international, contre
une de ces pirateries que les gouvernements commet-
tent chaque jour d'une façon plus éhontée, nous recom-
mencerons cette protestation; et pour qu'on ne nous
dise pas que nous ne défendons pas notre pays, alors
que les socialistes étrangers défendent le leur, nous
demandons à ce comité international que vous avez
décidé de créer et d'organiser, à cette commission inter-
parlementaire que vous lui avez adjointe, de faire une
obligation à tous les députés socialistes de tous les pays
de reprendre pour leur compte le mot d'ordre de nos
camarades allemands : Pas un sou, pas un homme pour
les folies guerrières! (Vifs applaudissements)
Cl) Le camarade Sarrautc félicite cependant nos députés de n'avoir
pas toujours montré cette intransigeance : « Sur la demande du
président du Conseil de ne pas discuter un crédit de cinq millions
destiné à la mission du Haut-Nil (mission Marchand) expédition
qui devait accroître l'influence française et servir une œuvre de
haut intérêt national, la fraction socialiste parlementaire fit taire
ses scrupules et le crédit fut voté sans discussion . » {Socialisme d'op-
position, socialisme de gouvernement et lutte de classe, page 09.)
i33
Tel était le point sur lequel j'avais à dire quelques
mots.
Quant au fond de la question en discussion, le citoyen
Jules Guesde, qui portera la parole au nom du P. O. F.
et du P. S. R., développera les arguments que nous
avons à faire valoir sur la question pour laquelle vous
allez voter. Je me borne à vous dire une chose qu'il est
encore utile de faire connaître aux étrangers qui se
lamentent sur le spectacle douloureux de nos profondes
divisions. Nous pouvons leur dire qu'il y a un point sur
lequel nous ne sommes pas divisés, en France : c'est
que, quels que soient les heurts d'opinions, chaque fois
que le socialisme international aura prononcé, nous
nous inclinerons ; et quelle que soit la décision du Con-
grès socialiste international, quand vous aurez parlé
sur quelque point que ce soit, vous ne trouverez en
France que des sooiaUstes respectueux de vos décisions.
(Applaudissements sur un grand nombre de bancs)
Mais, si tel est notre devoir et si nous jurons de le
remplir, cette docilité même vous impose, à vous,
citoyens, un autre devoir : oui, nous sommes prêts à
vous obéir et à respecter vos sentences ; mais rendez au
moins des sentences claires et non pas d'obscurs
oracles! (Applaudissements à gauche) Parlez-nous
nettement et ne nous obligez pas à discuter encore
entre nous sur le sens de ce que vous aurez voulu dire...
Eh quoi, allons-nous sortir de ce Congrès avec je ne
sais quelle résolution douteuse dont on ne sait s'il
faudra commenter le texte ou commenter les considé-
rants?... On nous dira : Tenez, voilà la motion Kautsky
qui dit telle ou telle chose. — Oui, répondra-t-on, mais
Vandervelde avait dit précisément telle autre chose...
Ce que nous voulons, ce sont des affirmations nettes
et dans lesquelles vous prendrez la responsabilité que
i34
vous ne pouvez pas é\iter. (Applaudissements à gauche)
Quand vous venez nous dire, camarades : ce sont des
questions de tactique dans lesquelles le parti socialiste
international ne devra pas s'immiscer, je dis cpie a'Ous
allez contre la réalité des faits ; parce que vous nïgnorez
pas que ce qui existe dans un pays se répercute dans
les autres et que vous savez bien qu'à la tribime du
Reichstag-, précisément à l'occasion de ces crédits de la
flotte, que nos amis d'Allemagne combattaient avec
cette activité jamais ralentie que nous admirons tous
et que nous voudrions imiter, on leur disait : en France,
un ministre socialiste les présente et les députés
socialistes français ne les refusent pasi...
Eh bien, nous députés socialistes, nous avons pro-
testé; et quant au ministre socialiste français, les
socialistes allemands, Bebel etLiebknecht, ont répondu :
Le ministre socialiste français n'est pas soutenu par le
Parti socialiste... Que sera-ce quand on pourra vous
dire que non seulement ce ministre est soutenu par le<
Parti socialiste français, mais qu'il est autorisé par
vous, par le Congrès socialiste international I...
Ne dites pas que ce sont des questions de tactique et
que vous vous en lavez les mains ; vous en porterez la
responsabilité, et ce sera justice parce que ce qui se
passe dans un pays ne peut pas être sans retentissement
sur les conditions de lutte sociale dans les autres pays.
Citoyens, encore une fois, nous vous obéirons, mais
parlez haut, clair et net I (Applaudissements prolongés
à gauche)
(Le citoyen Joindy (P. O. S. R.) monte à la tribune.
Cris sur les bancs du P. O. F. : Vive Liebknecht!)
Le citoyen Président. — Depuis le commencement de
ce Congrès, les délégués français de toutes les organi-
sations ont donné l'exemple d'une grande tolérance vis-
i35
à-vis des orateurs qui prenaient la parole dans un sens
ou dans l'autre. Je ne doute pas que la cause qu'ils
défendent de part et d'autre ne peut que gagner à ce
que de part et d'autre on s'écoute avec tolérance. La
parole est au citoyen Joindy. (Applaudissements)
Le citoyen Joindy. — Je demanderai simplement,
camarades français, de me permettre d'exercer le
mandat qui m'amène ici. De même que chacun a le
devoir d'exprimer son opinion librement, je l'ai expri-
mée à une autre époque, mais je tiens devant le prolé-
tariat international réuni ici à affirmer mes sentiments
internationalistes absolus. (Applaudissements. Une in-
terruption violente ne parvient pas jusqu'au citoyen
Joindy) Je n'entends pas ce que vous dites, citoyens;
personne ne l'entend ici; et je ne pense pas d'ailleurs
que l'on puisse aujourd'hui rou^Ti^ le débat qui a
motivé l'interruption de jadis, (i)
Ce que nous avons à expliquer, camarades, ce sont
les raisons qui nous ont amenés à sui^Te la tactique qui
a abouti au ministère Millerand. Voilà ce que nous
avons à dire, ce sur quoi nous avons à nous entendre
devant tous les camarades étrangers.
Il faut prendre la question sous les différentes formes
où elle s'est présentée; il faut savoir pourquoi le prolé-
tariat français s'est dressé pour soutenir un moment le
ministère qui motive actuellement tant dépassionnantes
discussions. Et cet examen vaut la peine qu'on s'y livre,
(1) Le citoyen Joindy avait été un des plus ardents dreyfusistes ; au
Congrès national de 1899 il fut expulsé pour avoir crié : A bas
Liebknecht! (Compte rendu sténographique, pages 178-179.) Cf. dans
le premier cahier de la première série (pages 93-94) le punch de
Saint-Mandé présidé par Joindy après son expulsion ; on remarquera
parmi les citoyens qui protestèrent contre Joindy le conseiller
municipal marseillais Quilici, que l'on a plus taid accusé d'être un
agent nationaliste.
i36
citoyens; il faut se représenter l'état d'esprit dans
lequel la France et Paris se trouvaient lors de la forma-
tion de ce ministère. Le citoyen Auer disait : Il ne
serait pas possible dans notre pays qu'un socialiste
entre dans un ministère sans avoir l'appui moral et
matériel de l'ensemble du socialisme. Mais est-ce qu'on
poiurait comparer cette situation avec la situation de
Millerand au moment où il est entré dans le ministère?
Est-ce que véritablement le Parti socialiste était un
parti organisé, est-ce que le Parti socialiste était un et
pouvait être consulté? Il y avait ime opûiion Lndi\-iduelle
d'un homme qui se rend à un poste de combat. C'est
conome cela qu'il faut envisager la question. (Applau-
dissements à droite)
Vous disiez aux révolutionnaires : Ce ministre est
honteux, ce ministère est monstrueux (et pour la plus
grande partie vous aviez raison); vous ajoutiez : Vous
allez voir les fabriques se vider, vous allez voir le
peuple se précipiter dans la rue demandant qu'on chasse
ce ministère... Au contraire, le peuple sentait que
l'action était tellement révolutionnaire dans cette inter-
vention qu'il descendait dans la rue pour le défendre et
pour défendre la République. (Applaudissements à
droite. Tumulte prolongé à gauche)
Je termine, je ne voulais pas passionner l'assemblée.
La présence d'un révolutionnaire était nécessaire pour
affirmer, d'une façon nette, les raisons pour lesquelles
nous nous rallions à la résolution Kautskj-. J'affirme
que le prolétariat était avec nous et que si vous a\âez
abandonné cette conduite, vous ne l'auriez plus eu
avec vous.
Ah! certes, lorsqu'on en veut faire une question pure-
ment doctrinale, la difficulté est grande : on veut com-
parer des situations qui ne sont pas pareilles; on veut
i3" vni.
comparer la situation de pays qui ne sont pas dans le
même état d'esprit; et on aboutit à vouloir obliger le
prolétariat international à s'enfermer dans des formules
absolues, rigides, et qui malgré tout ne tiennent pas
debout, tellement elles sont contradictoires. (Protesta-
tions et applaudissements) Et la preuve, c'est que vous
aboutissez à ces cordons de caoutchouc qui vous per-
mettent des alliances et qui ne vous les permettent pas,
qui vous permettent telle attitude et qui ne vous la
permettent pas.
Eh bien, nous, nous vous disons que chaque fois que
le sentiment humain est attaqué, que chaque fois que,
comme dans l'affaire Dreyfus, à laquelle il a été fait
allusion, toute une nation se précipite contre un indi-
vidu pour une question de race, le prolétariat doit être
debout î (Vifs applaudissements et protestations)
Le citoyen Hyivdman. — La section anglaise propose
la clôture de la discussion.
Une voix. — Après les orateiu's inscrits.
Le citoyen PnÉsmEXT. — Le citoyen Jules Guesde est
le premier orateur inscrit, mais il ne reste plus que cinq
minutes avant la fin de la séance. Je pense que nous
devons à notre camarade Guesde de ne pas l'obliger à
parler dans de pareilles conditions et que nous serons
tous d'accord pour lui donner la parole demain matin.
(Approbation)
La séance est levée à six hernies.
CINQUIÈME JOURNÉE
Séance du jeudi 21 septembre 1900
(matlv)
La séance est ouverte à dix heures, sous la prési-
dence du citoyen Van Kol (Hollande) assisté des citoyens
Fûrholz (Suisse) et Plekhanoff (Russie).
Le citoyen Président. — Il a été décidé par le bureau
que les travaux du Congrès de^Tont être terminés,
comme dernière limite, à sept heures et demie, ce soir.
Je dois faire connaître une déclaration qui a été faite
par la délégation allemande ; les camarades allemands
ont déclaré à l'unanimité que, s'ils continuaient à ne
pouvoir entendre distinctement et complètement la tra-
duction qui leur est faite des discours, ils risqueraient
de voter contre leur conscience, en donnant un vote qui
ne serait pas suffisamment éclairé ; ils se refusent donc
à prendre part au vote, si la traduction des discours
n'est pas faite dans le silence le plus absolu. Les An-
glais ont fait la même déclaration. (Approbation)
La première question soumise à la séance de ce ma-
tin est celle de la date du prochain Congrès ; les Alle-
mands proposent igoS, les Anglais 1902. Il s'agira
ensuite de savoir si le prochain Congrès sera tenu à
Amsterdam ou à Vienne.
J'indique aussi, au nom du président des syndicats
fédérés de l'Allemagne, qu'il a été fait un rapport sur le
i39
mouvement social en Allemagne et qu'il met ce rapport
à la disposition de tous les secrétaires d'organisations
(fui en feront la demande.
En raison de la difficulté que nous aurons de terminer
toutes les discussions aujourd'hui, j'indique que je tien-
drai la main d'une façon rigoureuse à ce que les ora-
teurs ne parlent pas plus de dix minutes et les rappor-
teurs vingt minutes, comme il a été décidé.
Le citoyen Smith (Angleterre). — La délégation an-
glaise, qui vient de se réunir, a décidé à l'unanimité
qu'elle avait entendu suffîsanmient de discours en ce
qui concerne la neuvième question ; qu'elle s'était formé
une opinion et qu'elle ne participerait plus à la discus-
sion ; elle m'a donc demandé de ne plus lui traduire les
discours qui auraient rapport à cette question. (Protes-
tations sur certains bancs à gauche)
Une voix. — C'est un tort !
Le citoyen Quelch (Angleterre), (i) — Je propose,
comme amendement à la proposition anglaise, que le
prochain Congrès ait lieu dans trois ans. On objecte
qu'il est difficile d'organiser ces Congrès internatio-
naux ; eh bien, c'est parce que nous ne les organisons
pas assez souvent; avec l'habitude, on les fera mieux.
J'estime que trois ans, c'est bien assez long.
Le citoyen Vaxdervelde (Belgique). — Je n'ai pas
eu l'occasion de discuter la question avec mes amis
belges, pour appuyer la proposition de nos camarades
anglais.
En 1889, il avait été convenu que l'on se réunirait tous
les deux ans ; (2) on l'a fait jusqu'au Congrès de Lon-
dres ; mais, à Londres, on a demandé d'établir un délai
(1) De la Social-democratic Fédération.
(2) Paris, juillet 1889 ; — Bruxelles, août 1891 : — Zurich, août 1893
- Londres, juillet 1896.
i4o
plus considérable ; trois ans. Nous avons résisté, mais
la majorité cependant s'est prononcée pour ce long in-
tervalle. Cette fois, il ne s'ag-it plus de trois ans, mais
de cinq ans ; si la progression continue, les Congrès se
réuniront tous les dix ans ou même tous les vingt ans...
(Rires) J'estime, quant à moi, que des réunions conune
celles qui ont eu lieu à Zurich, à Londres et à Paris,
ayant pour résultat de resserrer les liens entre militants
de tous les pays, ce serait un véritable désastre pour la
démocratie socialiste que de voir remettre à cinq ans
les assises fraternelles qui ont lieu en ce moment. (Ap-
plaudissements)
Le citoyen Sixger (Allemagne). — J'insiste sur la
proposition que la délégation allemande a faite, et voici
pourquoi : je ne pense pas que les racines de la solida-
rité du prolétariat mondial soient seulement dans les
Congrès internationaux ; ces racines sont beaucoup
plus fortes, elles sont dans la solidarité de classe, dans
la conscience de classe du prolétariat tout entier. D'un
autre côté, la situation quant aux travaux d'un Congrès
international a beaucoup changé par la résolution même
qu'on a votée à ce Congrès : la constitution d'un secréta-
riat international et la création d'une commission inter-
parlementaire. Ces deux organes de l'internationalisme
prolétarien vont se charger de beaucoup de travaux
qui, jusqu'ici, étaient l'objet des sessions périodiques
du prolétariat international. Étant donnée cette situa-
tion, il se produit un amoindrissement du travail et il
n'est plus nécessaire que les Congrès internationaux
siègent aussi souvent qu'autrefois.
Puis, j'estime qu'il ne peut pas entrer dans la tâche
d'un Congrès international de s'immiscer dans les petits
détails du mouvement socialiste des diflérentes natio-
nalités : un Congrès international socialiste peut seule-
i4i
ment établir les grandes lignes de la marche du
prolétariat universel; pour ces grandes lignes qu'il
s'agit de tracer, il ne paraît pas nécessaire de se réunir
bien fréquemment. Je fais remarquer que jusqu'à
présent la plupart des Congrès internationaux ont seu-
lement renouvelé les résolutions qu'on avait déjà votées
dans les Congrès précédents ; et cette répétition même
diminue la valeur de ces résolutions. Il vaut beaucoup
mieux élargir l'espace de temps existant entre les
Congrès et prendre des résolutions durables, qui seront
fructueuses pour les travaux du prolétariat.
Je proteste avec énergie contre la pensée que la
délégation allemande n'est pas assez pénétrée du
sentiment de la solidarité internationale : toute l'histoire
du parti allemand témoigne des sentiments internatio-
nalistes qu'il professe et de l'influence qu'ils exercent.
En se ralliant à la proposition allemande, le Congrès
ne négligera pas les liens de solidarité du prolétariat
mondial ; mais au contraire, en les établissant sur les
bases solides de travaux sérieux, ils n'en seront que
plus fortement resserrés.
Le citoyen Axdrea Costa (Italie). — J'appuie la
proposition anglaise, d'autant plus qu'étant donnée la
constitution du comité international, nous sonunes sûrs
qu'en deux ans, comme l'a dit Vandervelde, on aura
tout le temps d'organiser le Congrès.
Jusqu'à présent, on a pu se plaindre que les Congrès
internationaux ne donnaient pas les résultats que le
prolétariat en attendait ; mais pourquoi ? Parce quil
n'y avait pas un bureau qui pût les organiser, parce
que les résolutions n'étaient pas prises suffisamment à
l'avance et qu'on n'avait pas le temps de discuter les
questions à temps. C'est malheureusement ce qui s'est
encore produit pour ce Congrès.
142
Notre ami Singer a dit que la démocratie allemande
a toujours fait preuve d'internationalisme : c'est
entendu ; mais cela ne veut pas dire qu'elle ne puisse
encore faire bien mieux... (Rires) Il a ajouté que les
Congrès internationaux ne devaient pas intervenir dans
les questions nationales... J'espère que si; et je crois,
par exemple, que les citoyens des autres nations, dans
ce Congrès, auront peut-être exercé une heureuse
influence sur nos amis français. Sans vouloir nous
immiscer dans le détail des questions nationales, nous
venons apporter le tribut de notre intelligence et de
notre expérience à nos amis de toutes les nationalités.
(Applaudissements) Au point de vue de la solidarité et
des rapports internationaux du prolétariat, nous pen-
sons que la proposition anglaise doit être acceptée.
Voix nombreuses : Aux voix 1
Le citoyen PnÉsmEXT. — Je propose de clore la
discussion. Chaque nation a deux voix, comme il a été
décidé : il y a trois propositions en présence, une de
deux ans, anglaise ; une de cinq ans, allemande ; et
une de trois ans, autrichienne et hollandaise.
La proposition de deux ans, mise aux voix, est
repoussée par vingt et une voix contre dix-neuf. La
proposition de trois ans est adoptée par trente-deux
voix contre huit.
Le citoyen Polak (Hollande). — Au sujet du lieu
du prochain Congrès, je tiens à déclarer, au nom de
la section hollandaise, que nous serons très heureux
si le Congrès décide de nous fahe l'honneur de se
réunir en 1908 à Amsterdam. Nous ferons tout notre
possible pour le bien organiser, avec l'aide du bureau
central de Bruxelles, et tout notre possible aussi pour
vous accueillir tous fraternellement et de la meilleure
façon. (Applaudissements)
143
Le citoyen Pernerstorfer (Autriche). — Nous invi-
tons bien cordialement le Congrès international à se
réunir, la prochaine fois, à Vienne. Vienne est une
belle et joyeuse ville ; et les frères d'Autriche feront
leur possible pour rendre le séjour aussi agréable et
aussi joyeux que possible. Il est vrai que l'Autriche est
un État policier ; mais les socialistes autrichiens sont
convaincus qu'ils parviendront à écarter du Congrès
toutes les tracasseries policières qu'on voudrait y
mettre.
Soyez certains aussi que nous ferons de notre mieux
pour préparer le Congrès international d'une manière
parfaite, de sorte que les travaux du Congrès s'effec-
tueront d'une façon satisfaisante. Nous serions très
heureux que vous fassiez l'honneur à notre ville de la
choisir et que vous démontriez ainsi votre solidarité
envers le prolétariat de cette contrée éloignée, en
venant fraterniser avec lui. (Applaudissements)
Le citoyen Kritchevsky (Russie). — J'indique que
si le Congrès se tient à Vienne, la Russie ne pourra
être représentée par aucun délégué, à cause des
rapports de police existant entre la Russie et l'Autriche.
C'est pourquoi je demande que si le Congrès ne veut
pas empêcher les socialistes russes d'être représentés
au Congrès suivant, il de^Ta voter pour Amsterdam.
Le citoyen Adler (Autriche). — Il est ^Tai que la
police est bien méchante en Autriche, mais elle ne l'est
pas autant que le fait supposer le citoyen Kritchevsky.
La raison commence à se développer un tout petit peu
même dans le monde policier en Autriche ; et je crois
que les Autricliiens peuvent prendre l'engagement et
promettre qu'il n'y aura pas de tracasseries, d'expul-
sions et de dangers pour les délégués russes qui vien-
dront au Congrès international.
i44
Du reste, au point de vue des difficultés policières,
l'Autriche n'en a pas le pmilège ; et sous la République
même, avec un gouvernement où il y a un ministre socia-
liste, on a créé des difficultés sérieuses à Plekhanoff et
à Bebel pour leur permettre d'assister à ce Congrès. Je
dois reconnaître que l'Autriche est encore plus policière
que la France (i).
Voix nombreuses : Aux voix !
Le citoyen Président. — Je mets la proposition de la
Hollande aux voix. — Adopté. (Applaudissements)
Le citoyen Polak. — Je vous remercie, au nom de la
délégation hollandaise, cordialement du vote que vous
venez d'émettre; la Hollande est un petit pays; le parti
socialiste y est très jeune, il s'efforcera d'autant plus
de faire honneur au mandat et à la confiance dont vous
l'avez investi. (Vifs applaudissements)
Le citoyen Président. — Nous allons reprendre Tordre
du jour, la discussion de la neuvième question; la
parole est au citoyen Jules Guesde.
(Le citoyen Jules Guesde se présentant à la tribune
est salué par des applaudissements, des acclamations de
la gauche de l'assemblée et des cris de : Vive la Com-
mune ! A droite, on crie : Vive la Républicpe !)
Le citoyen Jules Guesde. (P. O. F.) — Je n'ai que
quelques mots à dire relativement à la résolution des
alliances, que j'approuve d'autant plus qu'elle interdit,
au nom de la lutte de classe, toute alliance avec une
fraction quelconque de la classe capitaliste et que, si
(1) r>e sténographe n'a pas pris note d'un petit incident qui se
produisit ici : le citoyen Adler avait parie en allemand et ses
paroles avaient été traduites par la citoyenne Z^/A/n, maisce citoyen
comprend le français et il s'aperçut que la traductrice avait exagéré
le rapprochement établi entre la France et l'Autriche et la portée
des observations relatives à Millerand. Il protesta vivement.
145
IX
elle tolère encore les coalitions, sans confusion de pro-
gramme ou de tactique, elle entend immédiatement les
réduire à leur minimmn, jusqu'à leur élimination com-
plète; et que, d'un autre côté, tout en réduisant ces
coalitions, «lie les soumet à l'examen et à l'approbation
des organisations régionales ou nationales auxquelles
appartient le groupe engagé. De ce côté-là, au P. S. R.,
au P. O. F., à l'Alliance communiste et aux Fédéra-
tions socialistes révolutionnaires qui sont avec nous,,
nous avons toute satisfaction.
Je passe maintenant à la résolution Kautsky et Je
déclare, tout d'abord, que nous sommes avec Kautsky,
que nous sommes avec la majorité de la neuvième com-
mission, lorsqu'elle rappelle que l'entrée d'un socialiste
isolé dans un gouvernement bourgeois ne peut être
considérée comme le commencement de la conquête des
pouvoirs publics par le prolétariat organisé. Cette
déclaration est considérée par nous comme étant d'une
extrême importance, parce qu'au point de ^Tie interna-
tional, elle va séparer ce qui doit être séparé : la prise
du pouvoir central par le prolétariat, agissant comjiie
ennemi, et l'aumône d'un portefeuille, acceptée par un
socialiste. La prise du pouvoir ne pourra être confondue
avec la mendicité ministérielle... (^T7/8ap/)ZaM6fisseme7ifs
à gauche)
Nous sommes encore avec Kautsky et la majorité de
la commission, lorsqu'il rappelle — car tout cela appar-
tient au passé socialiste révolutionnaire international,
tout cela ce ne sont pas des nouveautés, c'est le principe
même de la lutte engagée depuis plus de trente ans par
le prolétariat conscient contre le vieux monde qui
s'écroule, — lorsqu'il rappelle que ce qu'il faut au pro-
létariat pour s'affranchir, c'est, non pas le pouvoir
gouvernemental conquis fragmentairement, mais c'est
i46
la totalité du pouvoir central ; parce qu'en dehors de
cette totalité, il n'y a que des réformes impuissant es ,
incapables de modifier profondément la condition des
classes en lutte ; et parce que ralïrancliissement du
travail, comme de la société, est subordonné à une
question d'expropriation, à une question de transfor-
mation de la propriété capitaliste en propriété collecti-
viste, communiste ou sociale, et que, pour cela, la tota-
lité du pouvoir politique est indispensable. Et, je vais
plus loin : rien ne dit que le pouvoir légal total suffira à
une œuvre aussi gigantesque ; rien ne dit qu'il ne faudra
pas aller jusqu'à la dictature de classe... (Vifs applau-
dissements à gauche. — Interruptions à droite) devant
laquelle n'ont pas reculé les grands bourgeois révolu-
tionnaires de 1793.
Nous sommes encore avec Kautsky, lorsque dans sa
résolution il dénonce la désorganisation, la confusion
introduite dans le prolétariat militant par la collabora-
tion socialiste donnée à un gouvernement de classe
eimemie, et lorsqu'il ajoute : que, loin de nous rapprocher
du but, cette collaboration nous en éloigne ; que plus
nous avons l'apparence du pouvoir entre des mains
socialistes, moins nous avons la réalité de ce pouvoir;
et qu'au lieu d'être une cause de force pour ceux d'en
bas qui luttent, il est une cause d'affaiblissement.
Je considère que ces déclarations, que ces rappels,
que cette mise au point sont extrêmement importants
au milieu des défaillances qui ne sont pas seulement
nationales, mais qui se produisent partout, à un moment
où (personne ne peut le contester, Ferri est venu l'affir-
mer, lui aussi de son côté) il y a partout un fléchisse-
ment, et que le mouvement, en s'étcndant, a perdu en
profondeur et en conscience ce qu'il a gagné en étendue.
C'est pourquoi, lorsque cette résolution Kautsky a été
■47
mise aux voix dans la neuvième commission, après que
la nôtre avait été écartée, au moins par un vote de
priorité, j'ai failli la voter, parce qu'elle constituait
déjà une première rectification indispensable pour la
tactique internationale du prolétariat. (Applaudisse-
ments à gauche)
Mais où les organisations au nom desquelles je parle
ici ne sont plus, ne peuvent plus être avec Kautsky et
la résolution de la majorité, c'est lorsque, après avoir
condamné théoriquement et expérimentalement ce que
j'appellerai, pour ne blesser personne, le fait nouveau,
le fait d'hier et d'aujourd'hui, quelques lignes plus loin
on admet la résurrection, dans des conditions quelque
peu différentes il est vrai, de ce fait nouveau considéré
conuiie un accident...
Eh bien, non ! la lutte de classe ne saurait aboutir à
la collaboration des classes ; ou alors cet accident ris-
querait d'être mortel pour la classe ou\Tière, poiu* le
Parti socialiste, dupe d'une pareille réconciliation, même
momentanée.
Un socialiste — c'est Liehknecht qui parle — qui
entre dans un gouvernement bourgeois, cesse, par ce
fait même, dêtre socialiste; il peut se croire encore
socialiste, ajoutait Liehknecht ; il ne Test plus, parce
que si on ne peut pas servir deux maîtres, on peut en-
core moins servir deux classes aux intérêts aussi anta-
goniques que le prolétariat d'un côté, la bourgeoisie
capitaliste de l'autre; et on ne peut pas, en vm mot,
être à la fois l'agent delà conservation sociale et l'agent
de la transformation ou de la Révolution sociale. Il y
a là une incompatibilité, une contradiction que ne fera
pas dispaïaître l'autorisation donnée par un Parti
socialiste à un de ses membres d'entrer dans un mi-
nistère.
148
La même contradiction, la même incompatibilité
subsistera; seulement il y aura quelque chose, je ne dis
pas de plus, mais de pis : il y aiu^a la responsabilité
d'un gouvernement bourgeois cpii, avec socialiste ou
sans socialiste, est condamné à faire les affaires de
sa classe, ne peut pas gérer autrement les sociétés
modernes qu'elles ne veulent être gérées, étant donnés
la texture, le terrain, les bases économiques de ces
sociétés. Et alors, il y aura la responsabilité de tous les
actes de classe, de tous les crimes de classe de ce
gouvernement bourgeois, endossés non plus seulement
individuellement par un socialiste égaré sur les bancs
ministériels; il y aura la responsabilité endossée par le
Parti socialiste lui-môme, c'est-à-dire la faillite, la ban-
queroute, décrétée par lui-même, du Parti socialiste
vis-à-vis du prolétariat, qui a eu conflance en lui, qui a
marché derrière lui et qui. encore une fois, les yeux
ouverts par les éclairs des fusils, comme par des éclairs
d'orage, voyant que la chair ouvrière est également
meurtrie, que le prolétariat est également ensanglanté,
qu'il y ait collaboration socialiste ou qu'il y ait un gou-
A'ernement de classe exclusivement bourgeois, serait
épouvanté, écœuré. Et qui dit que demain il nous
croirait encore!...
Voilà les raisons qui, au point de vue national, ex-
cluent, selon nous, absolument toute participation
socialiste à un gouvernement bourgeois. Mais il y a un
autre côté, c'est le côté international ; et puisque nous
sommes ici des frères internationaux réimis en Con-
grès, laissez-moi apporter cet argument absolument
décisif.
Vous représentez-vous cette participation socialiste,
ce socialiste entré dans un gouvernement bourgeois et
qui a la responsabilité non seulement de la politique
149
bourgeoise intérieure, mais de la politicpie capitaliste à
l'extérieur, obligé de déposer des demandes de crédits
militaires, maritimes, coloniaux, obligé de les défendre,
alors que dans les pays où cette promiscuité ne s'est pas
encore produite, lorsque la bourgeoisie impériale alle-
mande, la bourgeoisie royale italienne, la monarchie
constitutionnelle anglaise déposent ces mêmes crédits,
les socialistes répondent : Vous n'aurez pas un kilo
de poudre, pas un boulet, pas un soldat!...
Il y a là la destruction de l'Internationale que vous
êtes en train de créer ici : avec un Miller and prussien,
avec un MillerandilBMeJi.^ avec un 3/i7/era7zrf français,
avec un Millerand anglais il n'y a plus d'Internationale
ouvrière possible!... (Applaudissements et bravos en-
thousiastes sur les bancs du P. O. F. et du P. S. R.)
Voilà pourquoi, si la motion Kautskj n'était pas
renvoyée à une commission appelée à faire disparaître
ce que nous considérons comme une contradiction fla-
grante et comme un nouveau danger dressé sur la route
déjà embarrassée du prolétariat d'aujourd'hui, je ne
pourrais pas répondre, au nom des organisations pour
lesquelles je parle, et malgré notre esprit d'union na-
tionale et internationale, que la motion Kautshy serait
respectée. Et je suis obligé de défendre la proposition de
la minorité, qui consiste en ceci : à tracer une frontière
infranchissable, de façon à ce que les exceptions,
comme le disait Ferri l'autre jour, n'arrivent pas, à
force d'être nombreuses, à manger la règle même.
Voici cette résolution:
Le cinquième Congrès international, réuni à Paris,
rappelle que, par conquête des pouvoirs publics, il faut
entendre l'expropriation politique de la classe capitaliste,
que cette expropriation ait lieu pacifiquement ou violem-
ment.
Elle ne laisse place, par suite, en régime bourgeois, qu'à
i5o
l'occupation des positions électives dont le Parti peut s'em-
parer au moyen de ses propres forces, c'est-à-dire des
travailleurs organisés en parti de classe, et interdit néces-
sairement toute participation socialiste aux gouvernements
bourgeois, contre lesquels les socialistes doivent rester à
l'état d'opposition irréductible.
Voilà le champ ouvert au prolétariat, voilà jusqu'où
peut aller le prolétariat, avec ses forces, à l'état de
classe ennemie; voilà l'autre champ dans lequel il ne
peut pas pénétrer, parce que la classe ennemie, qui en
a la clef, qui peut l'y introduire, ne l'y introduira que
dans la mesure de ses intérêts, et parce que cette intro-
duction se retournera contre la classe ouvrière.
Contre l'établissement de cette frontière, Vandervelde
a dit : Elle est factice ; elle est dans tous les cas un peu
arbitraire ; quelle différence, a-t-il ajouté, faites-vous
entre un maire nommé par le suffrage ouvrier socialiste
et envoyé dans un Hôtel de viUe et au contraire un
ministre qui, désigné par le Parti, entrerait dans un
gouvernement bourgeois ? Mais la différence est colos-
sale ! C'est que lorsqu'un Parti socialiste envoie un des
siens à la mairie d'une grande Commune ou d'une
petite Commune, cet élu-là, ce maire-là est sien ; s'il ne
fait pas son devoir socialiste, il sera brisé au renouvel-
lement du mandat ; il sera guillotiné électoralement, à
défaut d'un châtiment plus personnel et suffisant —
tandis qu'en ce qui concerne ce délégué du Parti
socialiste dans le gouvernement central de la bour-
geoisie, plus il manquera à son devoir socialiste, plus
il trahira son propre parti et plus longtemps il restera
dans le gouvernement de la classe ennemie. C'est une
prime à la trahison que vous aurez donnée ! (Applau-
dissements)
11 y a encore autre chose : c'est qu'en indiquant la
i5i
possibilité de devenir ministre dans les circonstances
exceptionnelles, avec le consentement du Parti, vous
allez créer dans le parti un état d'esprit nouveau, très
nouveau, le mauvais esprit nouveau. Du moment qu'on
est ministrable accidentellement, dans les circonstances
extraordinaires, l'idée de devenir ministre s'introduit
dans le cerveau des militants d'avant-garde, de ceux
qu'on appelle l'État-major. Ils sont ministrables ; ils
veulent devenir ministres ; et ils disent : C'est le Parti
qui nous impose cette nouvelle tactique; (Applaudisse-
ments) alors qu'on était jadis dévoué à son parti
jusqu'au mur, jusqu'aux exécutions sommaires, aujour-
d'hui il faut être dévoué à son Parti jusqu'à l'acceptation
d'un portefeuille ; il faut avoir l'héroïsme de retremper
le socialisme moderne dans des espérances de porte-
feuilles !
Je m'arrête, je crois que j'ai dépassé la limite...
Voix à gauche : Parlez î
Je n'ai plus qu'un mot à ajouter, c'est que notre réso-
lution nous paraît présenter toute espèce de praticabilité,
même au point de ^1le des pays qui se trouvent soumis
à des élections politiques différentes des nôtres. C'est
ainsi qu'un camarade suisse me demandait hier si avec
notre motion on aurait le droit de devenir député en
Suisse, et ministre en Suisse, où les fonctions ministé-
rielles sont données à l'élection... Mais, naturellement,
avons-nous répondu, toutes les fonctions électives sont
de droit pour les socialistes ; et même ils ont le devoir
de les obtenir, parce qu'alors, c'est l'expropriation du
gouvernement bourgeois qui conmience. Quand vous
déléguez un ministre directement, vous coimnencez la
véritable œuvre qui aura à se terminer par la Révolution.
Au contraire, le jour où vous acceptez ce que vous
devriez prendre, c'est vous qui découvrez votre classe,
l52
lui créez des responsabilités devant lesquelles elle a
le droit de reculer.
Dans tous les cas, pour nous, notre conviction est
absolue : on ne peut pas dans une société bourgeoise
dépasser, comme conquête de pouvoirs publics par le
moyen légal, les positions électives ; et c'est pourquoi
je demanderai, dans tous les cas, au Congrès, de vouloir
bien accepter que notre motion, sur laquelle nous
tenons à ce qu'on puisse se compter, soit mise aux voix
la première, de façon à ce que nous sachions quels
sont ceux qui sont restés avec nous sur le terrain
premier où nous luttons depuis vingt ans et plus...
Ahl je sais bien qu'on a dit que c'était la vieille
méthode, le vieux jeu, que nous avions fait jadis
besogne utile en séparant les classes, en indiquant au
prolétariat la mission qui lui incombait de s'alfranchir,
parce que de son affranchissement résulterait l'affran-
chissement général, que cela avait été utile dans le
passé, mais qu'on pouvait recoudre ce que nous avions
décousu, confondre ce que nous avions séparé... (Bruit,
protestations nombreuses)
En dehors de la lutte de classe, en dehors de ce ter-
rain, il n'y a place que pour la duperie, que pour la
conservation sociale ! (Applaudissements prolongés et
acclamations à gauche)
Le citoyen Axskele (Belgique) (i). — Je suis un de
(1) Lo 14 juillet 1899. le citoyen Anscele écrivait à Millerand :
« Laissez-moi, mon cher Millerand. vous féliciter pour votre
courage d'avoir accepté le poste de combat au ministère dans les
circonstances connues ». (Cinquième cahier de la première série,
page 1.)
Sur le grand rôle joué par le citoyen Anscele dans les organisa-
tions belges lire les Circulaires du Musée social, du 20 décembre 1897
et de janvier 1899, consacrées au Vooruit et à la fédération ouvrière
gantoise.
Cet orateur a parlé en français, mais en s'excusant de la difficulté
qu'il éprouvait à parler notre langue.
i53 IX.
ceux qui par télégramme ont félicité Millerand d'avoir
accepté un poste au ministère français. Quand je l'ai
fait, je n'ai pas été préoccupé par les questions parti-
culières dans lesquelles se trouvait la France; les uns
disaient : La République est en danger; les autres
disaient : C'est inexact... Pour moi, la question était
secondaire; si j'ai envoyé mon télégramme de félicita-
tions, c'est parce que je croyais sincèrement que ma
classe et ma cause pouvaient avoir des profits et des
intérêts nouveaux dans ce nouveau moyen de lutte dont
la classe ouvrière en France pourrait s'emparer. Je crois
que j'ai posé alors très nettement la question, pour ce
qui me concerne. Et maintenant, voyons la résolution
Kaiitsky.
On a dit au Congrès qu'elle est vague ; c'est vrai ; je
l'aurais aimée plus nette; mais après réflexion, je dois
conrenir qu'elle ne peut être que ce qu'elle est ; d'abord
parce que la situation qu'elle traite est vague en elle-
même, et d'un autre côté parce que sur une question de
tactique, il n'y a pas de règle fixe.
Le compagnon Guesde a trouvé dans la résolution
Kaiitskj' des choses admirables; j'y en ai trouvé aussi.
Je suis notamment heureux que le socialisme interna-
tional ait osé dire devant le monde que le triomphe de
la classe ouvrière sera une œuvre lente, longue et
pénible î (Applaudissements à droite)
Le côté caractéristique de la résolution n'est pas,
d'après moi, tout ce que Guesde y a trouvé : c'est cette
phrase seule, à mon avis. C'est la classe ouvrière osant
s'avouer à elle-même qu'il faudra longtemps et que tous
les jours et chaque minute, il faudra être sur la brèche
pour le triomphe définitif. (Nouveaux applaudissements à
droite) A ce point de vue, le Congrès d'aujourd'hui rompt
avec le passé. On pouvait croire que nous étions comme
l'Église, qui dit : Croyez en Dieu, et le reste vous sera
donné dans le ciel ; — on pouvait croire que nous étions
comme la bourgeoisie qui dit : Croyez en la liberté et le
reste vous sera donné par surcroît; — et que nous
disions : Croyez à la Révolution, et le reste vous sera
donné par la suite...
Eh bien, dès aujourd'hui, le socialisme international
dit : Préparez-vous à la grande journée finale; mais
entrez dans l'action chaque jour et chaque minute ; et
ne laissez aucun moyen de propagande sans l'employer.
(Vifs applaudissements à droite)
Et d'où vient, je ne dis pas cette nouvelle tactique,
mais ce courage (i) et cette franchise? C'est que nous
sommes assez forts par le nombre, par la foule qui vient
à nous, c'est que cette crise de croissance de laquelle
nous souffrons — au lieu des défaillances, dont parlait
Guesde tout à l'heure — nous donne de nouveaux devoirs
devant le prolétariat, qui a conliance en nous.
Je suis certain que la lectiu-e de cette phrase de
Kautsky aura été une terrible désillusion pour certains
de nos amis, qui, prêts à mourir pour la cause se seront
demandé : De\Tai-je donc, moi qui suis prêt aux sacri-
fices et à l'abnégation, me résigner à devenir membre
d'une coopérative ou d'une mutualité socialistes ?...
Oui, mes amis î car si la lutte sur les barricades est
héroïque, la lutte de tous les jours, celle pour mainte-
nir la foi et la confiance dans le cœur du prolétariat, est
aussi belle ! (Vifs applaudissements sur un grand
nombre de bancs)
(1) En lètc de l'un des chapitres do son livre Bernstein a écrit
cette phrase de Schiller : « Qu'elle ose donc paraître ce qu'elle est »
^Op. cit., page 238), et dans le dernier chapitre il s'élève contre le cant
des révolutionnaires qui veulent mettre les faits « au diapason des
tirades familières » (p. 277).
i55
Le citoyen Delesalle. (P. O. F.) — C'est ce que fait
tous les jours le Parti Ouvrier Français î (i)
Le citoyen Anseele. — Certains de nos amis diront :
J'ai souffert tout ce qu'on peut souffrir, et tout cela pour
qu'un des nôtres devienne ministre et que quelques
autres espèrent le devenir... pour que ces arri\istes se
corrompent et corrompent la foule avec eux !...
Eh bien, nous ne pensons pas, au contraire, que votre
œuvre ait été inutile ; homieur à ces révolutionnaires
du passé, dont le représentant vivant, Cipriani, est au
milieu de nous ! (Applaudissements) Mais, chers
Cipriani du passé et de l'avenir, n'ayez pas peur ; le
coup de fusil devra se faire encore... Croyez-vous donc
que lorsque la classe ouvrière se sera solidement orga-
nisée dans le monde entier, lorsque le capitalisme se
sentira miné, il ne se défendra pas contre le flot gros-
sissant du socialisme et ne nous obligera pas à la
bataille !... Plus nombreux seront nos syndicats et nos
coopératives, plus nombreux seront nos électeurs et
plus approchera la bataille suprême, qui sera meur-
trière, parce que le monde exploiteur sentira que c'est
la dernière ! . . . (Applaudissements)
Mais ici nous nous séparons de la mïnovilé. Kautsky
dit : Un socialiste peut devenir ministre dans certaines
circonstances données et comme mandataire de son
Parti, et Guesde dit : Il ne peut jamais devenir ministre.
Voilà les deux thèses nettement déterminées.
Etd'abord, je demande à Guesde: La société bour-
geoise repose sur deux forces : la force politique (elle
est maîtresse du gouvernement) et la force économique
(1) Depuis le Congrès de Lyon (1901) le citoyen Delesalle a quitté
le P. O. F. Au Congrès de 1899, il avait ol)tenu de son parti l'adop-
tion d'une politique de transaction. (Compte rendu sténographique.
pages 2C2-26C et page 282.)
i56
(elle est maîtresse dn commerce et de l'industrie) et
cette dernière force est peut-être plus gigantesque que
la première. Si, un jour, la grande industrie duCreusot,
les mines d'Anzin, les établissements Cockerill en Bel-
gique, des usines de pétrole en Amérique, ou une grande
industrie anglaise quelconque, se sentant trop faible
pour diriger elle-même sa propre entreprise, s'adressait
à un homme intelligent des sjTidicats, un socialiste
appartenant à la même industrie, qui donc oserait dire
à cet homme : N'entrez pas dans cette sorte de ministère ;
en y entrant, vous traliissez la cause ouvrière? Et qui
oserait dire encore que toute la responsabilité des actes
de ce ministère devrait tomber sm' le représentant de
la classe ouATière, même si, dans des grèves, des injus-
tices étaient conmiises par l'industriel?...
Guesde vient de dire : Il y a dans le monde socialiste
tout entier des défaillances... Je proteste, au nom du
Congrès, contre ce mot de « défaillance » qui est
inexact I (Applaudissements) Le mouvement socialiste
grandit; et sil y a des défaillances en France, je vous
assure qu'il n'y en a pas en Belgicfue, où nous em-
ployons tous les moyens de lutte, ceux mêmes que
quelques-uns d'entre vous ne veulent pas employer...
(Interruptions sur certains bancs)
Le citoyen Président. — Je prie l'orateur de
conclure.
Voix nombreuses. — Parlez î
Le citoyen Axseele. — Au point de vue de la théorie,
je suis aussi rigoureux que Guesde, dont je suis l'élève;
mais il faut songer à la manière pratique de la faire
pénétrer dans le cerveau du prolétariat. 11 ne suflît pas
d'écrire une belle brochure; il faut, pour qu'elle soit
utile, que l'ouvrier puisse la lire ; et pour qu'il la lise, il
lui faut de l'argent et du temps, en même temps que la
i57
capacité inlellectuelle pour l'étudier. Or, nous nous trou-
vons devant un socialiste de talent comme Guesde, qui
croit pouvoir nous dire : Le mouvement s'est étendu,
mais il a perdu en profondeur ce qu'il a gagné en éten-
due... Eh bien, quelle en est la raison? C'est que la
misère est trop grande, c'est que les heures de travail
sont trop longues. Et alors, celui qui travaille à dimi-
nuer les heures de travail, à augmenter les salaires, à
augmenter le bien-être de la classe ouvrière, fait œuvre
utile et méritoire I (Applaudissements prolongés sur un
grand nombre de bancs)
Le citoyen PnÉsmEXT. — Je propose de clore la dis-
cussion à trois heures sur cette question. Voici une
autre proposition qui ne vient pas du bureau, mais
d'une grande partie de l'assemblée, c'est de suspendre
la séance à une heure et de la reprendre à deux heures.
(Les délégués belges et hollandais proposent que la dis-
cussion soit close à une heure. — Les anglais éga-
lement.)
Voix nombreuses : Aux voix î
Je mets aux voix la proposition tendant à clore les
discussions sur cette question à une heure, en laissant
la possibilité à un délégué de l'une des nationalités
étrangères, qui n'a pas parlé, de s'expliquer, au citoyen
Costa. — Adopté.
Le citoyen Vaillant. (P. S. R.) — J'aurai bien peu
de choses à dire, après le discours de notre excellent
ami Guesde; toutes ses paroles sont l'expression directe
de notre pensée. Nous voulons seulement affirmer que
dans la lutte actuelle engagée entre la classe ouvrière
et la classe aapitaliste, nous considérons qu'il est néces-
saire que le parti socialiste se montre distinct, qu'il
reste un parti d'opposition et de révolution, et que de
i58
la classe capitaliste il n'obtienne que ce qu'il peut
obtenir par combat. C'est pourquoi nous rejetons abso-
lument les compromissions, les pactisations, toute
alliance, toute introduction d'un socialiste dans le pou-
voir central, dans les ministères.
Le citoyen Anseele disait tout à l'heure cjue nous
n'avons pas seulement un combat politique à li^Te^,
mais aussi un combat économique. Et que diriez-vous,
ajoutait-il, si le patron du Creusot, par exemple, tirait
d'un sjTidicat un socialiste pour le mettre à la tête de
son usine?... Nous répondrons que sïl le fait, c'est
pour soutenir son intérêt ; cpi'il fait de ce sj-udiqué un
agent du patronat et que le jour où il s'apercevra que
celui-ci, au lieu de servir ses intérêts, les trahit, il le
cassera aux gages.
Eh bien, il en est de même d'un socialiste dans un
ministère ; il doit avec ses collègues faire œuATe gou-
vernementale bourgeoise, ou sinon, il disparaîtrait.
C'est ainsi qu'il arrive ce fait auquel vous avez assisté,
que nous déclarons être un malheur pour 'le prolétariat,
qu'un ministre sociaUste a pu être rendu responsable de
fusillades d'ouvriers à la Martinique et à Chalon. Eh
bien, si, comme on le demande, le ministre socialiste
était délégué par son parti, ce serait le Parti socialiste
tout entier qui serait rendu soUdaire et complice de ces
fusillades.
C'est ce que nous ne voulons pas, à cause de cette
grande bataille dont a parlé Anseele ^ qui doit terminer
la grande lutte, laquelle sera le triomphe de la Révo-
lution. Eh bien, puisque nous avons à Uvrer cette grande
bataille, croyez-vous que nous puissions la gagner si
nous n'avons pas le prolétariat derrière nous ? Il faut
bien que nous l'ayons, et nous ne l'aurons pas si nous
l'avons découragé, si nous lui avons montré que le
i59
Parti socialiste ne représente plus ses intérêts, ne re-
présente plus la guerre de la classe ouvrière contre la
classe capitaliste. Que pensera-t-il donc, lorsqu'il nous
aura vu collaborer avec la bourgeoisie, défendre le
capitalisme, par l'intermédiaire de notre délégué? C'est
pourquoi nous disons que la participation au pouvoir
central de la bourgeoisie, même d'un délégué du prolé-
tariat, dans n'importe quelle circonstance, est une
impossibilité.
Nous concevons que le citoyen Kautsky, dont nous
admirons tous la profondeur de pensée, ait pu rédiger
sur ce sujet un article et qu'à cet article il ait donné la
forme d'ime résolution; mais nous nous demandons
comment lui, qui a lutté si victorieusement en Alle-
magne contre la tactique de Berjistein, vient aujour-
d'hui pour ainsi dire capituler devant l'opinion de
Bernstein (i).-. (Violentes protestations sur un grand
nombre de bancs) Je ne dis pas que ce soit dans la
pensée de Kautskj-, mais c'est le fait qui dominerait et
qui résulterait du vote de sa proposition.
Nous avons pris au dernier Congrès national français
sur cette question-là une résolution nette et ferme ; mais
par le fait même qu'il y avait l'examen de circonstances
particulières, cela a permis aux discussions de s'établir,
et d'ergoter pour savoir quelles étaient ces circonstances
particulières.
Eh bien, il faut que le Congrès international parle
(1) A ce moment Bernstein dit en riant à un de ses voisins que le
citoyen Vaillant se trompait et que la majorité des délégués allemands
penchait de son côté. On remarquera que l'avis du Comité directeur
allemand fut donné par Auer qui adopta les mêmes principes que
Jaurès et qu'Anseele et considéra comme secondaires les restrictions
de la proposition Kautsky. Ceux qui ont observé ce qui se passait
parmi les délégués allemands ont facilement vu que les paroles
d'Auer traduisaient bien l'idée générale de ce groupe.
160
franchement. Les Français se soumettront à ses déci-
sions; mais, comme le demandait Sembat, il faut
qu'elles soient nettes. La discorde continuera par le
vote de la proposition Kautsky, bien cpie dans la
pensée de Kautsky sa résolution soit nette et favorable
à notre thèse.
Aussi, nous vous demandons de dire nettement ce
que vous voulez et de voter tout d'abord sur la propo-
sition de la minorité. Nous vous demandons d'émettre
un avis net devant le prolétariat qui vous écoute.
(Applaudissements à gauche) — (Des protestations se
produisent sur les bancs du P. O. F. et du P. S. R.
parce quon ne procède pas à la traduction en anglais et
en allemand du discours de Vaillant)
Le citoyen PnÉsmEXT. — C'est d'accord avec le
citoyen Vaillant que, sur la demande des Allemands et
des Anglais, et pour gagner du temps, il a été convenu
que ce discours ne serait pas traduit.
Le citoyen Auer (Allemagne). — J'ai trop de confiance
dans la politesse et l'hospitalité française pour avoii pu
penser un seul moment que les Français seuls discute-
raient, et que les délégués étrangers n'auraient pas la
parole. Je remercie les camarades français pour la
manière toute cordiale dont ils laissent enfin la parole
aux étrangers.
On a beaucoup discuté, mais malgré l'admiration que
j'ai éprouvée pour les belles choses et les choses justes
qui ont été dites des difl'érents côtés, il me semble
qu'on n'a apporté aucun argument nouveau. Toutes ces
questions, qui troul)lent les camarades français, qui les
divisent, ont été examinées avec la même conscience,
avec le même détail, mais peut-être avec moins de
passion, par les Allemands, il y a quelques années.
i6i
Parmi les Allemands, en effet, on s'est demandé s'il
pouvait y avoir des coalitions avec des fractions du
parti bourgeois, si le prolétariat pouvait s'aventurer
sur le parquet glissant du parlementarisme bourgeois,
si le parti socialiste pouvait participer aux élections
communales et envoyer des représentants dans les
municipalités. Mais ces questions ont été réglées par la
force même des choses, et je suis convaincu qu'il en
sera de même pour les Français, et qu'ils se trouveront
amenés à agir comme l'ont fait les Allemands, parce
qu'ils ne pourront pas renoncer à prendre part à toutes
ces manifestations de la vie sociale sans léser les
intérêts de la classe ouvrière.
On a discuté le cas particulier Millerand. Mais ce cas
ne peut préoccuper les Allemands, car il n'y a pas à
craindre qu'il se produise chez nous, pour le moment !
Nous n'en sommes pas encore là I Mais j'espère pourtant
que bientôt la même nécessité s'imposera à nous aussi !
On s'est étonné que cette question n'ait revêtu en
Allemagne qu'un caractère de discussion académique
et doctrinale : mais c'est parce que, chez nous, la
situation est telle que ceux qui peut-être auraient à
décider s'ils peuvent ou non entrer dans un cabinet
bourgeois, sont tous, pour le moment, beaucoup plus
près de la prison que d'un fauteuil ministériel... (Rires)
Je me suis vu, pendant toute cette discussion, à la
place du journalier de Reuter, devant qui l'on discutait
pour savoir quel plat il fallait préférer. Et le simple
paysan de la Basse-Allemagne se disait : Pruneaux
cuits, viandes rôties, voilà de fameux plats ; mais l'on
n'en voit jamais ! (Rires prolongés) C'est la situation
où nous nous trouvons.
Mais la question se présente encore à nous par un
autre côté. Quelles circonstances ont fait, en France,
162
qu'un socialiste a pu devenir ministre? Il s'agissait de
savoir qui allait triompher de la République ou de la
réaction, et si cet immense mouvement de libération
humaine, pour lequel vous avez, vous autres Français,
versé tant de sang, allait reculer de plusieurs années.
Ce sont les traditions de notre parti que je suis simple-
ment, lorsque je vous dis : Dans de tels moments, où il
fallait repousser la réaction menaçante, prête à attenter
à la liberté, où il fallait empêcher tout recul économique
ou politique, nous n'avons pas une minute hésité à faire
notre devoir. Et si jamais une pareille question venait
à se poser pour nous, nous dirions aux partis qui \den-
draient à nous : Soyez rassurés. C'est notre tradition,
c'est notre existence qui exigent que nous menions avec
vous le même combat pour la Liberté, le Droit et le
Progrès. Peut-être, par égard pour nos chefs, que nous
aimons, aurions-nous ajouté : Nous ne voulons pas de
fauteuil ministériel, mais vous pouvez compter sur
nous.
Mais, d'un autre côté, s'il s'était présenté en Allemagne
une affaire Dreyfus, je crois pouvoir affirmer qu'on
n'aurait pas dit : C'est ime querelle de bourgeoisie qui
ne nous regarde pas î (Applaudissements) Et si on
avait eu à se demander si on devait être pour ou contre
Loubet, après un moment de réflexion on aurait ré-
pondu : Nous sommes pour Loubet !
Ainsi que je l'ai dit dans la conunission, chez nous
autres. Allemands, la question Millerand n'aurait pas
pu se présenter à un autre point de \Tie; c'est qu'il
n'aurait pu entrer dans le cabinet bourgeois sans s'être
entendu au préalable avec son Parti ; mais le cas n'est
pas le môme pour la France, et en présence de cette
confusion, de cette Tour de Babel qui se produit
en France et dont nous sommes témoins, on se
i63
demande vraiment à qui Millerand eût pu s'adresser
pour savoir quelle attitude prendre ! (Rires et applau-
dissements)
C'est pour cela qu'il y a grand intérêt à ce que vos
querelles cessent et à ce que vous deveniez un parti fort
et unifié. Alors, vous pourrez régler toutes les questions
d'une manière profitable aux intérêts du prolétariat. Ce
cas peut se représenter, et il faudra que le socialisme
français ait une génération qui soit à la hauteur de la
tâche historique qui lui incombera.
En ce qui concerne la résolution Kautskj-, je n'adhère
pas à chaque plirase .en particulier, mais j'en approuve
la tendance générale en ce qu'elle ne nous lie pas les
mains pour l'avenir, en ce qu'elle déclare que le Parti
socialiste est assez fort, assez conscient de lui-même
pour trouver, dans des situations difficiles, la vraie
route qu'il doit prendre; j'estime que nous, socialistes,
nous ne devons pas être des fanatiques, des dogma-
tiques, car nous ne possédons pas toute la vérité, mais
nous aspirons à la vérité; c'est pour cela que nous
devons avoir notre liberté d'action dans les cir-
constances à venir.
J'espère qu'à l'avenir les camarades français parvien-
dront à régler leurs questions de famille en famille et
qu'ils penseront que l'on ne doit laisser aux congrès
internationaux que la solution de questions générales.
Alors, les congrès internationaux futurs seront vrai-
ment une démonstration du prolétariat organisé et
conscient.
J'espère aussi que quelle que soit la décision du
Congrès, les frères français ne se considéreront pas
comme des vainqueurs ou des vaincus; mais comme
des lutteurs unis entre eux, qui doivent marcher la
main dans la main avec leurs frères de tous les pays.
i64
(Vifs applaudissements sur un grand nombre de
bancs)
Le citoyen PRÉsroExx. — La discussion de cette
question est close; mais je donnerai encore la parole
cet après-midi au citoyen Andréa Costa pour une dé-
claration.
La séance est levée à une heure.
SEANCE DE L APRES-MIDI
La séance est ouverte à deux heures et demie, sous la
présidence du citoyen Vax Kol (Hollande), assisté des
citoyens Fiirholz (Suisse) et P lekhanoff {Knssié).
Le citoyen Président. — Nous prions les sections des
différents pays, qui ne l'ont fait déjà, de nous faire
parvenir les noms des délégués au Comité permanent
international.
Je donne, ainsi que je l'ai annoncé, la parole au
cïtoyeii Andréa Costa, pour une déclaration.
Le citoyen Andréa Costa (Italie). — Notre ami Ferr?,
avec lequel nous sommes en désaccord d'opinion, mais
que nous aimons comme il nous aime, parce que, ainsi
qu'on vous l'a dit, il peut y avoir des discussions en
Italie, il n'y a pas de divisions (Applaudissements)...
Ferri, avec loyauté, a déclaré, après le vote de notre
récent Congrès de Rome, qu'il accepterait loyalement
l'expérience que nous allions faire de l'autonomie.
De même, je vous déclare et je lui déclare que si, lors
du prochain Congrès italien, il était prouvé que la tac-
tique de l'autonomie nous avait fait du mal, je dirai au
citoyen Ferri : Vous aviez raison, comme, dans le cas
contraire, il nous dira : J'avais tort.
i65
Le citoyen Ferri a cru pouvoir exprimer ropinion de
la délégation italienne. Je n'ai pas l'habitude d'abuser
de la parole, ni de la patience des Congrès, mais j'ai
insisté ce matin auprès du bureau pour que la parole
me soit réservée. Je tenais, en effet, à indiquer, alors
que notre ami Ferri a présenté au Congrès de Paris à
peu près la même résolution qu'il avait présentée au
Congrès de Rome, que celle-ci a été repoussée par le
Congrès de Rome par cent six voix contre soixante-
neuf. Vous comprenez bien que nous ne pouvions pas
laisser croire aux socialistes des diiïérents pays que
c'était notre ami Ferri qui représentait l'opinion des
délégués italiens ou de la majorité...
Le citoyen ExRico Ferri (Italie). — J'étais rapporteur
de la commission internationale, et pas de l'Italie.
Le citoyen A>'drea Costa. — C'est une déclaration
que je fais ; ne nous chamaillons pas au Congrès inter-
national I (Rires et Applaudissements) La grande majo-
rité des délégués au Congrès de Rome a adopté, au
point de vue électoral, la tactique de l'autonomie ; ils
ont dit que les conditions de développement politique,
industriel, intellectuel et moral de l'Italie étant diffé-
rentes, il y avait lieu d'appliquer aux différentes régions
de l'Italie, — et nous pensons qu'il y a lieu d'appliquer
aussi aux différentes nations, — une tactique différente.
De sorte que nous devrions laisser au bon sens, à
l'intelligence, à l'équité, à la moralité — oui, disons-le
— de nos amis de tous les partis socialistes internatio-
naux la question de savoir si dans la tactique électorale
on devait ou non accepter certaines alliances ou cer-
taines coalitions. Voici la résolution que nous avons
prise :
Le Congrès, au point de vue de la tactique électorale, en
confirmant sa foi dans les principes fondamentaux du
i66
parti : la lutte de classe, la socialisation des moyens de
production, de travail et d'échange, déclare la pleine auto*
nomie des organisations...
(Bruit. Protestations nombreuses)
Le citoyen PRÉsroEXT. — La discussion étant close>
le citoyen Costa a demandé la permission de faire une
déclaration et il fait un discours ! (Approbation)
Le citoyen Andréa Costa. — Je représente ici la
majorité de la délégation italienne! Du reste, il n'y a
pas dix minutes que je parle ! (Bruyantes interruptions)
Le citoyen MAXE^XE Roldes. (A. C.) — Et la disci-
pline, et la décision du Congrès î (Tumulte. — Voix
nombreuses : Parlez ! — D'autres voix : Non I pas de
discours ; hi discussion est close !)
Le citoyen Andréa Costa. — Le Congrès interna-
tional n'est pas une guillotine ! (Agitation)
(Le président et le citoyen Costa échangent de vives
observations, à la suite desquelles le président lui
accorde la parole.)
Le citojen Président. — Camarades, je vous demande
d'entendre encore quelques minutes le citoyen Costa,
en raison de sa vive insistance et de sa situation parti-
culière.
Le citoyen Andréa Costa. — Le Congrès de Rome a
donc affirmé l'autonomie des organisations régionales,
comme nous affirmons ici l'autonomie des organisations
nationales en matière de tactique. Nous acceptons par
conséquent la résolution Kautsky comme celle qui se
rapproche le plus de celle que nous avons prise au Con-
grès de Rome.
Mais, comme notre ami Ferri a cru devoir indiquer
hier qu'il y avait certains socialistes qui avaient assisté
aux funérailles de Umberto, roi d'Italie, je dois répondre
167
pour qu'il ivy ait pas d'équivoque, que ces socialistes
ont été flétris et non seulement cela ne fait pas partie
de la tactique d'autonomie, mais c'est en contradiction
avec cette autonomie des différentes régions, admise
par le Congrès de Rome (i). Du reste, cette attitude,
qui a été blâmée par le Congrès, avait été suivie avant
que le Congrès de Rome n'adoptât la tactique électorale
de l'autonomie.
(Xoiweaii bruit. — Une partie de l'assemblée, notam-
ment la délégation anglaise et les membres du P. O. F.
protestent violemment contre la longueur du discoures
du citoyen Andréa Costa.)
Le citoyen Président approuve cette protestation et
prie le citoyen Costa d'arrêter là ses observations.
Le citoyen Président. — Le bureau a tâché de
résoudre les difficultés que nous avions à vaincre. Il se
trouve en présence de deux résolutions qui se com-
battent, et la règle générale, dans tous les Congrès, est
qu'on donne la priorité à la proposition de la majorité
de la commission. Le citoyen Vaillant, qui avait pro-
posé de mettre aux voix la résolution de la minorité,
a acquiescé à cette manière de faire. Mais il a dit cjue
la résolution Guesde constituerait alors un amendement
à la résolution Kautsky. Je crois qu'on n'a qu'à lire les
deux résolutions pour voir que l'une n'est pas un amen-
dement de l'autre, qu'elles sont au contraire comme la
chèvre et le chou. Mais le bureau, faisant preuve d'un
(1) L'orateur veut dire que le député est soumis au contrôle du
groupe régional ; de Marinis, qui avait assisté aux funérailles du
roi et qui ne voulut pas se soumettre au groupe local, fut blâmé ;
Borciani qui avait assisté seulement aux services faits à la syna-
gogue et à l'église, comme maire de Reggio Emilia, fut renvoyé à
s'expliquer devant son groupe; — il déclara au Congrès qu'il était
d'accord avec celui-ci. (Rivisla popolare di politica, lettere e scienze
sociali, 15 septembre 1900, pages 329-330.)
l68
effort de conciliation, a trouvé et accepté cette solution
intermédiaire qu'au lieu de voter pour la résolution
Guesde et la résolution Kaiitsky, nous voterions sim-
plement pour la majorité, ou poiu* la minorité.
Ceux qui voteront pour la proposition de la majorité
de la commission voteront : « majorité » ; ceux qui sont
pour la minorité, voteront : « minorité », c'est-à-dire la
proposition Guesde.
Le citoyen Vaxdervelde (Belgique). — Au nom de la
commission, je me rallie au mode de votation proposé
par le président. Nous aurions le droit de réclamer, en
vertu du règlement, la priorité pour la résolution de la
commission ; mais par esprit de conciliation nous ne le
faisons pas.
Je pense qu'il ne peut y avoir de malentendu sur la
manière de voter : nons nous trouvons d'abord en pré-
sence de la résolution n° i, qui est proposée par l'unani-
mité de la commission, et qui rencontrera sans doute
l'unanimité du Congrès ; c'est la résolution relative à la
question des alliances. Je propose de réserver le vote
sur cette question jusqu'après le vote de la question
qui nous divise, c'est-à-dire de la participation d'un
socialiste à un gouvernement bourgeois. Nous nous
trouvons ici en présence de deux résolutions : la réso-
lution de la majorité de la commission et la résolution
de la minorité. Le président va procéder au vote par
nationalités, et au lieu de voter oui ou non, comme
d'habitude, on votera, suivant ses préférences, en
disant : majorité ou minorité.
Le citoyen Pkésidext. — Nous allons procéder au
vote, dans ces conditions :
Par vingt-neuf voix contre neuf, la motion Kautsky,
dite motion de la majorité, est adoptée.
169
Voici comment se répartissent ces voix :
Proposition Proposition
Kautsky Guesde -Ferri
Allemagne 2 »
Ang-leterre 2 »
Autriche 2 »
Bohême 2 »
Bulgarie » 2
Danemark 2 »
Espagne 2 »
France i i
Suède 2 »
Irlande » 2
Belgique 2 »
Norvège » »
Hollande 2 »
Pologne I I
États-Unis i i
République Argentine 2 »
B.ussie I I
Portugal 2 »
Suisse 2 »
Italie I I
(Le vote est accueilli par de vifs applaudissements
sur un grand nombre de bancs, et par de violentes
protestations sur les bancs du P. O. F., oii s'élèvent des
cjHs de : A Chalon !)
Le citoyen PRÉsroENX. — Nous allons maintenant pro-
céder à mains levées au vote sur la résolution relative
aux alliances.
La motion de la commission est votée à l'unanimité,
par acclamations.
_ Le citoyen Secrétaire. — Le délégué de la commis-
sion syndicale du Parti Ouvrier Belge demande qu'au
prochain Congrès international chaque nation fournisse
170
respectivement un rapport sur la situation sj-ndicale,
ainsi que les chiffres comparatifs de la progression ou
de la dégression des membres et des cotisations et
avantages obtenus.
Nous avons reçu de l' Avant-Garde de la Social-démo-
cratie d'Australie, une délégation pour que notre cama-
rade Hyndman la représente à ce Congrès.
Nous avons reçu un télégramme de sympathie du
syndicat des employés de commerce de Toulouse ; un
télégramme de sympathie du Comité national exécutif
du Parti Ouvrier du Canada ; (Applaudissements) un
télégramme de l'Association des tanneurs-mégissiers de
la Hongrie ; un télégramme du Comité central de la
Social-démocratie de Hongrie ; et un télégramme du
sjTidicat des mécaniciens de Lyon.
Le citoyen Vinck propose que le Congrès envoie aux
camarades anglais et autrichiens ses vœux les plus
chaleureux, à l'occasion de la lutte électorale dans
laquelle ils se trouvent actuellement engagés.
Le citoyen Vandervelde. — J'appuie cette proposi-
tion de notre camarade Vinck. (Vive approbation) —
Adopté.
Le citoyen Président. — Nous passons à la question
suivante, et je prendrai la parole, en ma qualité de la
cinquième conmiission, sur la politique coloniale.
Le citoyen Van Kol. — Camarades, je suis heureux
que pour la première fois, dans le Parlement du prolé-
tariat, on traite la question primordiale pour l'histoire
du monde et de l'humanité, la politique coloniale. Ce
n'est pas un discours que j'entends faire ; je veux seu-
lement sonner le clairon, pousser le cri d'alarme, au
nom du prolétariat contre la politique coloniale capi-
taliste.
Votre commission vous propose quelques mesures
171
pratiques : nous émettons le vœu ardent que dans tous
les congrès nationaux, on traite la question coloniale,
qui sollicite l'attention de tous ceux qui s'intéressent
au prolétariat.
Nous avons demandé, comme seconde mesure, qu'on
organise le prolétariat qui se trouve dans les colonies,
créé qu'il est par le capitalisme colonial ; qu'on orga-
nise partout, dans le monde entier, de l'Equateur jus-
qu'au Nord, les prolétaires pour en faire des socialistes,
et pour mener plus vigoureusement encore la lutte de
classe. Telles sont les mesures pratiques que nous avons
à vous soumettre. Je me place maintenant au point de
vue théorique :
Le développement du capitalisme et du machinisme
amène à l'expansion coloniale ; on a besoin de marchés
nouveaux, pour l'évolution du capitalisme et du com-
merce ; cela est inévitable et fatal, car sans cela le
monde serait acculé à une révolution prochaine. Cela a
été déclaré au Sénat américain : nous produisons le
double, y a-t-il été dit, de ce que nous pouvons
vendre ; nous devons donc avoir des marchés nou-
veaux, conquérir des contrées nouvelles, pour pouvoir
répandre et vendre nos produits ; nous n'avons d'autre
voie que l'impérialisme ou le socialisme... Et l'Amérique
a choisi, pour éviter le socialisme, pour éviter la Révo-
lution menaçante, l'impérialisme, et, conséquence
inévitable, le militarisme. Dès qu'on veut s'étendre,
accaparer des contrées nouvelles, il faut une flotte
puissante, comme l'a compris l'Allemagne, des armées
nouvelles, et l'on dépense des millions de plus par an;
c'est ainsi qu'agissent toutes les nations européennes,
qui veulent prendre leur part au butin des contrées
lointaines...
L'Europe n'est qu'une araignée gigantesque qui, pour
172
conquérir et vaincre des peuplades nouvelles, jette de
tous côtés ses tentacules puissants et meurtriers. De
cet esprit de conquêtes naissent des conflits interna-
tionaux, qui feront verser du sang.
Et à qui bénéficie la politique coloniale si pleine
d'horreurs, qui nous a coûté des millions d'êtres
humains ? Aux capitalistes î La politique coloniale
actuelle ne profite qu'aux grands concessionnaires. En
ce qui vous concerne, vous autres Français, qui avez
une partie du Congo, et des concessions de mines d'or:
tout cela est maintenant accaparé par quelques
banquiers rapaces et quelques capitalistes. Il n'y a que
bénéfices pour les capitalistes et cpie douleur pour le
prolétariat ; le prolétariat verse son sang pour ces
conquêtes lointaines, où il donne sa sueur et son travail
pour des impôts écrasants. Mais il y a à craindre de
cette politique ime conséquence plus grave et plus
désastreuse encore.
On brise en ce moment à coups de canon la muraille
de la Chine ; on va s'attaquer à quatre cents millions de
Chinois, producteurs en majorité, qui n'ont presque
pas de besoins, qui ne connaissent pas le socialisme,
qui se contentent de maigres salaires, et qui se jetteront
en masse sur les marchés européens, venant faire une
concurrence funeste aux ouvriers européens. Telle sera
la conséquence pour le prolétariat de cette lutte barbare
contre la race jaune. C'est ce qui attend le prolétariat,
si le socialisme n'intervient pas à temps, s'il ne met pas
son veto à la politique coloniale capitaliste actuelle.
Et quant au sort de nos camarades des lointaines
populations conquises, qui sont d'une autre race et
d'une autre couleur, quel est-il donc, sous notre domi-
nation ?
Moi qui ai voyagé dans ces contrées, j'ai pu voir leur
.-3
sort misérable. Ai-je besoin de vous rappeler les crimes
sans nombre qui se sont commis dans les colonies?
Ai-je besoin de rappeler aux Belges le sort des nègres
du Congo, les cadavres hideux entassés, les malheu-
reuses victimes qui accusent la politique coloniale de
la Belgique ? Ai-je besoin de rappeler aux Anglais les
A-ictimes quils ont faites et qu'ils font encore aux
quatre coins du monde ? Rappellerai-je aux Français
les cruautés qui se sont produites à Madagascar et
ailleurs ? Aux Allemands, le meurtre des femmes qui
ne voulaient pas subir les outrages de leurs officiers ?
Et nous autres, Hollandais, pouvons-nous oublier les
vingt-huit ans de guerre, d'exterminations et de massa-
cres de femmes, d'enfants et de vieillards, alors que
nous brûlions les \Tllages et que nous semions la ruine
et la misère chez un peuple jusqu'alors heureux? (i)
Chaque nation européenne a, on peut le dire, un
registre noir de crimes et de cruautés coloniales !
Aussi devons-nous élever une voix de protestation
en entendant les cris de douleur qui partent des déserts
de l'xVfrique, des plaines de l'Australie, qui partent de
partout où s'est abattue la main hideuse du capita-
lisme î
Le prolétaiiat doit faire entendre la voix de la solida-
rité humaine, lui qui ne connaît pas de différences de
couleurs, de religions ou de nations, qui sait que tous
les êtres, quelle que soit la couleur de leur peau, ont
des cœurs comme nous, et savent aimer et haïr! La
Commission vous propose donc de faire entendre une
(1) Dans une conférence du 21 jan\'ier 1901, le citoyen Van Kol a
donné beaucoup de détails sur la politique hollandaise {Mouvement
socialiste, 1" et 15 mars), La guerre de vingt-huit ans, dont il est
question ici, est celle d'Atjeli (ou Atchin) ; un petit peuple, qui
comptait cinq cent mille ânies. n'est pas encore soumis.^
protestation contre l'expansion coloniale, l'impéria-
lisme et le militarisme! Voici sa résolution :
Le Congrès socialiste international, tenu à Paris en 1900,
considérant que le développement du capitalisme mène
fatalement à l'expansion coloniale, cette cause de conflits
entre les gouvernements; que l'impérialisme qui en est la
conséquence excite le chauvinisme dans tous les pays et
force à des dépenses toujours grandissantes au profit du
militarisme; que la politique coloniale de la bourgeoisie
n'a d'autre but que d'élargir les profits de la classe capita-
liste et le maintien du système capitaliste, tout en épuisant
le sang et l'argent du prolétariat producteur, et en
commettant des crimes et des cruautés sans nombre
envers les races indigènes des colonies conquises par la
force des armes.
Déclare que le prolétariat organisé doit user de tous les
moyens en son pouvoir pour combattre l'expansion colo-
niale capitaliste et faire condamner la politique coloniale
de la bourgeoisie et flétrir, en toute circonstance et de toute
sa force, les injustices et les cruautés qui, nécessairement,
en découlent dans toutes les parties du monde, livrées aux
convoitises d'un capitalisme sans honte et sans remords.
Dans ce but, le Congrès préconise plus particulièrement
les mesures suivantes :
1° Que les divers partis socialistes mettent à l'étude la
question coloniale partout où les conditions économiques
le permettront;
2" Encourager d'une façon spéciale la formation de partis
socialistes coloniaux adhérents aux organisations métro-
politaines ;
3* Créer des rapports entre les partis socialistes des
différentes colonies.
Le citoyen Hyndmax (Angleterre), (i) — Nous tenons
à dire ici bien haut que, comme socialistes anglais,
nous ne sommes pas partisans de cette guerre que
poursuit notre nation en Afrique, que nous la haïssons,
(1) Il prononce son discours en français. Il appartient à la Social-
democralic Fédération.
175
et que nous offrons notre sympathie et que nous expli-
quons notre honte à nos camarades hollandais, pour ce
qui se passe dans l'Afrique du Sud. (Vifs applaudisse-
ments)
Nous sommes le plus grand pouvoir colonial du
monde ; trois cent cinquante millions d'êtres humains à
peu près sont opprimés par notre joug. Je déclare que
je répudie, comme socialiste anglais, cette politique de
haine, de laquelle je dirai ici quelques mots :
Les trois cent ou trois cent cinquante millions d'êtres
humains qui sont sous notre domination, le sont par la
force de notre épée ; c'est le triomphe de la force.
Quelques chilïi^es à cet égard seront moins intéressants
que de la rhétorique, mais sont utiles à connaître. Dans
l'Inde, ce pays qui, cependant, serait riche, la popu-
lation est la plus misérable du monde : ime famille
entière reçoit, pendant toute une année, moins de
cinquante francs, i^our cinq personnes : peut-on s'ima-
giner une misère aussi effrayante I Eh bien ! cependant,
de cette population misérable, nous tirons chaque
année trente milUons de li^Tes sterling, soit sept cent
cinquante millions de francs, sans retour. Il y a en ce
moment, dans ce pays, soixante millions d'êtres qui
souffrent de la faim, parce que nous autres Anglais,
nous leur prenons leur nourriture, leur bien-être, leur
richesse I Voilà la politique coloniale : avoir de nou-
veaux marchés et saigner à blanc la colonie ! (Applau-
dissements)
Je hais cette politique. Pendant vingt ans, j"ai fait
mon possible pour l'écraser ; malheureusement, nous ne
sommes, en Angleterre, qu'un petit groupe. Par suite
dé cette misère, de cette détresse, des millions d'êtres
meurent de faim, et aussi, chose plus horrible que la
mort, se produit dans cette race une dégénérescence et
176
il faut trois, quatre ou cinq personnes pour faire la
besogne d'un homme normal et bien nourri. C'est
ainsi qu'en soixante ans nous avons détruit la prospé-
rité des indigènes; et nous ferons la même chose en
Chine, avec les Allemands, les Français et les Russes :
Ce sera la même politique de domination et de saigne-
ment à blanc.
En ce qui concerne les Indes, je vous demande de
voter une résolution condamnant le gouvernement
anglais, qui a ruiné une civilisation peut-être supé-
rieure à la nôtre. Je vous demande aussi, comme Van
Kol , de voter une résolution tendant à ne pas
permettre aux nations européennes de détruire la
richesse et la prospérité d'une population coloniale.
(Applaudissements)
Le citoyen Quelch (Angleterre), (i) — C'est la Hol-
lande qui a le plus colonisé, et elle a été suivie par
l'Angleterre. Je tiens à dire, conuiie délégué anglais,
qu'il n'y a pas de querelle entre les ouvriers anglais et
les ouvTiers hollandais; au contraire, cette guerre qui a
eu lieu dans l'Afrique du sud, est en opposition à
l'opinion et au désir de la grande majorité de la classe
ouvrière anglaise; et je fais appel à ce congrès pour
nous soutenir dans notre protestation contre la guerre.
On dit qu'à l'étranger on n'aime pas l'Angleterre ; eh
bien, je suis convaincu que la classe ouvrière du con-
tinent n'a pas de querelle avec la classe ouvrière anglaise
(Applaudissements) et qu'elle se souvient que dans les
temps de trouble et de révolution sur le continent, c'est
en Angleterre que viennent les réfugiés politiques de
l'Europe; car c'est là qu'ils trouvent le meilleur asile.
Ainsi donc, comme socialistes anglais, nous ne craignons
(1) De la Social-tlcmocralic Fick'ralion.
17-
pas de nous rencontrer avec les socialistes du continent ;
nous savons que ce sont des frères, malgré le langage
de la presse capitaliste anglaise.
Comme Anglais, je suis tout honteux des crimes abo-
minables qui se sont commis en Afrique du sud; et je
dois déclarer qu'il n'y a pas une organisation ouvrière
qui ait pris une résolution en faveur de cette guerre; au
contraire, non seulement les socialistes, mais un grand
nombre d'ouvriers anglais qui sont simplement des
membres de chambres syndicales ou^Tières, ont été
unanimes à condamner la guerre du sud de l'Afrique.
Ce que nous avons de plus pratique à faire pour em-
pêcher les guerres coloniales, c'est de créer une presse
puissante en Angleterre. L'opinion anglaise a été abusée,
trompée, aveuglée par une presse qui appartient aux
propriétaires de mines d'or du Transvaal. Vous autres,
camarades, qui voulez la justice, vous reconnaîtrez que
la presse est un moyen précieux d'éducation du peuple,
et qu'il faut en créer une indépendante du joug capi-
taliste (Applaudissements).
Le citoyen Pete Curran (Angleterre), (i) — Comme
il n'y a pas eu beaucoup d'orateurs anglais ayant pris
la parole à ce congrès, je crois que c'est une occasion
pour nous de faire acte de présence devant toute l'Eu-
rope et le monde civilisé.
Je ressens une humiliation profonde de me trouver ici
à Paris et d'être membre d'une nation qui, par sa po-
litique, s'est couverte de honte devant le monde civilisé.
Je suis le représentant de cinquante mille ouvriers syn-
diqués, d'usine; j'ai la même opinion socialiste que les
camarades Hyndman et Quelch: mais ces cinquante
mille ouvriers ne sont pas tous des socialistes ; ils sont
(1) De rindependenl Labour Partj-.
i;8
cependant tous opposés à la guerre dans l'Afrique du
sud, ainsi qu'on l'a déjà dit. (Applaudissements)
Nos adversaires, impérialistes, nous ont dit : Mais
vous gagnerez de meilleurs salaires, puisqu'il y aura
plus de travail, en raison des nouveaux marchés ou-
verts... Nous, qui avons des enfants allant à l'école
sans avoir les vêtements qui leur sont nécessaires, qui
voyons des vieillards mourir faute de soins, nous avons
répondu : Eh bien, si vous voulez faire travailler la
classe ouvTière, qu'on la fasse travailler chez nous î
(Vifs applaudissements)
Expansion coloniale, cela veut dire : l'ouvrier tué sur
les champs de bataille, ou taxé et grevé d'impôts for-
midables, afin que les capitalistes qui ont des actions
dans les mines d'or aient les plus gros dividendes.
Vous avez fait en France la triste expérience de cette
expansion ; vous avez eu un empereur, un Napoléon,
qui s'imaginait qu'il allait conquérir le monde... Il a été
tellement loin qu'il a di\ reculer. Eh bien, en Angleterre,
nous passons par la même phase : nous allons trop loin
et nous devrons reculer. (Xouveaux applaudissements)
Si vous assistiez aux réunions électorales en An-
gleterre, vous entendriez presque tous les orateurs
chauvins répéter ce cliché célèbre : Le soleil ne se
couche jamais sur les possessions de la Grande-
Bretagne î Eh bien, moi, je dis : Il y a beaucoup d'en-
droits, sous le drapeau de la Grande-Bretagne, où le
soleil ne luit jamais! (Applaudissements enthousiastes
sur la plupart des bancs)
Le citoyen Louis Mauiuce. (P. O. F.) — Avant
d'aborder la question coloniale, je tiens à dire aux
camarades anglais que dans les Antilles, la pensée
socialiste se développe ; et cela est si vrai que si, au
point de vue des conceptions collectivistes, il n'y a pas
179
encore unanimité de la part du prolétariat antillais, en
ce qui concerne la misère et les actes de piraterie qui
s'accomplissent au Transvaal, il y a dans les îles
françaises, comme dans les îles anglaises, unanimité de
réprobation.
En ce qui concerne les rapports qui peuvent exister
entre les prolétaires coloniaux des divers pays, de ce
côté l'on peut dire qu'ils ont des tendances à s'étendre
de plus en plus.
En ce qui concerne la protestation dont on a déjà
parlé, je veux être un peu plus positif : il ne s'agit pas
quant à nous — et je parle ici au nom des prolétaires de
la Guadeloupe — d'apporter une réprobation, si éner-
gique soit-elle, contre la politique coloniale, qui consiste
à faire des colonies des endroits où vient se concentrer
la surproduction, à faire des colonies des déversoirs de
la surproduction métropolitaine. Il y a une autre
question qu'il est du devoir du parti socialiste interna-
tional d'étudier, et d'étudier de suite, c'est la création,
c'est l'organisation méthodique de classe du prolétariat
colonial; c'est la création d'un programme colonial,
d'abord avec des considérants internationaux, et d'un
programme de revendications minima qui peuvent être
fixées par chacune des nations. Il y a là des revendica-
tions qui ne peuvent pas nous échapper, d'autant plus
que le problème colonial est de plus en plus imminent
dans sa solution, et qu'il ne se posera pas seulement au
point de vue économique, mais au point de vue de
l'action de classe du prolétariat colonial.
Le citoyen Président. — Comme la résolution de la
commission n'a pas été attaquée, je n'ai pas à la
défendre ; je n'ai qu'à faire une constatation précieuse :
c'est que dans ce congrès mondial, où le prolétariat de
toutes les parties du monde est représenté, dans un
i8o
élan d'indignation et avec un cri d'horreur — on peut le
dire — on a brûlé sur le front de la bourgeoisie un
stigmate de honte pour sa politique coloniale ; et rien
ne pourra plus désormais l'effacer ! Je vous propose de
A'oter la résolution par acclamations. — Adopté à
l'unanimité par acclamations.
Le citoyen Secrétaire. — Nous venons de recevoir
deux nouveaux télégrammes : un du citoyen Popovitch,
délégué de la Serbie au Congrès, qui, retenu en Suisse
par des circonstances indépendantes de sa volonté,
s'excuse de ne pas assister au Congrès ; un second du
secrétaire de la Fédération de la Gironde, qui signale
au Congrès que les ouvriers du port de Bordeaux
viennent de se mettre en grève et il demande l'appui
fraternel et matériel de tous les militants. (Applau-
dissements)
Il donne lecture de la protestation suivante :
Les délégués de l'Union socialiste révolutionnaire russe
au Congrès international de 1900 déclarent qu'après que la
délégation russe a refusé de donner aux sociahstes révolu-
tionnaires et au représentant du groupe « La Volonté du
Peuple » fXarodnaja VoliaJ, réunis ad hoc, un délégué, les
délégués de l'Union socialiste révolutionnaire n'ont pas
pris part au vote de cette délégation et demandent au
Congrès d'en donner acte.
Nous déclarons en même temps que des organisations
existantes en Russie et représentées au Congrès, les socia-
listes démocrates seuls seront représentés au secrétariat
international.
Ont si^^'-né :
Docteur Ch. Schidlovskv, Charles
Rappoi'ort, Mandelstam
La citoyenne Rosa Luxemburg (Allemagne). — Les
membres de la quatrième et de la cinquième coimiiis-
i8i
XI
sions sont tombés d'accord pour fusionner les deux
commissions en une seule : le militarisme et la politique
coloniale de l'impérialisme étant le même courant
réactionnaire du monde bourgeois.
Les militants socialistes ont toujours eu pour principe
essentiel de combattre le militarisme, cjui est avant
tout le grand ennemi de la classe ou\Tière, qui tend à
nous écraser, à nous affamer, à nous démoraliser.
L'ancienne Internationale a fait entendre sa voix, un
cri dindignation contre la puissance capitaliste et
militariste ; chaque Congrès international et national
socialiste a protesté et flétri le militarisme comme
Finstrument le plus puissant de la classe bourgeoise et
capitaliste. Dans ce sens, citoyens, notre Congrès
n'aurait pas fait œu\Te nouvelle, en votant une résolu-
tion analogue à celles qui ont été prises contre le
militarisme par tous les congrès précédents.
]\Iais ce n est pas une répétition de cette opinion que
je veux exprimer et que nous avons cru devoir voter
dans notre résolution; au contraire, je suis heureuse de
pouvoir constater que, dans les deux commissions, nous
avons été unanhnes à désirer d'aller plus loin, de faire
du nouveau et avant tout, du pratique. Tel était le
programme que nous étions tous décidés à accepter, en
abordant notre résolution.
Du nouveau? — Le militarisme n'est-il pas une des
plaies, un des crimes les plus anciens du monde bour-
geois? Que s'est-il donc produit de nouveau? C'est
que cette politique du militarisme s'est généralisée et
accentuée sous la forme de la politique mondiale de
l'impérialisme. Ce n'est plus seulement cet armement
formidable qui constitue la préparation à une guerre
possible entre deux ou trois Ktats voisins; c'est un
militarisme qui fait coiu'ir constamment à des conquêtes
182
coloniales nouvelles toutes les grandes nations du
monde ; qui transforme les États-Unis d'Amérique en un
Etat exclusivement militariste, qui en fait de même pour
TAngleterre; et alors que jusqu'à présent T Allemagne,
à peu près seule, voyait son armée et sa lïotte sans
cesse s'accroître, cette politique est devenue le mot
d'ordre du monde entier. Cette politique a été inaugurée
par la guerre sino-japonaise ; puis ont suivi les guerres
hispano-américaine, transvaalienne, et enfin celle de
l'Europe unie contre la Chine. Jamais, citoyens, des
événements d'une plus grande importance historique ne
s'étaient succédé avec tant de rapidité: jamais la
marche du développement capitaliste n'avait été si
furieuse !
Vraiment, la société bourgeoise est entrée dans une
phase nouvelle de son évolution ; le monde capitaliste
prend im nouvel élan dans son développement ; mais il
épuise là son dernier effort et il précipite le moment
fatal de sa débâcle !
Cette politique coloniale commençant à dominer toute
la politique intérieure et extérieure du monde capita-
liste, il est nécessaire que la défense s'organise, dans la
politique socialiste. Il est temps que par ses représen-
tants, le parti socialiste prenne ofliciellement acte de la
politique mondiale; et c'est justement ce que nous
avons voulu marquer par notre résolution.
J'aborde le coté pratique de notre résolution; il
consiste à proposer d'entamer une action permanente
internationale pour combattre le militarisme. Jusqu'ici,
citoyens, la solidarité internationale socialiste consistait
surtout dans des déclarations de principes et dans des
délibérations périodiques des représentants socialistes
aux Congrès; quant à l'action propre, elle se bornait
jusqu'à présent surtout au terrain économique, au
i83
terrain syndical. Et ce n'est pas sans raison que la
solidarité internationale ne présentait jusqu'à présent
que ce caractère : tandis que les conditions économiques
du prolétariat sont dans tous les pays presque les
mêmes, les conditions politiques y varient beaucoup.
Mais c'est encore cette même politique mondiale qui va
changer les conditions politiques de tous les pays.
Depuis le commencement de cette ère nouvelle,
partout nous voyons, dans la République française
comme sous le régime absolu de la Russie, dans
l'ancienne Angleterre comme dans le jemie empire
allemand, partout la même domination du militarisme,
la même politique coloniale, la même réaction et dans
tous les pays im état permanent de guerre. Or, c'est
précisément cette uniformité de réaction qui va créer
dans tous les pays une base nouvelle et une uniformité
d'action et de propagande socialistes; c'est cet état
permanent de guerre qui va engendrer une union per-
manente des prolétaires, pour le maintien de la paix I
(Applaudissements)
Mais ce n'est pas seulement pour donner un nouvel
élan à notre lutte quotidieime, mais aussi au point de
vue de notre but final qu'une union plus étroite des
prolétaires de tous les pays en matière politique
s'impose à l'heure actuelle. Citoyens, au début du
mouvement socialiste, on supposait généralement que
ce serait une vaste crise économique qui marquerait le
commencement de la lin, la grande débâcle capitaliste.
Maintenant, cette supposition a beaucoup perdu de
probabilité (i); mais il devient de plus en plus probable
(1) Le changement de point de wlq est dû, pour une très grande
partie, aux écrits de BernsteLn. (Cf. Op. cif., pages 115-144.) La citoyenne
Luxemburg avait été l'un des adversaires les plus fougueux de
Bernstein.
1.84
que ce sera au contraire une vaste crise politique
mondiale qui va sonner l'heure de mort du capita-
lisme.
Donc, citoyens, si le Marlborough capitaliste s'en va-
t-en guerre, de laquelle peut-être il ne reviendra plus,
si la politique mondiale engendre des conflits et des
événements inattendus, incalculables, il faut bien que
nous nous préparions pour le grand rôle qu'il nous
faudra jouer tôt ou tard...
Alil je sais bien que ce n'est pas aujourd'hui ni demain
que viendra la grande débâcle; peut-être que notre
esclavage sera encore plus long et plus pénible que
nous le pensons (i) ; mais l'heure en viendra cependant,
et que notre Congrès sonne le tocsin, en appelant tous
les prolétaires à l'union, à l'alliance pour l'action
politique I
Prolétaires de tous les pays, Theure de l'action com-
mune est venue; marchons ensemble la main dans la
main, formons une armée qui soit prête à combattre
l'ennemi commun! (Applaudissements prolongés. —
Acclamations)
(A ce moment, la citoyenne Bonneçial, accompagnée
de deux autres citoyennes, arrive sur la tribune et
présente à Clara Zetkin une gerbe de fleurs, liées par
un ruban rouge, portant cette inscriptiou : « A Clara
Zetkin! Les femmes socialistes françaises. » — Des
applaudissements enthousiastes éclatent de toutes parts.)
La citoyenne Boxnevial. (F. T. S. F.) — En olïrant à
la citoyenne Clara Zetkin des fleurs en témoignage
d'admiration et de reconnaissance, nous n'entendons
(1) Kncore une marque de l'influence de Beinslein. En 1891 Engels
croyait que la social-démocratie allemande triompherait avant la
fin du siècle. , Socialiste, 12 septembre 1891.)
i85
pas nous acquitter envers elle de toutes les peines
qu'elle a prises. Quand on défend sa cause, on n'attend
de reconnaissance de personne. (Applaudissements)
De plus, nous voudrions remercier aussi le citoyen
Smith, notre traducteur de la langue anglaise.
Mais, si nous avons cru pouvoir donner un témoi-
gnage à la citoyenne Zetkin et devoir le faire, c'est à
titre de solidarité féminine socialiste. Nous, les vieilles
socialistes de la première heure, nous constatons avec
un véritable bonheur que chaque année, à nos Congrès
socialistes, le nombre des délégués femmes grandit, ce
qui est un honneur pour elles et pour les hommes qui
les délèguent.
Ce bouquet est donc un lien international entre toutes
les femmes socialistes, entre tous les socialistes ; et ce
n'est pas seulement en gage de reconnaissance, c'est un
symbole d'espérance dans la propagande socialiste
parmi les femnies ! (Vifs applaudissements)
La citoyenne Clara Zetkhn (Allemagne). — J'estime
que ce bouquet n'est pas seulement pour ma personne,
mais pour mon sexe ; il est un gage de l'action et de
l'énergie des femmes socialistes ; nous avons la convic-
tion que l'émancipation intégrale de l'humanité sera
l'œuvre du prolétariat ; et c'est pour cela que nous
luttons avec le prolétariat universel partout où il se met
en lutte.
Le prolétariat international peut être sûr que les
femmes socialistes d'Allemagne seront toujours fidèles
à leurs convictions et à leurs promesses ! (Nouveaux et
vifs applaudissements. L'Assemblée frappe ensuite un
ban enthousiaste en Vhonneur du camarade Smith)
Le citoyen Président. — Je donne à nouveau la parole
à la citoyenne Rosa Luxemburg, pour lire la résolution
de la quatrième commission.
i86
La citoyenne Rosa Luxemburg. — Voici cette réso-
lution :
Le Congrès déclare qu'il y a lieu de redoubler, dans tous
les pays, de zèle, d'énergie, de vigueur dans la lutte quoti-
dienne contre le militarisme, qu'il y a lieu surtout d'op-
poser, à l'aUiance de la bourgeoisie et des gouvernements
impériaux, Falliance des prolétaires de tous les pays.
Le Congrès indique comme moyens d'actions :
1° Les dififérents partis socialistes sont engagés à pour-
suivre avec soin l'éducation et l'organisation de la jeunesse,
en vue de combattre le militarisme ;
2* Les députés socialistes, dans tous les pays, s'engagent
à voter contre toute dépense militaire et toute dépense pour
la flotte et les expéditions militaires coloniales;
3' La commission socialiste internationale permanente
sera chargée d'entamer et de régler, dans tous les cas d'im-
portance internationale, un mouvement de protestation et
d'agitation antimilitariste uniforme et commun dans tous
les pays.
Le Congrès proteste contre les soi-disant conférences de
la paix comme celle de la Haye, qui, dans la société actuelle,
ne peuvent aboutir qu'à des déceptions fâcheuses, comme
l'a démontré dernièrement la guerre du Transvaal. (i)
Le citoyen Volkaert (Belgique). — Pour la première
fois, un Congrès international socialiste va prendre des
résolutions pratiques pour combattre le militarisme.
La première résolution est l'organisation de la jeunesse
en vue d'une propagande antimilitariste là où elle
(1) Les résolutions de Londres étaient plus radicales : suppression
simultanée des armées permanentes et armement général du peuple ;
— création d'un tribunal arbitral nommé par le peuple afin de régler
pacifiquement les conflits internationaux ; — référendum sur la
question de paix et de guerre dans le cas où les gouvernements
n'accepteraient pas la sentence. (Hamon. Op. cit., page 269). Lu com-
mission avait proposé l'organisation de la nation armée, cVst-à-dire
des milices ; mais, sur la demande du citoyen Allemane (P. O. S. R.),
on avait voté l'armement du peuple.
Dans la Petite République du 16 juillet 1901, le citoyen Cipriani
accuse les députés socialistes italiens d'avoir voté le budget de la
guerre.
187
n'existe pas. En Belgique, nous prenons les jeunes gens
à l'âge de seize ans, nous en faisons des socialistes
conscients, qui combattent le militarisme. Chaque
année, tous les jeunes gens qui partent à la caserne
reçoivent des jom^naux antimilitaristes, et certains con-
scrits font une manifestation précédée du drapeau rouge ;
ils font autour d'eux et parmi leurs concitoyens une
grande propagande socialiste, afin de conquérir à nos
idées le plus de jeunes gens possible, et en rentrant de
la caserne, ils rentrent dans les syndicats, dans les
groupes politiques, où ils apportent tout leur dévoue-
ment... On craint parfois dans certains pays que les
groupes politiques de jeunes socialistes ne marchent
pas d'accord avec les groupes ouvriers. Je puis assurer
que les Jeunes-Gardes belges ont toujours marché d'ac-
cord avec le Parti Ouvrier.
Je termine en disant : si vous voulez combattre le
militarisme, formez des groupes de Jeunesses et vous
rendi*ez service au socialisme !
Le citoyen Président. — Nous allons procéder au
vote. La résolution de la commission vous a été lue tout
à l'heure.
Il y a été ajouté une seconde partie que je vous lis :
I. — Le Congrès international socialiste de Paris flétrit
avec indignation la politique sauvage d'oppression du tsa-
risme russe envers les peuples polonais et finlandais et
engage les prolétaires de toutes les nationalités, souffrant
sous le joug du régime absolu, à se réunir pour la lutte
commune contre cet ennemi commun de la démocratie et
du socialisme.
II. — Le Congrès condamne les atrocités du gouvernement
anglais envers les Boers de l'Afrique du Sud.
m. — Le Congrès socialiste international de Paris, affir-
mant une fois de plus les sentiments de sympathie frater-
nelle qui doivent unir tous les peuples, s'élève avec indi-
gnation contre les violences, les cruautés, les massacres
i88
commis en Arménie, dénonce aux travailleurs des deux
mondes la criminelle complicité des différents gouverne-
ments capitalistes, engage les groupes parlementaires socia-
listes à intervenir à chaque occasion en faveur du peuple
arménien, odieusement opprimé, auquel le Congrès adresse
l'assurance de son étroite et ardente solidarité.
Adopté par acclamation.
Le citoyen Président. — En ce qui concerne la sixième
question, la parole est au citoyen Stoermer, rapportem*
de la commission.
Le citoyen Stoermer (Allemagne). — Les membres
de cette commission ont considéré l'organisation des
travailleurs maritimes dans le sens le plus large, et ont
compris dans leur rapport non seulement les marins
naviguant, mais aussi les ouvriers de l'industrie des
transports. Comme ces deux sections de travailleiu-s,
par la nature de leurs emplois, sont mises plus direc-
tement en contact avec celles des autres contrées, avec
les salariés employés dans d'autres sections ou branches
d'industrie, la commission est d'avis que rorganisation
de cette section, le remède à leurs griefs immédiats par
voie législative doivent recevoir l'attention des partis
socialistes unis internationalement.
Les mauvaises conditions dans lesquelles ces deux
sections de travailleurs exercent leurs emplois n'ont
pas besoin d'être rappelées, elles sont connues de tous.
En même temps, il est nécessaire de montrer que les
partis bourgeois de tous les pays ont manifestement
manqué à faire quoi que ce soit en vue de porter remède
aux maux qui viennent d'être mentionnés.
La conunission considère donc, étant donné qu'il y a
des lois spéciales dans tous les pays sur la marine mar-
chande, que c'est le devoir tout spécial des partis socia-
listes organisés, tant que le régime capitaliste durera,
189 XI.
de veiller à ce que toutes les lois réglant l'emploi et le
travail dans cette industrie soient aussi parfaites et aussi
bien administrées que possible.
En même temps la commission est d'a\ds que les
marins naviguant doivent s'organiser en syndicats et
groupes politiques, reconnaître la lutte de classe, et
employer leurs votes à obtenir une représentation socia-
liste qui ne cessera pas de lutter pour leurs intérêts.
Reconnaissant les difficultés spéciales d'arriver à une
complète organisation des marins, le Congrès de^Tait
insister sur tous les syndicats ouvriers et les partis
socialistes pour qu'ils aident les marins à s'organiser
dans les contrées où, jus(ju'à présent, il n'y a pas d'or-
ganisation séparée de marins, les syndicats d'ouvriers
de transports devraient essayer de décider les marins à
se joindre à eux.
Le citoyen Octors (Belgique). — J'aurais voulu pré-
senter quelques observations relativement à la rédac-
tion de la résolution ; seulement, respectueux de la
décision prise, je ne la discuterai pas.
En ce qui concerne ce qu'on doit entendre par tra-
vailleurs maritimes, la grande majorité a décidé qu'il
faut entendre les marins, les dockers et les camionneurs,
tous ceux qui travaillent aux quais. Aussi avons-nous
pris la parole pour demander que tous les Partis
ouvriers, toutes les organisations s'occupent d'organiser
les marins, les dockers et les camionneurs. Ce n'est pas
seulement au point de vue syndical qu'il faut se placer,
c'est au point de vue de l'intérêt du parti ouvrier, parce
que lorsque les dockers et les marins seront avec nous,
nous disposerons d'une force inmiense. En effet, nous
pouvons comparer les transports à la troisième colonne
qui soutient toute la société, toute la production. Donc,
lorsque les dockers seront avec nous, lorsque nous
190
aurons également les marins et lorsqu'ime guerre sera
nécessaire, nous pourrons disposer d'eux pour batailler
plus \'ictorieusement contre le capitalisme.
Je demande à tous ceux qui sont orateurs, à tous
ceux qui sont propagandistes, d'étudier spécialement le
programme de revendication des marins et des dockers
et d'aller porter la bonne parole sur les différents quais,
de façon qu'on puisse, dans tous les ports du monde
entier, faire des organisations syndicales. Puis, comme
suprême résultat, il faut arriver à réunir toutes ces
organisations dans une fédération régionale, afin que
le parti ouvrier dispose de régiments bien disciplinés.
Quant aux revendications, au programme lui-même,
on en a fait la distribution, et je crois qu'il est inutile
de l'indiquer. (Applaudissements)
RÉSOLUTIONS DE LA COMMISSION
Les revendications immédiates des marins, sur lesquelles
on devrait presser les divers parlements d'aboutir, sont les
suivantes :
i" Abolition des placeurs maritimes et établissement de
bureaux d'embauchements gratuits dans tous les ports de
mer, sous le contrôle des organisations ouvrières ;
2° Etablissement d'hôtels et de maisons de marins sous la
direction combinée des organisations ouvrières et des auto-
rités municipales, et dans lesquelles les marins ne seront
pas influencés d'aucune façon ;
3" Établissement de tribunaux spéciaux comprenant des
travailleurs comme juges, en vue de régler les différends
qui ont pu s'élever pendant le vojage ;
Le pouvoir des officiers marins d'infliger des punitions et
des amendes sera réduit ;
4° Fixation d'un maximum d'heures pour la journée de
travail, comportant des heures supplémentaires à des taux
spéciaux de salaire ;
Le travail indispensable seul sera fait le dimanche et les
joiu^s de fête ;
191
5° n sera assuré une indemnilé proportionnée au préju-
dice des marins qui seront blessés et mis dans l'impossibi-
lité de travailler par suite de leur emploi ; en cas de mort
accidentelle, il sera complètement pourvu à Texislence de
ceux qui dépendent de la victime ;
6° Fixation d'un minimum de salaire pour tous les marins
naviguant ;
7° Vote d'une législation qui assurera une inspection com-
plète et impartiale en vue de prévenir les accidents spécia-
lement ; qu'un cahier des charges convenaJDle sera adopté
pour tous les navires naviguant ; que ceux-ci seront équi-
pés d'une façon suffisante tant au point de vue du nombre
et de la capacité des hommes embarqués qu'à celui de la
connaissance des langages, pour que les marins puissent
comprendre les commandements ;
8° Législation assurant un traitement convenable des
marins, en ce qui concerne la noui'riture, les aménage-
ments pour le logement et spécialement pour que toutes les
précautions sanitaires et d'hygiène désirables soient
prises ;
9° Aucun marin ne poui*ra contracter d'engagement en
dehors de ces lois, sous n'importe quels contrats ou con-
ventions spéciaux;
io° 11 sera nommé un nombre suffisant d'inspecteurs visi-
teurs en vue de visiter complètement chaque navire quit-
tant le port, ayant les pouvoirs nécessaires de retenir tout
navire où ces conditions ne seraient pas satisfaisantes et
où la loi serait transgressée d'une façon quelconque.
Pour les travailleurs des transports, nous ajoutons :
1° Une indemnité, proportionnée au préjudice; en cas
d'accidents, aucune partie de la prime d'assurance ne sera
payée par les travailleurs; aucune distinction ne sera faite,
quant à la responsabilité des employeurs, que le navire
soit dans un dock ou dans une rivière, l'indemnité sera
payée pour tous les accidents ;
2° Visite complète de tout le gréement et l'outillage en
vue -de prévenir les accidents ;
3° Les gages ne seront jamais payés dans les cafés, hôtels
ou chez les placeurs maritimes ;
4° Établissements de bureaux de travail dans tous les
192
ports, de bureaux de travail pour l'embauchage des travail-
leurs de cette section ;
o" Fixation d'un maximum d'heures dans la journée de
travail et d'un minimum de salaires. Augmentation des
gages pendant les heures de nuit et le dimanche.
Dans le but de faire passer les présents vœux dans les
faits, le Congrès recommande que tous les syndicats de
marins, de pêcheurs et d'ouvriers du port adhèrent à la
Fédération internationale des travailleurs des transports,
par lequel moyen ils seront en continuelles et étroites
relations, et imposeront leurs diverses revendications
par une action d'ensemble aux différentes autorités f)U-
bliques.
Le citoyen Président. — Je mets aux voix la résolu-
tion de la sixième commission. — Adopté à l'unanimité.
En ce qui concerne la septième question, la lutte pour
le suffrage universel, les rapporteurs se sont entendus
pour ne lire que la résolution de la commission. Je
donne la parole au citoyen Pernerstorfer.
Le citoyen Pernerstorfer (Autriche). — Voici cette
résolution :
I. — Le suffrage universel direct unique et secret dans le
<;hoix des dépositaires de la puissance publique constitue
pour la démocratie ouvrière l'un des moyens essentiels et
la condition primordiale de l'émancipation politique et
sociale.
II. — Le Congrès invite les peuples privés de représen-
tation parlementaire ou chez lesquels cette représentation
repose encore sur les fondements de principes quelconques
à entreprendre la lutte pour la conquête du suffrage
universel organisé jusqu'à sa complète réalisation.
Le Congrès considère le combat pour l'introduction du
suffrage universel aussi bien que l'exercice de ce droit du
peuple comme de puissants moyens d'éducation du prolé-
tariat à la vie publique.
III. — Considérant que, sur le terrain de la politique
socialiste, la femme et l'homme ont des droits égaux, le
193
Congrès proclame la nécessité du suffrage universel pour
les deux sexes.
IV. — Le Congrès déclare qpie dans les pays de suffrage
universel, le devoir des socialistes est d'en régulariser
l'exercice par l'application du système de la représentation
proportionnelle.
V. — Considérant que le peuple est souverain et que la
législation directe par le peuple est un attribut de cette
souveraineté, le Congrès proclame la nécessité de garantir
l'exercice de cette souveraineté par la conservation des
droits populaires d'initiative et de référendum.
VI. — Le Congrès déclare que le combat pour la perfec-
tion du suffrage universel est l'un des meilleurs moyens
pour préparer intellectuellement et moralement les masses
à la conquête de la souveraineté politique et économique,
de les pénétrer du sentiment de la lutte de classe et de les
habituer au gouvernement de l'Etat socialiste à venir.
La commission vous propose à l'unanimité l'adoption
de toutes ces résolutions (i).
Le citoyen Président. — S'il y a une chose sur
laquelle nous sommes d'accord, c'est la lutte à outrance
pour le suffrage universel. Je mets la résolution aux
voix. — Adoptée.
Je donne la parole au citoyen Vinck, rapporteur sur
la question du socialisme municipal. Je lui demande de
donner l'exemple en montrant qu'en peu de mots on
peut dire beaucoup de choses. (Rires)
Le citoyen Vinck (Belgique). — Je vous donnerai
seulement deux ou trois explications, pour vous faire
saisir la portée des discussions que nous avons eues à la
(1) Dans un livre traduit en français, Parlementarisme et Socia-
lisme, Kautsky a montré que l'application des institutions de réfé-
rendum n'est pas sans danger dans certains paj's. — Au congrès de
Londres on avait voté que le peuple devrait être appelé à se pro-
noncer sur la déclaration de guerre ; le citoyen Belfort-Bax avait
montré cependant le danger possible d'une pareille procédure.
(Hamon. Op. cit., page 165.)
commission : nous avons eu d'abord à déterminer le
sens doctrinal du terme socialisme municipal. Vous
savez qu'en effet des compagnons avaient proclamé que
le socialisme municipal n'existe pas, et nous voulions
savoir si nous étions en désaccord avec eux. Nous avons
au contraire constaté que le plus grand accord existait
entre nous. En effet, par socialisme municipal (nous le
déclarons dans notre résolution) « on ne peut entendre
un socialisme spécial, mais seulement l'application des
principes généraux du socialisme à im domaine déter-
miné de l'activité politique ». Nous avions ensuite à
nous demander, quant à l'application, si on devait
attendre du socialisme municipal une réalisation com-
plète de la société collectiviste, et nous avons répondu
à cet égard dans notre résolution dans les termes
suivants :
Attendu que les réformes qui s'y rattachent ne sont
pas et ne sauraient être présentées comme devant réaliser
la société collectiviste, mais qu'elles sont présentées comme
s'exerçant dans un domaine que les socialistes peuvent et
doivent utiliser pour préparer et faciliter l'avènement de
cette société ;
Après avoir dit ce qu'il n'est pas, nous avons cru
devoir déterminer ce qu'il est et quelle peut être, dans
la société actuelle, son utilité. Nous avons vu que
l'activité municipale s'exerce dans deux domaines : le
domaine économique et le domaine politique. La réso-
lution continue de la façon suivante :
Considérant que la commune peut devenir un excellent
laboratoire de vie économique décentralisée et, en même
temps, une formidable forteresse politique à l'usage des
majorités socialistes locales contre la majorité bourgeoise
du pouvoir central, une fois qu'une autonomie sérieuse
sera réalisée ;
195
Le Congrès international de 1900 déclare :
Que tous les socialistes ont pour devoir, sans méconnaître
l'importance de la politique générale, de faire comprendre
et apprécier l'activité municipale, d'accorder aux réformes
communales l'importance que leur donne leur rôle « d'em-
bryons de la société collectiviste » et de s'appliquer à faire
des services communaux : transports urbains, éclairage,
eaux, distribution de la force motrice, bains, lavoirs,
magasins communaux, boulangeries municipales, service
alimentaire, enseignement, service médical, hôpitaux,
chauffage, logements ouvriers, vêtements, police, travaux
communaux, etc., de faire donc, de ces services, des insti-
tutions modèles, tant au point de vue des intérêts du public
que de la situation des citoyens qui les desservent ;
que les communes trop faibles pour procéder à elles
seules à la réalisation de ces applications doivent s'atta-
cher à former des fédérations communales ;
que dans les pays où l'organisation j)olitique ne permet
pas aux communes d'entrer dans cette voie tous les élus
socialistes ont pour devoir d'user de tous leurs pouvoirs en
vue de fom-nir aux organismes communaux la liberté et
l'indépendance suffisantes pour réaliser ces desiderata.
Le Congrès socialiste international de Paris décide qu'il
y a lieu de convoquer un Congrès international des
conseillers municipaux socialistes. Ce Congrès aurait un
double but :
a) Faire connaître toutes les réformes réalisées sur le
terrain municipal et les avantages moraux et financiers
obtenus;
b) Constituer un bureau national dans chaque pays et
un bureau international chargés de centraliser tous les
renseignements et documents relatifs à la vie municipale,
de façon à faciliter l'étude des questions d'intérêt communal,
par la communication des documents et renseignements.
Le soin de la convocation de ce Congrès est laissé au
bureau permanent international. (Applaudissements)
Le citoyen Terwagne (Belgique). — Je voudrais faire
une simple rectification : je crois que les camarades
qui ont fait partie de la Commission avec moi seront
d'accord pour faire la suppression que je demande. On
19O
dit, dans Tordre du jour qu'on vous propose : « Ce
Congrès aurait un double but : b) Constituer un
bureau national dans chaque pays et un bureau inter-
national chargés de centraliser tous les renseignements
et documents », etc. Je ne vois pas du tout l'utilité de
ce bureau international, d'autant plus que vous avez
déjà décidé qu'il y aurait un secrétariat et un bureau
international qui s'occuperait de toutes les questions
qui nous intéressent. Je demande donc à mes cama-
rades de la Commission qui, certainement, pas plus
que moi, n'ont fait attention à cette superfétation, de
bien vouloir accéder à ce désir, de supprimer cette
partie de l'ordre du jour de la Commission.
Le citoyen Vinck. — Comme rapporteur, j'indique
que nous sommes d'accord avec le citoyen Terwagne.
Notre pensée était de rapporter ce secrétariat au secré-
tariat permanent déjà existant.
La résolution, ainsi amendée, est adoptée à l'unani-
mité.
Le citoyen Président. — Je donne la parole au
rapporteur de la onzième commission sur la question
des trusts.
Le citoyen Wibaut (Hollande). — Voici le texte du
rapport présenté par la commission :
Les trusts partiels sont les coalitions des exploitants de
l'industrie et du commerce dans l'intérêt de leur profit
individuel.
Ces coalitions sont la conséquence inévitable de la con-
currence dans un système de production et de distribution
dont le but n'est point de i)roduire mais exclusivement le
proOt pour les maîtres de la production. L'extension des
moyens de production créant les moyens d'obtenir une
masse de produits bien plus grande qu'il n'était possible
aux détenteurs de moyens de production de vendre, devait
rendre la concurrence l'ennemi du protit, devait donc dans
le système actuel éliminer la concurrence, la remplacer par
l'entente et la coopération des maîtres de la production.
Ainsi les trusts sont inévitables. Ils sont en partie une
forme plus haute de la production pour autant qu'ils ren-
dent la production avec le profit pour but et la distribu-
tion plus rationnelle, plus économique, évitent le gaspil-
lage de la surproduction, mènent à une réduction des
frais de production, réalisent une diminution des frais de
transport, des frais de réclame et de vente, en général des
frais d'intermédiaires.
Mais, d'un autre côté, les trusts ont la tendance de faire
à la longue la hausse des prix partout et toujours où
l'intérêt des capitalistes coalisés le demande, d'empêcher la
baisse de prix qui proviendrait d'une production améliorée.
Ils ont, en outre, sinon comme but, souvent poui* effet,
d'augmenter l'oppression des travailleurs, en opposant à
leurs unions et leurs tentatives d'organisation, la puissance
compacte des patrons unis.
Les pools et les coalitions n'ont absolument pas le carac-
tère d'une organisation impérieuse des trusts et cartels,
mais opèrent uniquement l'élévation des prix des nécessités
de la vie, sont tout spécialement désastreux pour l'intérêt
général de la population et méritent d'être rigoureusement
dénoncés.
Toutefois, en démontrant aux travailleurs la pression à
laquelle les trusts les assujettissent, le Congrès socialiste
international ne recommande pas d'essayer d'empêcher la
formation de ces coalitions, leur formation étant le résultat
logique du système de production, une législation répres-
sive pouvant tout au plus en modifier la forme, mais ne
pourrait sérieusement entraver l'action. Les partis socia-
listes, toutefois, ne s'opposent pas à ce que les lois rendent
obligatoires aux trusts la publicité de leur façon d'opérer
et de leurs résultats financiers.
La seule issue réelle de l'oppression actuelle de ces coali-
tions doit être la nationalisation et dans nn stage consécutif
la régularisation internationale de la production dans telles
branches où les trusts internationaux auront atteint leur
plus haut développement.
L'action pratique du prolétariat doit donc être d'amé-
liorer une organisation de classe politiquement et écono-
198
iniquement, ces deux actions étant renforcées par l'action
coopérative, afin de préparer et de rapprocher de l'expro-
priation publique des grandes branches de production,
complètement organisée par les trusts, sera devenue pos-
sible .
Ainsi se transformera graduellement la production privée
ayant le profit comme but, en production sociale qui aura
pour objet le produit.
Un des membres de la commission m'a, après que la
séance était close, remis un amendement d'une section
belge pour proposer au Congrès une conclusion ; j'ai
fait remettre cet amendement au bureau ; malheureu-
sement il ne se retrouve pas ; je ne puis donc en donner
lecture. La seule chose que je puisse dire, c'est qu'en
principe il n'y avait pas de différence entre l'opinion de
ce délégué et celle de la majorité de la commission.
Seulement, il mettait dans ime conclusion plus courte
ce que nous avons indiqué dans notre exposé.
La résolution, mise aux voix, est adoptée à l'unani-
mité.
Le citoyen Président. — Nous avons, comme dernier
article à l'ordre du jour une question très grave, celle
de la grève générale, et il ne nous reste pas beaucoup
de temps.
Le citoyen Legien, rapporteur de la majorité de la
douzième commission, aura la parole pendant
dix minutes, et nous donnerons ensuite la parole pen-
dant dix minutes au citoyen Briand, membre de la
commission, qui désire combattre la résolution de la
majorité.
Le citoyen Legikx (Allemagne). — La discussion sur
la grève générale n'a pas été longue, et par ime raison
fort simple, c'est que la plupart des membres de cette
commission étaient des représentants de sj-ndicats,
199
lesquels avaient déjà leur opinion faite ; de sorte qu'il
s'est agi seulement d'échanger respectivement nos
vues.
Les représentants autrichiens et allemands ont pro-
posé de reprendre la résolution que le Congrès inter-
national de Londres avait déjà votée quant à la grève
générale. Il est vrai que la forme de cette résolution
n'est pas parfaite ; mais la majorité de la conmaission
s'y est ralliée cependant, parce qu'elle exprime très
bien la manière dont la plupart d'entre nous envisagent
encore aujoiu'd'hui cette question. Nous n'avons pas
changé de but ; il n'y a donc pas de raison pour changer
la résolution.
Cette résolution a été combattue par une minorité
formée de délégués français, italiens, et quelques
délégués qui ne représentent pas des syndicats ; le
Congrès aura l'occasion d'entendre l'opinion de cette
minorité. Pour la majorité, la question de la grève
générale n'est pas discutable en ce moment, par cette
raison très simple que lorsqu'on veut la bataille, il faut
d'abord commencer par former les bataillons qui pour-
ront y aller. Aussi longtemps que le prolétariat ne
disposera pas de syndicats fortement organisés et
nombreux, il ne sera souhaitable que dans l'intérêt de
la bourgeoisie qu'on déclare la grève générale, parce
que cette grève générale n'aurait qu'une conséquence,
ce serait de livrer le prolétariat à la bourgeoisie, qui le
fusillerait ou l'affamerait.
D'un autre côté, la résolution du Congrès de Londres
me donne satisfaction, ainsi qu'à la majorité de la com-
mission, parce qu'elle n'exclut point l'idée d'une grève
générale; seulement, elle insiste sur les conditions
nécessaires et inévitables de cette grève générale,
c'est-à-dire sur l'organisation s\-ndicale. En somme,
200
vous, Français et Italiens, qui voulez la grève générale,
vous n'avez qu'à commencer par former vos bataillons,
et les autres nationalités seront avec vous.
Voici la résolution adoptée par la majorité de la
commission :
Le Congrès international socialiste de Paris rappelle, en
tenant compte des Congrès internationaux de Paris et
Zurich, la résolution votée au Congrès international de
Londres, en 1896, qui traite de la grève générale.
Cette résolution est ainsi conçue :
« Le Congrès est d'avis que les grèves et les boycottages
sont des moyens nécessaires pour réaliser la tâche de la
classe ouvrière, mais il ne voit pas la possibilité actuelle
d'une grève générale internationale, (i)
« Ce qui est immédiatement nécessaire, c'est l'organisa-
tion syndicale des masses ouvrières, puisque de l'extension
de l'organisation dépend l'extension des grèves des indus-
tries entières ou de pays entiers. »
Le citoyen Briand. (F. S. R.) — Camarades, je
reconnais, avec le rapporteur de la douzième conunis-
sion, que je ne représente à cette tribune qu'une minorité
infime ; la seule concession qu'ait bien voulu me faire
la commission sur cette question de la grève générale,
a été une concession purement honorifique (2); elle a
consisté à me confier la présidence. Sur le fond même
de la question, je suis resté pour ainsi dire seul; et je
dois déclarer très loyalement, pour qu'il n'y ait pas de
confusion dans les esprits, que même la section
(1) Le texte anglais de celte résolution, que l'on trouve dans Report
of the proceedings of the luorkers congress held in London (page 35> et
dans International socialist workers und trade-union congress. Report
of proceedings (page 48) ne mentionne pas ce qui est relatif à l'ini-
possit)ilité actuelle de la grève générale.
(2) Le citoyen Hriand passe, en effet, pour être l'instigateur de
l'idée de la giéve générale en France. D'après le citoyen Guesde ce
serait Fernand Pelloutier, (lui « est le véritable, sinon l'iniique
inventeur de ce (fu'on a appelé la grève générale ». (Petit Sou,
27 mai 190L>
201
française n'est pas unanime sur la question, et que mon
camarade Zévaès a fait, dans le sein de la commission,
de fortes réserves.
Citoyens, nous regrettons profondément, nous parti-
sans de la grève générale, qu'on n'ait pas attribué à la
discussion sur une question qui tient peut-être à l'heure
actuelle, et quoi qu'on en dise, la première place dans
les préoccupations du prolétariat... (Applaudissements
à droite) l'honneur d'une discussion plus ample. Ce
qu'au nom de la minorité je suis chargé de reprocher
à la motion de la majorité de la commission, c'est son
caractère imprécis et nébuleux : il n'est pas admissible
que sur une question de cette gravité, le Congrès inter-
national, par l'organe de ses représentants, ne prenne
pas la responsabilité d'un conseil net et précis. (Applau-
dissements sur les mêmes bancs) La motion de la
majorité ne repousse pas l'idée de la grève générale,
mais elle présente son avis de telle sorte qu'on peut
dire qu'elle soutient, qu'elle défend le principe de la
grève générale de la manière dont la corde soutient le
pendu... Nous voulons savoir si les représentants du
prolétariat sont pour ou contre l'organisation de la
grève générale î (Nouveaux applaudissements)
Notre camarade disait tout à l'heure : Nous ne décou-
rageons pas le prolétariat de s'y intéresser, mais la
grève générale implique une organisation syndicale
préalable; et lorsque cette organisation sera faite, alors
seulement il sera possible d'envisager l'éventualité
d'une grève générale.
Eh bien, citoyens, permettez-moi de vous dire que,
dans le sein de la commission, sans avoir un mandat
décisif, j'avais moralement le droit de considérer que
je représentais le prolétariat syndiqué de ce pays tout
entier... (Vifs applaudissements sur plusieurs bancs. —
202
Protestations sur les bancs du P, O. F.), car dans tous
ses Congrès, nationaux et internationaux, l'organisation
de la grève générale a été votée à la quasi unanimité.
(Vwe approbation à droite) Et vous êtes d'autant moins
fondés à l'ignorer, vous, camarades du P. O. F., qu'en
1892 — et je ne crois pas, citoyens, qu'en m'exprimant
ainsi il y ait quelque chose d'acrimonieux dans mes
paroles — au Congrès national des corporations ou-
vrières françaises, la plupart de vos délégués votèrent la
grève générale. Depuis, ils ont eu politiquement (i)
l'occasion de changer de tactique : mais en tant que
syndiqués, ils avaient formulé sur cette question leur
sentiment d'une manière affirmative. (Vifs applau-
dissements à droite)
Camarades, comment pourriez-vous rejeter le principe
de la grève générale, sans rejeter en même temps l'or-
ganisation sjTidicale tout entière ! Eh quoi ! vous
admettez la grève partielle à la base de l'édifice syn-
dical, et au sommet, vous rejetteriez la grève générale !
Comment! vous admettez qu'un syndicat s'organise
pour engager, par la grève partielle, la lutte contre un
patron ou plusieurs ; et lorsque la classe ouvrière tout
entière aura formé ses revendications d'ensemble, vous
n'admettez pas qu'elle recoure à la grève générale contre
la classe patronale coalisée î (Xouveaux et vifs applau-
dissements sur un grand nombre de bancs) La grève
(1) En 1892 eurent lieu deux Congrès à Marseille h quelques jours
tlintervalle : clans le premier (Cinquième Congrès de la Fédération
des syndicats et corporations ouvrières) la grève générale fut votée;
dans le second (Dixième Congrès du P. O. F.) elle fut écartée par
l'ordre du jour. (De Seilhac. Les Congrès ouvriers en France, pages
233-235.) Kn 181M. le sixième Congrès niition;il des Syndicats à Nantes
vota encore la grève générale; mais cette fois les délégués guesdistes
combattirent cette motion, et, mis en minorité, se retirèrent.
iOp. cil., pages 2(M-268.)
203
générale, à mon avis, citoyens, est la prime à l'organi-
sation syndicale, comme la grève partielle est la prime
à l'organisation du simple syndicat.
Mais je ne veux pas me cantonner sur ce terrain
étroit de la grève au point de vue économique ; et nous,
qu'on a représentés comme les modérés, je crois que
nous allons devenir les révolutionnaires de cette assem-
blée. Nous disons ici hautement que nous considérons
la grève générale comme le mode de révolution le mieux
indiqué...
Une voix : Comme un des moyens !
Le citoyen Briand. — Nous le disons franchement :
pour nous, la grève générale, ce serait la Révolution,
mais une révolution qui donne aux travailleurs plus de
garanties que celles du passé ; une révolution faite par
ceux qui sont systématiquement organisés pour enca-
drer la société de l'avenir ; une révolution qui ne laisse
pas à quelques hommes le soin de tirer parti de la
victoire : (Applaudissements) une révolution qui permet
au prolétariat, organisé pour cela, de mettre lui-même
la main sur les instruments de production et de les
garder. Ce n'est plus une révolution dans les mots,
c'est une révolution dans les choses ; ce n'est plus une
révolution dans les formules, c'est une révolution dans
les faits.
Camarades, nous sommes d'accord avec vous pour
croire qu'à un moment donné, il y aura bataille — la
bataille linale, disait le camarade Guesde — et qu'en-
suite il y aura la dictature impersonnelle de la classe
ouvrière ; nous le croyons aussi, à la condition que cette
dictature reste impersonnelle I (Nouveaux et vifs applau-
dissements) Aujourd'hui, camarades, dans l'état de ,^
concentration des organisations, de centralisation, la
dictature ne serait peut-être pas aussi impersonnelle
2o4
que l'on veut bien le dire. (Protestations à gauche. —
Applaudissements enthousiastes à droite) Nous avons
fait une expérience d'une année qui nous permet d'af-
firmer que si par exemple le Comité général du parti
socialiste français avait été investi de l'action dicta-
toriale, ce n'est pas dans les rangs de la bourgeoisie
que, peut-être, il aurait choisi ses premières victimes.
(Vive agitation et interruptions diverses à gauche. —
Applaudissements enthousiastes à droite)
Le citoyen Président. — Je proteste contre cette
attaque qui peut avoir un caractère personnel. (Agita-
tion)
Le citoyen Briand. — Je termine en lisant notre réso-
lution dans laquelle vous verrez que nous ne répudions
aucun moyen d'action ; nous les acceptons tous. (Bruit)
Le citoyen Président. — Je prie l'orateur d'achever
son discours ; le temps qui lui était accordé est écoulé.
Le citoyen Briand. — Je me montrerai respectueux
de la décision du bureau. Je regrette simplement que
la discussion n'ait pas été plus ample. La résolution
que je soumets au Congrès, au nom de la minorité, est
signée des citoyens : Jean Allemane, au nom du
P. O. S. R. ; Jaurès, pour la Fédération socialiste révo-
lutionnaire ; Heppenheimer, pour la Fédération des
travailleurs socialistes de France; Brunellière; par
trente-quatre fédérations autonomes et un grand nombre
de syndicats et coopératives.
Nous demandons que, comme pour la question de
participation au pouvoir, le Congrès prenne la respon-
sabilité de sa décision, et que chaque nation soit
consultée sur cette motion. La voici :
Considérant que la grève générale apparaît comme le
mode d'action révolutionnaire le mieux adapté aux condi-
tions de lutte imposées par la société capitaliste,
2o5
XII
Le Congrès,
Tout en adjurant le prolétariat de ne déserter aucun ter-
rain d'action, de ne négliger l'usage d'aucun des moyens
d'émancipation qui sont à sa portée.
Invite les travailleurs du monde entier à s'organiser pour
la grève générale, soit que cette organisation doive être
entre leurs mains un simple moyen de pression, un levier
destiné à faire sur la société capitaliste les pesées indispen-
sables à l'obtention d'améliorations successives, d'ordre
politique ou économique, soit que les circonstances deve-
nant propices elle doive être mise au service de la Révolu-
tion sociale.
La motion de la majorité, mise aux voix, est adoptée
par ^ingt-sept voix contre cinq. La minorité se compose
ainsi : mie voix pour la France, une pour l'Italie, deux
pour la République argentine, une pour la Russie.
Le citoyen Jaurès déclare ne pouvoir voter pour le
Portugal (i), n'ayant pas eu de mandat sur ce point.
Le citoyen Président. — Notre ordre du jour est
épuisé. Le cinquième Congrès de la démocratie socia-
liste internationale va finir. Nous avons passé de nom-
breuses heures ensemble; de vives discussions ont eu
lieu parmi nous, qui pouvaient faire craindre des divi-
sions, mais qui n'ont prouvé que la force et l'ardeur de
nos convictions. Nous avons lutté à visage découvert,
parce que nous sommes habitués à la lutte loyale;
nous nous sommes exprimés avec force, parce quïl le
faut cpiand on a de fortes et nobles convictions.
Quant aux petites divergences d'opinions qui nous
séparent, oublions-les; du reste, elles disparaîtront,
car plus l'évolution économique se fera, plus l'apaise-
ment viendra de lui-même, et plus nous serons forts
pour marcher à la victoire !
(1) Le compte rendu analytique officiel porte à tort les voix du
Portugal comme acquises à la motion Briand.
206
Dans trois ans, nous serons heureux de vous sou-
haiter la bienvenue dans notre Aille d'Amsterdam.
D'ici là, chacun de nous aura continué son œuvre de
propagande dans son pays respectif: vous, dans la
belle France, camarades français; nous autres, dans la
triste et brumeuse Hollande, nous traverserons les
prairies, les arides bruyères pour aller porter la bonne
parole, qui délivrera à un moment donné l'humanité.
Dans trois ans donc, nous nous retrouverons plus forte-
ment et plus intimement unis encore et plus décidés
que jamais à mener énergiquement la lutte contre les
forces ennemies de la société bourgeoise.
Malgré nos petites dissidences, qui sont déjà oubliées—
j'en suis convaincu — qu'un seul cri s'élève, en quittant
ce Congrès, au berceau de l'Internationale qu'il a créée:
Vive l'Internationale ! (Acclamations, cris répétés de :
Vive l'Internationale !)
Le citoyen Beausoleil, délégué français, monte à la
tribune et chante les couplets de V Internationale. Les
congressistes entonnent en chœur le refrain.
La séance est levée.
f
Fini d imprimer seize cents exemplaires
le samedi ly août igoi
à l'Imprimerie de Suresnes
(G. Richard, administrateur)
9, rue du Pont
ç^o'^
Dans leur première série les Cahiers de la Quinzaine
ont publié
un dossier de l'affaire Liebknecht — attitude et inter-
\;ention de Liebknecht dans l'affaire Dreyfus épuisé
un dossier de la préparation du premier congrès socia-
liste national, tenu à Paris en décembre i8gg épuisé
discussion à la Chambre de la proposition de loi,
adoptée par le Sénat, portant modification de la loi du
2 novembre i8g2 sur le travail des enfants, des filles
mineures et des femmes dans les établissements indus-
triels, compte rendu sténo graphique officiel épuisé
plusieurs articles, allocutions et discours d'Anatole
France épuisé
consultation internationale ouverte à la Petite Répu-
blique sur l'affaire Dreyfus et le cas Millerand
dans les cahiers 5 , 6, 8, ensemble 3 francs
et dans le cahier 1 1 épuisé
le socialisme et les intellectuels, — conférence faite
par M. Paul Laf argue àV Hôtel des Sociétés Savantes le
vendredi 23 mars igoo, compte rendu sténo graphique
non revu non mis dans le commerce
socialisme et collectivisme, — conférence Jaite par
M. Emile Vandervelde à V Hôtel des Sociétés Savantes
le mardi 6 mars igoo, compte rendu sténographique
revu I franc
Dans leur deuxième série les Cahiers de la Quinzaine
ont publié
le programme de l'École des Hautes Études Sociales
pour Vannée scolaire igoo-igoi épuisé
le discours lu par M. Boutroux et ^allocution pro-
noncée par M. Duclaux le lundi 12 novembre igoo,
pour Vinauguration de l'Ecole des Hautes Études
Sociales épuisé
René Salomé, — vers faction 2 francs
le théâtre social, — conférence faite par Jaurès le di-
manche 22 juillet igoo au théâtre de la République^
avant la représentation de « Mais quelqu'un troubla
la fête » épuisé
Hubert Lagardelle, — les Intellectuels devant le
Socialisme j franc
Lionel Lojidry, — courriers de Chine épuisé
Romain Rolland, — Danton 3 francs
Lionel Landry, — Bacchus 3 francs
les intellectuels devant le socialisme, — réponses de
MM. Paul Mantoux et Charles Guieysse au cahier de
Lagardelle i franc
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le Mouvement Socialiste
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laire igoo-igoi I franc
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pour la liberté en Russie i franc
le programme du collège libre des sciences sociales
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Mais on peut recevoir toutes les publications non
épuisées de la deuxième série en s'abonnant simplement
à la deuxième série des cahiers.
Nous servons :
des abonnements de souscription à cent francs;
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et des abonnements de propagande à huit francs.
Il va sans dire qu'il n'y a pas une seule différence
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lons seulement que nos cahiers soient accessibles à tout
le mx)nde également.
Le prix de nos abonnements ordinaires est à peu près
égal au prix de revient; le prix de nos abonnements de
propagande est donc très sensiblement inférieur auprix
de revient.
Nous envoyons éventuellement nos cahiers à qui nous
les demande.
Nous acceptons que nos abonnés paient leur abonne-
ment par mensualités de un ou deux francs.
M. André Bourgeois, administrateur des cahiers,
reçoit pour V administration et pour la librairie tous
les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de
huit heures à onze heures et de une heure à sept heures.
M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour
la rédaction
le Jeudi soir de deux heures à cinq heures.
Adresser à M. André Bourgeois, adminisir'ateur des
cahiers, i6, rue de la Sorbonne, Paris, la correspon-
dance d' administration et de librairie: abonnements et
réabonnements, rectifications et changements d'adresse,
cahiers manquants, mandats, indication de nouveaux
abonnés. N'oublier pas d'indiquer dans la correspon-
dance le numéro de l'abonnement, comm.e il est inscrit
sur l'étiquette, avant le nom.
Adresser à M. Charles Péguy, gérant des cahiers,
1 6, rue de la Sorbonne, Paris, la correspondance de
rédaction et d'institution. Toute correspondance d'admi-
nistration adressée à M. Péguy peut entraîner pour
la réponse un^retard considérable.
A dater du premier octobre prochain la librairie,
r administration et la rédaction des cahiers seront in-
stallées S, vue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée. Nous
publierons dans le premier cahier de la troisième série
les renseignements sur cette nouvelle installation.
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abonnés :
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trois actes;
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Pierre Baudouin : Marcel, premier dialogue de la
cité harmonieuse.
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tous leurs livres à la librairie des cahiers.
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tions usuelles, c'est-à-dire que nous y vendons les livres
exactement aux prix de l'Odéon.
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conditions.
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l'étranger aux prix marqués pour toute comm,ande
inférieure à onze francs.
Nous envoyons franco à domicile en province et à
Vétranger avec les plus fortes réductions usuelles,
c'est-à-dire exactement aux prix de VOdéon, pour toute
commande égale ou supériew^e à onze francs.
Notre service de librairie est rigoureusement réservé
à nos abonnés.
Nous avons donné le bon à tirer après corrections
pour seize cents exemplaires de ce seizième cahier
le mardi i3 août igoi.
Le Gérant : Charles Pkguy
Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués
Imprimerie de Scresnes (G. Richard, administrateur), 9, rue du Pont. — 474»
Vient de paraître dans la Bibliothèque socialiste
commencée par la Société nouvelle de librairie et
d'édition, i-, rue Cujas, Paris :
KARL MARX et FRÉDÉRIC ENGELS
LE
Manifeste Communiste
Traduction nouvelle par CHARLES ANDLER
Avec les Articles de FRÉDÉRIC ENGELS dans la Réforme
1847-1848
On attj^'ndait depuis longtemps qu'une sérieuse tra-
duction du Manifeste fût établie pour le français. La
traduction de M. Andlcr est un instrument indispensable
à qui veut ('tudier utiliMuent l'ieuvre de Marx. Les Fran-
çais mrnic «jui entendent l'allemand littéraire avaient
besoin d'une traduction (pii fixât précisément et con-
stamment la terminologie, inventée par l'auteur.
La même Bibliothèque socialiste annonce du tra-
ducteur une introduction liisloriipie au Manifeste et
un conmientaire.
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franco à domicile o franc (k)
Nouvelle arme socialiste
Nous lisons dans le Petit Son de la semaine dernière :
OUVERTURE DE LA CHASSE
Avis â nos Abonnés et Lecteurs
NOTRE FUSIL-PRIME
Voiueriure de la chasse aura lieu dimanche, i8 août,
pour la première zone, qui comprend les départements
suii^ants : Alpes-Maritimes, une partie des Basses-Alpes,
Ariège, Aude, Bouches-du-Rhône, une partie de la Charente-
Inférieure, Corse. Gard, Haute-Garonne, Gers, Gironde,
Hérault, Landes, Lot-et-Garonne, Basses-Pyrénées, Hautes-
Pyrénées, Pyrénées-Orientales, Tarn-et-Garonne, Var,
Vaucluse.
Elle se fera dimanche 25 août pour la région du Centre;
le dimanche premier septembre, pour les régions de la
Loire et de la Seine.
C'est l'occasion pour nous de rappeler d nos Abonnés et à
nos Lecteurs que le PETIT SOU tient à leur disposition, au
pri.x exceptionnel
de 8 francs 50
une arme de TODTE PRÉCISION et d'une solidité absolue
Cette arme est le FUSIL GRAS réglementaire, numéroté,
transformé en FUSIL DE CHASSE.
Elle est d tir rapide, à âme lisse, de calibre 2^ ; elle
groupe très bien les plombs à quarante-cinq mètres. Sa
portée, chargée à balle pour le fort gibier, est de i5o mètres.
Xous imitons donc nos Abonnés et nos Lecteurs à nous
adresser, le plus tôt.possible, leur commande, accompagnée
de
QUINZE BONS CONSÉCUTIFS
détacliés du journal. A'ous pouvons leur promettre que la
plus grande diligence sera apportée à l'exécution de ces
commandes, afin que nos camarades fjuissent au jour de
l'ouverture, être en possession de l'arme de conjiance que
nous avons tenu à leur réserver.
Foi/' à notre quatrième page les renseignements complé-
mentaires.
AP Cahiers de la quinzaine
20
Cl 5
ser.2 CIECULATE Ai MONOGRAPB
no 12-16
PLEASE DO NOT REMOVE
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY
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